Les Cités radieuses

Publié par Claire Viain

Sur les bords du bassin méditerranéen, deux villes :  Massilia et Constantinople. Cités radieuses mais troublées. Entre une technologie hystérique et l’isolement extrême prôné par ses détracteurs, l’humanité tâtonne, choisit d’interdire plutôt que de douter. Sous le grand soleil du sud Pietra et Lilith se lient d’une amitié déchirée. Dans leur sillage, marginaux, politiciens ou simples citoyens en quête de vérité dessinent le visage d’un futur possible.

 

 

LES CITES RADIEUSES

 

 

 

Partie 1 : Pietra

 

 

Tu es pressé d’écrire

Comme si tu étais en retard sur la vie.

René Char

 

 

      Tentons de tracer quelques signes…

      C’était commencé déjà, un presque rien de lignes rondes, d’angles aigus, d’arabesques, de ratures et de points. Pietra regrettait : ne gâchaient-ils pas le vélin, la pureté ineffable de la page blanche ?

       L’écran donnait des nouvelles qui ne concernait qu’une infime partie de la planète, une demi-minute à peine sur le séisme qui venait d’engloutir Frisco, on ne s’en souciait plus, en ruines depuis deux cents ans ; les émissions se succédaient sur l’amélioration du compost ou l’utilisation médicale des herbes méditerranéennes, puis quelques films en noir et blanc, ceux que José préférait.

       Certains jours tremblent de partout. Ils s’effritent lorsqu’on cherche à les atteindre.

       « Tu crois qu’on peut parler de censure ? …je veux dire, dès lors qu’il y a tri. Ils choisissent à notre place, en tous les cas ! »

      Oui, l’univers tremblote comme un agneau debout pour la première fois. Il n’y a pas toujours de raison.  

      Elle n’écrirait pas ce journal, en fin de compte. Un bout de femme coincé entre deux pages, et toi, tu seras prisonnière à ton tour, des mots fixés, du temps mal retenu. « Tu sais qu’Isabelle taille le bois maintenant… des dauphins, des girafes, des filles enceintes… tu écris ? Il est beau, ce carnet.

-   Je te le donne.

       Pietra était debout, ardente soudain, et pourquoi ?

      Vraiment ! Est-on ardent après soixante ans ?

       Il fallait sortir. José, lui, avait peur ; il serait bien capable d’en sculpter des figures à oublier la retraite, à faire passer le temps, des profils de Pietra ou portraits de Massilia avec La Garde en flèche centrale.

-   Où as-tu rangé la laisse ? Je vais faire un tour avec Delta. Non, ne te dérange pas…c’est histoire de prendre l’air.

      Ne pas savoir quoi écrire. Voilà ce qui l’avait effrayée ! Le geste lui avait suffi, celui que leurs enfants maitrisaient mieux qu’eux.

      Ma fille Flavie. Quel âge le bébé déjà ? Les hauteurs de Naples où il fait bon vivre ; meilleur encore qu’ici. Ils doivent faire de la musique, planter des potagers. Je ne souris pas, non. Ils sont l’avenir ; nous étions la charnière ; des combattants plus que des vivants ; et maintenant, est-ce que j’en ai assez de la paix ? Il faudrait revenir à l’époque où tout se décidait à chaque instant…

      Delta voulait courir ; même âgé, le golden retriever avait besoin d’occuper l’espace ; devant Pietra, il sautillait, s’ébrouait, feignait d’ouvrir la voie ; le vent qui rend fou s’était levé dans la matinée : la femme pesait contre la masse d’air furieuse, laissait son corps tomber pour avancer. Et le nuage de Berre qui enflait, enflait, outre emplie d’encre à craquer. Les vagues s’élevaient toujours plus, assaillaient la corniche déserte, détrempaient les bancs incurvés où personne ne siégeait ; un jour de métal assombrissait tout, jusqu’à la mer. Drôle de temps pour leur promenade.

      Ils descendirent les petits escaliers menant à l’anse. Firent quelques mètres dans un boucan d’enfer. Pietra se sentait lasse, désemparée face à l’hostilité des éléments, à l’exaltation absurde du chien.

      Au Japon, tout le monde tient un journal ; de la petite classe à la maison médicalisée ; sport national et hygiène intime. À quoi peuvent-ils ressembler ? Du temps en rondelles. Soupirs de la mémoire qui forment sur la page des bulles de souvenirs irréguliers. J’aurais pu noter ça, tiens. !

      Le restaurant à supions était fermé bien sûr, pas âme qui vive hors cette fille seule, de dos, qui s’était assise dans le sable pour regarder la mer, capuche rabattue sur le crâne. En dépit du vent et de la distance, Delta se mit à gronder, lui qui aurait accueilli en frétillant chat ou cambrioleur. Une bourrasque particulièrement spectaculaire parcourut l’anse, emportant avec elle un transat de location ; le siège fila d’un bout à l’autre de la plage ; une fraction de seconde, Pietra crut que les traverses de la chaise allaient frapper la gamine de plein fouet, passaient à un doigt peut-être de sa tempe ; la femme s’était ruée vers l’inconnue ; celle-ci en revanche avait conservé la pose, pas seulement détourné la tête. « Ça va ? Tu n’as rien ?! ». La fille ne lisait pas, ni ne fumait, n’écoutait aucune musique, aucune bière en périphérie. Son regard impassible troubla Pietra.

      Les jeunes savent cela, être gracieux sans sourire, avec une espèce de sévérité qui nous paraît le sel de l’existence. Est-ce qu’elle a où dormir…je lui semble vieille sûrement, incongrue.

      Moins de vingt ans ; pas trace de maquillage. « Merci non. Je vais bien. ». Quelque chose d’emprunté dans le timbre monocorde, surtout chez une quasi adolescente. Un visage grave, d’une jeunesse éblouissante, quintessence de vitalité et d’arrogance. Le transat désarticulé gisait trois mètres plus loin.

      Devant l’écran où mourrait pour personne un cow-boy aux yeux clairs, José s’était assoupi.

      Ils vivaient aux côtés d’Hélios, ainsi avait été rebaptisée quelques siècles après sa conception l’œuvre originale de Le Corbusier. Le HLM qu’ils occupaient se nommait Soléu. Leur génération avait considéré la notion de changement comme un leurre toxique,  une machination du Grand Capital selon les plus enfiévrés, ou des lobbys pro-mondialisation ; les ennemis ne manquaient pas dans le temps, des grands méchants loups désunis, impossibles à démanteler. Oui, leur jeunesse avait eu ses meetings, ses papes ; elle et José croyaient en un état de nature raisonné : une fois atteint, il permettrait de vivre en parfaite harmonie avec son environnement ! Certes, un pareil idéal comportait quelque chose de simplificateur mais quoi… on l’acceptait sans quoi la terre se dérobait sous le pied, plus moyen d’avancer. Le lieu qu’ils habitaient aujourd’hui incarnait ce cadre sobre et humain où s’accomplir sans excès. La théorie, les mythes peut-être, l’avaient enfanté, cela fonctionnait. Pourquoi regretter le bonheur ?

      On pouvait pinailler pourtant. Était-il nécessaire d’adopter des espaces de vie si disproportionnés quant à ce qu’on pouvait supposer des besoins humains, démesurés même par rapport aux normes spatiales des époques révolues ? Là où l’École d’Athènes disait cinquante mètres carrés, on te doublait, quadruplait facile la mise. Y compris dans les années zéro, alors que Massilia périssait sous le poids de sa démographie insensée. Il suffisait de compulser les images d’archive : leur voisinage seul permettait de rapprocher les deux bâtiments. Face à son austère aîné, une ample relecture dont les dimensions paraissaient incarner la mutation d’un homme qui excède peu à peu les limites de ses vêtements, de sa pensée, de ses cellules et voudrait par son expansion fondre enfin les frontières de son corps dans celle du monde qui l’entoure.

      José est un doux ; je l’ai aimé pour cela. Nous aurions pu choisir d’habiter la pensée tranchante du vieil architecte. Mais lui, il respirait mal ; il lui fallait plus de nature.

      Contenue sur le pas de la porte par Le Corbusier, maintenue à l’état de sublime jardin circonscrit par le fait humain la nature habitait maintenant l’espace à égalité avec les locataires. On circulait sur le toit entre les plants d’un immense potager, on foulait des mètres cubes de compost, déracinait son déjeuner du midi, désherbait le soir à la fraiche, les plus petits apprenaient sur la terrasse à identifier fanes de carottes et de radis ; un verger lumineux faisait en avril une pluie de pétales qui voletaient et chutaient avec lenteur devant les portes-fenêtres.

                    Pietra ne revit la fille de la plage que plusieurs semaines après. Le couple se rendait à une noce, dans les hauteurs de la ville. C’était comme tous les mariages, joyeux, bordélique en dépit des efforts, gentiment barbant. Une lointaine cousine et encore si jeune. Plus de vent ; cyclomoteurs, vélos électriques et tuktuk remontaient la même rue écrasée de soleil, puis se rangeaient en épis serrés. Pour les demoiselles qui ne voulaient pas salir leurs beaux habits, elles montaient en croupe derrière le frère, le copain, et à la descente déroulaient d’autour d’elles des cocons colorés, des châles d’où elles émergeaient d’un coup comme fleurs écloses en une seconde. Des insouciants agglutinés à quinze derrière un seul véhicule se tiraient le portrait pour le souvenir. « Tu t’imagines ça, il y a vingt ans … ? Cette assemblée de religieux ! Impensable. Les gens ont oublié ? »… tribus juives pleines d’enfants et de barbes sous chapeau sombre, familles vêtues de djellabas pour les hommes, voiles sur les cheveux pour les femmes et beaucoup de fard, couples empressés auprès d’un dignitaire catholique.

                   Folklore ; exhumations ponctuelles. Les siècles de terrorisme, d’affrontements sanguinaires, de populations déplacées ou décimées… À l’époque où nous avons signé la Charte, le moindre insigne religieux suffisait à vous envoyer devant le tribunal.

                   La cérémonie fut laïque bien entendu, mais de discrets symboles introduits par les membres des clergés dessinaient autour de la loi des arabesques ambigües : l’imam offrit un coffret contenant la calligraphie d’une sourate, le prêtre chrétien tendit un rameau d’olivier – béni j’imagine, la grand-mère de Pietra en rapportait en contrebande durant ses dernières années – le rabbin entonna un psaume hébreu.

                   …corps déchiquetés dans les rues de Khartoum enfants torturés que nous tentons de soigner au campement voisin vidéos d’agnostiques brûlés vifs envahissant soudain les messageries de la planète l’arsenal d’une démence nourrie de textes et de visions.

      Des inconnus saluèrent Pietra et José ; de petites filles habillées très rose couraient partout, les époux s’enfoncèrent dans le parc de l’Ostal Blanc pour tourner le film qui immortaliserait leur union. La mairie et un lac pour maison de poupée tenait lieu de respiration dans ce quartier où les tours avaient poussé plus dru que les arbres. Des extras en smoking et tablier blanc proposaient sur plateaux des cocktails baptisés Amour éternel. « Sacrée chaleur…jamais vu un mois de mars pareil ! » soupira un homme en remplissant son assiette de cubes colorés.

      Cette étrange sensation de l’autre jour, un fourmillement dans le corps et l’esprit, semblable à un afflux de vie trop important ; sous mes ongles une démangeaison.

       Évidemment, José avait été placé à l’autre bout de la salle, l’exact opposé ; il n’y aurait qu’un couple ce soir, qu’un binôme, une paire unique et précieuse pour quelques yeux quelques heures. Vers la table, une fille s’inclina à peine, le buste raide dans son gilet et chemise écrue de rigueur. « Puis-je vous présenter le vin qui accompagnera ce plat ? Un Bandol …des fruits rouges marqués ainsi qu’une note de réglisse… ».

      C’était elle. La fille de l’autre jour. Pietra eut à peine à regarder pour s’en assurer. Cheveux châtains aux épaules peau blanche et transparente de créature nocturne visage ovale ou à peine triangulaire dans le dessin de la mâchoire iris bleus paupières battues nez droit bouche petite aux lèvres pâles minces qui sourient peu. Peur de s’abandonner. Taille moyenne mince sans fragilité des muscles de sportive une taille médiocrement marquée et des épaules dessinées. …que signifiaient ces informations ? Tout juste fixaient-elles dans la mémoire une silhouette imprécise. Ils avaient tant bu déjà et peu mangé. Robe, cépage, nez, terroir, Pietra songea que l’inconnue la remettait, elle aussi. Puis ses yeux la cherchèrent en vain à chaque service. Vinrent le gâteau et les danses. Hors une dizaine de lampions en lisière de terrasse, l’obscurité noyait le parc. Le plastron immaculé brillait au centre d’une allée ; la femme se dirigea vers lui sans calculer les mots à venir. Elle prenait sa pause sûrement, mais pas une cigarette toujours. Les montagnes ajoutaient une nuit à la nuit. « Sacrée chaleur… pour un mois de mars… », fit Pietra. La fille se retourna d’un bloc et resta à la considérer avec un étroit sourire farouche. « Tes collègues…sont restés à l’intérieur ? 

-   J’avais besoin de réfléchir.

-   Nous nous sommes déjà rencontrées.

-   C’est vrai. Je me souviens. Au bord de la mer.

      Elle s’exprimait avec application, marquait de courtes pauses avant de répondre. Cette jolie expression de « bord de mer » fit surgir entre elles tout un monde oublié de vacances, de villégiature, de marchands de glace. C’était un tel élan de jeunesse, de légèreté, comme le souffle retrouvant soudain le chemin des poumons, que Pietra se mit à rire. À sa grande surprise la fille l’imita aussitôt.

       …j’ose, je n’ose pas lui tendre la main…

      Elle ne répondit d’abord pas au nom que donnait Pietra ; le code des présentations. Il fallut l’interroger directement. « Oui, naturellement, j’ai un nom. Je m’appelle Lili. ».

      En vrai ? Deux syllabes pour cirque, pour mignonne et gracile et balbutiante gamine de cinq ans !

-   Tu travailles pour le traiteur alors ?

-   Depuis quatre jours. J’avais besoin de gagner ma vie.

-   …tu n’es…pas d’ici, n’est-ce pas ?

-   Je suis arrivée à Massilia il y a un mois. ».

      Elle s’interrompt un long moment sans cesser de soutenir mon regard.

 -    Malheureusement, ma pause est terminée. Je dois reprendre mon service. 

      Trouver ; n’importe quoi ; inventer l’invention qui n’en sera plus une dès lors que tu lui donneras vie. Une histoire de fête pour l’anniversaire de José, c’est ça, très bien, il me faut quelqu’un pour aider… Nous donner cette chance d’une nouvelle rencontre ; percer le mystère ou au moins capter un peu de l’étrange rayonnement.

      Elles eurent à peine le temps d’échanger leurs coordonnées ; sorti une seconde le bipeur bleu vif et déjà Lili rejoignait à pas rapides la façade resplendissante. La lune qui luisait entière au milieu du ciel semblait avoir enfanté cette bizarre fille pour le seul temps du dialogue.

      Les jours suivants avaient la densité heureuse de l’incertitude. Pietra hésitait à appeler, ne pensait pas tant que ça à l’inconnue. Elle prenait encore la mesure de cette retraite où on l’avait mise, depuis septembre, trop tôt à son avis ou à son goût ; compulsait les articles fanés d’anciennes revues militantes.

      Avant l’an zéro, 99 pour cent du trafic d’information et de téléphonie passait par des câbles sous-marins. On croyait le monde relié par les airs – satellites ondes intangibles – alors que tout circulait au fond des mers. Il aura suffi de sectionner les câbles pour isoler les Territoires Autogérés (T.A.) du flux planétaire. Pour diviser la terre en deux. Aussi bête que ça.

      Longue note rédigée dans une période ultérieure et concernant l’organisation inter-cités mise en œuvre depuis 0 dans les Territoires Autogérés comme en Zone Libre, et les applications divergentes qui en ont dérivé ; le contenu en est à peu près le suivant :

      Bien avant les grandes guerres, nous avons dû faire face à trois défis systémiques.

      En premier lieu, le rapport à la nature, de plus en plus problématique : villes asphyxiées, ceinturées par des flux de véhicules en bouchons quasi permanents, une majorité de mégapoles en position côtière et donc concernées en premier chef par la montée des eaux (à cela Massilia a eu l’heur d’échapper, comme toutes les cités méditerranéennes dont la mer enclose conservait un niveau stable alors que les fontes des pôles contraignaient les autres villes à se déplacer vers l’intérieur des terres, leur population à migrer dans des délais parfois terriblement brefs.).

      Deuxièmement : les inégalités sociales, si monstrueuses qu’on ne songeait plus depuis longtemps à s’en scandaliser. L’on cherchait juste des solutions qui ne mettent pas à bas l’édifice entier. Quelques recherches donnent ces chiffres effarants, comme d’une autre ère : 1% de la population mondiale possédait 75% des richesses, 9% environ s’accommodait de confortable 15%, et la quasi-totalité - 90% - des êtres humains  se répartissaient selon la loi du moins faible les misérables restes du banquet. (Mais en va-t-il différemment en Zone Libre, à l’heure actuelle ? Rien de moins sûr. Les moyens de vérifier font défaut en revanche.)

      Enfin : la question du cosmopolitisme, universellement répandu désormais en milieu urbain et qui créait le plus souvent des situations de cloisonnements et ghettoïsations multiples.

      Au début du XXIème siècle, déjà, une première grande assemblée avait été organisée sur le sujet : le Congrès pour un parlement mondial des villes, qui se déroula les 10, 11 et 12 septembre 2016 à La Haye. Y étaient évoqués les sanglantes révoltes chinoises ayante au lieu suite à des tensions grandissantes entre les états et les grandes villes en demande d’autonomie, la création des quartiers autogérés à l’intérieur de ces villes où d’innombrables migrants venus des campagnes se voyaient refuser la citoyenneté au sein de leur nouveau lieu de vie et, comme privés d’identité, se trouvaient contraints d’inventer des cités parallèles. La pratique du jumelage entre villes de profil voisin (portuaires, universitaires, capitales) suscitèrent aussi un certain intérêt, particulièrement les projets issus de coopérations indépendantes du giron étatique ; des sujets dont, en T.A., les applications paraissent aujourd’hui classiques sont aussi mentionnés dans les archives – revenu universel de liberté, mise en place de législation obligeant à raccourcir les chaines de production alimentaire, examen des terrains et sous-sols afin d’en définir l’attribution immobilière ou agricole… De tout ceci, il ressortait que les villes, quelques fussent leurs couleurs politiques, faisaient montre d’un pragmatisme bien plus grand que les états dont les dirigeants vivaient en zones suburbaines, que les intérêts de la population se trouvaient plus souvent au centre des préoccupations municipales, là où le niveau national privilégiait les questions d’ordre idéologique, que du réel on parvenait presque immanquablement au général et que l’inverse se vérifiait rarement ; en bref : que l’état faisait écran entre le monde et ce qu’il est convenu d’appeler le peuple. Des décennies durant, les choses en restèrent là. Par endroit, on expérimentait : quelques villes pilotes devenaient célèbres un jour ou une semaine par la grâce d’un dossier spécial, les cellules de réflexion se multipliaient dans l’ignorance des médias dominants, mais les possibilités d’actions demeuraient excessivement locales. Les cataclysmes qui furent nécessaires à une véritable prise de conscience, nous les connaissons malheureusement trop. Ils sont comme une épine enfoncée profond dans la conscience collective, et qui ne termine pas de se décomposer, engendrant de salutaires élancements de la mémoire.

      Ce qui frappait Pietra, à réfléchir une énième fois sur ces sujets familiers, c’était la variété des réponses apportées, selon qu’elles avaient été fournies par les T.A. ou la Zone libre. Bien sûr, le Parlement des villes était devenu une réalité, une institution ancienne même, au moment où avait eu lieu la Grande Séparation. L’état-nation avait fait son temps et les manuels scolaires le mentionnaient en un unique paragraphe condescendant. Lorsque la rupture avait été consommée, la malléabilité, ou plutôt la polymorphie du système en place était apparue clairement. Ainsi l’économie des T.A. se concentra sur la production et la vente de produits élémentaires – nourriture, matériaux de construction, véhicules propres - quand la Zone libre décida de développer en priorité les biens de consommation que nous nommons « imaginaires », écrans, jeux, outils de mise en réseau, applications destinées à l’acquisition d’univers virtuels… En ce qui concernait le fonctionnement organique des cités, il apparaissait maintenant que les villes des Territoires Autogérés avaient choisi de s’inspirer des organisations alternatives voire marginales des bidonvilles, favelas, et autres formes de vie en commun contraintes à un surcroît d’efficacité par l’abandon dans lequel elles avaient crû ; tout au contraire, les villes de la Zone libre avaient maintenu une organisation basée sur les infrastructures, canalisations, égouts, réseaux d’énergie, axes de circulation. « Nous avons préféré construire sur ce que nous ne partagions pas. » disait Éric Corbijn. Phrase un peu énigmatique mais dont Pietra croyait saisir en ce moment la pertinence autant que la poésie.

      Elle contacta Lili à la fin du mois. La fille se tenait droite au bord du canapé, écoutait les instructions avec une concentration que son employeuse jugea phénoménale ; quelques questions lui permirent d’ailleurs de constater que sa jeune interlocutrice avait mémorisé jusqu’à la moindre des directives. Sa réserve en revanche n’autorisait aucune question personnelle ; l’entretien terminé, Pietra ne savait ni d’où elle venait, ni quel était son âge, rien de rien. De son côté, Lili en avait certainement beaucoup appris, mais elle ne le laissait pas paraître, répétait avec conscience les détails de l’organisation. Trente-cinq invités dont six enfants, un monsieur en fauteuil qui ne buvait pas d’alcool, deux fours à disposition, la liste des courses à effectuer la veille… Elle ne prenait aucune note ; ponctuait l’énumération de petites inclinations de la tête, tout comme si l’âme exigeante d’une japonaise avait momentanément pris possession de sa personne. Trop étonnée pour émettre quelque réflexion, la massiliète l’observait. L’anniversaire ne fût guère plus fructueux ; trop de monde ; les douces conventions de l’amitié et ses libertés routinières ; José ne s’attendait pas à pareille attention, il se montra touché ; la vue de son profil brun, alourdi par les ans, mais animé du même sourire juvénile fit monter les larmes aux paupières de Pietra qui se promit de juger moins durement sa loyale moitié. Quant à Lili, elles s’apprivoisaient.

      À l’orée de la semaine suivante, les deux femmes partirent marcher ensemble dans les calanques. La plus jeune avait consenti à cette balade avec une simplicité déconcertante. Sans jamais sacrifier aux codes des réactions civiles, ordinaires – mimiques, approbations, anticipations, interjections - elle paraissait s’abandonner à toutes les suggestions de l’existence. Le temps de ce jour était comme un rêve. De premières et tendres odeurs montaient des plantes aromatiques, habillaient les fantaisies du sentier ; elles n’étaient encore que réminiscences, ou préscience, ne saturaient pas la lumière aigue d’avril.

      Ici, la nature semble être toujours en état de bonheur, l’hiver n’est qu’une latence du printemps, une légère suspension du temps et des températures, l’été n’en constitue qu’un accroissement, il lui est une déclaration d’amour à peine emphatique. Lili avance vite, sa résistance physique me stupéfie, ou n’est-ce que le contraste entre son organisme et le mien ? J’oublie trop facilement que quarante années doivent nous séparer.

      Leur conversation se déroulait à bâtons rompus ; impression de rompre effectivement des lances ou bien peut-être des bâtons de kendo. Rien n’indifférait à la fille aux jarrets solides. Parfois elle effleurait, penchée, le doigt épineux d’une plante. Disait : « …est-ce que ce ne sont pas des genêts de Lobel ? 

-   Je crois ; la botanique t’intéresse ? ». Rien ne devait lui indifférer, soupçonnait Pietra. Mais la joie ni la curiosité ne se lisaient vraiment sur son visage parfait. Il y avait entre elles de longs espaces silencieux, auxquels succédait un feu roulant de questions. Personne qui se risquait sur les sentiers abrupts qu’elles empruntaient. Un vrai travail d’escalade où les mains servaient autant que les pieds, le nez les yeux le souffle collaient la roche, on s’esquintait à la roche et aux plantes, on regrettait presque et soudain le genou d’aplomb sur une merveille de pierre plate vaste lisse c’était un bout du monde qui se déployait sans réserve : ville massifs mer îlots petits ou grands bateaux immaculés dans la majesté de l’isolement on serait le premier homme.

      José faisait un beau grimpeur aussi. Soyons juste… et savait des chemins plus secrets que moi. Mais nos ferveurs n’ont-elles pas besoin d’être renouvelées ? Le trop long compagnonnage rend les deux regards comme frères ; où alors la subtile joie de jouir de concert mais sur un mode légèrement autre ? Puis dans l’amitié – tôt pour en parler ? – couve ce feu, cette forme d’érotisme qui tient particulièrement aux découvertes faites à deux.

      Au sommet de leur modeste univers, calées entre quelques blocs rocheux et jambes ballant dans le vide, elles partagèrent pain et fromage. Ça ressemblait à la plénitude.

-   D’où viens-tu alors si tu n’es pas d’ici ?

-   Du sud… Plus au sud.

      Flavie…Naples. Ne devraient-ils pas faire le voyage un de ces jours… Aux enfants de se déplacer. Lili n’avait pas la dégaine ni le teint d’une fille du sud. Pas plus que du nord à y penser. « J’ai fait une partie de la route en bateau, une partie à pied, ou parfois en bus. Le réseau est très développé par ici.

-   Oui, il fallait bien proposer un substitut viable si nous voulions réduire l’usage de la voiture. Et…ta famille ? Tu en as ?

-   Un père. Je suis partie de chez lui.

-   Une fugue ?

-   Non. Il était d’accord pour que je voyage.

      Au tour de Lili dans la descente d’interroger sa compagne ; il apparaissait que sa formation historique présentait des lacunes. La Grande Séparation, elle ne l’avait pas vécue et n’en comprenait pas trop l’origine. Pietra convoquait ses souvenirs d’enseignante en instruction civique, une des vies vécues ici, avant la suivante où elle avait été nommée superviseur du lycée dans lequel elle avait officié ensuite de passionnantes années durant ; et aujourd’hui quoi…était-ce fini… ? « C’était la guerre partout, tu sais. Une lutte totale et infiniment morcelée, incohérente. Avec la distance relative qui est maintenant la nôtre, on se rend d’ailleurs compte qu’aucune alliance, aucune super puissance n’a été capable de mettre fin à ces conflits atroces. Sans un effort de lutte constant de la part de petites communautés, de familles, quartiers, groupes locaux, une sorte de guerre d’usure déclarée simultanément partout où la terreur rendait l’air irrespirable, sans leur héroïsme et leur persévérance, qui sait dans quel monde nous vivrions à présent ? Nous devons à ce courage de fourmi d’être encore là, à la surface d’une planète qui n’en pouvait plus de notre présence. Encore devrait-on mettre cette dernière proposition au présent, puisque d’autres continuent en ce moment même à racler la terre et les océans jusqu’à l’os !

-   Tu parles de la Zone Libre ?

      Pietra lui jeta un coup d’œil interloqué. La science de la jeune fille voisinait avec beaucoup d’ignorance ; ou s’agissait-il d’une forme de provocation naïve ?

-   Évidemment. De qui sinon ?

-   Et ces hommes, ces femmes que tu évoques, comment ont-ils fait pour nous tirer de là… les armes encore ? Des kamikazes ?

-   Tout le contraire. Ou on y serait toujours. Ces forces d’insurrection mettaient le plus souvent en pratique des méthodes non violentes : sabotage matériel bien sûr, mais aussi refus d’appliquer les lois abusives, solidarité secrète, détournement massif d’un ordre. Peu cédaient à la menace, beaucoup furent exécutés, mais pour un homme assassiné, cent apparaissaient qui prenaient le relais de cette résistance pacifique. …à la fin, on observait cet étrange renversement : les gens n’avaient plus peur. C’étaient leurs bourreaux, les factions armées en tout genre qui en venaient à trembler au moment de décapiter leurs victimes, de cribler leurs corps de balles, de pulvériser un hôpital ou une école. Ils savaient que bientôt, personne ne serait plus de leur côté ; leurs rangs se sont raréfiés, à force de massacres mutuels et de défections… Toute cette boucherie venait des trois monothéismes et de leurs dérivés sectaires Il y avait eu nombre de musulmans fanatisés par des religieux plus politiques que croyants, des factions de juif intégristes convaincus que prendre une avance meurtrière sur leurs adversaires garantirait la sécurité de leurs propres territoires, quelques catholiques fous de la gâchette et oublieux de ces premiers convertis qui avaient préféré déserter les légions romaines plutôt que d’avoir à verser le sang, plus, naturellement, des escadrons de bons chrétiens venus d’Amérique dont les pilonnages détruisirent de gigantesques pans du patrimoine culturel africain et moyen-oriental, sans parler des millions de morts, des millions oui… ils en avaient les moyens à l’époque. Quand la dernière flammèche a eu terminé de brûler dans le dernier patelin du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest...  bah, que restait-il… ».

     Lili ne battait pas des cils, un bloc d’écoute sans faille qui portait Pietra, faisait courir les mots sur ses lèvres. L’attention inconditionnelle de l’enfant auquel on raconte. Leurs mollets ployaient, chevilles et genoux traduisaient au bassin les aspérités du terrain, la concentration n’en était que meilleure de cette attention animale portée à la machine des corps, amortis propulsions…

-   C’est alors que les humains ont décidé de reconstruire, mais à leur manière : la conjoncture semblait tragiquement idéale pour repartir sans l’adjuvant empoisonné qu’avait constitué jusque-là l’utilisation effrénée de la technologie – l’efficacité monstrueuse des soldats augmentés ainsi que des artefacts avait particulièrement marqué les esprits durant les affrontements - et tenter d’éviter les multiples crises, économiques, écologiques, artistiques même dont elle s’était accompagnée. La plupart furent d’accord ; pas tous, cependant. La suite, tu la connais ; tu en es le rejeton en quelque sorte !

      La Méditerranée parut avoir absorbé le monde solide, ou mieux : celui-ci n’avait jamais existé. Elles se tenaient à l’extrémité d’une pointe rocheuse, basse déjà, on aurait pu en plonger, et marquèrent une pause haletante.

      Non, moi, je halète ; chez mon indestructible compagne l’effort continu ne provoque qu’une légère accélération de sa respiration, l’occasion de l’approfondir en somme !

      Dans un élan de sympathie ou de connivence, Pietra pausa une main sur l’épaule de Lili, puis la retira. Cela faisait des années qu’elle ne s’était éprouvée si légitime. La lumière rasante peignait d’or les monstrueux profils rocheux. Un ferry passa au loin. 

      Un mois s’écoula, de cette saison si bienheureuse dans le Sud qu’elle ressemble déjà à l’été, en plus attendri. Les terrasses se garnissaient d’un monde discutailleur, excité, pesant et aérien à la fois, des familles, des solitaires, des amoureux et aussi des gens venus d’autre part dans les T.A. et qui aimaient à profiter d’un peu de temps libre au soleil. Pietra chauffait ses os – ses vieux os se plaisait-elle à dire – avec le restant de la ville, elle aimait lire contre une vitre brûlante ou simplement fermer les yeux à écouter les conversations de ses voisins ; Lili la retrouvait souvent. Depuis qu’elle avait débuté, leur conversation n’avait plus vraiment de fin.

-   Tu devrais lâcher ton job… t’inscrire à l’université, je ne sais pas…

-   Pour faire quoi ?

-   Je n’en sais rien…apprendre. C’est invraisemblable que tu n’aies fait aucunes études, avec ton intelligence ! Un vrai gâchis.

      Lui parle ainsi qu’à Flavie. Elle n’est pas ma fille, est-ce que je la prends pour. Nous savons qui nous sommes, aucune confusion. Flavie respire comme quelqu’un de planté profond dans la terre ; elle habite une maison entière noyée dans le flanc vert d’une colline napolitaine. Lili vient d’une planète très lointaine. Je ne souhaite plus de fille d’ailleurs, fait mon boulot.

      La mer était blanche et les mâts défilaient sous leurs pieds. Une simplicité qui leur avait semblé longtemps parfaitement inaccessible. Des choses pourtant élémentaires : boire une eau non empoisonnée, faire l’amour sans se préoccuper d’avoir à gagner un abri au moindre écho d’explosion, confier son enfant ou ses clés à une connaissance.

      Pourquoi cette démangeaison de l’âme alors ?

-   On t’aiderait avec José, il est d’accord. Le temps que tu prennes tes marques. Nos ressources excèdent nos besoins à présent…surtout je pourrais te conseiller…

      Aussi paradoxal que cela paraisse, je n’ai pas d’âge auprès d’elle ; personne n’en a parce qu’elle ne raisonne pas selon ces schémas.

       La fille écoutait sans se départir de son air d’enfant sage, ne disait pas non. Puis, sans transition aucune, il arrivait qu’elle sorte un bout de papier sur lequel elle avait noté le début d’un poème ou bien qu’elle récite celui-ci de mémoire et interroge Pietra sur son sens, le destin de son auteur ; c’était sa marotte apparemment, la poésie. Mi-juillet, elle annonça sa décision : elle s’inscrirait à la rentrée prochaine. « Quelle spécialité ? », voulut savoir son amie. En Droit des Territoires Autogérés. Mais il y eut vite comme une condition officieuse, un point nouveau qui revenait fréquemment entre elles : en automne se dérouleraient les élections de quartier, si prudemment encadrées par la constitution que la durée de mandat d’un maire ne pouvait excéder trois ans, exclusif par ailleurs de toute autre fonction politique au sein de la cité ; l’idée était d’évacuer les risques inhérent à l’exercice du pouvoir en limitant ce dernier à l’extrême ; rien de lucratif là-dedans non plus : un salaire juste suffisant pour se consacrer à la charge durant ce laps de temps. Le Parlement mondial des villes veillait.

       Oui, j’éprouve ce besoin de me répéter encore les arguments, honteuse justification. Il est temps d’admettre que le monde a changé, que nos efforts ont porté leurs fruits ; ces bornes fixées par nos soins dispensent enfin de nous méfier de nous-même. Le pouvoir ne doit pas être éternellement objet de crainte et de dégoût.

-   Tu prétends que je n’ai rien à faire dans mon travail actuel, disait Lili. Que mes capacités me donnent l’obligation d’étudier. Et toi ? Penses-tu que tu en as fini ? Est-ce que tu n’as plus rien à donner …

      Depuis que cette idée de candidature lui était venue à l’esprit, Lili n’en démordait pas : il fallait que son amie se présente ; elle ferait une maire idéale, et puis il ne s’agissait que d’un quartier, rien que d’humain. « Tu élargirais tellement le champs des possibilités. » disait-elle aussi. Et Pietra, fiévreuse, plus excitée qu’elle ne l’aurait souhaité, se demandait de quelles possibilités il s’agissait : des siennes propres, ou de celles qu’elle révélerait aux chanceux électeurs. Cependant, d’imaginer son visage placardé, à l’ancienne, dans les rues de Massilia, elle en avait des sueurs froides ! À l’âge des retraites et résignations une pareille décision la propulserait  sur le devant de leur petite scène locale ; actrice, possible objet de fantasme. Songeant à ce qu’avait été son  rôle de superviseur au lycée, toutes ces dernières années, des qualificatifs tels que : modeste, vertueux s’imposaient à sa pensée effrayée. Mais dans l’effroi, il y avait : désir, vie, curiosité, vie, espoir… José objectait : « Tu vas endosser un choix qui n’est même pas le tien. Lili s’est enflammée, elle t’a monté la tête ! À quoi vas-tu donc jouer ? …si tard. » C’était vrai bien sûr ; imagine, ce serait passionnant, s’exclamait-la jeune fille avec l’espèce d’emportement sérieux qui vous ferait croire à toutes les renaissances.

      C’est vrai, José. Tu as raison. Je me suis enflammée.

       Il montrait, en parlant de la protégée de sa compagne, une froideur croissante. Pietra préférait n’en pas tenir compte ; elle voulait rêver un moment, s’imaginait entre les mains de beaux outils neufs avec quoi construire des horizons enfin inattendus. Les discussions se poursuivaient entre les deux femmes, mais prenaient un ton plus systématiquement politique ; la plus jeune interrogeait l’autre soigneusement sur le système massiliète, sa conception de la démocratie, les chantiers locaux sur lesquels il était possible de faire campagne. Elle avançait également quelques idées originales et prudentes.

      C’est un peu plus tard, alors qu’elle s’était décidée à se présenter et guidait son amie dans certaines démarches administratives touchant à l’université que Pietra découvrit le vrai prénom de celle-ci. Exactement ce n’était pas Lili, mais Lilith.

      A présent le temps me manque pour tout ; cette bizarre matière dont j’avais jusqu’il y a peu trop sur les bras… tandis que je prends à ma vie un intérêt croissant, il me devient impossible d’en examiner le détail.

       Leur existence à toutes deux fut considérablement modifiée dans les mois qui suivirent. Et celle de José à la suite… Étonnée, Pietra se trouva élue à belle majorité ; apparemment que les années de service au Lycée Rabhi jouaient pour elle dans l’opinion de ceux qui n’étaient au bout du compte qu’un voisinage élargi. Le sentiment d’avoir été choisie pénétrait peu à peu la sexagénaire, modifiait subtilement son cœur ardent, les fibres composant sa personne. Elle se devait de réfléchir au meilleur usage à faire de cette confiance. Lilith réfléchissait avec elle, on pouvait déjà dire qu’elle la secondait, racontait peu de son temps universitaire et rejoignait le quartier général de son amie dès que les cours le permettaient. Les idées se pressaient parfois si nombreuses dans l’esprit de la nouvelle maire qu’elle se levait pour les noter au plein milieu de la nuit ; le compagnon dérangé se retournait, émettait les bruits du dormeur troublé ; Pietra voyait qui la fixaient à son retour des yeux grand-ouverts et chargés de reproches. « Pourquoi te démènes-tu ainsi ? Notre quartier se porte très bien !

-   Crois-tu qu’ils m’ont élue pour que rien ne change ?

-   Et pourquoi pas… ?

-   Pour toi l’inconnu signifie forcément la guerre, l’affrontement…voilà la vérité ; et tant qu’aucune nécessité ne se fait sentir, il faudrait surtout que personne ne bouge : c’est cela, ton vrai désir. 

      Avec son équipe, Pietra envisagea de créer un centre de recherche, sorte d’écolaboratoire qui collaborerait avec la Pointe Rouge, toute proche, attirerait de jeunes scientifiques dans cet arrondissement un peu vieillissant et permettrait d’exploiter une zone maritime exceptionnellement riche en planctons. À ce projet, José objecta l’utilité des friches sous-marines, l’autosuffisante économique des deux quartiers. On en revenait donc toujours là et ces arguments permettaient à Pietra de mieux comprendre les contradictions d’un système qu’elle avait jusqu’à présent défendu. Son travail actuel consistait-il en un maintien scrupuleux d’un état jugé idéal ou en une adaptation permanente de leurs principes à la réalité mouvante du vivant ? En réalité, dans les T.A. même, le retour en arrière s’avérait impossible ; rejeter en bloc les avancées techniques, y compris celles dont les applications paraissaient les plus périlleuses, n’avait-il pas paru illusoire dès les débuts et aux plus radicaux d’entre les habitants de ces nouvelles cités ; certes ils cultivaient tout ce qu’ils mangeaient, là, à côté et sans ajout de ces poisons responsables de tant de morts, mais il fallait reconnaître que les modes de culture traditionnels n’avaient pas suffi à éradiquer par exemple les parasites qui menaçaient il y a vingt ans jusqu’à quatre-vingt pour cent de certaines récoltes ; il avait fallu pour cela modifier génétiquement de nombreuses plantes … mais peu s’en souvenaient ou voulaient le mentionner depuis que les laboratoires avaient fermé. Quant à l’usage si communément répandu des panneaux solaires il n’allait pas sans la fabrication selon des procédés encore fort polluant de ces mêmes panneaux …jusqu’à l’utilisation de la Toile qui, bien que restreinte aux communications, informations et réseaux locaux n’en demeurait pas moins quotidienne et extrêmement addictive. Dangereux paradoxes ou signes de vitalité ?

      L’immobilité est une illusion ! On débroussaille pour découvrir des points de vue neuf ; on piétine au passage flore et faune ; puis on soigne, on ressème ; mais ni la terre ni les fleurs ne seront jamais identiques à ceux que nos avancées font disparaître.

       Levée maintenant avant le jour, la femme demeurait quelques minutes dans la fraicheur des cinq heures de matins pas encore printaniers, panneau coulissé derrière ses talons fripés. Les arbres du parc se découpaient en contrebas de la façade ; la Grande Ourse étincelait si net qu’on croyait qu’elle vous parlait. Un grand semestre avait passé. Durant ces heures précédant l’aube et habitées par le seul silence ou quelquefois l’écho d’un pas rapide dans les couloirs de l’immeuble, lui venait une lucidité tranchante ; sa vie entière ressemblait à un fantôme tremblant. Et puis commençait le chant des oiseaux, la lumière poignait les cimes des massifs, le monde s’ébrouait et l’impitoyable clarté qui avait envahi son âme disparaissait d’un coup.

      Pendant cette période de grandes nouveautés, d’insomnies et d’exaltations diverses, naquit l’obsession de Pietra pour son âge ; sans doute avait existé en elle auparavant une nostalgie vague, une sorte de mécontentement lié à l’usure de son corps, alors que jamais l’esprit ne s’était éprouvé si alerte qu’en cette orée de sixième décennie. Mais à présent, elle était devenue personne publique et toute son enveloppe extérieure dont elle se vantait jusque-là de faire peu de cas la représentait aux yeux des autres comme jamais. Les épaules affaissées, la résistance moindre aux fatigues s’imposaient malgré elle, ainsi qu’un autre terriblement ressemblant qu’elle seule savait ne pas coïncider avec sa personne réelle. Parfois, son propos même s’en trouvait affaibli, jugeait-elle ; on a beau dire, on écoute plus volontiers celui auquel on souhaiterait ressembler ! Le visage qu’elle contemplait chaque matin dans la glace commença à lui paraître, peu à peu, celui d’une ennemie. L’ombre de maquillage, les velléités de talons hauts par lesquels elle s’efforçait d’améliorer son aspect ne la satisfaisaient pas ; elle se prit à penser, clandestinement, que sous d’autres cieux, en d’autres cités, l’humain vivait différemment son identité, que la soumission au temps et à la vieillesse y avait été abolie…c’était le mirage de la Zone qui venait la hanter, sur le tard.

      Certaines rencontres nous font devenir ce que nous sommes : à l’intérieur, je me superpose enfin à moi-même. Mais quid de mon corps ?!

      Cela fit deux ans, jour pour jour – comme on dit œil pour œil – que Pietra et Lilith s’étaient rencontrées, non pas la fois du mariage en habit noir et blanc, mais celle de la plage au vent violent.

       La jeune fille fréquentait plus la mairie que les bancs de la fac, son esprit toujours en éveil ainsi que son sens de l’organisation stupéfiant étaient devenus indispensables à la maire. Abritées par un repli de la roche, elles firent sauter le bouchon d’un champagne doré et burent à la santé des innovations initiées ces derniers mois : la mise en place d’un système de paiement alternatif qui permettaient de régler ses achats au moyen de produits répertoriés (pharmaceutiques, alimentaires, culturels…) sans passer par la devise massiliète ; la gratuité totale des transports dans Mazargues et Sainte Anne ; cette dernière mesure ayant connu un franc succès, d’autres maires s’apprêtaient à la proposer. Comme pour mieux marquer leur baroque anniversaire, un mistral enragé soufflait depuis des heures ; la mer se soulevait sous leurs pieds et éclaboussait le cul de la bouteille. Dans les rues, des filles dont on ne voyait plus le visage passaient avec de grandes chevelures toutes horizontales, à plat sur le vent. « Il s’est fermé, le soleil ! » avait dit plus tôt un petit garçon cramponné aux genoux de sa mère.

-   À ta santé, mystérieuse fille dont je ne saurais plus me passer ! faisait Pietra en levant une coupe trois fois remplie et vidée.   

-   Pourquoi, mystérieuse ?

       Et Lilith la fixait sans sourire, de ses prunelles cernées d’adolescente éternelle.

-   Et bien, tu sais… chacun d’entre nous, nous trainons à notre suite un bagage encombrant qui sonnaille, toute notre vie et de plus en plus fort à mesure que nous vieillissons. Toi, tu sembles ne rien trimballer ! Comme si ton passé était un simple trou béant.

-   C’est une illusion, Pietra. J’ai un passé. Et sûrement un futur. Je n’aime pas parler de moi, c’est tout.

-   Et tu sais que j’ai toujours respecté ton silence.

-   Merci…

       Parfois la maire soupçonnait son amie de feindre l’amnésie pour mieux poursuivre ses interrogatoires acharnés et minutieux. Comment s’est déroulé la naissance de ta fille, quels ont été tes sentiments, as-tu accouché chez toi ou en clinique, selon quelles méthodes, José a-t-il coupé le cordon, qui se levait la nuit pour nourrir l’enfant, le bercer, on dit que les mères désirent souvent jeter leur nourrisson par la fenêtre est-ce exact, n’en voulais-tu qu’un seul, un unique bébé, crois-tu en l’instinct maternel… Ou elle creusait la question du grand basculement, l’année déterminante où la Séparation était devenue effective : cette histoire d’économie post-industrielle, d’hypertrophie des services à la personne, il s’agissait d’un bouc émissaire finalement, non, le cœur de l’affaire n’était-il pas la question de l’individualisme, l’aspiration à une autonomie croissante qui a présidé en certains cas à l’émancipations des cités, et les villes telles que la tienne, qui ont choisi de brider le mouvement, n’ont-elles pas favorisé le lien à l’autre plus que la liberté…et ainsi de suite, sans fin.

        Tes propos me décontenancent, ils me déçoivent même, je t’aimerais moins cérébrale et plus attentive à ma personne qu’au contenu de mes propos. Mais ton âpreté attire, cette apparente indifférence à l’affect. Quadrature du cercle. Je te veux telle et autre à la fois.

       En juin se déroula la fête annuelle du lycée Rabhi. L’ancien établissement de Pietra se pavoisait pour l’occasion aux couleurs de la cité. Deux fois de suite, elle n’avait pu s’y rendre, accaparée par les préparatifs de la campagne ; traversant le préau, une sorte de manque la traversa : il lui semblait un peu revenir en famille ; mais plus encore elle éprouvait le fossé qui la séparait à présent de ce monde. Une femme en cheveux courts, dos très droit, la saluait sans s’arrêter. La nouvelle superviseure. Inépuisable énergie des enseignants. Leur persévérance désintéressée, légèrement bornée… rien n’avait changé alors. Le rayonnement teinté de malice qui émanait des élèves était resté le même…

       Quel esprit pervers souhaiterait, oserait  souhaiter un autre monde ? Pourquoi ce sentiment m’obsède-t-il que tous ont accepté absolument un gigantesque ensemble de règles qui me paraissent de plus en plus d’irritantes limites ?

      Salle Ellul, 15h30 : une grande lycéenne au verbe assuré présentait un travail collectif sur les explorations de la Renaissance. De Gama Colomb Cartier Magellan. Elle évoquait le commerce, la politique, l’économie, parlait religion, soulignait bien sûr les ambivalences de la propagation du modèle occidental. Oh oui, ils voulaient tant montrer comme le restant du monde et son histoire leur était connus, en dépit de tous les silences ! Aucune impasse, pas d’œillères ; la géographie ni la réflexion ne nous effraient, entendez-vous. Et si nous n’y mettons plus les pieds, ce n’est pas par ignorance ou par peur – un tiers du globe flouté dans les programmes, rappelons-le, à l’instar du visage des employés de l’ancien monde témoignant contre leur patron. Pietra la première avait soutenu cette politique du temps qu’elle gérait l’établissement. Pourtant, tout ce que taisait cette belle jeune fille savante, tout ce qu’elle ne sentait probablement qu’à peine, cet astre mystérieux qui point et irradie de nostalgie aux heures où le sommeil rompt les digues de notre conscience, voilà ce qui assourdissait aujourd’hui la plus âgée ! Qu’en était-il de cet élan irrationnel qui poussait ces hommes vers leurs vaisseaux et leurs vaisseaux vers des caps inconnus ? De la curiosité insatiable qui propulsait leurs descendant vers la Lune, puis d’autres planète (lesquelles au fait, à quelle distance ? soyons francs ; les T.A. ne se trouvaient pas si bien renseignés que cela. La patiente et pour l’heure stérile colonisation de l’univers avait-elle repris depuis la Zone une fois la paix revenue ? Étaient-ce encore des hommes qu’on envoyait là-haut et pour extraire quels matériaux, récolter quelles données ? Trente ans depuis qu’un mur invisible avait été érigé entre deux parties de l’humanité. Mais les lycéens n’avaient pas creusé cette question. ). Au lycée, on apprenait la peinture et la musique, la céramique, la joie de planter des graines et les voir germer, de faire le pain à la chaleur dévorante du four à bois, d’observer le ciel nocturne pour en nommer les constellations. Certes. On ne pouvait les accuser de faire l’économie de l’intangible, du précieux. Il y avait beaucoup de beauté dans leur vie. Seulement, ils avaient éliminé le risque. Personne pour leur dire que la poésie, la vraie, était constituée d’une matière noire et instable assez puissante pour détruire la terre avec ses habitants ; ou bien pour lui donner l’éclat que toute l’harmonie de l’univers restait impuissante à faire naître. Que Colomb et Magellan avaient été poètes, on le leur avait caché.

      Ainsi, Pietra était saisie du démon de la polémique. Un jeune type s’avança vers elle alors que des applaudissements saluaient l’oratrice si responsable. Main tendue : « Jérôme Charb. J’enseigne la physique aux majors. On m’a beaucoup parlé  du travail que tu as accompli ici… je suis arrivé juste après ton départ ! » Pas beau réellement, mais d’une physionomie qui retenait le regard – un air attentif, cordial et cependant caustique ; aucune pose. Grand gaillard. On sentait son cerveau bien d’aplomb et le reste à l’avenant. Pourquoi donc sa personne inspira-t-elle aussitôt à Pietra une forte antipathie ?

      La foule des apprenants devenait plus dense à mesure qu’avançait l’après-midi ; ça encore elle avait oublié : le bain de jouvence qu’ils constituaient pour leurs enseignants, tous ces jeunes, et au contact de quoi l’esprit conservait son élasticité bien après que la peau a perdu la sienne et les chairs leur pulpe !

      Le type voulait parler ; Pietra non ; les yeux de la femme cherchèrent en vain la silhouette ramassée de José ou celle de Lilith. « Belle matière la physique. » fit-elle comme ça. « Partir de l’expérience pour se retrouver en terrain vierge. » Réellement, elle ne voulait pas de cette discussion. Le sourire du garçon s’accentua – contenu entre les yeux et les tempes tandis que tout son visage se faisait extraordinairement vivant ; elle ne voulait pas de cette discussion et n’aimait pas ce type au regard franc. « Vrai en ce qui concerne la physique expérimentale. Mais je parlerais plus de mur que de terrain vierge ! C’est souvent à ça qu’on aboutit… après tout, un bon nombre d’expériences déterminantes sont d’un ordre négatif.

-    Ouais…Michelson et Morley.

      Et voilà. Elle exposait un savoir douteux au lieu de la fermer ; venait de donner corps à la conversation qu’elle redoutait.

-    Exact ; plus d’éther pour véhiculer la lumière ? Très bien. Par quoi le remplace-t-on ? Cela paraît stimulant, comme fonctionnement… mais nos élèves ne sont pas des champions en matière de patience, je ne t’apprends rien… ils détestent avoir à chercher… ce qui les passionne, c’est de comprendre. Du coup ils nous laissent très volontiers le reste du boulot, avant l’explication ! Alors ça ressemble souvent à ça, l’enseignement de la physique : des murs et des enfants auxquels expliquer comment on est arrivé là, au pied de ces murs, à lever la tête vers le sommet.

      La remarque parut injuste à la femme. Ou était-ce la sérénité décomplexée de son interlocuteur qui lui portait sur les nerfs ? Tout était-il si simple ?

-   Nous ne leur donnons pas les moyens d’une autre démarche, déclara-t-elle (un peu coupante peut-être)… notre système d’apprentissage entier est fondé sur le tabou de l’inconnu ! Il ne s’agit pas de paresse mais d’autocensure.

      La surprise de l’homme se manifesta par une raideur subite, sourcils brièvement froncés,  et l’apparition d’un début de désapprobation dans sa physionomie avenante.

-   Est-ce que tu ne confonds pas connaissance et invention ? fit-il. D’ailleurs nous ne décourageons pas l’invention, au contraire, nous nous contentons de lui donner un cadre. Pour des raisons évidentes.

-   Connaissance, inventivité, innovation… tout ça marche ensemble, voyons ! Les dissocier constitue une forme de torture pour l’esprit.

      Elle n’envisageait pas de le convaincre bien évidemment ; l’enjeu n’était pas là. Éclairer ses propres désirs peut-être.  L’élan était pris, la prudence aux orties :

-   …comment n’avons-nous pas compris cela, alors que par-dessus-tout nous recherchons l’équilibre dans notre mode d’existence ? Je serais curieuse de savoir quelle est la politique des autres dans ce domaine.

      La sidération de l’homme alerta Pietra, un peu tard ; il la regardait comme l’on fait d’une personne… dangereuse…

- Est-ce que par hasard tu remettrais en question… la Séparation… ?

      Très vite ; lâchement ; elle répondit :

-   Évidemment que non ! Quel rapport ?

-   Est-ce que tu pensais déjà ainsi à l’époque où tu supervisais le lycée ?

       C’était lui maintenant qui souhaitait échapper à cette conversation scabreuse ; mal à l’aise, il jeta un coup d’œil derrière la tête de son interlocutrice à la recherche d’une échappatoire. Une réponse évasive de la part de celle-ci lui permit de sourire à nouveau, juvénile, empli d’une détermination désarmante. 

      Alors Lilith s’approcha d’eux. L’homme intègre la considéra brièvement, une sorte d’examen surpris, avant de se détourner des deux femmes pour joindre un collègue. 

      Durant sa troisième année d’exercice, Pietra cessa peu à peu de voir ses amis. Le travail l’accaparait, et surtout il la rendait heureuse ; les autres ne lui étaient plus tout à fait nécessaires ou seulement en tant qu’entité globale et distante sur les besoins de laquelle elle passait de belles nuits blanches. Il y avait José, quand même, dont la silhouette trapue palissait de mois en mois, se faisait aussi transparente que le souvenir des aimés disparus, et il y avait Lilith bien sûr qui ne constituait pas vraiment une amie mais comptait beaucoup plus. En fin de semaine, rompues et légitimées par six jours d’un labeur dévoué, elles se rendaient ensemble à un atelier de yoga.

      La salle de Longchamp – dans les terres, s’amusait Pietra – était claire, les tapis aux sols, bleus, la mer et le ciel contenus dans une vaste pièce saturée d’encens. Égaux sans doute, ces hommes et ses femmes rassemblés pour la pratique, mais certainement pas semblables : ici, il s’agissait plus que d’une évidence, une base de travail. Le yoga renvoyait chacun à soi-même mieux qu’aucun miroir n’aurait pu le faire ; il dégageait les capacités passées, présentes et futures des corps, leurs défaillances, ainsi que l’infinie plasticité du mental.

      …ma voisine s’appuie nettement sur la hanche gauche ; pour un observateur attentif ce déséquilibre apparaît flagrant : toute la chaîne musculaire prend en compte l’excès de poids porté d’un seul côté… j’observe l’extrémité des orteils gauches rougis par l’effort tandis que demeure blanc l’autre pied, léger. Mais elle ne peut discerner cela, trop novice encore, la perception de son propre corps lui reste nébuleuse, elle continue l’exercice sans se troubler, se pensant symétrique…

      Dès le premier cours, Lilith avait reproduit les postures les plus ardues. En chandelle, son corps droit pointait en i parfait, les orteils de ses pieds réguliers se tendaient vers le plafond, nuque à l’équerre du thorax et de la gorge correctement dégagés ; chez elle les torsions invraisemblables imposées par Garudâsana atteignaient à la beauté logique d’une divinité orientale ; Marichyasana III la faisait jeune faune impavide, coude appuyé au genou plié et la main dirigée vers un ciel invisible dessinaient un antique hiéroglyphe. Son regard concentré se tournait vers l’intérieur, de même qu’en conseil municipal lorsque se présentaient des dossiers complexes. Comment se faisait-il qu’à vingt ans elle paraisse un vieux sage ?

      Le soleil blondissait encore le parquet ; d’une cour de récréation montaient, assourdis, les cris des enfants ; positionnés au centre de leurs tapis, les pratiquants flottaient comme en surface de petits lacs concomitants. Tout occupait sa place exacte. L’enseignant circulait de l’un à l’autre, rectifiait l’angle d’un membre, étirait une nuque, commentait l’orientation d’un sacrum… face à Lilith, souvent, il se taisait, considérait en silence ses postures successives. Un jour, tandis qu’on rangeait le matériel, il s’était approché de Pietra. « Je n’ai jamais vu cela, chez personne. Son côté droit et son côté gauche, ils sont identiques, exactement équilibrés, et la répartition des appuis est impeccable. Même le sang parait circuler à rythme égal dans tous ses membres…c’est… matériellement impossible, à vrai dire. D’où vient ton amie ? ».

      Posée par d’autres d’abord, cette question se fit prégnante, envahit petit à petit l’existence de la femme, vint visiter ses rêves, et finit par la saturer ainsi qu’une mélancolie inavouable. Elle tendait quelques perches, en vain. « Tu donnes des nouvelles à ton père, de temps en temps ?

-   Nous sommes convenus du moment où je le ferai. Il ne s’inquiète pas.

-   Et tu ne te sens pas seule, ici ? Tu devais avoir des amis, là-bas…

-   Oh les amis, tu sais…lorsqu’on est aussi jeune. Nous avions beaucoup d’animaux chez nous, je m’entendais bien avec eux. J’ai toujours été solitaire.

      Là-bas, là-bas, un territoire lointain que Pietra se trouvait réduite à fantasmer ; des allusions à Naples où habitait sa fille, à l’Italie, n’avaient rien donné : « …c’est cela, un peu au-delà… » murmurait Lilith l’œil vague, dérobée à la curiosité comme aux élans d’affection trop vifs. Et il semblait que cela aurait aussi bien pu être au Baloutchistan, ce là-bas mystérieux. L’insistance de Pietra avait beau prendre différents masques, elle finissait par introduire dans l’harmonie de leur relation une légère tension ; Lilith avait dû le remarquer : un matin de doutes et de grisailles – pinaillages de l’équipe au sujet d’une parcelle de terrain désaffecté, rendez-vous annulé au dernier moment, puis les jambes lourdes de l’âge -  la jeune fille vint se planter face à son amie.

      Lilith : échos d’un monde très ancien…La Cabale étudiée à l’université…inquiétant archaïsme du h…ne me regarde pas ainsi, car je ne peux le soutenir, ce regard. Et pourtant je n’ai rien à me reprocher.

-   J’aimerais passez chez toi, toi et José, si tu as un moment pour parler tranquillement ?

-   Quelque chose ne va pas ? Tu ne veux pas me le dire maintenant ?

      Seuls ou en petits groupes labiles, les participants quittaient la salle de réunion, bientôt déserte. Mais non, la fille secouait la tête ; plus tard, en paix.

-   Cela concerne le travail ?

-   Hunhun. Il s’agit de moi. Tu voulais en savoir plus… Je crois que je peux te faire confiance.

      Un mauvais pressentiment alourdit le cœur de la maire ; soudain, elle aurait préféré ne rien apprendre. Sa nuit fut sans sommeil, occupée à imaginer ce que Lilith avait à lui confier, et, ce qu’elle redoutait plus que tout : les raisons d’une éventuelle défection de sa part.

      Vint le dimanche. José avait vidé les lieux, envolé pour quelque ballade en terrain rocheux. Agenouillée près d’une caisse de très anciens magazines qu’elle avait entrepris de trier, Pietra tentait sans succès de suivre l’émission scientifique diffusée par la radio locale. « Tout ce papier… ! » songeait-elle accablée tandis que lui passaient entre les doigts mille visages oubliés. Mais en vérité, elle se foutait du papier glacé, des arbres morts pour lui, comme des prudentes hypothèses émises par l’invité du jour. 13h30, avait dit Lilith et lorsqu’elle convenait d’un horaire de rendez-vous l’on pouvait être certain de son exactitude, mettre une main au feu ou à couper sans aucun risque. Ce ne serait ni vingt-huit, ni trente-et-une.

      Il fait beau, aujourd’hui, mais mon humeur est aussi chagrine que si un monceau de nuages pesait sur la ville.

      Le temps de tourner deux pages encore, de se souvenir d’un chef d’état décédé et d’une vedette à la retraite, la sonnerie trop guettée vous flanquait un coup dans le plexus. La femme attendit quelques secondes avant de se relever ; un passereau picorait les racines d’une plante, sur la terrasse, la lumière donnait envie d’aller siester et de de plus s’occuper de rien.

      Lilith était vêtue de gris, toute ; un pull dont le bas arrivait au milieu des longues cuisses de gymnaste et puis un collant d’une teinte métallisée, quasi pailleté au soleil de la baie. Elle refusa le thé ou le café, s’assit bien droite au bord du canapé, semblable à cette jeune fille qui, des années plus tôt, était venue pour un entretien prétexte dans ce même appartement.

-   Je ne sais pas comment commencer…, avoua-t-elle après un moment de silence.

-   C’est bien rare ; que tu ne saches pas.

      La remarque parut frapper Lilith qui fixa son amie avec un surcroit d’intensité.

-   Précisément. Ne t’es-tu jamais demandé pourquoi ?

-   …tu peux être moins elliptique ?

-   Oui. Pourquoi je savais tant de choses, possédais de si nombreuses connaissances à mon âge. Pourquoi je me montre en tout tellement précise.

-   Bien… tu m’as toujours fait l’effet d’être une fille très douée, beaucoup plus intelligente que la moyenne !

      …toujours…intelligente…fille…pourquoi…je ne saisis pas où elle veut en venir… la vérité est quelque part, en moi…

-   Je m’y prends mal, excuse-moi. Mais tu connais la vérité, au fond, j’en suis convaincue.

      Pietra tressaillit. Était-ce un procès qu’on allait lui faire ? Ou qu’elle se faisait à elle-même.

-   D’où crois-tu que je vienne ? Le sud, mais quel Sud … ?

-   Est-ce que c’est une sorte de jeu ? Comment pourrais-je deviner. De toute manière votre génération parle sans accent. Je n’ai rien qui puisse me guider ! L’Europe, ou bien…

-   Justement : c’est l’Europe et ce n’est pas l’Europe.

      Peut-être ces devinettes impossibles stimulaient-elles l’esprit de Pietra, l’enivraient-elles jusqu’à l’oubli ; la corde tendue sous ses pieds l’occupait plus que le vide, l’ignorance la rassurait, pour peu de temps encore.

-   Une seule cité, coupée en deux. Un œil vers l’Orient, l’autre pour l’Occident. Tu vois, maintenant ?

      Alors ce n’était presque rien, en fin de compte ; rare, mais non exceptionnel. Pietra aurait pu éprouver un allègement plus grand, à la mesure de ses affres précédentes. Elle aurait pu sentir son cœur s’élever aux limites de l’atmosphère et les bulles d’un champagne parfumé lui monter aux paupières. Il n’en était rien.

-   Byzance… Tu viens de la Zone ? Voilà ton secret ? Il y en d’autres qui font ce choix, tu sais ! Il n’était pas nécessaire d’attendre autant pour me le dire…

       Lilith la contemplait ; il sembla presque à son amie que ce regard trop sérieux exprimait de la pitié. Et la peur revint, plus terrible qu’avant.

-   Chez nous, on dit Constantinople. En réalité, ce n’est pas ce que je veux te raconter aujourd’hui.

      La sueur commençait de lui picoter la lèvre supérieure.

       C’est donc plus grave ; mieux aurait valu que je ne te rencontre pas ; tu as subtilisé mon existence précédente et à présent, quoi ; vais-je être rejetée sur la grève, abandonnée aux crabes minuscules et aux éclipses inexplicables du soleil…

-   Tout d’abord, je dois t’assurer que jamais il n’a été dans mes intentions de te causer le moindre mal. Bien au contraire. J’ai toujours cherché à faire ce qui serait le mieux pour nous.

      Alors, pendant que l’esprit affolé de la femme cherchait un sens à ces paroles obscures, Lilith se leva et vint se placer au centre de la pièce où elle demeura quelques secondes sans bouger, debout face à son interlocutrice pétrifiée. Puis, d’un geste lent et ostensible semblable à celui d’un magicien pour son public, elle sortit un petit canif de la ceinture qui ceignait son pull et en déplia la lame.

      Pietra voulut fuir, s’enfoncer au moins si profond entre les bras de son siège qu’elle y disparaitrait ; mais la sidération l’empêchait de se mouvoir. La jeune fille retroussait la manche gauche de son vêtement, pointait le couteau vers son propre bras. « Lilith ! », cria son amie ; un signe brusque de la paume la retint encore de bouger. Il y avait tant de détermination dans cette main ouverte que la femme se sentit soudain la plus fragile des deux, une fillette faible et apeurée, sans forces devant les lois de l’existence. « Ne crains rien. » dit simplement Lilith. L’espace entre elles se dilatait, devenait frontière, mur, aussi dense, aussi infranchissable que le néant. La lame approchait la peau nue de son avant-bras, Pietra crut voir l’infime incurvation de l’épiderme sous la première pression du métal, déjà le sans rougissait le canif et dessinait autour du membre incisé les contours d’une grande fleur liquide. Pas un tremblement n’agitait la main de la jeune fille tandis qu’elle finissait de découper le triangle dans sa peau. Sans doute, son amie aurait dû s’évanouir à ce moment ou au moins perdre la conscience claire des évènements. La fascination lui maintenait pourtant les yeux grand ouverts, ainsi qu’une sorte de terreur mystique au-delà de laquelle elle devinait une réalité autre, nul rapport avec le sang de sa protégée dégouttant sur le tapis mais déjà rien n’était plus comme avant.

-   Maintenant, regarde. » fit Lilith d’une voix légèrement monocorde.

      N’avait-elle pas parlé de cette voix, depuis les débuts ?

      La démonstration se poursuivait. Le triangle souple exposé au bout des deux doigts pincés ; plus un accessoire d’illusionniste donc, qu’un fragment de tissu vivant. Et aussitôt déposé sur la place à vif qu’il occupait précédemment. D’abord Pietra ne distingua rien, en dehors du mouvement soigneux par lequel son amie épongeait les suintements autour de la plaie. Les bords parurent petit à petit devenir plus flous, on différenciait de moins en moins aisément la blessure récente de la surface saine du bras tendu. L’unique spectatrice de cette performance sanguinolente eut la sensation que le cœur allait lui sortir de la poitrine. Elle comprenait sans comprendre. Il n’y avait plus trace de coupure, le pan d’épiderme brandi un instant auparavant faisait un avec le membre entaillé, aussi lisse que les joues de la jeune fille, que son front calme de monstre. « Qui es-tu… ? » balbutia Pietra.

-   Chez moi, le processus dure trois minutes et quelques secondes, expliquait Lilith du même ton imperturbable tout en rabattant la manche sur son bras. Pour un humain greffé, ce serait plutôt de l’ordre d’une heure. Mais dans les deux cas les propriétés du matériau sont reconstituées à cent pour cent. 

      Chez nous, dans les Territoires Autogérés, on évite de les nommer. Superstition peut-être. Et on n’en sait pas grand-chose ; qu’ils nous ressemblent ; que l’économie de la Zone dite Libre a connu grâce à leur utilisation un essor fulgurant ; qu’ils sont moins et plus que des machines. Lorsqu’on ne peut l’éviter, par exemple dans les cours d’histoire, on préfère utiliser le terme de sans-pères, car n’est-ce-pas l’irrémédiable absence de géniteur qui les caractérise le plus…

-   En Zone Libre, on nous appelle artefacts.

       Fuir ; contacter une quelconque police – qui s’occupait de cas semblables d’ailleurs ? L’immigration ? Les brigades vertes ? – le bipeur de Pietra était resté sur une étagère de l’entrée, cinq ou six enjambées pour l’atteindre ; et le parapluie calé au coin pourrait constituer une arme dérisoire.

-   N’essaie rien de ce genre. C’est inutile.

      Lilith s’exprimait avec douceur ; les capacités qui devaient être les siennes la dispensaient de menacer, supposa la femme. Effroyable ironie : elle avait cru son amie parfaite et ignorait en réalité à quel point elle l’était.

-    Je t’en prie, n’aie pas peur… Tu n’as rien à craindre de moi, je te l’ai dit.

      Les mâchoires de Pietra s’étaient contractées si violement durant les minutes précédentes qu’elle put à peine articuler sa réponse.

-  Pourquoi m’as-tu montré tout cela ? Je ne… comprends pas…

      Au moment de la Séparation, de nombreuses industries se servaient bien sûr de robots ; mais rien de semblable à ce qu’elle avait sous les yeux. Il fallait croire que trente années et des allocations de recherche pharamineuses avaient permis cette prodigieuse mutation.

-   Je sentais que tu avais besoin de savoir. Tu aurais fini par chercher. Ou par t’éloigner. Et j’ai décidé de te faire confiance. Il m’a semblé que notre amitié…

-   Notre …amitié ?

      Des tremblements mécaniques parcouraient son corps ; la sueur qui lui humectait les tempes durant leurs propos préliminaires la trempait à présent tout entière, comme si une main furieuse l’avait poussée au fond d’un puits. Et personne qui entende ses cris.

-   Et dans la Zone…est-ce que les autres…te ressemblent ?

-   Non. En réalité, il n’y a personne comme moi.

      Et il parut à Pietra qu’une ombre de sourire traversait à ces mots le visage de Lilith.

-   Vois-tu, même au sein de notre système ultra-libéral, de telles expérimentations ne seraient pas autorisées. Et la liberté dont je jouis dans la Zone est aussi illégale que ma présence sur votre territoire ; oui, certains parleraient d’une aberration ; d’autres verront dans le travail de mon concepteur l’audace sublime d’un franc-tireur.

      Elle dispensait d’autres informations encore, que Pietra ne se souvenait pas avoir demandées. Le monde se faisait flottant, les sons nébuleux. José ne risquait-il pas de rentrer, de les trouver ainsi toutes les deux, l’air drôle…et que fallait-il lui dire alors…

      Blason malade. Ses os sont composés de titane et d’acier ; paraît-il qu’ils peuvent se tordre, se nouer, et reprendre ensuite leur forme initiale. Un alliage synthétique constitue sa peau : nickel et polymètres organiques – conducteurs d’électricité, a précisé Lilith. Synthétiques aussi, les neurones ; combien ? en nombre mille fois supérieur aux nôtres ? Des nanotubes de carbones miment les synapses. Pour le sang, des robots nains qui font office de globules rouges et contribuent à leur donner un aspect si réaliste que, s’il coule, l’être humain ne verra pas la différence avec le sien propre. Soit ! Et si l’on sectionne un bras, une jambe ? Si l’on t’éventre… ?Ni envie de poser la question, ni envie d’entendre la réponse.

      Le fracas ponctuel des trains rappelait un monde paisible, fait de conversations ordinaires, d’odeurs salines, du soleil de janvier sur le souk des Capucins et bien d’autres choses où n’entrait aucune histoire de machine à visage de jeune fille. Pietra eut envie de pleurer, mais il était maintenant impossible de faire marche arrière. Plus tard, elle apprendrait que Lilith était également capable de réciter par cœur les coordonnées de toutes leurs relations, de fournir les solutions à des problèmes non-formulés, de reproduire à la manière d’un miroir les centaines d’expressions traversant le visage de ses interlocuteurs, et cela sans même les regarder, par la simple analyse du timbre de leur voix… Pour l’heure, elle ne voulait plus qu’être sourde, aveugle et seule.

-   Laisse-moi. Vas-t-en et je ne dirai rien à personne. Pour l’instant.

      Son amie – comment la désigner à présent ? – parut hésiter, elle prit finalement la direction de la porte, s’arrêta une seconde et fit :

-   Pardonne-moi Pietra. Je voulais juste te montrer ce que je suis.

      Elles ne se revirent pas de plusieurs jours. Le séisme avait fixé les traits de la femme en une expression opaque et déterminée ; José lui tournait autour sans percer son secret, inquiet mais ne sachant de quoi et déplaçant inutilement des objets familiers de ses mains brunes où frisait un poil noir et gris comme ses cheveux. À Pietra, le monde paraissait dépourvu de sens en l’absence de cette personne, la seule qui comptât à ses yeux, et qui n’existait plus dorénavant. Rien n’avait plus de goût, le désir semblait mort. Et il fallait travailler, feindre de ; fournir de bancales explications à ceux qu’étonnait l’évaporation de Lilith. Elle n’avait pas reparu à la Mairie depuis leur entrevue ; délicatesse, eût-on pu dire dans un cas différent. Peut-être était-ce là le pire : que les noms ne s’accolaient plus aux êtres ni aux choses, que les concepts avaient perdu leur efficience ; Pietra errait au milieu d’objets insaisissables et familiers, qu’elle s’avise de les empoigner et leur forme se modifiait, leur surface fondait, elle qui avait évolué d’un pas sûr, dans la paix et la tourmente, se trouvait aussi démunie qu’un nouveau-né et beaucoup plus malheureuse sans doute.   

      Une semaine s’était écoulée, une semaine d’enfer véritable, durant laquelle la tentation de prévenir les autorités – choisir l’ordre et la cohérence – avait alterné avec celle de composer sur son bipeur le code qui lui rendrait au moins la voix de son ancienne amie. Aux pires instants, la femme avait griffonné quelques phrases furieuses sur un coin de papier ; écrire paraissait l’ultime recours, se confier sans parler ; les phrases noires évoquaient l’encre poisseuse des heures ; il lui fallait toute sa colère pour résister à cette envie puérile d’être rassurée, trompée. Une clarté terrible redessinait maintenant leur histoire ; de jour en jour, les souvenirs de Pietra se faisaient plus précis, plus cruels… comme tout paraissait maintenant évident : tant de mystères, d’interrogations, d’informations parcellaires et elle qui ménageait sa propre ignorance, la choyait de peur d’avoir à trop en savoir. La responsabilité du désastre présent lui incombait, bien plus qu’à Lilith qui d’ailleurs ne pouvait être tenue pour responsable, pas plus qu’on n’aurait su la taxer d’immoralité, de malignité ou quoi que ce soit de ce genre.

      Quel scrupule absurde me retient de lui causer le moindre tort ? Ne pas oublier ce qu’elle est : un artefact. Une machine. C’était au fond sa nature même qui me remplissait d’une admiration idiote !

       La semaine suivante fut lente, nébuleuse. La rage première était retombée, la douleur avait perdu de son acuité. Pietra doutait de pouvoir en rester là.

      …le train de ce matin chemine en surplomb des anciens villages de l’Estaque ; pierre blonde dans la lumière blonde. Montent deux adolescents. Lui a la peau mate, les cheveux longs, très sombres, plats et comme luisants ; la fille, blanche, des boucles claires… on ne sait s’ils font couple ou sont frère et sœur, cousin, cousine ; tant de cousins dans cette ville. Un paysage de tuiles et de mer passe derrière la vitre au rythme modéré qu’ont maintenant adopté les intercités. Le garçon cale ses jambes, installé juste face à moi, s’excuse à maintes reprises… si polis tous deux que je me sens appartenir plus qu’à une autre génération : à un autre âge. Il porte à l’oreille un brillant de quatre sous et elle un bracelet tressé au poignet ; d’abord je ne remarque pas de quoi ils s’entretiennent,  allusion à mes sandales qu’ils s’inquiètent de salir… Ensuite je vois ; l’adolescent qui saigne et la plaie profonde qui s’étend du pouce gauche au poignet ; toute sa main en est barbouillée et le bras jusqu’au coude ; des gouttes vermeilles dont il tente d’éviter la chute. Une nausée me gagne, que je contiens ; ils paraissent tellement calmes. Je propose un mouchoir, ils déclinent ; les toits rouges et or défilent et moi pour ne pas sembler écouter leur conversation tenue à mi-voix je fixe les trainées de sable sur la vitre. Ça parle de bouts de verre dans la blessure, de désinfecter, de course et types qui vous attrapent. Dans le bipeur clignotant – c’est la mère qui appelle – le garçon murmure une histoire de rétroviseur brisé ; il fonçait, droit devant, la tête tournée, bam… un accident. N’a pas le ton d’un raconteur de bobard, ce serait mon fils je le croirais. Le train ralentit aux approches de Saint Charles, mon salut en partant leur fait lever une tête étonnée ; ils répondent. Très polis toujours.

      Le silence devint insupportable à Pietra et, par un curieux effet d’inversion, c’étaient les révélations de Lilith qu’elle finissait par considérer avec une sorte de détachement ; elle n’était pas loin de les juger normales, et la brutale interruption de leurs relations, scandaleuse. Dans le secret de son cœur, sa décision était prise ; elle se rendrait rue Honorat, elle sonnerait, elle monterait les trois étages sans ascenseur et on verrait bien.

      Accomplir le trajet lui fut un effort immense et magnifique ; c’était un geste aussi angoissant que celui par lequel on déclare la première fois un amour. Sans force, les bras mous et l’esprit stupide, elle contemplait la ville depuis les vitres du tramway. Sa ville. Le monde lui était redonné ce matin dans toute sa splendide puissance. Vacarme des véhicules tintinnabulants. Le boulevard basculait d’un coup dans le soleil, virait de bord, changeait de face. En lisière de passages piétons, les garçons se tenaient à la méridionale, par le cou, les hommes se faisaient des bises démonstratives devant les terrasses, des vieux tannés, ventripotents, qui n’en finissaient plus de se papouiller, donnaient de ces nouvelles que tout le quartier entend. Les gens du nord, comme Pietra, ils n’avaient jamais pu s’y faire entièrement, même après des décennies à côtoyer la Méditerranée, à cette passion impudique du contact, ces amitiés qu’on claironne, qu’on transpire quitte à les trahir l’instant suivant. Ses parents avaient appartenu à de riches clans laborieux sortis du haut de la terre allemande et des rivages danois ; la brique hanséatique, rouge et humide, du côté père, la ligne claire et asphyxiante d’intérieurs trop briqués pour la mère. Un couple blond, bâti sur patron olympique, et qui descendit à Massilia dans une lumière qui enflammait sans trêve leurs épidermes blancs… enfin c’est ainsi qu’on racontait ensuite, avec d’autres histoires plus ou moins enjolivées, ces migrations à rebours du mouvement ordinaire,  d’hommes et de femmes fortunés contraints d’abandonner leur mode de vie, trainant en lisière de plage dont les couleurs blessaient les yeux. La ville avait l’estomac solide. Des millénaires qu’elle digérait les escadrons de nouveaux venus. Petra était devenu Pietra le jour de ses cinq ans.  Après quoi il avait fallu grandir en compagnie de cigales qui s’astiquaient les côtes cinq mois par an, sous un ciel de goélands hilares, avec des récits infinis en place de la vie, et une haine aussi forte que l’amour pour cette cité mirage. Pourquoi ressurgissaient-elles ce matin fou, les petites chansons de l’enfance ? Elles sonnaient ainsi qu’un adieu.

      Oui, Pietra se sentait d’ici et pourtant à jamais étrangère ; les boulevards n’en finissaient pas de dériver dans la lumière ; peut-être est-ce en ce jour, pour la première fois, qu’elle osa formuler la question du départ.

      Lilith se tenait là, assise sur le second siège d’un meublé qui n’en comprenait que deux, ses iris bleus qui n’étaient donc pas de vrais iris restaient limpides et croisées paisiblement ses mains aux ongles ras d’adolescente :

      « Mon concepteur s’appelle Francis Ceylan, tout le monde dit le professeur Ceylan. Son visage est le premier objet extérieur que j’ai vu. La pensée circulait déjà en moi avant que j’ouvre les yeux, des circuits qu’on testait des mois, des années, je crois, avant ma mise en fonctionnement ; le monde entier, micro et macroscopique, est contenu par ma mémoire à l’état d’images, de sons, d’odeurs, des millions de combinaisons entre les touchers de différentes matières, le souvenir de couleurs que tu ne pourrais pas distinguer, que je n’ai moi-même jamais rencontrées. Nous tendions vers l’infini… mais à cela, le professeur Ceylan n’a pu parvenir. L’infini est dans l’humain, il est dans la nature… dans le non-fabriqué. »

      Un bref suspens ; ses silences sont-ils un espace qui m’est laissé ou s’abandonne-t-elle réellement à la réflexion… le vide, le hoquet de la pensée, est-ce qu’elle connait ?

      « D’abord, mon terrain d’expérimentation physique a été constitué par l’habitation du professeur, une petite maison compliquée construite tout en bois dans l’ancien temps, les tremblements de la terre contraignaient alors les hommes à bâtir léger. Sur la rive occidentale du Bosphore, à Kadirga, l’ouest en ruine de Sultanahmet. Nous avons discuté certaines fois pendant des jours et nuits entiers, sans discontinuer ; lui finissait par s’endormir bien sûr, au fond d’un de ces fauteuils au cuir effondré dont il a rempli les pièces ; après avoir protégé ses jambes d’une couverture, placé un pouf sous ses chevilles pour éviter que sa circulation sanguine ne se détériore, j’allais à la rencontre d’autres sources d’interaction. Objets ou animaux. Plus tard seulement, il m’a fait sortir dans le jardin, au milieu des plantes et des fleurs emmêlées. Lauriers roses, comme chez vous, et des hauts acacias, des résineux aussi beaucoup – bosquets de pins… Minute après minute, les nombreuses et minuscules erreurs inscrites dans mes circuits neurologiques se rectifiaient, rapidement, je commençai à appréhender le monde comme vous. Mais plus parfaitement. Certaines données logées en des places séparées m’étaient données maintenant d’un bloc. C’est une chose de connaître les caractéristiques de la plante fuchsia, la nuance de ses fleurs, leur parfum, c’en est une toute autre que la présence réelle de cet organisme : être en mesure d’approcher ses narines de la corolle jusqu’à entrer en contact physique avec elle, si près qu’on est contraint de fermer les yeux tandis que la proximité déforme les contours et les couleurs… posséder ce pouvoir de briser une tige entre deux doigts et conserver au fond de sa poche ce petit débris d’existence, de sucre et d’éclat jusqu’à ce que le temps le réduise à presque rien. En retrouver le calice bruni, mince à en être transparent, un an de passé, et comprendre ce que vous appelez le souvenir. »

      Malgré elle, Pietra admirait le rythme sérieux et la beauté désuète de sa conversation, ce qu’évoquait l’artefact prenait vie sur l’envers de ses paupières closes ; il lui semblait se souvenir de cette genèse sans enfance, humer les effluves de glycines et guider, sa main dans celle de Lilith, les pas de la fille-non née. Véritablement, en quoi étaient-elles différentes ?

      L’artefact aux yeux clairs expliquait encore : dans la Zone, les êtres de son type n’existaient pas, la loi encadrait trop strictement les recherches. Le professeur avait travaillé dans le secret ; ancien ponte des neurosciences spécialisé ensuite dans les applications robotiques, il avait à disposition tout le matériel imaginable, sans compter les nombreux contacts et anciens élèves prêts à le seconder aux différents stades de l’expérience. Il s’agissait de concevoir un artefact absolument affranchi des règles et déterminations imposées aux fabricants de modèles courants comme spécialisés… Aucune limitation, aucun interdit, pas un signe surtout qui marque la frontière entre l’humain et la créature merveilleuse du professeur Ceylan : le rayon bleu qui émanait du poignet gauche de chaque artefact n’apparaissait pas sur celui de la jeune prodige. Et la violation de ce code semblerait si invraisemblable à chacun, là-bas, que jamais son humanité ne serait remise en doute.

      La parole nette de Lilith accouchait d’un univers baroque. Sous-sols laboratoires où ne brillait qu’une lumière de clinique, écrans, éprouvettes géantes, tables opératoires flottant en surface de sol immaculés… et rien visible à l’extérieur, seulement une haute, maigre et gracieuse baraque cassée, planches émergeant d’un bain végétal  pour la rue sans nom; des colonnades en soutien du premier étage, un hamac déserté, quelques carreaux brisés. Les nombreux chiens, les pullulements de chats qui fuyaient obstinément la fille-robot. L’appel furieux des mouettes dans les airs, pont ailé jeté entre les deux cités. La passion animait le professeur, le feu de la foi l’inspirait ; l’homme augmenté lui semblait déjà ancien, terriblement rouillé, c’était transcender l’humain qu’il fallait - cette alliance bancale entre l’esprit et l’animal - fût-ce au prix de son évacuation finale. Apparier la perfection de la machine à l’infinie plasticité du vivant. D’emblée, il avait prévu d’envoyer sa précieuse fille parmi les hommes : sans signe distinctif, sans parachute non plus, elle parcourrait la terre, se frotterait à la subjectivité, à la mémoire, à l’accident… évoluerait hors de toute surveillance. Reviendrait peut-être, si elle le souhaitait, rendre compte à son créateur de ce vaste temps d’évolution. Sans doute que les lois du monde paraissaient dérisoires à ce génie rêveur.

      Effet absurde et passionnant de nos interminables conversations. Recommencer à se sentir différente, élue, omettre de préciser que la dilection est impossible de la part d’un être tel que Lilith ; je me targue d’être distinguée par qui… quoi ? Attendre, poursuivre une attente in(dé)finie.

      Quelques temps plus tard, José quitta Pietra. Elle ne put se prétendre surprise, éprouva une peine modérée, d’ailleurs ; leurs vies et leurs préoccupations avaient maintenant si peu en commun ; certes l’homme était demeuré fidèle à sa propre idée du monde, de soi, de leur couple…mais quelle était cette espèce de fidélité qui voulait que l’univers entier se figeât ? Il conserva l’appartement de la cité Soléu, laissant Pietra se rapprocher du centre, selon son souhait. Le besoin qu’elle avait de Lilith s’était paradoxalement fait plus tyrannique depuis qu’elle avait appris la nature de son amie ; il lui fallait la voir chaque jour, prolonger jusqu’à l’épuisement des entretiens que l’interminable science de sa compagne savait toujours nourrir ; la nuit, elle rêvait d’elles ou dormait d’un sommeil aveugle, ténébreux.

      Son nouveau logement était blanc, net, beau : un ancien entrepôt des docks de la Joliette, récuré à ne plus jamais avoir d’odeur. Du balcon, on voyait la mer sur laquelle s’élançaient encore quelques grands vaisseaux pâles ; des grues placées là pour mémoire se balançaient les soirs de grand vent ; des nuées d’oiseaux planaient, tournaient, plongeaient, nuages sombres commandés par une volonté unique et dépourvue de siège. Les observant, la femme songeait aux sauterelles qui s’étaient abattues sur l’Egypte biblique dans un horrible cliquètement ; surtout elle se demandait si, à l’automne, ils migreraient vers le sud.

-   Étonnamment, je m’éprouve plus libre envers toi à présent que je connais ta non-humanité.

-   C’est logique. Tu n’as plus à t’embarrasser de mes affects ; supposés.

      Avant : je cherchais à décrypter la moindre de ses expressions, un silence prolongé me plongeait dans le désarroi, la brièveté d’une réponse m’apparaissait comme un signe de froideur, ses marques d’affection, décalées subtilement d’avec nos rythmes ordinaires, me troublaient autant… Mais tout cela n’était que stratégie, adaptation, expérience. Rien de personnel !

      Août étendait sur la ville sa chaleur abrutissante qu’aucun mistral n’avait cet été traversée. Pour la première fois et sans y être incitée, Lilith fit allusion au passeur. Ou bien sa compagne l’avait-elle d’abord interrogée sur ces transferts dont on ne parlait pas, comment faisaient les gens qui voulaient… ? …peut-être l’avait-elle fait et puis en avait-elle perdu le souvenir ; cela arrive.

      Rien d’illicite, assurait la fille de la Zone, les départs étaient autorisés ; mais prendre un billet aller ou remplir une déclaration au bureau des migrations n’était pas tout ; au vrai, c’était quasi rien ; là-bas, il fallait des points de contact, des garanties d’accueil : avoir où dormir, savoir comment se procurer un équipement de survie – le mot n’était pas trop fort - dans ce milieu si différent et dont les gens des T.A. ignoraient tellement de choses, auprès de qui prendre rendez-vous pour la pose d’une puce, établir un compte bancaire et convertir des devises qui ne valaient guère plus dans la Zone que des crottes de souris...  La liberté de se barrer dont jouissait le citoyen des T.A. se révélait au fond un peu hypocrite ; la plupart étaient si accablés par l’énormité de la préparation et l’impossibilité d’obtenir la moindre aide qu’ils préféraient se convaincre de la suprématie de leur bonheur présent. Beaucoup d’autres ignoraient tout simplement qu’ils avaient le droit de partir. Cet article ne bénéficiait en effet que d’une publicité modérée ; mais Pietra était une femme bien informée, elle lisait les textes, petites et grandes lignes, appendices et codicilles, elle avait pu même, à sa belle époque, contribuer à mettre en forme quelque partie du droit des Territoires Autogérés. Elle savait qu’on donnait à qui la demandait l’autorisation de quitter les T.A. ; mais pas celle d’y revenir. Cette dernière clause ne souffrait aucune exception. On ne balançait pas plaisamment entre deux possibilités ; on posait un acte définitif. Et Pietra avait aimé la fierté presque ombrageuse qui se manifestait dans cette règle. Aujourd’hui, elle ne la remettait pas plus en question ; ses choix étaient aussi entier que la loi était inflexible, ses yeux peu prompts aux larmes.

-   Tu as acheté un bouquet de fleurs.

      Lilith s’était levée pour effleurer de l’index les corolles mauves et rosées. Elle proférait souvent de ces remarques mécaniques dont l’inutilité horripilait maintenant Pietra, bien qu’elle ne doutât pas que leur président quelques incompréhensibles motifs.

-   Oui, des Lisianthus.

-   Je sais.

-   Ah oui. Bien sûr !

      Sans être trop certaine, la femme la soupçonna de n’être entrée en contact physique avec les suaves pétales qu’afin de consulter un abyssal catalogue de données, ou, à l’inverse, de le compléter par un discret examen.

-   Autrefois…

-   …Hun hun ? Autrefois ?

-   Ne le prends pas mal, mais autrefois tu achetais les fleurs en pots. Vivantes.

-   Ah. C’est justement observé ! Et alors ? Qu’en penses-tu ; ou plutôt comment analyses-tu ce fait, trop maline fille ?

      Le sourire habituel, lèvres closes et pas très étirées ; mais les paupières se plissaient pour de bon et une flamme pétillait dans chacune des pupilles, exactement comme dans celles d’une amie que l’on taquine. Ses progrès étaient stupéfiants ; du temps où Pietra la croyait humaine, Lilith avait finalement bien moins l’air de l’être.

-   Tu as le sentiment qu’elles te font prisonnières. Qu’elles vont t’obliger à rester près d’elles, à veiller sur elles.

-   Sur leurs petits pétales vite fripés ! Pas mal. Est-ce toi qui penses à ma place, ou moi à la tienne ?

      Les bras croisés et la tête légèrement inclinée sur le côté, Lilith écoutait son amie persifler et ne répondait rien. Sa posture suggérait une tendresse presque maternelle, teintée d’inquiétude.

      Il ne fallut pas deux semaines encore pour que l’homme, le fameux passeur, se retrouve dans le séjour, assis face à la vue, aux mouettes, aux bateaux qui ne partaient pas bien loin. Lilith avait joué l’entremetteuse mais n’était pas présente. « Vous venez de refaire les peintures. » avait-il observé en entrant ; comme si son métier n’était pas d’aider les gens à passer vers la Zone, comme s’il ne possédait pas un nombre mouvant de noms, surnoms, sous-noms afin que la seule chaîne vive de bouches et d’oreilles avides permît de le trouver. Troublée par le voussoiement, Pietra n’avait d’ailleurs pas réellement perçu la phrase ; une barrière qu’il entendait mettre entre lui et le client peut-être ; ou c’était la forme que prenait sa rébellion, adopter dans le secret le code langagier des autres… Elle était parvenue, non sans quelques loupés, à adopter ce pronom oublié qui n’évoquait plus pour elle que le pluriel.

      Et de l’autre côté, ce sera toujours ainsi. On ne se préoccupe pas de ces choses, elles semblent dérisoires comparées aux véritables changements… et il se peut qu’ensuite elles vous obsèdent…qui sait…il me détaille…évalue ma force de détermination… moi aussi, je t’observe mon coco…sentiment d’accélération. L’avenir est tissé d’inconnu, mais quels fils lumineux ! ses cheveux, ils sont châtains ou gris ? Ses vêtements défraîchis ou simplement sobres ? Quelle taille, quel timbre de voix…demain j’aurai oublié ces détails. L’homme invisible doit ressembler à cela.

-   Je m’excuse pour tous les embarras que je vous ai fait subir avant que nous ne nous rencontrions. Mais il me faut être absolument sûr des personnes avec lesquelles j’entre en contact. Ma sécurité en dépend. Le service des Migrations m’a déjà envoyé de faux candidats au départ ! Heureusement pour moi, je les repère assez vite.

-   Le transfert vers la Zone n’est pourtant pas interdit ?

-   En effet, mais toutes les connexions qui permettraient de se garantir une arrivée décente, une installation viable le sont, en revanche !

-   Je n’y avais pas pensé dans ces termes.

-   Et quel autre moyen de préparer votre vie là-bas ? Voilà pourquoi je suis ici, pour vous aider à contourner ces barrières. Mais vous comprenez qu’il suffit d’un mot imprudent, d’une information fournie à la mauvaise personne et c’est fini pour moi !

-   Au moins, chez nous, vous ne courrez pas le risque d’être incarcéré.

-   Si on veut… Les années de stages, de tests, de travaux bénévoles en centre de réhab ! Merci bien. Et si vous refusez : déchéance de vos droits de citoyens ! Vous voilà réduit à errer en paria vers les rizières camarguaises avec une poignée de frondeurs qui s’organisent une existence minable d’ombres ! Vous parlez d’un cadeau. Non, la vraie mansuétude, c’est une honnête mise au ban ; pas d’ambiguïté. Les murs, les miradors, l’intégrale quoi. Vous savez que dans la Zone, ils pratiquent la peine de mort ?

      Le sinistre de la remarque glaça un instant Pietra.

-   Pas partout. Pas partout. Où vous vous rendez, ils ont plus d’aménité.

      Ces propos provocateurs, propre à scandaliser la plupart de ses interlocuteurs des T.A., étaient tenus de la même voix terne, faiblement infléchie, et sans qu’aucun geste ne vînt les souligner. Entre toutes les cités de la Zone – ç’aurait pu être Détroit, Pékin, Tel-aviv, Johannesburg ou pourquoi pas la petite enclave d’Edimbourg en plein T.A. – l’homme s’était spécialisé dans Constantinople. À l’entendre en décrire les fonctionnements les plus officieux, dispenser ordres et conseils, où récupérer tels papiers, comment contacter un agent d’accueil, on pensait entendre s’exprimer un natif. Et cependant un certain trouble naissait de ce que sa parole paraissait s’articuler autour d’un espace inconnu, exotique, et lorsqu’à brûle pourpoint Pietra lui demanda s’il y avait déjà mis les pieds, dans ce lieu fantastique dont il connaissait les moindres arcanes, elle éprouva peu de surprise à l’entendre répondre : « Jamais. Mon commerce ferait naufrage si je traversais. Quand j’aurai suffisamment d’argent, je partirai là-bas, y finir ma vie. Ou bien… On dit que les avancées technologiques sont telles…  la mort existera-t-elle encore ?… ». Évidemment, il fallut mentionner Lilith, puisqu’elles partaient ensemble ; l’homme posa de rares questions, il semblait avoir confiance, si un pareil type était capable de confiance ; Pietra se demanda en son for interne qu’elle avait été la teneur de leurs échanges ; mentionner des liens avec la Zone parut suffire, elle aurait fait sa première migration sous une fausse identité, souhaitait se réinstaller dans sa cité d’origine… « Dans ce sens, remarqua le passeur, l’aller-retour n’est pas si rare qu’on croit. La Zone estime qu’elle a toujours avantage à récupérer du monde… ils ferment les yeux. Chez vous, ce n’est pas la même histoire ! ». Jamais il ne disait : chez nous. Enfin, l’homme s’enquit de la capacité des deux femmes à mémoriser les nombreuses informations qu’il leur fournissait et dont il faudrait détruire le support avant les contrôles frontaliers, il fit également de pressantes recommandations au sujet de la sécurité physique des voyageuses : vivre à Constantinople était parfois un sport dangereux, rien à voir avec l’environnement débonnaire que constituaient les cités des Territoires Autogérés. À tout ceci, Pietra hochait la tête et souriait intérieurement. Son garde du corps poids plume était sans doute le meilleur sur le marché planétaire, quant à ses performances mémorielles, elles approchaient l’infini. Restait à espérer que les intérêts de Lilith et ceux de sa compagne de voyage se rencontreraient toujours, une fois la traversée effectuée.

      …ma démission, tous ces projets, dossiers en cours, relations patiemment tissées, et dont mon successeur décidera, je n’en ressens aucune mélancolie… cet autre sans visage fera le boulot aussi bien que moi ; mieux, gageons ; la conviction me faisait défaut ces derniers temps… départ le mois prochain. Avec les oiseaux.

      José à qui elle annonça sa décision ne manifesta pas tellement de surprise ; il la connaissait bien, tout de même. La serrant dans ses bras un très court instant, il dit : « Bonne chance, Pietra ! J’espère que tu trouveras ce que tu cherches. » Et ce ne fut qu’à cette pointe d’accent hispanique dont il ne s’était jamais entièrement défait que le cœur de la femme se serra un brin.

      Aux amis nul adieu ; les plus persévérants s’étaient découragés.

      Aucun bagage ou presque.

      D’une sérénité troublante lors des ultimes préparatifs, Pietra fut en quelque sorte rassurée par l’apparition de menus malaises tandis qu’elle et Lilith longeait la côte à bord du car municipal. La voix dorée de la conductrice égrainait les noms des localités – L’Estaque La Nerthe Pas des Lanciers  - et à chaque arrêt, le véhicule se vidait un peu plus. Un bourdonnement faible et intermittent commença de brouiller l’audition de la femme, les bruits extérieurs lui parvenaient avec moins de clarté alors que s’amplifiait le ronflement anxieux de son organisme ; puis ce furent de gracieuses paillettes qui tourbillonnaient entre sa cornée et le dos d’un dernier passager. « Je suis trop vieille pour ce voyage ! » murmura-t-elle, apeurée soudain comme une fillette. « Mon cœur ne va pas tenir. 

-   Mais non, voyons. Les tests étaient remarquables au contraire. Souviens-toi. Le médecin t’a délivré le certificat sans émettre aucune réserve.

      L’appréhension se fit insoutenable aux approches du centre de transfert et les douces médecines à base de plantes qu’avait ingurgitées Pietra avant de boucler son sac restaient impuissantes à la calmer ; probable que l’émigrante ne leur accordait plus assez de foi pour les laisser agir. Une complainte poignante résonnait en elle depuis que le bus s’était ébranlé : cette rive de la Méditerranée tu ne la verras plus ce profil de Massilia sous le soleil de midi plus ce petit vieux qui vient de sortir tu ne le croiseras plus jamais… Mais Lilith savait ses pensées et lui avait proposé : « Revoyons les films sur Constantinople. Tu ne seras pas désorientée, ainsi. » Elles se trouvaient seules maintenant, dans le véhicule, au fond et hors de la vue de la conductrice. Lilith dégagea son poignet ; une merveilleuse lumière s’en éleva, d’abord aussi changeante que les motifs d’un kaléidoscope. « Tu sais, cela n’a rien d’un miracle…même les humains ont ça, chez nous ! » avait-elle souri la première fois. Les figures s’organisaient, ombres et couleurs faisaient surgir du faisceau un monde splendide et virevoltant ; des navettes sillonnaient le ciel en tous sens, les façades de tours sans fin étincelaient et se miraient dans les eaux du Bosphore, des mouettes striaient les airs, comme ici mais semblant plus belles, plus roses, et au cœur de cette effervescence luisaient, paisibles et fabuleux, les ventres de dômes innombrables, les flèches des minarets. L’arrêt complet du bus tira Pietra de sa somnolence. Voilà ; on y était ; il fallait y aller, plus le choix. Tu l’as voulu. Avant de s’insérer dans la capsule, elle demanda tout de même à ce qu’on la lui fasse, l’injection, finalement ; de toutes les façons, il paraissait qu’on ne voyait rien d’intéressant. Lilith l’aida à clipper sa ceinture, lui tint fort la main…

      …sifflements incessants des véhicules beauté des gens tous les gens des écrans partout cette fièvre trop impossible de tout regarder trop de tout le bruit n’est pas élevé mais ne s’interrompt jamais obliger de se concentrer pour penser foule harmonieuse chacun se meut avec élégance espace en strates haut bas milieu profond des voies s’entrecroisent les visages vers le bas vers l’intérieur du poignet tourné comme d’avoir vécu sur une île et avoir oublié ou bien avoir vécu en prison si longtemps j’ai du mal à marcher à parler vertige ivresse incommensurable ils sont divers multiples crainte idiote d’un univers de clones beauté beauté bonheur fierté d’être là ici avec eux

      Elle s’appuya sur Lilith, littéralement à l’occasion ; l’artefact fut sa béquille, un grand mois durant. Le monde avait viré de bord, le navire gîtait, l’exaltation s’apparentait encore au mal de mer. Pas l’ombre d’un regret quoique qu’il en soit ; le temps manquait pour cela, le temps d’ailleurs ne cessait pas de manquer, y compris pour s’en apercevoir. Si ceux qui avaient promulgué l’interdiction de retour vers les T.A. avaient vraiment connu ces territoires dont ils voulaient garder leurs citoyens éloignés, ils auraient su qu’un tel décret n’avait aucun sens : le retour en arrière se révélait impossible. Inenvisageable.

      Par un effet ironique du renversement des valeurs, il s’avérait infiniment facile d’entrer en contact avec les T.A. depuis cette cité où l’invention, la transgression, le détournement constituaient les plus valorisés des sports ; on se jouait ici des barrières et garde-fous, pas rare que l’on transforme ça en métier – professions éphémères et protéiformes qui généraient des millions quelques semaines durant. Capter et rediffuser les émissions en cours dans les T.A., par exemple, les transformer en spectacle à la mode, puis les oublier aussi vite… Pietra se réjouissait de constater, depuis ce point de vue neuf, la naïveté de Massilia ainsi que de ses pairs ; une confirmation pour elle, assaisonnée du piment de la revanche ; sa propre personne en expansion s’enchantait de voir rapetissé, rabougri, ce rivage dont elle venait …elle put joindre sa fille, Flavie, mais détachée du corps la voix aimée devenait terriblement abstraite ; et les paroles de part et d’autre peinaient à rendre vivante une réalité si étrangère à chacune – des petits-fils, petites-filles jamais embrassés, des bêtes et des jardins que la distance rendait fantastiques et un peu dérisoires, et du côté de la mère, cette renaissance si tardive, dans le camp ennemi de surcroît. La placidité de Flavie ôtait cependant à la transfuge un poids de culpabilité, elle voulait y lire une absolution. Un contrôleur finit tout de même par intercepter la communication qui prit fin brusquement ; Pietra se rendit compte qu’elle avait espéré cette coupure : elle et sa fille n’avait plus tellement à partager.

      Aux deux immigrantes, il avait été alloué par la cité, grâce au truchement de leurs agents d’accueil et pour une durée limitée qui devait coïncider avec le temps nécessaire à leur acclimatation, un logement très exigu, excentré de plus, si l’on voulait considérer que Constantinople possédait un centre, car ici tout paraissait se situer toujours en pleine ville et Massilia faisait figure de bourgade en comparaison. Les aéroports, les routes à voix multiples, les ports, les zones industrielles, les usines de production alimentaire, les centres de détentions ou les stades, rien n’échappait à la ville ; où qu’on fût l’on se trouvait à l’intérieur, même la périphérie qui y était, à l’intérieur. Incapable encore d’exercer un quelconque emploi, Pietra puisait pour vivre dans le pécule que la vente de ses quelques possessions massiliètes lui avait permis d’amasser ; elle n’en aurait guère que pour un semestre. Lilith avait de suite dégoté un boulot administratif où elle s’appliquait à réduire ses performances, supposées humaines et non celles d’une machine surpuissante. Dans leurs heures de liberté commune, toutes les deux parlaient sans fin de Constantinople : Pietra s’acharnait à décrire sans encore les cerner la fureur concentrée de la cité, sa fertilité inépuisable, l’érotisme cannibale qui émanait de ce lieu ; Lilith parachevait son œuvre d’enseignement, ses pâles jambes repliées sous elle au creux d’un siège finalement moins confortable que le mobilier des T.A.. Muscles quadriceps, tendons de la cheville saillants ; à présent chaque aspect de son enveloppe se doublait pour Pietra d’une question, il ne lui serait plus jamais loisible de la prendre pour une chose simple, loyale ; quelles informations par exemple transmettait le système nerveux de l’artefact alors qu’elle s’adressait à son interlocutrice ? Combien était-elle en mesure de traiter à la fois ? De quelle matière étaient composés les ongles courts, durs autant que l’onyx et que Pietra lui avait appris à décorer de vernis ? Surtout, quelle force se dissimulait sous l’enveloppe lumineuse de sa peau ? De sa voix un peu basse, imperceptiblement érayée – pourquoi donc aurait-elle eu les cordes vocales abimées, cette créature de vingt ans éternels que n’atteignait pas la dégradation si ce n’était le fantasme de son créateur qui portait en lui le son d’une telle voix, habité comme tout humain par un timbre qu’il désirait entendre entre mille – Lilith dispensait les cours de rattrapage :

      Pour devise, la cité de la démesure eût pu choisir : « L’expérimentation comme moyen, le dépassement comme religion, l’omnipotence pour but ! ». Les anciennes frontières délimitant l’homme jusque récemment étaient devenues obsolètes ; seuls apparaissaient vieux les miséreux ou les rêveurs, chez les autres l’âge avait disparu et les corps affichaient entre vingt-cinq et quarante ans pour la plupart ; les capacités de ces organismes gonflés aux nouvelles technologies se condensaient à leurs extrémités, dans le bout de leurs doigts exactement. De l’index, un passant avait le pouvoir de sélectionner, enregistrer et commander n’importe quel élément d’une de ces ondoyantes images publicitaires descendant sans cesse du sommet des tours pour s’évanouir à hauteur de la chaussée ; même la rencontre amicale, professionnelle, amoureuse, s’effectuait par le biais du digital, par la minuscule surface du doigt numériquement innervé ; ainsi l’utilisateur des transports captait-il en permanence la somme des informations ouvertes générées par ses voisins de navettes ou tramways aériens ; il n’était pas rare que, sans un regard échangé, deux personnes croisent et enregistrent leurs coordonnées respectives, se donnent rendez-vous, entament sur écran l’élaboration d’un projet, voire les préliminaires d’une relation sexuelle au moyen de flux vidéos ou listes de préférences. La fluidité et la rapidité des actions les plus diverses étaient telles que les habitants de Constantinople semblaient par instant doués d’une véritable ubiquité. Comme durant ces longues mythiques nuits des quartiers orientaux, fêtes qui commençaient après minuit et se terminaient quelquefois trente-six heures plus tard : elles avaient beau fonder leur réputation sur un précieux caractère d’intimité, puisque des appartements privés en constituaient le cadre, les interactions y étaient autant physiques que dématérialisées, les dispositifs de communications permettant aux amis d’amis d’amis de s’intégrer à la soirée, d’établir parallèlement le récit de leur propre soirée, voire d’intégrer tout-à-fait par l’infusion continue de musique et image leur expérience simultanée à celle des groupes effectivement présent dans le lieu, au  point que l’on ne saurait plus lors des comptes rendus ultérieurs donnant contenu aux réseaux, où se déroulait quel évènement ni qui avait posé quel acte en quelle place… la présence réelle se faisait secondaire : la puissance d’incarnation du récit suffisait à fabriquer du réel ; ou au moins du vécu.

      L’histoire de la Zone était pour Pietra une matière énorme et inconnue qu’elle devait ingurgiter à bouchées doubles si elle voulait s’orienter, s’intégrer dans cette société souvent indéchiffrable. La place importante et peut-être partiellement fantasmée qu’occupait l’UPLO, par exemple, (Union Pour L’Organique), ne pouvait se comprendre qu’en regard du développement rapide des artefacts ainsi que de l’évolution de leur statut. Cette organisation terroriste faisait partie de la mythologie de la Zone : les motivations de cette cellule seraient nées en même temps que les premiers artefacts. Avant bien sûr, il y avait les robots, des machines grossières très visiblement composées de métal ou plastique ; ils étaient les aides médicaux aux bras en pinces, les hôtes d’accueil aux phrases impersonnelles débitées à rythme toussotant, on pouvait se moquer d’eux gentiment, ou bien éviter les interactions avec eux. Quelques pétitions virent pourtant le jour, mais elles restaient isolées, éparses, le fait d’une poignée d’intellectuels réactionnaires ou de syndicats ouvriers inquiets de leur reconversion. On se situait d’ailleurs dans le domaine des questionnements rationnels : l’utilité de ces nouveaux bipèdes était-elle supérieure au danger éventuel, à l’encombrement qu’ils représentaient ? Les humains n’allaient-ils pas se retrouver sans emploi…etc. Les accidents dénombrés s’avérèrent statistiquement inexistants, les employés reclassés furent formés et promus et on pouvait en bonne logique supposer que les manifestations d’hostilités disparaitraient, or c’est le contraire qui se produisit.

      Les débuts de cette histoire, Pietra en avait connaissance ; elle gardait la mémoire, avant la scission, des débuts inquiets et enthousiastes de la robotique ; dans les zones de combat, on comptait autant de machines inimaginablement meurtrières que d’infirmiers aux bras multiples, divinités auxquelles ne manquait que l’intelligence, capable de porter trois corps, d’assister en bloc opératoire, d’évaluer à distance un taux de globules ou la battue d’un cœur. Puis, le monde avait réfléchi la paix épuisée qui s’installait sur les décombres. Une moitié de la planète décidait de s’en remettre presque entièrement à ses mains ou à des mécaniques rudimentaires sur lesquelles l’on pouvait conserver le contrôle ; elle décidait aussi de ne plus suivre les progrès, ou quelque nom qu’on voudrait leur donner, de la moitié en désaccord. Tandis que les T.A. replantaient, élaguaient la civilisation précédente avec une ardeur proche du mysticisme, acceptant de se crever un œil pour avancer en sécurité, ceux de l’autre côté s’unissaient dans une passion égale à la cause jamais perdue de la science. Dans la Zone, les machines s’allégèrent, se spiritualisèrent, la chair leur poussa, elles rejoignirent et dépassèrent les grands rêves de la science-fiction ; un réseau propre, baptisé Outretoile par les humains auxquels il n’était qu’en partie accessible, naquit de leurs capacités et développements conjoints, comme une somme commune d’expériences en même temps qu’un laboratoire d’expérimentation où les artefacts allaient puiser en permanence… de là à conclure qu’une forme de psyché commune avait vu le jour, qu’ils possédaient leurs archétypes et leur mémoire collective… L’homme mua parallèlement, sinon à une vitesse identique ; cerveau et système nerveux si intimement connectés à la Toile que s’effaçaient les limites antérieures de leurs capacités, et le corps tant bricolé, toujours plus durable, que sa longévité moyenne devenait équivalente à l’ancienne maximale – cent-vingt, cent-vingt-cinq. Aujourd’hui, en Zone Libre, humains et artefacts ne se contentaient pas communément de travailler, manger, voyager ensemble ; ils conversaient, se liaient d’amitié, faisaient l’amour… on racontait que certaines factions extrêmes militaient pour faire changer les lois, revendiquaient le droit à l’union officielle, à l’adoption, à une participation active des artefacts à la vie civile, voire à l’occupation par ces derniers de fonctions politiques. Dans cette étrange proximité qui ressemblait à de la concurrence, les tensions avaient commencé à croître : après avoir douté de l’utilité des artefacts, c’est de leur propre utilité que certains humains commencèrent à douter. Ici, le bien-être – la qualité de vie - passait avant toute chose ; mais ce bien-être se trouvait comme coordonné, dépendant, du reflet qu’en renvoyait l’œil du voisin ou plutôt son écran ; ainsi un être plus beau, plus jeune, plus performant, plus équilibré que vous (humain ou pas, qu’importe ) avait-il l’étrange pouvoir de vous vider de votre substance, d’occuper simplement par son existence la place de la vôtre. Dans le plus avancé des cas, l’homme n’aurait plus besoin de lui-même : son image perfectionnée le remplacerait avantageusement. Quelques groupes contestataires dont l’UPLO constituait l’exemple le plus célèbre avaient très tôt effectué ce raisonnement et décidèrent d’agir pour défendre leur idée plus traditionnelle de l’humain. Mais leurs actions n’allaient pas sans de graves dégâts collatéraux. Ainsi il y a onze ans, une explosion avait provoqué la mort de vingt employés dans un centre d’assemblage, faisant également une centaine de blessés sans compter un contingent colossal d’artefacts pulvérisé en une fraction de seconde ; seulement six mois plus tard, un véhicule scolaire était détourné, trente enfants pris en otages durant vingt-quatre heures, l’un d’entre eux y restait après d’intenses négociations suivies d’un assaut foudroyant. L’UPLO à tous les coups. Mais l’organisation n’était parvenue jusque là qu’à donner naissance à une manière de légende monstrueuse, amplement récupérée par les politiques : on les voyait partout, ils noyautaient prétendument de nombreux secteurs liés à l’industrie ou au pouvoir… les avancées scientifiques comme légales ne connurent, elles, ni retard, ni interruption. Constantinople avançait, digérait ses détracteurs ou les muait malgré eux en éléments de son folklore.

      Lilith narrait ceci à la manière d’un récit fondateur : le combat pour la reconnaissance de son espèce dont elle rendait compte sans émotion. Quand Pietra l’interrogeait sur ses positions, elle se contentait de remarquer d’un air dubitatif : « Ces gens sont en retard, ils en sont restés au débat sur l’organique, mais la recherche se situe déjà bien au-delà ; des modèles incluant organes ou tissus greffés sont expérimentés, certains en circulation. L’artefact du futur pourrait connaître toutes les phases du développement humain, petite enfance, adolescence… et pourquoi pas la gestation… Il est certain que la spécificité de l’humain s’en trouverait fortement remise en question… ». Et soudain, c’était la vision de ce merveilleux corps déchiré, émietté par une déflagration gigantesque qui s’imposait à l’esprit ; l’anéantissement de cet être complexe nommé Lilith et auquel mille liens reliaient l’ancienne massiliète.

      Trou vert au cœur de la cité. La Corne d’Or et la languette émeraude des collines de Moda. Au sein de cet espace génial autant qu’hystérique la nature est réduite à l’état de réserve ; un havre où seules sont autorisées à circuler quelques voiturettes fonctionnant à l’énergie solaire et où le silence à des prix exorbitants. Les riches sont là ainsi qu’une poignée de déclassés – expatriés n’ayant choisi leur exil que pour des raisons familiales et incapables de supporter un sevrage si brutal, ou louvoyeurs de haut vol tel le professeur Ceylan qui appartiennent trop à l’avenir pour faire entièrement corps avec un présent systématique. Flanquée de Lilith, je visite, je déambule dans le bourdonnement de drones omniprésents et dont le vol vibrionnant de libellule finit par se faire oublier. Ils nous regardent, veillent et surveillent, souvent proches des toitures à les frôler, quand ils ne feignent pas de se perdre dans un appartement aux volets entr’ouverts ; ils s’échappent à nos pieds d’une bouche souterraine, surgissent des conduits de ventilation…je me demande s’ils ne sont pas vivants, eux aussi, à quelle espèce alien ils appartiennent ; et pendant les manifestations sportives ou rassemblements politiques ce sont de véritables essaims bleus qui forment au-dessus de la foule des nuages vaporeux. L’espace était moins rigoureux dans les T.A., cela est vrai, mais permettait moins de liberté. Un jour, peut-être, j’aurai la nostalgie du grand souffle vert, des bocages et des vallons ombreux, des escarpements éblouis des calanques ou des ondées subites que l’on n’autorise ici que dans le centre invisible de la nuit ; maintenant c’est une hostilité tenace qui m’envahit à l’approche des grappes de glycine et autres silhouettes végétales ; elles sont pour moi le symbole d’une oppression sourde, celle que la nature exerce sur l’homme jusqu’à prétendre éteindre son intelligence, ses facultés d’invention. Nous ne sommes pas esclaves des éléments !

      Pietra dut admettre l’étendue de son ignorance dans le domaine de la géographie nouvelle ; le commerce ne guidant plus les T.A. dans leur cartographie du monde, la répartition entre Zones Libres et Territoires Autogérés était le fruit de suppositions plus que de l’expérience ; les divisions qu’ils tenaient pour acquises, qu’ils enseignaient dans leurs écoles s’avéraient souvent erronées et la raréfaction des communications rendait toute vérification malaisée. L’immigrée supportait en souriant les moqueries des autochtones lorsqu’elle parlait imprudemment de l’écologie intégrale pratiquée en Nouvelle Zélande : encore une fable de chez vous ! et on lui apprenait qu’il se lançait depuis Cap Nord une fusée par semaine, que plus de cinquante entreprises spécialisées en robotique s’y étaient implantées en quinze ans, que la proportion des artefacts s’y élevait à deux pour un humain… Oui, elle haussait les épaules, car son tour venait de rire quand un constantinopolitain venait à dresser un tableau cauchemardesque et totalement fantaisiste des T.A.. « On sait que vos cantines proposent des menus à base de graines exclusivement, ou de racines ! Et comment faites-vous pour vous déplacer sur de longues distances ? L’emploi de tout véhicule motorisé n’est-il pas banni ? (de rares villes en réalité avaient tenté sans succès d’imposer ce genre de mesure extrémiste) ». Ou encore, citée pour une plaisanterie en circulation dans les T.A., la vieille blague des temps de l’URSS : on ne sait jamais de quoi hier sera fait. À la rectification que tentait Pietra, les jeunes levaient les sourcils, l’Union Soviétique cela ne leur disait rien et ils ne se souciaient pas dans apprendre plus ; personne n’écoutait d’ailleurs vraiment personne ; à quoi bon ?

      Ils sont du côté des dieux.

      Elles voyaient du monde. Sortaient. Grâce aux connexions multiples et mystérieuses entretenues par Lilith. Une fête les conduisit vers les flancs verdoyants de Kadıköy ; le quartier avait été à la mode, c’était passé, revenu, la rive asiatique avait à nouveau la cote aujourd’hui, pour combien de temps ? Elles descendirent à l’embarcadère, bien qu’ayant emprunté les voies aériennes, snobisme de l’antique, élégance de l’inutile, et montèrent à pied les ruelles de Moda ; les boutiques d’hallucinogènes synthétiques y pullulaient, brèves bouches obscures où s’engouffraient des files de noctambules ; des vitrines ascétiques exposaient d’étranges vêtements constitués de sacs de jute doublés de soie, avec pour les membres et le cou trois trous même pas ourlés et au-dessous un petit écran où s’affichait un prix insolent. Toutes deux allaient voir chez Zeynep deux invités portant ces tenues rugueuses. C’était là les gens qu’elles fréquentaient.

      Les rues à lampadaires factices et bornes d’où jaillissaient des fleurs inconnues s’étaient succédées jusqu’à un court tunnel ; des prostitués artefacts, garçons et filles, l’arpentaient dans le silence, l’éclaire bleuté de leur poignet permettant de les identifier dans la pénombre. Comme souvent, le visage de Lilith restait impénétrable.

      Arrivée devant l’entrée elle éleva son propre poignet vierge à la hauteur d’un œil bleu, un œil porte-bonheur dont la pupille s’anima à réception du code ; les humains portaient aujourd’hui sous leur peau ce minuscule résumé de leur personne, et Pietra avait dû se faire implanter une puce dès la première semaine ; ici on ne vivait qu’une vie diminuée si l’on faisait l’économie de cette présence sous-cutanée. Chacune contenait un univers : identité, ADN, coordonnées bancaires, profil psychologique, visa… le rayon invisible émit de sous l’épiderme permettait d’ouvrir sa porte, de louer un véhicule, de faire ses courses, de communiquer avec l’habitant d’une autre cité, voire de changer la chaine de son écran… Quant aux artefacts, il leur aurait bien sûr été possible d’utiliser toute la surface de leur corps, sans distinction, mais poussé par un souci d’anthropomorphisme leurs concepteurs avaient préféré centrer les applications quotidiennes dans la même zone que l’homme : chez eux en revanche, la marque turquoise placée en surface permettait de les identifier comme différents.

-   C’est au dernier étage, laissa tomber Lilith. Pour la vue. » Certaines choses ne varient pas d’une civilisation l’autre, époque, siècle, aléas de la géographie… et toujours cette jouissance enfantine, absolue, à regarder la mer d’où qu’on soit, balcon, train, bord de route, sommet.

      Des machines aux formes troublantes émergeaient du rez-de-chaussée ombreux. « Des dermographes », répondait Lilith à l’étonnement silencieux de sa compagne. La majeure part des habitants de Constantinople étaient tatoués en effet, quelquefois leur visage même était couvert de signes, écho pacifique à ces faces hiéroglyphiques qui terrorisèrent l’Amérique Latine du temps des Maras. « Il en existe de toutes les formes et de toutes les tailles ; ils doivent s’adapter aux différentes morphologies ou à des parties du corps variées… cette machine-ci est très rare, très couteuse, par exemple : elle diffuse dans le corps du patient un antidouleur particulièrement puissant et peut ainsi tatouer à la fois jusqu’à trois zones… c’est un gain de temps appréciable. » Il arrivait à Pietra de croire que Lilith pratiquait l’humour à sa manière. Le pas régulier résonnait sous les voûtes, entraîné par les belles épaules de nageuse ; c’était ces épaules semblait-il, plus que les pieds sonores, qui guidaient les deux visiteuses jusqu’à l’ascenseur ; une clarté lunaire baigna d’un coup les idiotes sœurs machines. L’élévateur les menait au travers de la nuit étincelante ; une ascension moelleuse au-dessus de la ville ; la Tour de Léandre flambait sur l’eau, dans les remous du Bosphore elle paraissait quelque écarlate monstre marin. L’artefact dit : « Comme c’est beau … ! » et se tourna vers son amie avec une expression radieuse.

      Elle tente si fort, sans relâche, de me comprendre ; notre connivence est forcément empoisonnée et pourtant aucun humain ne ferait preuve d’une telle… fidélité ? En débarquant sur le palier, la première chose que nous voyons est notre image double dans le miroir mural ; la beauté inaltérable de Lilith et le délabrement tenace de ma personne… la mémoire aussi qui menace de se dégrader, noms et dates s’évaporent, les contours de l’ancienne vie se font déjà flous…

      Un monde d’hommes et de femmes les entoura soudain, dont on se demandait s’ils étaient déguisés ou seulement vêtus avec une grande extravagance. De nombreux artefacts sans doute, parmi eux, mais certains masquaient le clignotement du bijou sous-cutané. Une unique personne semblable à Pietra : c'est-à-dire vieille. Et célèbre. L’artiste peintre avait érigé son visage affaissé en manifeste, une quasi publicité, elle dupliquait sans fin ses traits sur plastique, bois, papier peint, œuvres tridimensionnelles ; à deux coudées, tendu sur sa poitrine, une longue fille noire arborait d’ailleurs un plastron à l’effigie de la créatrice ; les yeux fendus d’asiatique, l’arête du nez, la bouche effondrée épousaient la courbe des seins, celle des épaules, la déclivité au bas de la cage thoracique, et l’ensemble se mouvait au rythme d’une musique sourde. (Bien plus tard, un jour que Pietra ne serait plus Pietra et où elle serait familière des ressorts ou mirages de Constantinople, elle apprendrait que cette figure incontournable de l’art contemporain n’appartenait pas à l’espèce humaine. Elle se nommait Qingmei Yao et était un artefact.)

      Dans cet univers nocturne, la beauté allait de pair avec la dureté : si presque chacun pouvait y pénétrer, ceux dont aucune richesse particulière – littérale ou symbolique – ne les rendait attrayant aux regards des anges électriques en étaient réduits à la transparence ; leurs paroles à l’inefficience ; cela constituait une torture pire que la mort. Outre le commun des invités, tout pailletés de leur gloire ponctuelle ou autres attributs resplendissants, il fallait une attraction, un pôle autour duquel graviterait la fête. Ce soir-là, le clou du spectacle était d’ordre culinaire et incarné par un homme roux, barbu à la peau pâle, qui improvisait au centre de la salle un menu construit à partir des aliments que chaque convive avait l’obligation d’apporter. Il ne s’agissait pas d’un des moindres paradoxes de Constantinople : la cité abritait successivement un vaste marathon diurne durant lequel on bouffait sans s’arrêter de marcher des aliments au goût de caoutchouc, et un monde savant d’après le coucher du soleil où étaient dégustés les mets les plus fins, humés les vins les plus subtils, idolâtrés les cuisiniers à l’égal de stars de l’écran.

      Suivant la mode de l’époque qui revendiquait l’érotisme avec un excès qui confinait à l’ironie, le chef portait jusque sous les omoplates une manière de robe en cuir noir dont toute sa chair blanche et tachée semblait devoir s’échapper. Sur le plan de travail en hêtre brut traversant une partie de la pièce, Lilith déposa une courge grège irrégulièrement enflée ; Pietra n’avait rien à offrir mais qu’importe, elle n’existait pas complètement ici. Un gamin s’empara de la fausse fille et ils commencèrent à danser comme des forcenés, en larges mouvements symétriques des bras et de la tête qui faisaient se frôler en vol leurs chevelures, si parfaits tous les deux que Pietra en vint à s’interroger sur son humanité à lui. Quant à la récente immigrée, dès que ses origines venaient à la connaissance des invités, les questions dingues reprenaient : est-il vrai que chez vous il neige de l’automne au printemps, que les animaux errent en meute affamée dans les rues …Habituée, elle rétorquait : moins de chiens ou de chats qu’à Constantinople ! Mais on n’entendait pas ses mises au point ; les gens se préoccupaient surtout d’exhiber un savoir prétendu. Tout comme faisaient les habitants de l’autre bord. Aussi ingénus au fond.

      Vers deux heures des craquements brefs, sifflets stridents de fusées attirèrent sur la terrasse buveuses et danseurs ; les feux étaient lancés depuis un yacht invisible, mais autour le Bosphore virait rouge, vert, or. « Chaque année… la date anniversaire de sa femme… des millionnaires qui s’installent dans les îles pour l’hiver… intérêt à bien baiser cette nuit… vu le pognon qui part en fumée… » Certains riaient, distraits, éblouis autant que des gosses.

      …je te cherche des yeux ; on t’entoure tellement dans ces lieux, la faute à ton air buté qui devrait éloigner : un défi. Tu inclines le crâne, tes lèvres s’écartent à peine sur d’inaudibles réponses, et tu enregistres, tu enregistres…

      Les plus sérieux discutaient politique ; le pouvoir, à Constantinople, c’était un homme appelé le Doge qui le détenait, Alex Tor, réélu deux fois successives, quinze ans à lutter contre la criminalité des quartiers Est ou (et) à récupérer les fortunes laissées après le démantèlement des réseaux. « … les terrains de Yeşilvadi qui tombent dans le public, vous savez ce qui arrivera… des logements sociaux qui vont véroler la montagne… les armées de migrants qui débarquent et la merde ordinaire… ça c’est aussi lui ! Ouais, main d’œuvre bon marché. Qu’est-ce qu’on avait imaginé ? Qu’un jour les artefacts allaient faire le sale boulot. Beaucoup trop couteux ; il y a des hommes plus facilement remplaçables qu’un robot… désolé Nina mais je n’ai pas raison ? Les boulots que font les types des quartiers Est, ceux qui bossent… tu ne les ferais pas ! Plutôt : personne ne te demanderait de les faire. Tu es tellement… élaborée. Et nous, les humains, quand on y pense… gratuits ! fabriqués pour rien, plus d’offre que de demande. En vérité, on manque d’artefacts et on croule sous l’homme… alors quelle valeur nous accorder ; tu payes pour ta bouffe, pour tes vacances, pour ton psy ; on aime payer ! On est comme ça. Et on ne peut s’empêcher de mépriser ce qui est donné… à nous-mêmes donc, quelle valeur pouvons-nous attribuer ?». Lilith dit : « Peut-être que l’homme est inestimable ? ». Les mots semblaient étranges dans sa bouche, sans que l’on sache pourquoi ; une simple femme ne les aurait pas prononcés ainsi, mais personne pour savoir depuis quelle place immensément distante elle s’exprimait.

      Enfin, le chef s’approcha du groupe en périphérie duquel se tenait Pietra. Un dernier mets sucré, ambigu, betteraves au goût noisetté accompagnées de petits galets qui fondaient sur la langue en pétillant, venait d’être proposé aux convives. Cuir et cheveux rouges, et de près on s’apercevait que ses yeux ne regardaient pas ensemble : l’un restait immobile, plus clair que l’autre dont les vagabondages paraissent suivre le rythme d’une parole heurtée ; une tare malgré tout, qu’il avait souhaité garder ? C’était loucher finalement  pour souligner l’intensité du verbe. « Immigrantes… immigrées… ? C’est ça ? Massilia. J’y suis passé, il y a vingt ans, mais parents nous embarquaient pour la Zone Libre avant la fermeture. Eu le temps de tomber amoureux là-bas… j’ai aimé la ville, l’ambiance… on était à Milan, origine polack et un quart belge, juifs d’un peu partout quoi… ça a beaucoup bourlingué dans ma famille. Mais il ne se passait plus rien dans les T.A. – enfin, on ne disait pas comme cela alors… Tout ce qui se faisait de bien était de l’autre bord, tu comprends… d’ailleurs vous êtes ici ! » Son œil mobile allait de l’une l’autre. Sûrement qu’il voyait la beauté de Lilith mais il s’adressait autant à Pietra qui lui en savait gré. Il avait fini son travail, ne se reposait pas pour autant, il était de ces hommes qui vivent dans une passion permanente et ne dorment presque pas. Précédemment déjà, tandis qu’il veillait sur la cuisson de minuscules et amères cerises dont l’âpre saveur épouserait merveilleusement la chair d’un bœuf haché à la coriandre, l’étourdissante activité de ses mains, ses harangues insensées, l’oscillation de ses épaules ébauchant sur la musique une danse que les pieds n’étaient pas libres d’exécuter faisaient comme un redoublement, plus : une multiplication de sa personne ; démiurge rieur.

      Des membres de l’assemblée étaient venus bourdonner dans sa proximité, on le courtisait sans trêve mais lui ne le remarquait pas. La cité bruissait de son nom – pour combien de temps ? « Gilles m’a parlé d’un projet cuisine numérique…Gilles vient officier chez nous la semaine prochaine…Gilles ne s’intéresse qu’au terre/mer en ce moment… Gilles enchaine avec une autre soirée, une matinée enfin, je le conduits dans ma navette… ». C’était son heure, avant que la mode ne passe. Lui y voyait l’occasion d’exprimer plus librement son talent ; pas d’analyse et sans doute peu d’ego. Face au type, Lilith restait de marbre, aucun tremblement n’infléchissait sa voix, ses paupières battaient avec une égale lenteur.

      Parce qu’elle ne connaît ni l’amour, ni le désir, ni les jeux incertains de la séduction. Un jour, n’a-t-elle pas dit que les hommes lui inspiraient de la méfiance ? Le genre humain ou le mâle ? Ça doit le changer, Gilles, cette indifférence.

      À la grande surprise de Pietra, sa compagne entreprenait de se raconter, entremêlait le véridique et l’improvisation dans un récit qui captivait peu à peu le restant du groupe. Elle était née ici, à Constantinople même, à la lisière entre Sultanahmet et Kumkapi, son père y habitait toujours. Allait à l’école dans un vieux bâtiment d’avant l’an zéro, les fenêtres donnaient sur les toits de Fatih. Après sa Capacité, elle avait voulu voir le monde. S’était embarquée… Elle feuilletait en parlant le gigantesque catalogue intérieur qui lui servait de passé, et cela ressemblait au cheminement hésitant d’une pensée naturelle. Peut-être Lilith voyait-elle tout cela. Peut-être n’y avait-il que peu de différence entre les souvenirs qu’elle se choisissait et ceux que les humains trient, triturent, enluminent. « Moi aussi, j’en avais été abreuvée de ces légendes grotesques ayant trait aux T.A. : histoires de rats courant les rues de Porto en flots si denses qu’on n’ose plus sortir à la tombée de la nuit ; armée de bestioles en galopade fantastique, leurs yeux rouges éclairant la ténèbre de villes arriérées ! » Des auditeurs opinèrent, ils avaient entendu la même en classe. « Mais rien de ce qu’on m’avait appris ici ne correspondait à la réalité de ce que je découvrais. Il ne s’agit pas de mensonge, mais notre condescendance filtre déjà l’information. Pensez au surnom dont nous les affublons, les gens de là-bas : les tutoyeurs ! Et pourquoi pas ? Un pronom pour tous, jeune vieux patron employé… Au lieu de l’endroit aride que j’imaginais, j’ai trouvé une ville douce, une vie harmonieuse. Des gens qui pêchent et peuvent manger ce qu’ils ont pris. Des garçons qui se tiennent par la main et des femmes qui parlent des heures, comme si le temps n’avait pas d’autre usage. Des cités où le vacarme des cigales comptait autant que les conversations sur le pas de la porte. » Les dents grincèrent ; le panégyrique semblait de mauvais goût . « Pourquoi être partie de cet Eden alors ?

-   J’ai trouvé une amie. Quand Pietra a désiré émigrer, je l’ai évidemment suivie. 

      L’amie en question entendait au-delà des phrases de Lilith, au-delà du provocant plaidoyer dont elle ne saisissait pas trop la raison d’être ; elle percevait le bruissement de son ancienne cité, le chant discret de ce temps étiré que l’on donnait à tout là-bas, aux enfants et aux plantes, à l’amour, le temps qu’on donnait au temps. Elle devinait également le contenu de milliers de livres, tous ces mots et ces poèmes dont sa compagne, elle le savait, s’abreuvait au point de sembler parfois disparaître derrière eux. Mais ni la mémoire des alanguissements massiliètes, ni le poids de la poésie ne l’émouvait ; ce n’était plus pour elle que des charges propres à vous ralentir. Lilith même ne lui avait-elle pas suggéré tout à l’heure, alors que Pietra se perdait dans le triste reflet du miroir : «  Tu peux être ce que tu veux, ici ! Tout ce que tu veux. ».

      Il fallut moins d’un mois pour qu’ait lieu la première rencontre avec le professeur Ceylan. D’abord l’artefact servit de guide dans le dédale des rues pentues, des vieux jardins enserrant de plus vieilles maisons aux volets disjoints. Elle avait revu le professeur, probablement, dès son arrivée à Constantinople et sans en faire part à Pietra. La demeure du professeur était belle, troublante ; sa silhouette émergeait à peine du désordre végétal et les grilles séparant la propriété de la rue paraissaient sur le point d’être avalées par de lourdes plantes grimpantes. Des taillis, jaillissaient de hauts arbres de Judée, et des arbres les langues éclatantes de leurs fleurs : en plein décembre, les constantinopolitains préféraient maintenir autour de leur ville un climat idéal – ni tout-à-fait été, ni tout-à-fait printemps ; de rares nuages traversaient le soleil ; d’indispensables averses nocturnes surprenaient parfois les fêtards trop exaltés pour consulter les prévisions météorologiques. Pietra se souvenait du vent glacé qui fendait en hiver la vallée du Rhône et mordait, courbait en deux les habitants de Massilia, des seuls feuillages persistants et des épines sombres quand tout le reste se trouvait nu… Cette première fois, donc, Lilith avait poussé d’un geste précis le battant d’une petite porte mal tenue par deux piliers effondrés. Gravée au-dessus du chambranle, une devise : Quod natura relinquit imperfectum, ars perficit. 

      Le corps de l’artefact se déplaçait au travers de cette jungle avec une espèce d’animalité, retrouvait les réflexes de premières années passées à vivre parmi les bêtes, les plantes et en compagnie d’un homme âgé. Lilith avait averti le professeur de leur venue ; elle l’avertissait de bien des choses sans doute. La personne qui surgit dans l’encadrement de la porte était différente et proche de celle que Pietra s’était représentée : un vieillard, certes, mais loin en apparence des cent ans qu’il devait avoir, d’une relative fragilité physique qui laissait supposer que les innombrables robots de tous genres, grouillant littéralement dans la maison suppléaient à la faiblesse du professeur dans l’accomplissement des tâches quotidiennes comme dans celles que nécessitaient ses recherches. Son tempérament en revanche n’avait rien de rêveur ou de contemplatif ; une curiosité presque sauvage animait un regard très noir et jusqu’au sourire sec et fréquent ; des traces d’émotions rapides faisaient tressaillir son visage ; à chaque idée neuve, les phrases se bousculaient ; le bonhomme n’était pas un tendre ; lui et la massiliète s’entendirent d’emblée.  

      Spectatrice obligée, excitée, frustrée, je m’enfonce dans un fauteuil mou d’où je contemple leur duo inattendu. Foutoir mouvant du salon ; lui chenu, vif, assis genoux serrés dans un canapé au cuir fendu, les coudes posés vers l’avant et avide de présenter son monde. Elle filiale, une enfant, agenouillée près de ce vieux dans la posture d’une eurasienne accomplissant la cérémonie du thé. Ils pourraient être seuls ; un pan de leur histoire que j’ignorerai toujours ; et leur autonomie me fait me sentir hors de moi, littéralement, je suis présente et absente, je scrute la scène et cette troisième personne qui me sert d’identité mais me semble maintenant obsolète, prête à choir de la branche ; bientôt une sève fraiche engluera l’écorce, les bourgeons et les fleurs pointeront en direction du soleil de la Zone. Mon corps actuel ne me permet plus d’habiter ce réel…

-   À votre avis, qu’avez-vous devant les yeux ? Une bête ? Un être animé ? Ou un objet animé ? Une conjonction de cellules, d’influx nerveux ?

      Au sol et dans les airs évoluaient différentes formes, des animaux, des machines et quelquefois des ombres dont Pietra ne faisait que deviner le passage en périphérie de sa vision.  Le professeur Ceylan s’était saisi d’un superbe chat roux aux muscles puissants et sans cesser de parler le maintenait dans son giron pour lui gratter le crâne, le menton. Un ronronnement profond comme le sommeil émanait du félin.

-   …est-ce que ce n’est pas un chat ? 

-   Cela dépend de vous en fait, m’a-t-il dit, de ce que vous entendez par là ! À l’origine, il s’agissait d’un simple animal, retrouvé à moitié mort devant ma grille. Le cœur était fichu – comme le mien l’a été, vous savez… - la patte arrière gauche paralysée et d’autres choses encore… Je l’ai recueilli, puis rafistolé. Aujourd’hui, il y a en lui autant de matériau neuf que de matière originelle. Que doit-on en conclure ? …je n’en sais rien. Résoudre les questions intellectuelles ou éthiques, ce n’est pas mon point fort.

      Le lendemain, alors que le véhicule des deux amies s’orientait dans le nœud complexe du réseau aérien, Lilith fit : « As-tu repensé à ce que t’a expliqué le professeur ?

-   A quel sujet… ?

-   A propos du chat.

      Devant l’air interloqué de son interlocutrice, la conductrice passa le moniteur en mode automatique et pivota vers Pietra.

-   Ce que le professeur Ceylan a voulu dire, c’est que si tu le souhaites il peut en être de même pour toi.

      L’autre ne saisissait toujours pas ; le silence s’installa sans que Lilith cherche à le rompre. Et puis, ce devint de l’ordre de l’évidence ; un soulagement doux et terrible en même temps qui s’immisçait en Pietra : elle était venue pour cela.

      Une tentative de sourire, caustique. « Me rafistoler ?

-   Te régénérer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 (Gloria)

 

 

      Je réapprends à écrire. Je réapprends à marcher, courir, à manger…d’abord, à parler. Lilith est là, patiente plus qu’aucun être humain, au chevet de la nacelle immaculée qui me sert de lit de convalescence. C’est comme si l’on m’avait fait rentrer toute dans un corps de bébé, lisse et débile. Mon esprit est le même, je crois, ma mémoire la même, en infiniment vaste, je me souviens de tout, mieux qu’avant, et sens à présent la place qu’il reste pour tant d’autres choses…il me semble que les frontières ont été abolies en moi.

      Chaque matin, une grande femme au nez aquilin entrait et s’asseyait au pied du lit ; ses yeux demeurait attachés à la surface de l’écran fluide, au-dessus de son poignet ; des centaines de questions étaient alors adressées au miraculeux cobaye. Entre elles, d’infimes variations permettaient de distinguer un jour du précédent, du suivant, et peut-être était-ce aussi cela qu’on testait : la capacité de la convalescente à se rappeler ces menues différences, à apprivoiser ainsi les gigantesques accroissements dont on l’avait fait bénéficier.

      Éprouvez-vous de l’appétit ?

      Ce que vous mangez vous semble-t-il appétissant ?

      Percevez-vous le bruit de mes pas quand je franchis la porte, avant que je ne la franchisse ?

      Vous souvenez-vous des minutes qui ont précédé la toute première intervention du professeur ?

      Parlez-vous seule ?

      Votre humeur a-t-elle tendance à varier subitement ?

      Le vert vous plaît-il plus que le bleu ?

      Y-a-t-il une couleur qui vous angoisse ?

      Rêvez-vous d’avant ?

      Faites-vous des rêves érotiques ?

      Aimez-vous les hommes, les femmes, ni l’un, ni l’autre ?

      Constantinople vous paraît-elle être une ville sûre ?

      Avez-vous mis des proches au courant de votre transformation ?

      Je trouve très agréable de répondre à ces questions ; elles m’apparaissent presque ainsi que des marques d’affection, d’intérêt au moins ; et surtout j’éprouve une grande paix, car je n’ai jamais besoin de mentir ; à eux, je n’ai rien à cacher, je peux être absolument sincère, et absolument moi-même.

      Longtemps, on ne lui permit pas de voir son propre visage, le choc pouvait être dévastateur, fatal. Les questionnaires étaient, entre autres, conçus dans ce but : déterminer le moment où la patiente serait prête. Celle-ci avait demandé à changer de nom, une procédure aisée et d’ailleurs fréquente en Zone libre. Pas une fois, Lilith ne s’était trompée ; n’avait jugé bon de se tromper ; dès sa première visite, elle salua sa compagne d’un : « Comment te sens-tu, Gloria ? » Et à l’instant où ses lèvres minces prononçaient les trois syllabes, il sembla à la massiliète avoir porté toute sa vie ce prénom.

      Lorsque les paupières de la femme avaient commencé de s’entrouvrir, un liquide jaunâtre suintait de ses yeux et collait les cils entre eux, semblables à ceux des nourrissons ou des petits chats ; cela avait séché dans la nuit et au réveil s’émiettait doucement ; la lumière du jour avait frappé Gloria, splendide, brutale. Ses sens lui donnaient des indications de plus en plus détaillées ; jamais encore elle n’avait perçu le monde d’une façon aussi acérée. Au début, c’étaient les odeurs qui lui parvenaient, distinctes et riches assez pour pallier à l’aveuglement temporaire ; août était à Constantinople le mois des parfums, malgré les efforts des services climatiques pour gommer les aspérités des saisons jusqu’à une parfaite et bienveillante constance. Les senteurs des peaux, plus exubérantes, plus découvertes, s’affirmaient sous un soleil qu’on imaginait au moins plus chaud ; elles perçaient sous le polissage répété des huiles neutres, des soins chimiques. C’est grâce à elles que Gloria identifiait et imaginait les divers assistants du professeur : qui était jeune, pour de vrai, qui tatoué, qui refait et qui aux longs cheveux… Lorsque la vue lui revint, elle s’aperçut que la vision olfactive l’avait peu trompée, car les choix d’essences destinées à couvrir les émanations de leurs corps renseignaient finalement autant sur l’homme ou la femme que les émanations mêmes. Et à tout coup, Gloria savait quand un infirmier n’était pas humain. Lilith était spéciale. Le professeur Ceylan l’avait conçue de telle sorte qu’elle dégage une odeur semblable à celle d’un organisme vivant ; cependant, il n’avait pu indroduire en elle cette part d’erratique qui constitue l’animal humain et l’équilibre trop harmonieux de ses odeurs trahissait son entrée dans la pièce.

      « Le jour où tu sentiras comme nous ; où montera de ton épiderme cette senteur imperceptiblement corrompue qui nous caractérise, ce jour-là, tu auras gagné ! » lui dit une fois Gloria.

      La femme découvrit sa peau neuve : douce, mais pas fragile comme le sont les peaux de vieilles dames qui saignent tout leur sang à la moindre égratignure, un beau cuir élastique prêt à l’emploi qu’elle ne se lassait pas d’abord de toucher, pincer.

      Ses seins et son cou étaient fermes, plus qu’ils ne l’avaient été à ses authentiques vingt ans.

      L’appareil piaffant de la musculature lui permettrait sous peu exercices ou acrobaties.

      Elle constata que ses cheveux blond gosse, implantés drus, croissaient vite ; mais elle les maintiendrait courts.

      Certains matériaux choisis par elle lui étaient connus sans que leur présence dans son corps lui soit perceptible ; ainsi du fémur en carbone, des tendons de jaguar pour les mollets ; implantée à la racine du cortex, une puce de dix térabits lui permettrait d’ingérer des encyclopédies et rivaliser avec les artefacts. Quant au cœur, Gloria avait pris les devants : intégralement artificiel, il était bon pour durer cinq cents ans.

      Les iris n’avaient pas encore pris leur teinte définitive ; ils seraient bleus.

      Lorsqu’elle eut malaxé, inspiré, goûté, qu’on lui eût montré des photos de son visage sous tous les angles, que des batteries d’examens eurent validé la pleine santé de sa conscience et l’équanimité de ses sentiments, Gloria put enfin admirer les merveilleux traits dont Ceylan l’avait dotée. Ils ne lui causèrent aucune surprise, au point qu’elle en fut un peu déçue ; la connaissance était faite, au fond, de longue date avec cette belle étrangère et c’est bien l’autre, la vieille immigrée impuissante, que son esprit refusait de concevoir depuis des mois, des années peut-être…

      Septembre, et elle posait le pied dehors ; un monde radieux l’assaillait. Le talon prenait appui contre le trottoir et la ville tanguait, vacillait ! Constantinople était plus vive, plus solaire, plus bruyante, plus minérale ; la vie. Des tramways croisaient haut dans le ciel, autour des deux piétonnes, des gens couraient, fusaient ; Gloria se savait des leurs.

      Dans leur appartement, identique à ce qu’il était avant la mutation de son habitante et qui lui semblait maintenant délimiter un espace ancien et minuscule, Lilith s’occupa de l’enfant prodige avec gentillesse et prudence, référant des évolutions au professeur Ceylan, Gloria le supputait, et appliquant en retour ses directives. D’abord inondée d’une joie grandiose et perpétuelle qu’elle pouvait à peine accueillir, la toute neuve jeune femme commença à éprouver des fourmillements d’âme et de jambes. Elle avait débarquée obsolète et aujourd’hui se réveillait trop perfectionnée pour son environnement en demi-mesure. Les opérations s’étaient tout de même étendues sur une année entière. Durée aberrante pour des risques qui l’étaient autant. Une année de coma interrompu par de brefs réveils atrocement douloureux, gérée à la façon d’un agenda diplomatique par une armada de praticiens dont Ceylan supervisait le travail. Lui n’avait dissimulé à Gloria aucun des risques qu’elle courrait, longtemps après l’expérience encore, bien après qu’auraient disparu les cicatrices du corps et de l’esprit. De son abandon vertigineux, la femme lui avait fait cadeau, tout comme le professeur opérait gracieusement les modifications radicales qui étaient comme le reflet organique de l’aventure menée avec Lilith en terres artificielles.

-   Quand pourrai-je sortir seule, trouver un emploi ?

-   Bientôt. Très bientôt. Ceylan dit que tu dois attendre un peu.

      Assise en tailleur au centre de ce studio qui lui faisait maintenant l’effet d’une boite à chaussures, Gloria se distrayait de cette immobilité contrainte en faisant jaillir par la pression de son annulaire contre le gras du pouce un faisceau lumineux au sein duquel naissaient les informations désirées. Il ne lui était pas nécessaire de les énoncer à voix haute, ni de dégager son poignet ainsi que devaient le faire les autres humains, mais ceci faisait figure de gadget un brin ridicule auprès de ce qu’était Gloria tout entière.

-   Est-ce que l’ennui fait partie des tests, c’est la phase finale ? Vous voulez observer mes réactions alors que je sens cette énergie en moi prête à me faire imploser !

-   Non, ce n’est pas cela. Tu es simplement trop faible ; et il te reste des choses à apprendre pour être autonome.

-   Comme ?

-   …comme conduire une navette.

-   Sortons dans ce cas, cela fera passer ce maudit temps d’inaction.

-   Si tu veux.

-   Et tu me laisseras conduire, il faut bien que je m’entraîne !

      Lilith dit amen à tout ce que je suggère. Cela me rend un peu mélancolique ; la complaisance des histoires qui se terminent. Nous devinons toutes deux que notre compagnonnage arrive à son terme. Constatation extravagante : de moi et de Lilith, c’est moi maintenant la plus parfaite. Vrai mammifère et être outrageusement perfectionné, quasi imputrescible ; dans ma pupille cette opacité propre au désir humain ; autour des lèvres de microscopiques ridules prêtes à se reformer selon la géographie de répétitions qui n’appartiennent qu’à moi seule, le code secret de mon identitéEntre les tables du marché aux poissons – les moins argentés regardent les écailles pelées en trois coup de couteau, hument l’odeur de la chair contre les grills carbonisés tout en ingérant leurs galettes vitaminées – j’étudie le tri minutieux qu’opère Lilith dans son assiette : elle dégage de l’ensemble les mornes feuilles de salade, les rassemble sur le côté droit ; comme toutes les filles de la planète ; et consomme en premier leur verdure douteuse ; comme toutes les filles ; avant de manger les fragments de viande synthétique, les rondelles de pomme de terre et les croutons huilés. Ce manège m’irrite au lieu qu’autrefois il m’attendrissait. Parce qu’elle n’est pas une fille de notre planète. Et pourtant. Et pourtant elle n’ignorait pas ce qui arriverait si elle me faisait rencontrer le professeur Ceylan. Que j’allai la dépasser, qu’en devenant comme et mieux qu’elle j’éprouverai de moins en moins le besoin de sa présence à mes côtés, que le lien qui entre nous s’apparentait à de l’amour allait tomber en poussière. Que je l’oublierai.

      Du temps passa. Gloria fut jugée entièrement autonome ; Lilith avait cessé d’assurer le gardiennage ; elles habitaient depuis peu en des places séparées, des rives opposées. Gloria avait choisi la face orientale et l’altière modernité de Burhaniye ; son ancienne camarade élisait près de l’ancienne Université un logement aussi étroit que leur ancien studio partagé, arguant que Ceylan vivait plus difficilement sa solitude : elle serait chez lui en quelques minutes si nécessaire.

      Une nuit qu’elle se sentait d’humeur fantaisiste, Gloria décida d’aller dîner, seule, au restaurant où officiait ce chef rencontré dans une autre vie, Gilles. Sorte de rite initiatique qu’elle s’inventait tout en étrennant son identité neuve. Joyeuse, très droite sur son siège et confusément impressionnée, elle admirait les intitulés des plats, fantastiques autant qu’incompréhensibles.

      Fèves.mandarine.bacon

      Juste les alliances d’indiquées, rien qui daigne vraiment renseigner le client.

      Oignon doux.chocolat.anguille

      Biscotte végétale (un merveilleux jardin miniature où de petites fleurs feignaient de pousser entre les herbes au parfum délicat)

      Turbot.bacon.mélasse de carottes

      Œufs de saumon sauvage.lait fumé.noisette (le lait était apporté mousseux, légèrement battu dans un bol de grès)

      Maquereau.hareng.eau de tomates.betterave

      Et à intervalle régulier cette exclamation enfantine :

      …surprise ! Comme si le chef arrivé derrière vous avait subitement placé ses deux mains devant vos yeux.

      Huître Gillardeau.ananas.crevettes grises.consommé de volaille (on découvrait aussi de la mûre !)

      … cela continuait :

      Araignée de mer.semoule.soupe de carapaces

      Mozarella.fleur d’oranger

      Pâtisson fleur.haricots verts.Zucola

      Et ne finissait pas…

      Framboise.harissa

      Café.Champignon de Paris.patate douce

      Citron.goyave

      Le maître des lieux se démenait derrière ses plans de travail. Son œil fixe paraissait absorbé par un horizon inexistant tandis que l’autre suivait, hilare, les élucubrations des clients, amis souvent également. Plus âgé, imperceptiblement, que la fois précédente, mais sa barbe en or frisé le rendait reconnaissable entre tous les barbus, tous les chefs et tous les roux de Constantinople. Lui ne risquait pas de remettre Gloria, en revanche ; elle n’était que Pietra alors, et une trace infime dans une soirée parmi mille autres ; à elle, l’image de Gilles était restée plantée quelque part, épine sucrée dans la moelle de ses désirs inassouvis.

      Les réceptacles  - on ne pouvait parler de vaisselle – étaient un écho, presque une émanation de l’extraordinaire cuisine proposée. Disparates, surprenants mais unis par une harmonie mystérieuse. On maniait des céramiques, des laques, du bois, des galets ou du plastique. Certains objets avaient de la valeur, d’autres pas. L’important résidait dans la composition. Des portes bougies recevaient la pièce d’anguille vernie au chocolat ; une écorce creusée accueillait l’irrégulier bracelet de fèves… les officiants s’apparentaient à des prestidigitateurs ; leurs doigts quasi invisibles ôtaient les récipients vides, versaient d’un geste haut des breuvages à l’éclat glauque ; leurs visages souriant sans obséquiosité énonçaient les fabuleuses particularités de chaque nouveau-servi. Gloria avait choisi sur le conseil du sommelier un vin blanc à la robe ardente – cent pour cent Roussanne précisait fièrement le jeune homme – qui rappelait à la femme certains vins produits sur les flancs du Mont Ventoux, pas si loin  du pays abandonné.

      C’est Gilles qui vint à elle. Cela prît tout de même une heure et quarante minutes pour qu’il approche son angle de table.

      Entre l’élaboration des plats et le service en salle, les frontières étaient volontairement poreuses. Le chef tenait à ce que chaque membre de la brigade, y compris lui-même, fût au contact des mangeurs autant qu’à manier le fragile matériau de la cuisine. Aucune véritable séparation d’ailleurs entre le lieu d’élaboration et celui dédié à la consommation, juste un symbolique bar en béton ciré.

      Gilles, donc, se dirigea vers la table de la belle mangeuse, le bout plutôt d’une longue table d’auberge où elle dégustait le sixième plat de la liste et savourait le discret spectacle donné par ses voisins, ainsi qu’on l’attend dans ce genre d’endroit : ils étaient du métier apparemment et ne souhaitaient pas que cela reste ignoré. « …on avait préparé de petites choses. Une espuma de crevettes grises sur agneau braisé… des poulpes cuits à l’étouffé ; ça, tu le sers avec une confiture de citres, c’est magnifique ! …sinon je bosse avec Ruya pour les légumes, personne d’autre : au moins tu sais que tu ne risques pas l’empoisonnement. …le nouveau lieu, non, pas mis les pieds, mais il paraît que ce n’est que de la gueule ! Que de la gueule, mon pote.» Et ainsi de suite. Deux types la barbe bien taillée, et sombres celles-là, qui se réjouissaient de leur conversation ; une fille en combinaison de daim, air hautain et averti, qui ouvrait peu la bouche. L’extérieur représentait pour eux un vaste terrain d’expérimentation et de jouissance. Gilles les salua, les dépassa et il sembla à Gloria qu’il avait à son intention un sourire entendu.

      Je n’ai plus rien à leur envier maintenant, mon restant de naïveté même me fait partager leur plaisir plus qu’ils ne pouvent partager le mien. Et c’est à moi que le chef va finalement parler, pas à vous. C’est dans mes yeux qu’il va se noyer bientôt ; car mes yeux sont outremer, ou ultramarine, cette couleur si rare, luxueuse, dont on ne réchappe pas… ah voilà, il est là, je suis là…

      L’homme se lançait dans une présentation disserte du plat (c’étaient les œufs de saumon), moins élégant que ses employés, la verve hâbleuse des timides. Et soudain : « On ne se connaitrait pas ? » C’était strictement impossible, elle savait bien, et pourtant un doute bizarre faisait battre plus vite son cœur tout-terrain. « C’est Pierrot, non ? Vous êtes une amie de Pierrot … ? » Gloria se retenait mal de rire en répondant qu’elle ne connaissait aucun Pierrot. « Chez Greg le Bleu alors…non, je sais, au festival ! » Elle secouait toujours la tête et lui ne se décourageait pas au contraire. Il était de la race des têtus, des persévérants. « Vous avez un sourire radieux. » Un compliment banal, enfantin, et qui dans ce contexte si convenu où tous s’attachaient à respecter les codes d’une décontraction terriblement sérieuse prenait d’un coup valeur de déclaration.

      Joie terrassante des éternelles premières fois. Ces précieuses fois où l’on oublie qui on a aimé avant, qu’on a aimé un jour. Blancheur mate et lumineuse de sa peau, bizarre indépendance du regard double, amour et répugnance sont parfois si proches, je ne sais plus ce que je sais, ni seulement ce que je désire, je n’ai plus de volonté.

      Lorsqu’il posa une main sur son épaule, proche du cou, l’air de rien toucher, il fut évident que leurs deux corps s’acceptaient l’un l’autre, étrangers familiers. « …autrefois, ma mémoire était bonne… ! trop de conneries qui l’encombrent aujourd’hui… trop de travail, trop de fêtes. Constantinopolis… il y a dix ans j’aurais trouvé tout de suite. Attend. Novembre, chez… » Il déploya le rayon de son écran et par centaines, par milliers les images défilèrent, si vite qu’on ne distinguait pas leurs contours ; lui s’y retrouvait dans ce gigantesque album de leurs vies ; clichés de bouffe, d’amis, de parfums dans leurs flacons spectaculaires, de chiens noir et blanc, de bouteilles beaucoup, de concerts dont la captation se libéraient en quelques brutales secondes de musique – un monde nocturne exclusivement, en dehors de quelques échappées diurnes (des enfants jaillissant d’entre des pins au centre de clairières surexposées). Soudain la femme aperçut Lilith et en conçut comme un léger choc ; oui, c’était elle, réminiscence invraisemblable et diaphane de leur soirée chez … ; on ne voyait pas Gloria, alors sous son autre peau, mais son amie de dos, presque invisible, isolée et absorbée par le film que l’on projetait dans une salle dévolue à la consommation de psychotropes ; la femme se remémorait : le fantôme de Gene Kelly s’ébrouant devant une assistance somnolente et Lilith qui regardait de toutes ses forces ; dans la rue, ensuite, elle avait rechanté l’air en entier. Dloo doo doo doo… what a glorious feeling…i’m happy again… Et même esquissé sous une pluie rêvée quelques pas de la chorégraphie.

      Mais aux côtés de Gilles, assis maintenant près d’elle sans souci du service ni des autres clients, c’était Gloria et non Lilith. Dans ses bras, autour de lui, ce serait elle encore, et toujours elle sur qui descendraient dorénavant les petites étoiles tourbillonnantes de la célébrité. 

      Le mois suivant, l’UPLO frappa à nouveau : la production androïde d’une des plus luxueuses manufactures de l’Ouest (finitions personnalisées, commandes unitaires réalisées pour répondre aux demandes particulières) fut dérobée en une nuit. Déjà en fonctionnement partiel, certains artefacts parlaient, voyaient, pensaient ; les commentateurs n’en finissaient plus sur la Toile d’imaginer le fascinant tableau formé par les ravisseurs mutiques et les merveilleux produits encore incapables de se débattre mais observant et peut-être discutant l’action par-dessus l’épaule des terroristes, cherchant par tous les moyens à interrompre l’œuvre de destruction, en vain car l’installation des instruments de liaison dématérialisée constituait la dernière étape du processus de fabrication. Le lendemain matin, dans l’impalpable brume hivernale diffusée au petites heures par de sentimentaux météorologues, les premiers travailleurs de Constantinople découvraient pendus aux branches des arbres de Yızdıl des corps mutilés et calcinés, semblables pour l’œil à d’humains cadavres, et tout le vénérable parc maquillé ainsi qu’une poupée de Grand Guignol par les activistes de l’UPLO.

      Gloria se rendit sur les lieux, remonta les larges allées après avoir déposé sa navette à une borne ; on avait déjà nettoyé les lieux. Au-dessus des clapotements bruns des taillis s’élançaient les résineux hauts. En marchant plus avant, là où le parc redevenait sauvage, elle croisa une bande de chiens blancs, grands et altiers, qui faisaient cercle, allongés avec le menton sur leurs pattes croisés ; de la tête, ils la suivirent un moment sans chercher à se mettre en branle. Les arbres s’étiraient dans le soleil bas et fragile du matin. Plus loin encore un homme urinant jura et s’enfuit à l’approche de l’intruse. Au crépuscule, il y avait souvent par là des couples d’amoureux pour s’étreindre à même le sol ; lit de feuilles et baldaquin de rameaux arqués. Résurgence érotique de temps lointains où ni l’espace public ni la sphère privée n’autorisaient de pareilles manifestations hors les liens d’unions très réglementées ; à ces belles créatures si peu entravées qu’elles en venaient à rechercher dans l’ombre des bois quelque chose qui ressemble au frisson de la transgression se mêlaient des êtres moins chanceux, tourtereaux croupis brisés des quartiers Est ou miséreux prêts à rencontrer sans un mot leurs semblables inconnus.

      Et les artefacts ? Est-ce qu’ils viennent aussi à Yıldız faire l’amour ? Lilith s’enfonce-t-elle sous le couvert des arbres, main dans la main d’un homme ou d’une autre créature ?

      Au sommet d’une colline une gloriette, au centre de la gloriette et en surplomb de la ville, un banc. Personne, ni chiens, ni amants. Gloria s’y posta et demeura longtemps à contempler le ballet spectral de vins d’honneurs et de mariés prenant la pose, des siècles plus tôt. La rive orientale semblait sans fin, en face ; derrière un quartier, un autre, derrière une tour, une cité, derrière un nouvel arrivant, cent laissés pour compte ; jusqu’au Bosphore dont  on touchait malaisément le fond, limon et détritus en rendait la sonde impossible. Elle se sentit remplie de tendresse pour la cité phœnix aux noms multiples. Combien d’historiens, de romanciers, d’anthropologues, de géographes, de journalistes, de grandes et petites gens seraient nécessaires pour rédiger la geste horrible et grandiose de cette ville ? Et son rôle à elle, sa tâche, son grand-œuvre, quels seraient-ils ? Existerait-il un avenir à la hauteur de ses ambitions ; ou rien que l’histoire ordinaire que le hasard nous écrit ?

      Le trivial de l’existence l’avait rattrapée, même dans la ville des rêves ; les économies sur lesquelles elle avait vécu tant bien que mal jusqu’à présent arrivaient à épuisement. Il allait lui falloir gagner son argent. Et cela non plus, elle ne le ferait pas à moitié.

      Nous sommes derrière le plan de travail, un corps à quatre bras, deux têtes collées. La surface si fine, ondoyante, du meuble d’acier me fait penser à la Méditerranée massiliète durant ces jours en plomb où la mer ne reflétait rien et se perdait à l’horizon. M’entourant le thorax juste sous la poitrine il guide mes mains inexpertes ; à paumes superposées nous prenons la cardamone, le safran ou l’anis étoilé. L’amour sent la plantation de thé, la garrigue au soleil, le souk, le biscuit qu’on oublie au four, les algues échouées en verts oreillers, les poivrières renversées. Et ses mots sont variés, hétéroclites, inaudibles, inintelligibles, ils adorent être idiots. Quand il se penche vers moi, Gilles me renifle drôlement dans la nuque, près des oreilles, sans que son nez entre en contact avec mon épiderme. Sous ses ongles jamais nets on trouve des résidus d’épices, des reliquats infimes d’épluchures et de pâte. Il est de ces personnes qui saisissent par tout le corps, s’approprie chacun ainsi qu’un ami très cher ; son besoin d’affection déborde des gestes avec une sorte de trop plein voisin de l’innocence. Parfois ses bras arqués compriment involontairement mes seins et j’aime jusqu’à l’inconfort que provoque sa maladresse. Nous préparons une aile de pigeon ; véritable bestiole libre tirée je crois la veille en Cappadoce ; elle dore, libère de suaves effluves ; puis un jus noir la balafre, dessine sur l’assiette une calligraphie à l’encre de seiche aussi vivante que l’animal en vol. Mon compagnon dépose un à un de mystérieux grains couleur sable. Nous mêlons, écrasons quelques pois cassés : ce sera une purée en miniature, bébé mou et rond pour tenir compagnie à l’oiseau endormi. Nous goûtons les saveurs séparées, conjointes. Moi j’ai peur d’abîmer, je me retiens ; lui rit et détruit tout d’un coup de fourchette ; « c’est juste de la bouffe, Gloria ! Pas un putain de tableau. ». Le tableau, j’ai l’intuition qu’il le bazarderait sans plus d’états d’âme.

      La bonne idée, celle qui la propulserait sur le devant de la scène ou au moins lui permettrait de vivre au diapason de sa cité d’adoption, lui vint en courant. Elle courait beaucoup maintenant, des centaines de kilomètres. Il fallait en effet entretenir le corps parfait dont elle avait récemment hérité et la configuration de Constantinople rendait presque impossible la pratique d’un sport aéré, aussi Gloria se rendait-elle régulièrement dans une salle dédiée à l’exercice physique sous ses formes les plus diverses. L’organisme qui se maintiendrait seul à niveau, en quelque sorte, on ne l’avait pas encore inventé. Pour l’heure, Gloria ne récriminait pas : elle aimait courir et surtout éprouver la merveilleuse dynamique du mouvement au sein de sa carcasse flambant neuve. Dans une certaine mesure, l’effort lui plaisait aussi, il s’agissait au fond de vérifier que sa volonté présidait à la destinée du corps.

      Elle s’activait donc en lieu clos, et dans la compagnie de dizaine de sportifs jeunes, beaux, dont elle ignorait l’âge réel tout comme le visage d’origine. Sur ses yeux, des lunettes légères, taillées dans un plastique rose pâle ; reliés à ces lunettes puis fixés de part et d’autre de ses temps, de discrets capteurs ; ses voisins arboraient une panoplie identique, grâce à laquelle ils ne voyaient ni les murs gris trop lumineux, ni les publicités sans cesse renouvelées qui s’y projetaient, mais un décor modelé d’après leurs souhaits. Gloria choisissait fréquemment un environnement automnal où la brise agitait à peine les feuilles d’arbres rouges et dorés ; le pépiement des passereaux accompagnait sa course et la terre meuble du sentier s’enfonçait sous la semelle. L’utilisateur avait le loisir d’intégrer ou non les autres usagers de la salle. Aux heures fréquentées par Gloria, venait également un grand moustachu aux épaules tombantes qu’on aurait cru sorti d’un roman Belle-Époque et avec qui elle avait pris l’habitude de converser. Ils parlaient à voix tempérées afin de ne pas altérer leurs performances respectives ; leurs foulées s’accordaient assez. L’homme évoluait, lui, dans un paysage très différent, berges d’un fleuve où se garaient d’anciennes automobiles, rien que de l’urbain, pas d’oiseaux criards ni de souffle putride.

-   La nature me fait peur, avait-il confié un jour à sa voisine.

-   La solitude ? Le silence ?

-   Non. La nature, vraiment. Les formes bizarres des branches, les réactions des animaux vivants, tous ces machins irréguliers, vous savez.

-   Mais nous sommes des animaux, nous aussi, vous ne croyez pas ?

-   Oh. Je ne dirais pas cela. Plus aujourd’hui. Nous formons une espèce à part, maintenant. D’ailleurs les bêtes nous regardent avec hostilité, j’ai remarqué !

      Elle avait trouvé émouvant le contraste entre la silhouette vigoureuse, déterminée, et la honte vaguement puérile qui sourdait de ses phrases. Enhardi par leur début de conversation, il s’était épanché la fois suivante au sujet des zones vertes que nombres de cités libres prétendaient imposer à leurs habitants ; eux invoquaient l’équilibre écologique, la nécessité de se ressourcer quand la taille des villes rendait difficile d’en sortir, l’homme n’y voyait que prétention, snobisme dangereux ; il racontait comme un bâtiment proche de chez lui, s’était lézardé sans que personne ne fasse rien, au point que des herbes avaient pointé leur nez au bord des fissures, puis un arbrisseau entier, et il imaginait les racines bouffant l’immeuble de l’intérieur, rampant sous l’enveloppe fragile des revêtements muraux.

-   Alors, vous n’allez jamais à la campagne ? le questionnait Gloria avec un peu de malice.

-   Quelle campagne ? Les régions sauvages ? Pourquoi faire ? Quand j’étais gosse, j’y étais. Ça m’a suffi ! Les mœurs ont changé, heureusement. Pourquoi ? Est-ce que vous vous y rendez …

-   Avec mon ami quelquefois. C’est bien de quitter la mégapole de temps à autre. Il travaille dans la cuisine, alors il préfère accompagner ses équipes dans les coins ruraux, vérifier les produits lui-même.

-   C’est autre chose. J’ai des collègues qui sont tenus à ce genre de déplacement, d’ordre professionnel, mais on les indemnise à proportion de leurs sorties.

      Et, mal à l’aise, il avait tourné son regard d’insecte géant vers la femme qui sûrement courait en premier plan d’une ville riante et propre soigneusement sélectionnée. Puis il avait changé de sujet, vitesse de pointe, foncier, comment Gloria faisait-elle pour tenir un rythme aussi soutenu, ah lui aussi avait subi quelques opérations mais au bout du compte n’a-t-on pas l’âge de ses artères, la femme souriait in petto, évitait une bicyclette dont le surgissement paraissait aussi archaïque que celui de ce mouton planqué derrière une haie de genévriers…

      C’est un soir, après une conversation similaire, qu’elle avait trouvé en raccrochant sa veste une paire de lunettes rose, oubliée au fond de la poche après qu’elle ait quitté la salle d’entrainement. L’irruption de l’objet dans le cadre privé de son domicile avait-elle fait office de déclencheur ? Ou bien la rubrique scientifique du quotidien dont les nouvelles naissaient le soir au-dessus de sa paume, à l’heure où Gilles bouclait son restau et où certains noctambules mettaient seulement le nez dehors ? Il y était question des dernières avancées en optogénétique : après avoir découvert comment commander à certaines zones du cerveau au moyen de fibres optiques greffées à l’intérieur de celui-ci, on était parvenu au même résultat en se contentant d’éclairer les parties visées depuis la surface du crâne, puis à affiner considérablement contrôle et réaction tout en réduisant encore les moyens mis en œuvre puisqu’un simple faisceau LED dirigé vers les yeux, les tempes et le front suffisait à présent pour obtenir des résultats bien meilleurs. Gloria s’endormit en lisant et son sommeil fut peuplé de lunettes vivantes qui croisaient des avions en papier coloré dans le ciel encombré de Constantinople.

      Les gens me demandent encore :

 - Et qu’est-ce que ça fait, de prendre une décision aussi radicale ? Quitter votre environnement, vos amis… abandonner un mode de vie…

-   Je dirais… c’est comme… vendre votre âme au diable quand vous ne croyez plus ni au diable, ni à l’âme.

      Au réveil, et le jour durant elle demeura obsédée par ces images baroques ; à l’intérieur des montures de plastique était inscrit un mot ou un nom en lettres obliques et presque effacées par des centaines de frottements : Dreambigger. Une recherche rapide lui apprit que la firme productrice des lunettes avait fait faillite ; on pouvait actuellement la racheter à vil prix. Gloria eut alors cette vision : un univers souple, modulable à l’infini ; la possibilité d’y inclure ou d’en exclure à volonté éléments animés ou inanimés ; celle d’intégrer au matériel basique le dispositif de pointe grâce à quoi démultiplier l’action et la passivité ; l’idée de jeu ; plusieurs joueurs, des multitudes de joueurs ; certains contrôleraient, d’autres s’en remettraient à eux ; il y avait d’inimitables lunettes roses, merveilleusement ringardes, un ustensile obscur pour le moment mais qui ne tarderait pas à devenir l’objet du culte de milliers, millions d’adeptes.

      Une année fut nécessaire à l’élaboration du projet. Gilles apporta la mise, ainsi qu’une partie considérable de son réseau médiatique, Ceylan servit d’intermédiaire avec les chercheurs, Lilith même que Gloria ne voyait plus guère mit la main à l’ouvrage, prêtant sa personne pour les dernières mises au point du produit. Car il s’agissait d’un produit, autant que d’une création – terme plus joli, flatteur, mais les créations ne se vendent-elles pas également, ne sont-elles pas issues d’un processus de fabrication, il en est d’ailleurs que l’on duplique. La campagne avait été orchestrée un semestre avant le lancement du gadget fantastique, de telle manière qu’à sa sortie, précédant de peu les festivités du passage à l’An Nouveau, tout un chacun fût équipé de sa paire de lunettes estampillées Dreambigger. Sur la Toile, une lettre unique, la première, produisait un résultat impressionnant : le nom entier de la marque apparaissait à la suite, proposition de tête, viral, vainqueur toute catégorie ; chiffre d’affaire, occurrence, potentiel d’attraction. Les stocks furent épuisés en moins d’une semaine. Pour célébrer le changement d’année en même temps que l’arrivée sur le marché des lunettes roses, la ville organisa une parade gigantesque le long du Bosphore. Quand les firmes d’accessoires ou de vêtements vendaient grâce au fantasme, payant telle étoile de la musique ou de l’écran pour poser en compagnie d’un sac à main siglé, Dreambigger prenait un chemin plus court ; il vendait le fantasme lui-même, directement. L’imagination savamment débridée des concepteurs plasticiens conjuguée à une technologie virtuose permettait aux porteurs de lunettes de se connecter à tout ou partie de leurs voisins, dans un rayon de deux cents mètres, et d’évoluer dans un décor qu’il pourrait déterminer individuellement comme collectivement. Les meneurs d’équipe étaient signalés par une poétique flamme verte pétillant au sommet de leur crâne, libre aux joueurs de se placer sous leur égide ou de se déplacer en toute indépendance ; mais les équipes de recherche avaient constaté avec une certaine surprise lors des sessions préparatoires que le plus grand nombre choisissait de se ranger auprès des décideurs. Les actions menées étaient quasi indénombrables dans leur variété ; l’on pouvait combattre de magnifiques créatures de ferraille au moyen d’armes aussi immatérielles que ces monstres d’avant-garde ; on pouvait concevoir et bâtir des villes mirifiques, partir en quête de trésors, sauver des enfants trop mignons pour être vrais ; quelques aires de jeu, financées par d’éloquentes enceintes publicitaires, avaient été acquises au moment du lancement, afin de faciliter les regroupements de joueurs dans l’espace urbain ; la majeure part de ces actions s’effectuaient néanmoins aisément dans les lieux publics ; ainsi de celles qu’on avait pré-programmées pour le défilé du Nouvel An : danses et chants en constitueraient le gros, pas d’armes ce soir, pas de courses poursuites, les réjouissances seraient exclusivement pacifiques. Quant à Gloria, elle n’apparaitrait pas dans les rangs du cortège prêt à s’ébranler ; le ruban déroulerait sans elle sa joie planifiée ; avec Gilles et une bande d’amis, elle suivrait à distance, au rythme de leur propre fête, la foule en liesse et ses déambulations sur les rives du Bosphore. Quel besoin, là-bas, de sa présence ? Ils avaient les lunettes.

      L’appartement résonnait de mots ivres et allègres ; tassés dans la véranda les amis faisaient la foire, comme ils disaient, tandis que Gilles mitonnait ses plats en cuisine ; cela sentait merveilleux, les costumes de soirée brillaient de millions de feux. Dans la pièce principale, déserte pour un instant, s’animaient les images du défilé ; seuls étaient visibles les participants et leurs appendices oculaires ; rien de l’univers bariolé au sein duquel ils se réjouissaient, chantaient, s’enlaçaient ; ne figuraient sur les plans transmis par les drones que les berges ordinaires d’Amayutkoÿ. Quelqu’un rentra, déposa sur la table un paquet vers lequel les autres accourraient ; on déballait une pendule, acquise juste pour le changement d’année ; il fallut la remonter dans les exclamations et gloussements, à l’aide d’une clé argentée, pousser de l’index le balancier afin d’en enclencher le mouvement. Tic tac tic fit son précieux petit ventre. Bientôt retentiraient les douze coups. Un plat fumant fut apporté : poêlés et servis avec une sauce au raifort, des boyaux de sangliers farcis à la chair d’igname. 23 heures et 35 minutes ; l’écran invisible affichait toujours la foule aveugle et dansante ; ils envahissaient maintenant la rue Muallim Naci. Le vertige gagnait Gloria ; où étaient les rêveurs et où les éveillés ? Qui donc se déplaçait au cœur d’un mirage, eux ou bien la poignée d’invités qui observaient leur spectre mouvant depuis un lieu lointain et clos ? Increvable doute des mondes imbriqués et du concepteur secret : tous peut-être, ils étaient prédéterminés, tandis que, d’une place insoupçonnable, les fantasmait un démiurge endormi. Un musicien venait de sortir des tablas de leur housse et improvisait. Gilles avait posé sa tête entre l’épaule et l’oreille gauche de sa compagne qui modifiait en riant sa posture, piquée par les poils de la barbe bouclée. Un invité leva sa coupe, debout ; en tant de siècles les choses n’avaient pas absolument changé ; gestes et gens avaient existé des milliards de fois, s’étaient renouvelés et répétés, répétés et renouvelés. Saluer l’avenir, congédier le passé ! Soudain tout le monde s’embrassa.

      ... moi et mes parents roulons dans un bus rouge et bleu qui effectue la liaison entre deux villages ; à chaque arrêt le chauffeur se retourne vers les passagers et crie d’une voix forte le nom du bled : je m’endors sans cesse, ma tête tombe contre l’épaule de l’un ou l’autre de mes parents ; il y a un grand soleil qui chauffe les vitres ainsi que le haut de nos crânes ; ma mère porte un gilet orange dont la maille rappe la peau et tient serré entre ses bras mon sac-à-dos tout couvert d’autocollants ; puis le conducteur descend du véhicule, s’absente un moment ; lorsqu’il remonte, sa main gauche tient un sac rempli de nougats ; il passe entre les rangs des voyageurs et distribue les confiseries qu’emballe un papier doré ; aux remerciements il répond …avec plaisir… avec plaisir… j’ai vécu cette scène exactement, quelque part dans mon enfance, et m’en suis souvenu en entier au réveil, sans raison ; le goût des nougats m’était encore collé au palais…

      L’an trente-quatre passa comme un jour. Un jour dense et troublé. Sans cesse à agir et plus le temps pour réfléchir. C’était une voie aisée vers le bonheur. Dreambigger établit une réputation solide, les investisseurs se pressaient, embouteillaient l’accès aux parts, les ventes montaient en flèche, crevaient la stratosphère, la firme devint un organisme puissant ; à sa tête Gloria éprouvait finalement plus la liberté que les contraintes propres à cette forme de pouvoir. Ses stratégies se révélaient judicieuses, elle avait du flair assurément, sans doute parce que son nez avait encore peu servi ; pourtant les quatre saisons ne s’étaient pas écoulées en entier, aux commandes de son luxueux vaisseau, que la femme commença à ressentir les premiers symptômes d’un mal familier, dont elle avait à tort cru  conjurer pour toujours le fantôme en s’installant de ce côté-ci du monde : ce mal avait pour nom Ennui.

      Dans le courant de l’automne ou en était-ce déjà la fin, Gilles parla enfants. Jamais il ne s’était risqué sur ce terrain ; sa compagne ne lui avait pas caché qu’elle en avait eu par le passé, qu’elle tenait pour bouclé ce chapitre de sa vie ; lui-même se trouvait comme aspiré par le succès, ouvertures de nouvelles enseignes, d’un bar à cocktails éphémère-s (le bar ou les breuvages ?), participations à de multiples émissions culinaires, tournage d’un documentaire sur sa méthode de travail… L’idée ne l’avait cependant pas lâché. Un soir, il entreprit Gloria atterrée. D’accord bien entendu pour qu’elle ne le porte pas, ce môme : en Zone libre les couples optaient de plus en plus rarement pour cette modalité archaïque de procréation, mais il y avait pléthore de possibilités. La conception externalisée évidemment, mais aussi l’adoption traditionnelle. Ça lui disait bien l’adoption, à lui, un choix émouvant, élégant. Il s’occuperait de l’intégralité des démarches, plaida-t-il, aucune incidence sur la position de Gloria, au contraire le geste serait bien vu des médias : un gosse des quartiers Est qui échapperait à la terrible fatalité de sa naissance.

      Elle dit non, jamais ; il insista ; ce fut leur première dispute. Derrière les arguments de son compagnon, la femme percevait l’appel irrationnel, viscéral, connu par elle il y avait trop longtemps, et cette empathie mêlée de répugnance ne faisait que l’éloigner de lui. Au début, ils s’apaisaient vite ; il suffisait que Gloria entende le rire d’adolescent un peu dingue, les plaisanteries de potache échangées avec le second de partie, qu’elle convoque l’odeur de la peau au moment du soir où il entrait dans leur lit et la colère se dissolvait.

      Lorsque l’entreprise ne la retenait pas trop tard, elle aimait par-dessus tout s’asseoir au restaurant avant l’ouverture ; cette énergie baroque déployée durant la préparation comme le service par l’ensemble de l’équipe constituait pour elle une respiration salutaire après une journée passée entièrement en conférences à distance, développements de programmes, examen de visuels pour les campagnes publicitaires. Le parfum des légumes qu’on éminçait ou le fumet émanant des plats en cours de cuisson la ramenait dès le seuil des cuisines en terrain charnel. Tandis que la sommelière posait devant elle un verre d’Ürgüp ou de Boğazkere, Gloria abandonnait le gouvernail et se laissait dériver au gré de ses sens. Ici les assiettes vides étaient aussi belles que les pleines ; de vivants tableaux où mettre les doigts, le nez ; les baies et les épices formaient entre les aplats de couleur un relief mouvant : le clou de girofle en liseré d’une balafre jaune acide – pâte de cédrat et poutargue… les résidus translucides d’un maigre mariné dans le myrte, réminiscences d’escales corses dont l’asphyxiante beauté accroissait encore par son souvenir  l’ivresse présente, et en angle du plat une simple fleur blanche aux pétales froissés de sauce… les bulles d’une vinaigrette que mandarinait un peu de jus, semblables à la respiration d’un petit poisson rare… les pas roses et collants du foie gras – aliment scandaleux dont la confection restait proscrite en T.A. - ici d’habiles gourmets ou de plus habiles commerciaux avaient développé une méthode absolument respectueuse du gallinacé mais impliquant bien sûr une durée d’élevage et donc un coût prodigieusement élevés, paradoxe d’une liberté où l’éthique devient le graal de la consommation… Gilles se faisait ainsi l’apôtre des produits régionaux, les teintes vertes ou violacées du bamya ponctuaient même ses mousses au chocolat de Java ou les célèbres sorbets à la rose… on aurait pu penser que l’ouïe était oubliée dans ce festin sensoriel : en réalité les sonorités caractéristiques des cuisines et de la salle composaient une véritable symphonie ; Gloria adorait surtout le pshhhhh de la chair que l’on dépose en surface d’une poêle bouillante, il lui semblait voir une armée de chats sauvages crachant leur détermination face à l’intrus ; les gargouillis évidemment faisaient contrepoint, sifflets et soupirs à l’innombrable diversité émis par les aliments en cours de cuisson, puis le heurt brutal et sensuel du couteau en action, lorsque le talon en heurtait la planche et que la lame débitait en quelques clin d’œil un concombre cru ou un poireau au parfum de ciboulette, les cliquetis des instruments archaïques ou savants dont se servait la brigade – eux constituaient au sein de l’orchestre le pupitre dansant des percussions, les outils électriques rappelaient l’irruption des machines (bandes enregistrées, amplifications, ordinateurs et consoles…) dans le tissu organique d’un ensemble acoustique ; enfin les chœurs ! Ou le chœur, car ces voix aux accents et tessitures variées travaillaient en vue d’une seule harmonie, elles commentaient une action identique pour un public qui n’était quelquefois pas arrivé ou ne prêterait qu’une oreille distraite aux phrasés ardents de l’équipe, mais participerait pourtant de toute sa chair à la représentation.

      Pour la femme extatique, le soliste demeurait néanmoins son amant aux ongles sales. Sa tessiture couvrait les graves et les aigus également, stridents de nervosité rieuse ; bien qu’aucun siège surélevé, aucune baguette ne signalât sa fonction, c’est lui qui sans les mains dirigeait chaque soir la mise en œuvre des agapes et vers lui que s’élevaient les exhalaisons de jouissance extasiée au moment où le métal de la cuillère prenait appui au bord des lèvres pour une première bouchée ; on pouvait bien applaudir les exploits d’une pâtissière prodige – surprenante Amélie, aux membres secs de jeune garçon timide et à l’imagination tendrement débridée -  ou la virtuosité d’un commis, c’était quand même chez Gilles que l’on allait, à lui que l’on se rendait. Et tandis qu’exsangue et béat il tirait une chaise près de sa compagne, expirait la fumée d’une inoffensive cigarette dans un souffle pressé, l’idée venait à la femme que les saveurs des plats resteraient peut-être dans sa mémoire plus longtemps que celles de la salive du bien-aimé.

      Les discussions se firent fréquentes entre eux, Gilles prétendît un temps, en vain, entrer en relation avec la fille de Gloria ; cette histoire d’enfant l’obnubilait. Puis il développa une nouvelle lubie : il leur fallait se rapprocher de la terre…prendre de la distance… À sa compagne suprêmement agacée, il semblait que les hommes ne faisaient que tourner en rond. Ils décrivaient des boucles assez grandes pour que, revenus à leur point de départ, ils aient perdu tout souvenir de celui-ci. « Pourquoi ne pars-tu pas pour les T.A. ? » lui rétorquait-elle à la fin de leurs débats circulaires. « Sois cohérent ! Tu verras bien comme toutes les libertés dont tu jouis ici te manqueront dès le premier article de la première charte à parapher pour ouvrir n’importe quel troquet… ». Il se raidissait : « Et pourquoi pas ? ». Tous deux savaient qu’il n’en ferait rien, mais dans de tels instants il préférait s’étourdir de vagues diatribes contre le système, ses riches trop riches, ses pauvres qui mangeaient mal ou pas et « la perte de l’usage de nos mains. » Dix minutes sans consulter sa messagerie, il n’aurait pourtant pas tenu ; ni Gloria à présent.

      L’année suivante déjà fut entamée. Ils eurent cette virée hors de Constantinople ; assez belle pour être l’orée d’une ère neuve plutôt qu’un point d’orgue. Il s’agissait d’aller visiter un domaine viticole que Gilles envisageait d’acquérir. En mode aérien pour le passage des périphériques, l’Alpha5 de Gilles semblait transpercer les brumes pâles que la pollution continuait de produire au-dessus de la ville en certaines périodes ; un bleu plus aigu leur apparaissait par éclair derrière les visières des casques ; les ailerons déployés de part et d’autre des deux roues les protégeaient du vent, les genoux de Gloria frôlant par instant l’arrière des cuisses du pilote. Ils auraient pu se parler, mais avaient préféré diffuser dans leurs oreillettes la musique audacieuse et gaie d’un groupe à la mode, des amis de Gilles encore… Ils se trouvaient mieux de se taire, s’entendaient mieux dans le silence à présent. Au-dessous se succédaient les banlieues successives, aplats gris ou ocres juxtaposés sans presque de transition ; de véhicules les croisaient, les dépassaient quelquefois avec un signe de connivence, assez rares pourtant car seuls les modèles les plus récents étaient en mesure de circuler à cette hauteur ; l’Alpha5 consommait beaucoup.

      De dernières effilochées annoncèrent l’achèvement de la zone urbaine. Gilles s’était progressivement rapproché du sol, les ailerons se replièrent tandis que les roues basculaient en position verticale ; peu nombreux étaient les pilotes capables de transitions aussi douces, yeux fermés ils auraient pu croire qu’ils volaient toujours. Le flot d’usagers faisait à présent sur la huit voies un bourdonnement continu et sourd. Gloria se prit à penser que la frontière entre ville et campagne n’était pas si absolue qu’on le croyait de l’intérieur de la capitale. Depuis quand n’était-elle pas sortie ? Sur les côtés, à l’horizon, des collines dentelées comme des montagnes, peu de vert ; la préservation de la flore ou la reforestation n’étaient pas les préoccupations premières de Constantinople. Le disque solaire avait cessé de rougeoyer ; son éclat serein reflétait l’exultation sans drame des deux cœurs qui, pour quelques heures, battaient si proche. D’autres cités surgirent sur leurs flancs, puis disparurent ; infimes miettes urbaines échappées du festin de la cité. La route s’était divisée à plusieurs reprises jusqu’à ne comporter plus que deux hautes voies sillonnant au travers  des roches ; les véhicules se firent rares. Gilles activa la communication pour remarquer : « …tu te rends compte ? Comme la terre est seule ?! » Ce à quoi, la femme ne consentit pas à répondre. Elle comprenait, cependant, ce qu’il entendait par là ; toute cette puissance désolée, abandonnée, inerte d’apparence bien que grouillante de vie.

      Les premiers pieds de vigne apparurent au coteau d’une colline pierreuse, en même temps que d’étranges habitations troglodytes. Outre les vignes, une végétation sombre et brève jaillissait de la caillasse, herbes dures, buissons épineux où pointaient parfois quelques fleurs, c’était le début d’avril. Des oiseaux avaient quitté la route à leur approche, bientôt il fallut continuer sans l’Alpha5 car la route principale redescendait vers la plaine et ils devaient emprunter un sentier de terre inscrit au côté de la colline, pente d’une part, paroi de l’autre. Pas une âme de visible d’abord. Gilles connaissait les lieux, marchait devant d’un pas sûr, il galopait presque d’un caillou à l’autre à croire qu’il avait dévalé des chemins de chèvre toute sa vie. Les chevilles et les genoux de la femme retrouvaient étrangement les réflexes des Calanques, qu’ils n’avaient pas réellement connues ; l’appareil si neuf des articulations la déroutait tout de même.

       …est-ce ainsi que certains imaginent la réincarnation ? Le souvenir qui éclaire la voie au travers d’un nouveau corps…

      Elle trébucha ; le bras de son ami la retint avant la chute. Juste à cet instant Fatih se redressa d’entre ses vignes et les héla d’une paume levée.

      Dès que furent ôtés casques et gants, Gloria sentit la morsure du soleil ; aucune couverture météo en ces contrées reculées. « Prends le protectomètre ! » avait insisté Gilles en lui tendant un tube chromé.

      Dévisser l’embout marqué en rouge, l’exposer cinq secondes à la lumière, dévisser l’embout marqué de bleu le maintenir cinq secondes fermement appuyé contre la peau de l’avant-bras interne ; revisser ; de l’orifice central s’écoule le filtre solaire adapté à votre épiderme dans une quantité que l’écran tactile permet de moduler. On appelle familièrement cet appareil le 5-5.

       Fatih les rejoignit ; un homme sans âge, brun, bref, barbu, les membres secs et l’œil sans pudeur ; il tenait des cisailles dans la main gauche et aurait pu venir des T.A. « Gilles ! Mon frère… ! Bienvenue… ». Ils s’étreignirent à bras le corps ainsi qu’amis intimes. Vers la compagne aussi il se tourna, un sourire ardent et lointain sur ses lèvres noires ; lui souhaitait une égale bienvenue. Plus tard, assis autour d’une table basse entre les murs frais de sa maison caverne, ils entendirent le récit de ses vies antérieures : il avait d’abord travaillé aux montages les plus minutieux dans une usine de nanotechnologie médicale, perdu l’usage de l’œil droit qu’il avait fait remplacer, ensuite était devenu transporteur de nuit sur la ligne aérienne Constantinople-Ankara ; « …en douze ans, je me suis amusé à calculer : trois millions de kilomètres, j’ai parcourus. Trois millions mangés, vous ne pouvez pas vous représenter hein ? Parce que c’est trop ; trois millions pour un être humain cela reste une abstraction. Mon pain quotidien ; quotidien mais pas diurne. » Avant le millier supplémentaire, il avait encore bifurqué ; flotté un moment, tâté de la rue dans les banlieues-containers d’Ankara avant de se souvenir que son grand-oncle possédait quelques hectares de vignes en Cappadoce. L’oncle parti en ville rajeunir et trouver meilleure fortune avait laissé ses arpents en déshérence. Fatih dit qu’il avait su dès son arrivée sur les terres. « La joie. Ce sentiment de plein, d’explosion tranquille. J’avais oublié la sensation …non : je ne l’avais jamais éprouvée avant ce jour. » La passion avec laquelle s’exprimait l’homme subjuguait Gilles, alarmait Gloria ; son assurance semblait sans faille, sa détermination extrême. Enfin il n’était question que de vin…

      Des bouteilles horizontales tapissaient la paroi. Plus impatient encore que ses hôtes, Fatih lorgnait dans leur direction, de pause en silence. « Et si on s’en débouchait une, au lieu de parler ?! », n’y tenait plus. La robe surprenait de prime abord. Claire étonnamment pour des fruits mûris sous pareil soleil, transparente et un peu poussiéreuse dans la lumière grise de la salle. On se serait attendu à du grenat, du violacé tendance noire, à une consistance liquoreuse. Ce vin respirait l’allégresse d’une danse improvisée, si léger à voir et boire qu’on devait oublier d’être ivre. Gilles sourit à l’instant où le liquide passa du flacon dans leurs verres ; il se souvenait. Contre le palais, c’était un doux pétillement, puis la caresse d’un souffle d’amant ; le baiser d’une fraise des bois, un soupçon de poivre… le moelleux de la noisette aussi, comme une trace de pas sur le point de disparaître… illusion bien sûr mais l’amour qui flamba une seconde dans les regards joints de l’homme et de la femme semblait intact comme au premier jour.

       Fatih guida leurs pas, le soir, entre des collines bleues d’où s’élevaient les appels de premiers oiseaux nocturnes. Et la nuit fut parfaite, de beaux animaux souples, confiants ; Gloria absorbait les senteurs de l’autre peau chaude et blême, gardait les yeux grand ouverts dans la pénombre et voulait attirer ceux de l’homme au fond d’elle, toujours plus, entendre vraiment chaque modulation de son souffle… Ce n’était malgré tout pas assez. Le lendemain, de retour à Constantinople, elle annonçait à Gilles qu’ils se quittaient.

      En ville se livraient d’âpres batailles pré-électorales : joutes oratoires trop habilement orchestrées, scandales mis à jour sur commande par quelques sites d’informations alternatifs…on en eu pour six mois de retournements, d’organes officiels qui se plantaient, se replantaient et ne se décourageaient jamais, de fanfaronnades de partis microscopiques, de râlures de comptoir ; on prétendit que cette fois, il serait impossible de tenir des élections en bonne et propre forme ; enfin elles eurent lieu, personne n’en avait réellement douté et la grande, l’authentique surprise fut celle-ci : Alex Tor que chacun ici voyait comme une sorte d’immortel appelé à un règne sans fin se vit supplanté dans le scrutin par une fausse inconnue. Une discrète dont on se souvint soudain qu’elle avait dirigé le département des communications il y a dix ans, et celui de la sécurité plus récemment. Le Doge de demain serait donc une femme. Elle se nommait Beth Fanua, beaucoup l’appelait déjà familièrement « Beth ». On la disait jeune, mais peu connaissaient son âge. Étrangement, la presse des autres continents la présentait en héraut du progressisme le plus militant -  augmentation du budget alloué à la recherche en robotique, ouverture du débat sur l’autonomie sexuelle des mineurs, suppression de toute taxation pour les dix pour cent d’entreprises générant le plus de bénéfices sur le territoire de Constantinople, tels avaient été en effet les axes principaux de sa campagne ; certes ; à ses détracteurs, Beth Fanua apparaissait surtout comme une militariste radicale à tendance révisionniste : l’utilisation d’armes en site public par les forces d’intervention urbaines serait autorisée pour la première fois depuis l’an 0 et le contenu des unités d’enseignement primaire retravaillé afin de minimiser l’action des groupes pacifistes au moment des grandes guerres. On le savait et cela en dérangeait peu. Constantinople avait besoin de changement, entendait-on ces temps-ci ; interdire le développement d’une puissance militaire était une erreur puisque les T.A. établissaient leurs propres lois depuis la Séparation et pourraient se transformer en menace pour les cités de la Zone Libre. Des portraits de Beth apparurent aux balcons des immeubles et les sites de tous bords s’arrachaient ses interviews sur la Toile.

      Gloria n’avait aucune opinion sur cette femme, ses actions passées, ses projets pour la cité… Mais l’ambition dont elle avait fait preuve durant la campagne, sa détermination en imposaient. « …je suis née en éprouvette, je ne mourrai peut-être pas » déclarai-t-elle volontiers, « … entre moi et les artefacts qui composent mon équipe rapprochée quelles véritables différences ? ». L’image impérieuse et presque guerrière de Beth que les médias reflétaient faisait par comparaison trouver son travail de plus en plus terne à l’ancienne massiliète. Elle comparait au programme de l’actuel chef de l’état, les timides expériences de son mandat de maire et celles-ci lui semblaient pusillanimes, les premiers pas d’un enfant qui redoute de chuter à chaque mètre.

      Dans le quartier de Barbaros, hier, je croise Lilith. Par hasard. Quel terme incongru quand l’on songe à l’étendue de cette ville tentaculaire ou au béant boulevard où nous avons toutes deux accosté. Elle se tient debout, près d’une borne de recharge, maintient par le guidon la verticale de son deux-roues. Son regard parait destiné au vide, son bras pend inerte le long de la hanche. Je la revois des années plus tôt, comme elle fixe la mer et son dos pétrifié qui exprime l’insondable d’une pensée dont je resterai exclue. Des appareils filent au-dessus et en-dessous de moi, silencieuses fusées ; sur la face des tours les images changent si vite qu’elles en paraissent subliminales. La ville entière se fait tapisserie clignotante au centre de quoi Lilith seule ne bouge pas. Mon propre véhicule flotte en stase à quelques mètres d’elle ; le souffle de la circulation le fait osciller et moi je n’ose poursuivre mon mouvement. Il est quasi sûr qu’elle m’a vue ou au moins détectée. Un doute subsiste pourtant et cette éventualité que les extraordinaires capacités de Lilith lui fassent défaut ou se trouvent mises en veille me trouble plus que tout. Dans l’écran de pilotage, sa silhouette souple de félin rapetisse enfin, disparait ; c’est que je suis partie et je ne peux m’empêcher de l’imaginer elle, de longues heures encore immobile, à la même place.

      C’est en ces temps prospères teintés par les évènements politiques d’une fébrilité pas déplaisante, que Gloria fit une rencontre décisive, de celles qui, au même titre que la rencontre de Lilith ou du professeur Ceylan, sont destinées à changer votre existence. Le changement était devenu de toute façon une profession de foi ou au moins un mode d’être pour la belle et brillante entrepreneuse.

      Elle se rendait à la cérémonie funéraire de Daisuke Satô, surnommé de son vivant « l’aède du béton » ; un architecte qui avait initié le principe des niches funéraires superposées en parois gigantesques, une alvéole par mort, chaque mur disposé en porte à faux de son voisin et l’ensemble formant un hexagone légèrement imparfait. Le modèle avait depuis été reproduit mainte et mainte fois jusqu’à constituer l’archétype du funérarium. Le ciel était grand ouvert au-dessus d’eux et dessous il  s’y trouvait beaucoup de monde, les sincères et ceux qui se persuadaient de l’être, mine sobrement concentrée et pouce à l’angle d’un œil pour effacer de vraies larmes ; des parasites aussi qui accomplissaient leurs mondanités sans fausse-pudeur, papillonnaient, léchaient des culs d’un air gourmand. Gloria n’appartenait à aucune de ces catégories, elle venait en curieuse. En cinq ans, jamais encore elle n’avait assisté  à aucune cérémonie de ce genre. Les gens mouraient moins qu’ailleurs ici, déjà, et quand cela se produisait on n’en parlait pas trop. Pour le reste, les choses ne se passaient guère autrement que dans les T.A.. Des discours surtout, quelques musiciens qui déroulèrent un grand thème fugué durant la désintégration du corps ; autour du visage agrandi de l’architecte apparurent dans les airs les plus célèbres de ses réalisations – l’Opéra de Tel Aviv et ses quatre ailes inspirées par l’ange Israël, le Centre Pénitencier de Toyohashi (cinquante étages masqués par un maillage mouvant de drones), la Cité des Tulipes à Constantinople, sa ville d’adoption… Une date de naissance fut évoquée fugacement, et qui ne correspondait pas à l’année mentionnée sur la Toile : il était fréquent de trafiquer les nécrologies dans ce sens, la longévité officielle d’un individu ne pouvait décemment se situer au-dessous du siècle et la date de décès du défunt se trouvant impossible à modifier dans l’immédiat, c’était son avènement au monde que l’on remontait allègrement ! Daisuke Satô avait choisi de mettre un terme à ses jours ; aurait-il duré sans cela quelques ans de plus ou était-il usé pour de bon ? Selon d’autres personnes encore,  Satô aurait trouvé une fin burlesque et cruelle en manquant une marche de son propre escalier… de béton.

      Sur les pans gris du bâtiment, la lumière ne miroitait pas, mais plaquait contre l’édifice une seconde géométrie glorieuse. Les ultimes notes d’un théorbe achevèrent de vibrer ; chacun paraissait en paix et même gai ; un homme bondit au centre de l’estrade pour prendre la parole. Il n’était pas sûr qu’il fût beau, pourtant Gloria le regarda tant que tout le discours se trouva perdu pour elle. En hommage à l’architecte nippon, il arborait à la boutonnière une fleur de lespédèze ; son aisance et le timbre excessivement raffiné de sa voix témoignaient d’une involontaire arrogance qui l’enveloppait ainsi qu’un voile de gaze ; les mots qu’il prononçait atteignaient peu l’assistance, mais il s’en foutait et Gloria aimait cette indifférence. Non, on ne pouvait le dire beau. Trop mince, trop cérébral, brun jusqu’aux tréfonds de l’âme autant que Gilles flambait de partout. Subitement, il eut un geste, index levé qui insistait sur une proposition, et ce fut peut-être cette raideur d’un autre temps qui emporta le cœur de la femme. Le type finissait, on croyait voir battre ses paupières bistres dans le trop de soleil, puis il descendait rejoindre la foule de son pas d’oiseau ; dames et messieurs empressés se refermèrent autour de lui pour les flatteries d’usage. Il était quelqu’un, lui aussi, en conclut Gloria.

      Ensuite, certains appareillèrent pour un lieu lointain où avait été dressé le buffet d’adieu. Une friche des cités Est accueillait sur sa terrasse le cortège volant : seuls ces quartiers oubliés de tous hormis des politiques en période électorale recelaient encore de tels îlots demi sauvages qui avaient pour les palais blasés le goût de l’exotisme. Des barres dorées, des toitures crevées et les flèches d’anciennes mosquées s’étendaient en eau plus houleuse que celle de Marmara ; les échos d’une altercation montaient parfois jusqu’au dernier étage (il y aurait une détonation vers dix-sept heures) mais n’éveillaient aucun écho parmi les fervents de l’architecte : tous avaient pu constater en arrivant que l’immeuble se trouvait ceinturé d’artefacts ; les lieux bruissaient d’un murmure heureux ; dans les verres coulait un miraculeux Sauternes qui rappela à Gloria son vieux chez-elle – parvenait-on à en concocter par ici ? Ou bien la fascination exercée par le plus précieux des ors n’avait-elle pas eu raison des barrières et des interdits commerciaux ?

      Une splendide femme qui était en fait un artefact et en charge des équipes de sécurité pour le district Est vint entretenir Gloria dont le nez plongeait en plein verre afin de mieux humer les arômes de son vin. « …les analyses le montrent… le problème majeur sera bientôt la question humaine. Oui, nous sommes bien acceptés en apparence et par la majeure portion de la population mais les cellules clandestines inspirées par l’UPLO se multiplient. Nous déjouons des attentats presque chaque semaine… il devient de plus en plus difficile de faire taire les journalistes, pourtant une médiatisation des faits risquerait d’orienter l’opinion, l’humain est si peu rationnel et pas absolument prévisible malheureusement : vous comprenez, dès l’instant où vient à leur connaissance une crise liée aux artefacts, ils auront tendance à conclure que le danger vient de ceux-ci alors qu’il est au contraire liés à ces mouvements organistes intégristes. » Et pourquoi s’épanchait-elle ainsi ? Traversée par le souvenir fugace de son ancien amant, Gloria n’écoutait pas. Derrière l’essaim voltigeur dont les oscillations masquaient les abords du buffet, l’orateur de tout à l’heure venait d’apparaître, sis au centre d’une balancelle, une femme à chaque flanc et une troisième debout face à lui que toutes il appelait ma chérie. Insupportable ; irrésistible. « La grande famille des architectes… » la renseigna un ami. « Il n’y a que ça, aujourd’hui. Lui, c’est Lazare. La jeune garde ; tu vois son nom partout. Il est de tous les chantiers officiels, de tous les projets en vue.

-   Lazare ? Drôlement approprié pour une crémation ! 

-   Ah… ? Enfin le type vient d’un bled de Çanakkale, Hissarlik je crois. Est parti étudier en Grèce et paf depuis cinq ans qu’il est revenu on ne parle plus que de lui ! Va savoir… moi, je ne suis pas un fanatique mais il faut croire qu’il a su capter quelque chose. Une essence de l’époque ? Il serait même sur la conception du dernier bidule spatial : un engin recouvert d’un bouclier thermique en tuilage qui s’inspirerait de la toiture des palais d’été chinois. Ne ris pas ! Si, si, tu sais, ces milliers d’éléments étreints entre de longs tubes ornementés, soutenus par de demi-lunes incurvées vers le bas… 

      Il avait trop parlé, maintenant la balancelle était vide ; deux hommes enlacés ne tardaient pas à y prendre place. Les invités continuaient de se multiplier, des gens insoucieux des funérailles qui à force d’intrigues avaient obtenu leur passeport pour la fête. Bientôt s’allumeraient les premières torches pour relayer le soleil déclinant, absorbé presque par la rive orientale. Il n’était que dix-sept heures ; une voix dit : « J’ai le sentiment qu’il fait nuit de plus en plus tôt. » Un peu saoule à présent Gloria eut la vision d’un cycle annuel toujours plus érodé, de jours rongés par la nuit, d’heures dévalant dans la mer, et de familles qui se tenaient la main dans l’obscurité. Lazare la dépassa sans la voir, il trainait à bout de bras une chaise dont il semblait avoir à peine conscience et qui tressautait bruyamment à la surface granuleuse du sol. Tandis qu’il s’installait seul au bord de la terrasse, d’immenses mouettes surgirent, elles criaient en décrivant de larges cercles ; l’une d’elle descendit et se planta sous son nez, accrochée à la balustre dans l’espoir peut-être d’être nourrie. Les couleurs du ciel brillèrent l’espace d’un instant d’un éclat insoutenable ; Gloria ferma les yeux.  

      La distance entre nos deux corps, la foule, les oiseaux qui repartent pêcher, les lambeaux de lumière ; il faudrait enregistrer cela, capter ces images ; la situation tourne à l’étrange ; m’échappe. Personne qui s’approche de lui, épaules affaissées et j’ai la certitude qu’il pleure, seul devant son coucher de soleil. Curiosité et désir me conduisent jusqu’à lui sans que je m’en aperçoive…

-   Est-ce que vous allez bien ?

-   Merveilleusement ! Et vous ?

      Il avait l’air ravi, un vaste sourire illuminait son visage mouillé de pleurs et sans se lever ni chercher à effacer les chemins de larmes sur ses joues il tendit une paume courtoise à l’inconnue. « C’est terrible… ma mémoire est si défectueuse ! Je devrais vous reconnaître sûrement ? ». La même scène qui se répétait, sans fin, fragments brisés, dissociés, recomposés. Interloqués et polis, ils se taisaient tous les deux. Puis finalement :

-   Non, c’est que j’ai pensé que vous vous sentiez mal…

      Il réfléchissait ; riait.

-   Ah … ! Juste ciel. Parce que je pleure ? Quelle idée… mais les larmes sont un don du ciel, comme les rêves ! Vous ne pensez pas ?

-   Pour moi, on pleure lorsqu’on est triste.

-   Ttt. Ému. Ému. Et le sommes-nous souvent de nos jours, hein ? …à quelle misérable fréquence acceptons-nous d’être ébranlés aux larmes ? Je parierais que vous-même ne sauriez vous souvenir de la dernière fois où vous avez pleuré. » La question déconcerta la femme ; ses magnifiques yeux si bleus n’avaient en effet jamais versé une larme. Pourtant ils auraient eu le temps ; les occasions avaient-elles manqué ?

-   N’aimeriez-vous pas essayer, là tout de suite ?

-   De pleurer ? demandait Gloria ébahie par le tour que prenait leur conversation débutante, la plus bizarre de toutes les conversations imaginables.

      Mais déjà s’approchait une jeune femme, une encore, et qui penchée vers le visage de l’architecte l’embrassait langoureusement avant de se redresser, ainsi qu’une personne qui s’apercevrait par hasard de la présence d’un ami : « Lazare ! On ne te voit plus en ce moment. Où étais-tu ? Il faut que tu viennes à Eyüp ; je dois te présenter quelqu’un… il y a un grand évènement d’organisé. Sasa nous emmène ! » Puis invitait Gloria d’une phrase légère ; évidemment que celle-ci déclinait, furieuse de l’intrusion.

      Au petit matin, elle imagina avec les yeux du sommeil que Lazare circulait dans son appartement, ouvrait des tiroirs… La solitude du réveil lui pesa.

       Le mois de novembre vint sans guère de froidures et pas moins de soleil. Sur la Toile eu lieu l’attaque simultanée de plusieurs sites importants - plate-forme de communication du Doge, espace de débat dédié aux discussions transhumanistes, le service de dépannage Dreambigger, mais également des zones virtuelles de commerce intercités ou les façades de journalistes influents. Divers continents furent touchés. Pas de revendication, mais le nom de l’UPLO était sur toutes les lèvres. L’entreprise de sécurité à laquelle Gloria faisait d’ordinaire appel ne fut pas en mesure de protéger l’entreprise ; certes le site ne resta indisponible qu’une dizaine d’heures en tout, mais la confiance des clients pouvait s’en trouver ébranlée gravement : et qu’en serait-il d’une prochaine attaque, les pirates ne risquaient-ils pas de s’emparer des bases de données, d’informations financières ou scientifiques confidentielles ? Gloria se trouva contrainte  d’accéder à la demande du géant Korpus qui lui proposait sa protection contre un accès aux fiches de renseignement de Dreambigger ; la moindre recherche passait par eux à présent et la femme s’étonna presque de l’intérêt que semblait présenter pour eux le déverrouillage des dossiers de nouveaux clients, sans doute de tels grappillages avaient contribué à l’extension de leur empire. Une rage sourde emplit en ces temps le cœur de Gloria : tout cet argent, tous ces algorithmes et se trouver à la merci de quelques francs-tireurs …

      Chez Lazare il y a toujours foule ; des gens qui circulent, qu’il ne connaît parfois pas, font des suppositions qui deviendront des rumeurs, le veulent pour soi et se satisfont pourtant de ce ballet incessant. De vrais jeunes, comme lui, et de faux, comme moi ; des personnalités et de gracieux inconnus. Un peuple féminin, toujours, nombreux. Des hommes anciennement femmes aussi et toujours amoureux ; des femmes qui le sont devenues dans l’espoir de plaire à l’insaisissable architecte. Lui promène sa silhouette d’inquiet, se plaint du monde et se comporte en parfait mondain. Les signes de dilection qu’il paraît parfois dispenser se noient dans la chaleur universelle dont il fait preuve et les interminables accolades pratiquées par tout son entourage. « …donnons, donnons ! » se plait-il à dire les nuits de légère ivresse. « à quoi sert de garder aujourd’hui ? Laissez les portes et vos bras grand ouverts. » Il n’est pas pour autant un philanthrope ou un idéaliste : les millions irriguent son cabinet par centaines et une équipe de négociateurs débat de chaque contrat pied à pied, chiffre à chiffre.

      Chez Lazare, il y avait des vases énormes et noirs, d’onyx, de jais et même une amphore taillée dans la masse d’une météorite qui luisaient au sein d’une pénombre luxueuse ; des chats princiers quasi aussi nombreux que les femmes ; une collection de livres véritables que Lilith aurait aimé parcourir, songeait Gloria ; des alcools brillant comme des pierres précieuses …tous les parfums capiteux de l’ancien monde payés avec l’argent du nouveau et mêlé à celui-ci, car de singulières œuvres contemporaines avoisinaient ces vestiges ténébreux : un squelette en os et carbone trônait dans le hall d’entrée, conçu comme celui d’un hybride imaginaire, homme, artefact, et animal par ses grandes ailes de ptérodactyle déployées sous la lumière glauque de la suspension ; ailleurs, c’était un tableau numérique dont les volutes dessinent sans fin l’empreinte digitale de leur hôte. Comment savoir ce qui touchait réellement cet homme ? Il prêtait ses lèvres et peut-être son âme à tant de personnes ; aucune de ses amies ne paraissait envieuse des autres, elles faisaient au contraire assaut de politesse, tentèrent sans succès d’enrôler Gloria dans leurs rangs insouciants. Une rousse vaporeuse lui baisait la bouche un jour pour mieux la convaincre de demeurer avec eux – aucune volupté dans son invite, juste une aimable bonne volonté et la conscience d’être observée. On colportait pourtant des histoires de suicides, de débutantes mortes d’amour, mais comment penser qu’il puisse s’agir d’autre chose que de légendes urbaines ; comment croire à l’existence de quelque chose ressemblant à une « débutante » dans Constantinople ? Ici, une gamine pré-pubère possédait moins de naïveté que l’ancienne habitante des T.A.. Elle et Lazare avaient développé une sorte d’amitié joueuse que Gloria préférait au partage amoureux ; on ne l’enrôlerait dans aucun harem.

      Le travail, la boucle des pensées et celle des espérances la fatiguaient tant à cette époque qu’il arrivait, en dépit du corps soigneusement entraîné et des ampoules revitalisantes ingurgitées chaque matin, que le réel perde en netteté. L’immédiat lui apparaissait aussi distant qu’un souvenir, ou bien l’avenir faisait irruption en éclairs colorés. Elle s’endormait au milieu des téléconférences, une poignée de secondes, tête droite face à la nuée de visages qui n’interrompaient jamais leurs discours, et durant ce fragile intervalle avait d’étranges rêves où, par exemple, elle se rendait à Singapour avec Lazare : leur navette survolait l’océan Pacifique puis une ville brillante que nimbait une vapeur lumineuse ; étonnée, Gloria se disait que l’endroit ressemblait beaucoup à Constantinople, était en fait exactement semblable, et son compagnon lui expliquait à mi-voix la structure des quartiers et bâtiments.

      Quelquefois, aussi, au seuil d’un jour nouveau, elle suspendait le geste par lequel, glissant du lit à l’artifice d’une lumière d’aurore quand tout dehors était encore obscur, elle s’apprêtait à vider d’un trait le gobelet empli d’un jus rouge, orange ou vert qui lui donnerait l’énergie nécessaire à sa séance de sport quotidienne. Un frisson lui parcourait l’échine sans qu’elle sache pourquoi et la peur de ne plus être capable d’aimer figeait son esprit.

      Il neigea sur la ville. Une fine pellicule blanche glissait sur les toits de Sultanahmet. Peu importaient les calculs qui avaient pu présider au choix de la météo pour ce jour de congé – esprits amollis par la poésie des flocons, enclins à la consommation béate et à la docilité…de fait les magasins ne désemplissaient pas et la manifestation prévue contre la démolition du vieux quartier des joailliers avait été annulée sans remous. Peu leur  importait, à Lazare et Gloria qui déambulaient en somnambules ravis dans toute cette cotonneuse ingénuité. « C’est un de ces endroits presque secrets à force d’être oubliés… ». Le lieu qu’il préférait dans Constantinople, peut-être la place la plus merveilleuse du monde, avait-il confié avec cette tendance à l’exagération qui le rendait charmant ou détestable selon l’humeur de son interlocuteur.

      Le couple descendait à pas lents vers Boucoléon et son port en ruine ; des bâtisses délabrées perdaient leurs planches, les talons se prenaient dans les trous de la chaussée qui paraissait avoir éclaté deci-delà ;  ils ne croisaient personne ; un silence blanc enrobait le quartier. De basses et bien vieilles murailles bicolores surgirent d’abord au détour d’une pente, sommet effondré ; derrière eux les immeubles en pyramides précaires masquaient les coupoles de la Mosquée Bleue. Un orbe pâle se détacha au-dessus des branches. « L’unique minaret a été détruit durant les bombardements…le cimetière attenant aussi. Imagine le nombre de spectres perdus sous les voûtes à présent. » Lazare faisait peser tout son poids contre la porte en fonte pour pénétrer de l’autre côté de l’enceinte. « C’est la femme d’un grand vizir qui avait commandé cet ouvrage pour son mari… on dit que les colonnes antiques proviennent de l’église byzantine occupant les lieux avant la construction de la mosquée. » Un drone égaré fléchit d’un coup devant eux provoquant un geste furieux de l’homme ; la bestiole repartit zigzagant d’un vol ivre tandis que se refermait sur les visiteurs une paix si intense qu’elle en semblait douée de densité. « Laisse-moi te montrer l’intérieur ! » s’exclama Lazare d’un ton emphatique assez déplacé puisque ils étaient précisément venus ici dans l’idée de visiter la mosquée. Les deux pans déchiquetés du rideau faisaient à l’entrée comme un écho théâtral aux paroles du guide. Plus de battants de bois ; le vent agitait le tissu en lambeaux ; un chat sommeillait dans le reflet chatoyant d’un vitrail.

      Lazare baissa la voix : « Tu sens cette ambiance…mystique ?! J’adore venir là ; pour prier par exemple. 

-   Pour…quoi ?

      La stupeur rendait le timbre de Gloria presque agressif, trop sonore, mais l’homme redisait d’un ton innocent : « Oui, je viens parfois prier…c’est la place idéale ; propice au recueillement. On ne te dérange jamais, ici.

-   Mais prier qui…, comment ?

      Il avait une moue insouciante.

-   …ça n’a pas vraiment d’importance ! Plein de gens pratiquent la prière à Constantinople maintenant. L’être humain a besoin de sortir de soi, de temps à autre.

      On aurait cru qu’il prônait un nouveau régime alimentaire ou l’usage thérapeutique d’une drogue douce.

-   La façon dont tu en parles…, murmura son amie. Si facilement. Tout ce qui s’est produit avec, à cause de la religion…tu ne peux pas prétendre l’effacer.

      Mais la discussion, l’argumentation déplaisaient à Lazare.

-   Alors toi, tu ne pries pas du tout ? demandait-il avec une curiosité d’enfant.

-   Pas depuis que j’ai l’âge de raison, répondit la femme sèchement.

      Et pendant un moment, elle se sentit une étrangère absolue, irréductible, autant qu’au tout début, et atterrée de la distance entre eux deux. D’un mouvement impulsif, Lazare posa une main sur l’épaule de Gloria et l’y laissa jusqu’à ce que peu à peu, elle consentît à se détendre.

-   Est-ce que cela veut dire que tu es mal à l’aise ici ?

-   Pas mal à l’aise, non. Disons… l’émotion qui se dégage pour moi des édifices religieux, de leur intérieur, est plutôt de l’ordre… érotique. Ne ris pas ! Ce n’est sans doute vrai que pour les gens de mon espèce : tu comprends, l’interdit signifie transgression, la transgression désir, tension sexuelle…

      Elle le perdait ; il plissait les paupières, s’interrogeait une seconde – elle le devinait à son regard voilé – était-ce une invite, puis déclarait forfait. Les hommes de la Zone semblaient souvent si simples à Gloria. Rudimentaires. Même les plus fins.

-   Tu es trop compliquée, répondait-il comme s’il l’avait entendue penser. Tension, transgression, interdit. Nous ne raisonnons pas ainsi. De toutes les façons, il n’y a plus d’interdits depuis des lustres !

      Elle secoua la tête sans rien dire ; il la devinait mécontente de cette réponse, mais se taisait. Quelles questions ne posaient-ils pas ? Quelles frustrations inavouables avaient-elles fait presque basculer leur échange dans l’animosité ? Gloria abandonnait soudain. « Je suis trop vieille, c’est tout.

-   N’importe quoi. Tu n’es ni jeune, ni vieille ; tu n’as pas d’âge. Tu es de toujours, je crois bien.

      Et son sourire fut emprunt à nouveau de cette tendresse qui tuait, parce qu’elle englobait chacun. Un nuage obscurcit le vitrail, le chat s’étira en ouvrant grand la gueule. Le profil aquilin de Lazare découpait le clair-obscur, semblant un relief de médaille, Gloria avait conscience de chaque détail de la scène, du cadre, de la lumière sombre qui émanait de la chevelure de l’homme. Elle eût pu être un yogi flottant en surplomb au-dessus d’eux. Une seconde elle appuya ses deux paumes de part et d’autre de la taille de son compagnon ; il se raidit imperceptiblement, se dérobait ; c’était trop lui en demander. Le temps d’un battement de cœur, Gloria pensa avoir laissé passer leur chance, pour toujours ; mais non : être allé aussi loin qu’elle l’avait fait la rendait différente, l’obligeait à avancer encore, jusqu’à s’apercevoir que les obstacles n’existent que si l’on accepte de les imaginer. Déjà sa volonté agissait sur celle de Lazare ; les yeux étirés à l’ombre des longs cils guettaient ; quelle décision ? Rester, partir, toucher… ? Lui qui ne voulait pas s’engager plus avant, elle qui refusait d’être sa débitrice.

      Lazare glissa à genoux sur la moquette élimée, tourné peut-être vers la Mecque ou au moins vers le fragment de pierre noire enchâssé au-dessus du mihrab, et très lentement, comme s’il faisait autre chose, étendit les bras à plat devant lui ; il demeura longtemps ainsi, sans un frémissement de son dos courbé, sans rien murmurer d’audible. Il obligeait la femme à le rejoindre au sein du vide ; Gloria se retrouvait assise sur ses talons, pas loin du sol aussi, et dans un embarras de gosse. Enfin il se redressa dans un repliement de poignets et de coudes qui continuait de le relier à la terre ; ses traits paraissaient changés et son amie s’aperçut qu’il avait un sourcil plus bas que l’autre. « Tu faisais quoi… ? Lazare… ». Mais il prenait entre ses mains le visage de la femme et pressait sa bouche avec douceur sur les paupières, puis aux commissures des lèvres. Quand ensuite il serra Gloria contre sa poitrine, elle sentit un parfum de miel et de tubéreuse monter de la nuque masculine.

      Quelqu’un siffla dehors, sous les arcades de l’ancienne école coranique. Sous leurs crânes il neigeait. Lazare soutint Gloria dont les jambes flageolaient après ce long temps abouché ; et voici que le chat, un large chat rouge à la queue tronquée, alors qu’ils étaient presque parvenus à la sortie, s’approchait d’eux, se collait d’abord aux mollets de l’homme tout en émettant de puissants ronronnements, puis inexplicablement lui mordait, griffait la jambe qu’il maintenait emprisonnée entre ses pattes avant. « Saloperie ! » criait Lazare ; il lui fallut arracher l’animal et le jeter loin d’eux avant de s’enfuit hors du bâtiment. Gloria riait pâle. « …elle était dingue, cette bête… », fit son ami légèrement mortifié. « Tu crois que c’est un mauvais présage ? » ajoutait-il soudain en serrant son coude plié dans celui de la femme.

      Tu dis : « J’étais prisonnier et tu m’as délivré. ». Tu dis : « Je plaçais mon bonheur dans l’avenir et tu m’as appris à le prendre dans le présent. Je me délectais de l’harmonie des chœurs et maintenant je connais l’enivrement du dialogue. » Nous passons toutes nos nuits collés l’un à l’autre. Deux adolescents. Ou deux orphelins saouls de bonheur. Toutes les invitations refusées ; tous les déplacements annulés… le jour nous travaillons chacun, beaucoup, il ne reste plus de place pour le sommeil hors de maigres heures abandonnées à l’épuisement avant que l’aube ne blanchisse les eaux du Bosphore. Il arrive que je voie des papillons dansant entre mon visage et ton torse ombreux, ou que ta peau déjà protégée du soleil plus que la mienne m’apparaisse soudain entièrement bleue ; toi, tu prétends m’entendre articuler d’autres langues au plus ardent de nos embrassements, j’ignore lesquelles – des ressouvenirs de vieux dialectes massiliètes qu’on ne pratiquait plus même dans les T.A. ? Mais tu hallucines plus probablement. Même lorsque le jour nous sépare, le monde revêt une splendeur particulière du fait de notre amour ; l’aiguisement des sens et le songe de fatigue où sombre parfois la conscience font de l’existence un territoire nouveau, proche des aventures de l’enfance. Tu me dis : « Nous voilà maîtres d’une île éclatante, mais perdus au milieu de l’océan. À présent commençons à nommer les choses et les êtres ! ».

      Avec Gilles, ce n’avait pas été pareil. Souvent seuls leurs corps s’étreignaient. L’esprit de Lazare et celui de Gloria s’imbriquaient autant que leur chair. Lorsqu’elle était autour de lui et qu’il était en elle, c’est qu’elle essayait d’être lui et qu’il tentait d’être elle. L’échec prévisible de leurs efforts ne les rendait que plus persévérants. En public, l’intimité qui les liait éclatait aux yeux des autres, suscitait maints commentaires ironiques – la joie, la vraie, avait-elle jamais été à la mode ? – mais aussi une forme d’indulgente sympathie. Épaules et cuisses siamoises les amants avançaient dans un identique balancement, riaient haut de choses similaires ; ils étaient roi et reine, pensaient alors posséder le pouvoir de bénir, de condamner, d’absoudre. Les anciennes épouses furent mises hors jeu ; Gloria avait changé les règles et la partie se faisait trop exigeante pour elles. Lazare les congédia à la demande de sa maitresse ; son monumental égoïsme rendit la démarche assez facile ; les plaintes l’ennuyaient par-dessus tout, plus que le spectacle de la douleur.

      D’une façon éminemment traditionnelle, ils emménagèrent ensemble. Pas chez l’un ou l’autre. Il fallait un lieu neuf à leur amour inouï, et à la hauteur de leurs multiples ambitions. Nişantaşı était le quartier idéal pour cela, d’une élégance si hautaine qu’il excédait toutes les catégories du chic et s’apparentait plutôt à une forteresse imprenable. Hüseyin Atlantaş y habitait, qui dirigeait le plus gros organe d’information de la cité ; Evelyne Moon qui gérait les portefeuilles des principales fortunes locales ; Beth Fanua y avait son logement privé ; David Friess , qui ne faisait rien mais que tout le monde connaissait ; Amanda, Julian, Cevdet, Manuel, des gens des médias qu’on appelait par leurs prénoms… Y acquérir une place, sa propre place, n’avait rien d’automatique : l’argent ou l’influence étaient des conditions nécessaires mais non suffisantes. Pour Gloria ce fut l’occasion d’absorber un chapitre inédit de ce mode d’emploi complexe et infini sans quoi vous ne pouviez être à part entière un citoyen de Constantinople.

      En premier lieu, vous vous deviez d’aller trouver Prakit Sabuncu ; inutile de demander  pourquoi, c’était simplement indispensable, il n’y avait pas en ville une affaire importante et un peu officieuse pour laquelle Sabuncu n’avait pas fourni un conseil, établi une connexion, appuyé une requête ; à l’extrême limite, si personne n’était en mesure de vous mettre en relation avec ce dernier, vous pouviez aller voir Maud, mais le succès de l’opération était néanmoins compromis. En face de Prakit, vous ne poseriez aucune question frontale, simplement, au détour de la conversation, après échange de potins et considérations philosophiques, vous glisseriez une allusion à cette résidence fantasmatique, six étages, une terrasse, équipements athlétiques, central sans vulgarité, du calme avec de la vie, un environnement humain sélectionné… La baleine blanche quoi ; Nişantaşı, nulle part ailleurs… mais c’était inaccessible n’est-ce pas on le savait ! Alors, selon toutes probabilités, Prakit plisserait les paupières et lâcherait : « …oh…mais attendez… un ami vient juste de me parler de… » Ensuite, de deux choses l’une, ou l’on vous introduirait dans l’habitation de vos rêves par l’intermédiaire d’une agence, ou il vous faudrait encore rendre visite à l’ami qui reprendrait : « …ah tout à fait… laissez-moi réfléchir, Nişantaşı … » et vous mettrait enfin en contact avec l’agence. Vous sortiriez du mirifique hôtel particulier et le cœur battant vous apprêteriez à faire une offre, voire à dégainer une valise emplie de billets. Patience, il resterait bien la moitié du chemin à accomplir ! L’agence allait faire quelques promesses, donner des explications tout à fait impalpables, et entamer un processus d’habilitation, absolument occulte, qui s’apparenterait à l’examen d’entrée du plus élitiste des clubs. Nişantaşı possédait ses propres règles, avait des besoins et des dégoûts quelquefois irrationnels ; une saison, le quartier voulait des artistes et plus de financiers ;  la suivante, des inconnus et surtout pas de grands noms ; il était interdit en principe de modifier la structure extérieure des bâtiments, mais certains se voyaient autorisés soudain de monstrueuses fantaisies architecturales quand les plus puissants des chefs d’entreprise n’avaient pu obtenir d’ajouter un pignon à l’angle de leur balcon. La discrétion était en général un prérequis et les mafieux n’avaient pas droit de séjour quelque quantité d’argent frais qu’ils fournissent. Que la réponse  fût positive ou négative, l’agence ne vous préviendrait pas automatiquement ; peut-être qu’un jour (deux semaines ou six mois après votre dernière démarche, un an racontaient certains échaudés !) un ami vous prendrait par le coude durant une soirée et lèverait sa coupe avec un immense sourire : « Au fait, j’ai appris pour l’hôtel ! Félicitations… bienvenue chez nous ! ». Et là, vous sauriez.

      Le passage à l’année suivante, le couple le célébra dans les lieux. L’immeuble mesurait une vingtaine de mètres, rien de faramineux ; il était construit dans le style Szurek en vogue au milieu du siècle dernier, alliance entre la grandiloquence qui caractérisait cette époque de dictature militaire et les velléités baroques du commanditaire, lequel n’avait d’ailleurs guère eu le loisir de profiter des lieux puisqu’il avait été emprisonné puis exécuté pour déviance quelques jours après son emménagement. La façade en aluminium présentait un aspect légèrement concave qu’on aurait quasi pu prendre pour un trompe l’œil ; de larges poutrelles transversales traversaient celle-ci jusqu’au dernier étage ; une couche de silicone enrichie habillait l’ensemble du bâtiment, servant à la fois de régulateur thermique et de conducteur d’énergie ; selon la lumière ou la température extérieures, l’immeuble prenait ainsi une teinte bleutée, rose ou discrètement dorée. La caractéristique la plus spectaculaire de la construction résidait dans un relief géant, sûrement une idée du propriétaire, composé de bustes masculins et féminins en résine noire : telle une frise d’atlantes et cariatides décapités, ces bustes luisants étendaient leurs bras pour soutenir les bords du toit-terrasse ; les abdominaux se tordaient avec l’amorce des hanches dans des poses maniéristes, l’effet était gracieux et horrible en même temps. À l’intérieur, objets et revêtements muraux étaient interconnectés : c'est-à-dire qu’ils savaient lorsque quelqu’un était présent, ce que ce quelqu’un faisait, de qui il s’agissait…etc. Parfois même ce que cet humain voulait. Ils s’informaient mutuellement, coordonnaient leur fonctionnement, l’éclairage se modulait, l’air se chargeait de sons ou de parfums selon le moment de la journée, les commandes alimentaires ainsi que la réception des produits se faisaient bien sûr sans que les propriétaires aient à s’en préoccuper hors renseignement d’un questionnaire initial ; tous les écrans ou autres moyens de communication s’adaptaient au rythme des habitants de manière intuitive ; il en allait de même  pour l’entretien ou la mise à disposition des véhicules abrités sous le toit, à côté de la piste d’envol… c’était au moins aussi simple qu’une existence intra-utérine. Et nettement plus varié.

      Lazare se rendait sporadiquement dans ses bureaux de l’ouest mais travaillait surtout à leur domicile, sur une splendide table en loupe d’orme qu’aurait créée Nakashima ; quant à Gloria, elle se sentait si à son aise chez eux que rejoindre le siège de Dreambigger lui demandait un effort croissant. Ces derniers mois avaient plus encore contribué à la détacher de son entreprise ; celle-ci roulait pour ainsi dire toute seule, les équipes de créatifs proposaient des variations sur le concept d’origine, les équipes de scientifiques planchaient sur leur réalisation, les équipes de financiers évaluaient leur potentiel de rentabilité, les équipes de communications en assuraient le lancement. Gloria présidait et baillait discrètement. La machine pourrait produire des années de bénéfices et enchainer les succès médiatiques sans que sa directrice y mette le nez. La démangeaison de l’action politique la reprenait ; mais par quel biais ? Il y avait cette question des mouvements pro-organiques qui prenaient de l’ampleur, présenteraient un danger peut-être, sous peu… comment les contrer ? …le lobbying peut-être. La femme n’avait pour l’heure que de vagues intuitions. Dans un tout autre registre, une décision majeure allait bientôt l’occuper toute entière, et pour longtemps : Lazare lui avait demandé si elle aimerait un enfant. Cela parût une évidence à Gloria. Rien de comparable avec ce qui avait été auparavant. D’ailleurs, elle ne songea en lui répondant ni à Flavie, ni aux requêtes de Gilles. Ce serait plus que leur enfant : « Un enfant magnifique. Toi et moi intimement réunis. » Un enfant du corps et de l’esprit. Le plus immense des projets.

      De semaine en semaine, de nuits blanches en illuminations postprandiales, le petit être merveilleux commença d’émerger. Comment il serait fait, de quoi. Mieux que tirés de Gloria et Lazare, il devrait être fait comme eux, sur ce patron harmonisé ; pas porté, sans quoi il ne serait fait que de chair, de viande humaine. Ils en parlaient beaucoup. D’abord leurs exigences leur parurent si élevées qu’ils doutaient d’une réalisation possible. En demeuraient malgré tout obsédés, enthousiasmés littéralement : hors d’eux. Puis un début de réponse vint à la femme ; une personne existait qui serait en mesure de les exaucer ; un homme à l’intelligence abstraite et concrète à la fois. Ceylan. Quelqu’un dont la pensée était déjà un acte de conception. Il semblait que le temps s’accélérait, qu’il allait leur manquer. Gloria parla à Lazare du professeur ; ils prirent rendez-vous avec le vieil homme, comme on va voir une sage-femme. Heureux autant qu’inquiets.

      Il fallut batailler, bien plus qu’ils ne s’y seraient attendu.

      La vieille maison n’avait pas changé. On y sentait toujours des odeurs intrigantes, riches ; les animaux et les automates glissaient dans la pénombre, s’arrêtaient parfois pour  dévisager les intrus. Gloria eut le sentiment de remonter haut dans le temps. Elle avait préparé avec grand soin ce qu’il fallait dire, transféré dans sa puce sous-cutanée les informations essentielles – génomes, historiques médicaux, de nombreuses images fixes ou animées, des textes philosophiques aussi qui avaient pu les inspirer ainsi que les comptes rendus de leurs discussions. En ce qui la concernait on pouvait dire que le professeur la connaissait bien : ne l’avait-il pas faite, pour partie ? Lazare observait, prudent ; la femme eût voulu que les deux hommes s’aiment ; pour une entreprise de cette ampleur, comprendre n’était pas suffisant. Face à eux se déployait l’arborescence de données obtenue après application du poignet contre le capteur de l’écran ; Ceylan en modela l’ordonnance de ses longs doigts fébriles.

      De suite, Gloria sentit sa réserve, presque de la réprobation. « Créer un être vivant, de bout en bout…je ne sais pas… jamais je n’ai imaginé faire une chose pareille.

-   Mais vous l’avez fait pourtant, une fois !

-   Quoi ? …Lilith ? Non, cela n’a rien à voir. Il y a de l’organique en elle, mais elle n’est pas humaine. Or c’est l’inverse que vous me demandez.

-   En quelque sorte. Ce serait notre enfant, il serait conçu d’après nos schémas, mais rien de dégradable n’entrerait dans sa composition. Avez-vous lu ces articles… ? Vous connaissez les recherches dont ils parlent, j’imagine : les capacités de développement des nouvelles cellules synthétiques…

-   Bien sûr… bien sûr. Mais la loi n’autorise pas leur utilisation dans des buts de clonage, un projet comme le vôtre serait à plus forte raison absolument interdit.

-   A Constantinople professeur, oui ; pour l’instant. Et puis ce ne serait pas la première fois que vous enfreindriez la loi, rappelez-vous.

-   Tsss… Vous n’avez quand même pas l’intention de me faire chanter, Gloria… et les enjeux n’étaient pas comparables. Elle n’est que symboliquement ma fille. Lazare et vous êtes des personnes trop en vue ; les gens parleront, cela créera un précédent dangereux.

      Un curieux domestique dépourvu de visage tendit entre leurs trois bustes un plateau avec çaydanlık et verres. « Combien de sucres ? » articula-t-il d’une voix métallique qui arracha un sourire à la femme. « …et ça, c’est votre manière de pratiquer l’humour ?… Vous ne nous ferez pas de blagues de ce genre, j’espère ?

-   A l’heure actuelle, les recherches pour lesquelles vous vous emballez ne sont encore qu’à l’état d’ébauches, de tâtonnements…

-   Vous savez que vous en êtes capable ! Vous êtes en avance sur tout cela. Nous ferons en sorte que vous puissiez travailler à Constantinople.

-   Peuh. Je n’ai pas besoin de vous pour cela merci. Ça ne ferait aucune difficulté.

      Il tournait sa cuillère dans les délitements d’une demi-douzaine de sucres ; Lazare et sa compagne buvaient leur thé au naturel ; leurs yeux fixaient sans voir le ballet des génomes, des phénomes. Des figures opalescentes qui ressemblaient si peu à ces personnes qu’ils prétendaient être.

-   Avouez que l’idée vous attire. Peut-être ne retrouverez-vous jamais l’occasion de réaliser un tel rêve !

-   …l’idée me fait peur. Est-ce que vous croyez vraiment pouvoir tout maîtriser, tout prévoir ?

-   Vous vous trompez sur nous : ni Lazare, ni moi n’avons l’intention de déterminer ce que sera notre enfant ; son devenir sera imprévisible, au moins dans la mesure où l’est le nôtre. Ces notes n’évoquent que des orientations initiales, des tendances comportementales destinées à assurer son équilibre et son bonheur. Mais nous voulons lui laisser la liberté de son évolution…

      Le professeur eut un rire  amer.

-   Oh. Vous prévoyez l’imprévisible alors. C’est encore pire !

-   Ceylan. Écoutez nous.

      Il claqua de la langue contre son palais, évitait le regard bleu pervenche. « Lilith m’a demandé si j’avais de vos nouvelles…

     Sans savoir pourquoi, Gloria rougit.

-   Lilith ? Est-ce qu’elle avait des raisons de supposer que je viendrai vous rendre visite ?

-   Bah ! Cette fille a parfois des sortes de presciences …Vous ne voulez pas savoir comment elle va ?

-   Mais elle ne peut pas se porter mal.

-   Oui. Comme votre enfant. Pardon, j’oubliais l’imprévisible ! Mais Lilith également n’arrête pas de me surprendre.

-   Quels arguments pourraient vous convaincre ? Ce qui nous pousse… Nous aimerions faire quelque chose de beau, partager notre amour…

      Le soir tombait sur le jardin et inspirait peut-être ce terme grave et beau d’amour ; le professeur se leva en silence pour fermer une porte-fenêtre, resta quelques secondes immobile, la main sur la poignée, considérant la libellule rouge posée contre une vitre du battant. Le couple se regarda. Tout à coup la femme redoutait qu’il ne prononçât quelque platitude : « La voilà, la perfection. » ou autre phrase qui voudrait tout et rien dire, serait un refus. Mais Ceylan eut un imperceptible tressaillement puis il se retourna vers eux avec une bonhomie inhabituelle. « La lumière… on croirait une auréole autour de vous. Vous avez de la chance, une sacrée chance. Alors…supposons… supposons que j’accepte de réfléchir à votre proposition. Cet enfant, vous le voudriez fille ou garçon ? ». Un rire de gosse avait parcouru Gloria et comme une boutade, elle dit :

-   Sommes-nous vraiment obligés de choisir ?

      Alors seulement, la femme se sentit libre de réfléchir aux questionnements liés à sa personne publique. Une décision en entraîna d’autres. Puisque son travail ne la satisferait plus, pourquoi temporiser ? Au terme d’un processus complexe mais plus rapide qu’elle ne l’avait craint, la femme put remettre à son second les clés de Dreambigger et se trouva bombardée d’emblée présidente d’honneur – de quel honneur parlait-on ? Délivrée et toujours riche. L’esprit désormais dégagé des soucis de gestion Gloria lança un mouvement nommé Les Vigilants, groupe informel composé de diverses personnalités, humains et artefacts, ayant en commun le souci de la préservation des libertés, tout particulièrement celles touchant au développement et à l’augmentation de l’individu. Des réunions se tenaient dans le somptueux hôtel de Nişantaşı durant lesquelles on abordait des questions liées aux avancées biotechniques, aux évolutions de la législation, mais aussi celles que suscitaient les troubles récurrents causés par les actions de l’UPLO. Il y avait là des gens influents, aguerris. Gloria s’y sentait utile.

      De son côté, le professeur travaillait.

      C’est aujourd’hui le premier mai. Il n’y a guère plus d’un demi-siècle, à cette date même, le peuple de Constantinople (d’Istanbul, alors) convergeait vers la place Taksim ; en certaines villes ce jour était synonyme de fête, ainsi à Berlin dans les rues de Kreuzberg les familles sortaient les instruments de musique, les enfants vendaient sur des tables de fortune les baklavas et les börek confectionnés la veille par leurs mères, des dizaines de milliers de personnes se pressaient dans la fumée odorante des barbecues ; on improvisait des danses, ça grouillait de poussettes et de couples enlacés. Dans d’autres contrées, au Cambodge ou en Turquie, il y avait parfois autant de policiers que de manifestants ; à descendre dans la rue, on risquait le coup de matraque, ou d’être embarqué sans distinction avec des types trop véhéments ; les morts ne furent pas rares, quand le rassemblement ne se trouvait pas tout simplement interdit. Pour ceux des T.A. la date est devenue le symbole d’un temps révolu, marqué par la corruption politique et les répressions de masse ; les stambouliotes sont aujourd’hui pour les élèves de Massilia et d’ailleurs les héros d’un grand récit hagiographique.

Rien ne marque plus cette date. La ville est calme ; il se peut qu’un ou deux véhicules aient été incendiés dans les quartiers Est, geste de protestation las que l’on répète à intervalle régulier, sans souci d’une commémoration particulière.

 

 

      C’est aujourd’hui le premier mai 46 et le jour anniversaire de l’avènement au monde d’Öfori. Nous fêtons ses deux ans. Sa grâce chaleureuse émerveille chacun, sa façon unique d’effleurer le genou ou la main de ses immenses interlocuteurs, ses mimiques de surprise – bouche arrondie sous des yeux de mer écarquillés – lorsqu’on lui offre un présent ; c’est comme si rien ne lui était dû, tout arrive en miracle, et pourtant sa gentillesse et sa beauté donne au contraire le sentiment de devoir mettre le monde à ses pieds minuscules. D’autres enfants galopent entre les tables, glissent sur le parquet en marquèterie, s’attrapent par le col ou demeurent dans leur coin en espérant qu’on les oublie. Eux tous n’existent que pour qu’existe Öfori. Ils ressemblent à d’exquis brouillons dont les contours crayonnés pâlissent parfois sur le blanc de la page, destinés à des histoires inachevées, interrompues, sur lesquelles l’on rêve déjà avec une ombre de nostalgie. Pas un qui ne pressente d’ailleurs la qualité très particulière d’Öfori : pas de geste brutal dans sa proximité ; une déférence enfantine mais presque amoureuse les portent à lui donner leurs jouets, à imiter ses paroles et ses gestes, à rejeter la tête en arrière sur un rythme identique au sien lorsque ses boucles brunes retombent sur son front. Le regard de Lazare s’attarde sur le groupe et j’y devine le feu d’une tendresse éblouie, pas si différente de celle qui s’empare des parents ordinaires à la vue de leur rejeton : « Quoi ! C’est nous qui avons fait cela ? » Mais n’avons-nous pas fait bien plus que les autres, en l’occurrence ? Cette année, ainsi que la précédente, j’avais invité le professeur Ceylan. Jamais il n’est venu.

      Une femme à la minceur de liane débattait gestation et accouchement, debout et une fillette dans les bras : elle appartenait à ces communautés praniques qui fleurissaient depuis quelques années et s’apparentaient pour Gloria à ces mythiques réunions d’artefacts qui, racontait-on,  pratiquaient dans des zones désertiques un mode de vie frugal. La mère magique ne mangeait pas, ne buvait pas, se nourrissait d’air au sens littéral, prétendait avoir été engendrée elle-même par une mère pranique et donc n’avoir jamais ingéré le moindre aliment, la chaîne se prolongeait puisque son propre accouchement s’était déroulé sous prana, elle ne donnait rien au bébé, que de l’amour…etc « Une nouvelle ère s’ouvre pour l’humanité ! » assurait-elle d’un ton égal, simple constat, aucun prosélytisme, ferveur paisible des croyants pour lesquels la conviction s’apparente à une évidence. « Et le gustatif ? Les plaisirs de la bouffe ? Qu’est-ce que tu en fais ? Il lui manque une dimension à ton paradis ! » intervenait Lazare un brin polémique déjà, la faute à ce merveilleux champagne qui coulait pour les adultes et gonflait chaque cœur d’une espérance floue. La femme sourit de côté, sec, lui envoyait une bourrade ; on devinait l’ancien lien entre eux, l’intimité teintée d’amertume des désirs inégaux. « Encore une… ! » mais rien qui s’émeuve en Gloria. C’est son compagnon plutôt que poignait parfois le regret de ce droit universel qu’il avait abandonné pour leur couple ; droit à chahuter toute amie ainsi qu’un membre de la famille, à prendre un coude, respirer une nuque sans le poids des conséquences. « Et qu’est-ce que tu crois ? Le goût, nous le développons sans doute plus que vous. Nos papilles et notre cerveau ne sont plus parasités par des signaux pesants, les sens se retrouvent libres, affutés, ils s’attachent à la pointe des perceptions …tout fait saveur pour un homme ou une femme pranique ! Le lodo qui se lève, le fruit qui tombe de l’arbre, jusqu’aux nuances d’une voix, aux oscillations lumineuses d’un écran qui possèdent leurs caractéristiques gustatives. » Lazare haussa les épaules, le débat ne l’intéressait plus dont la séduction était absente. Plus tard il dirait à sa compagne : « Elle est devenue assez cinglée Tabitah, tu ne trouves pas ? ».

      …Öfori mange, boit, urine sans odeur, parle une langue puérile dépourvue de tabous, dévore l’univers par les cinq sens. Je l’aime si fort que j’en ai parfois mal. Les premières années de Flavie me reviennent par bouffées, l’impression bouleversante d’être mise au monde par son enfant ; je me souviens également de ces bistrotiers méditerranéens râpeux dont l’accent se miellait soudain pour un interlocuteur invisible – « …mon ange… bisous… »  - ils raccrochaient, c’était leur fils qui venaient de provoquer cette avalanche féminine de tendresse. Toujours nous en sommes là…

      Il y eut comme un signe, une petite commotion, par quoi se confirmait l’achèvement d’une ère dans l’existence de Gloria. Un quasi inconnu croisé lors d’une réunion des Vigilants. Entre deux propos sur une fusion d’entreprise ou l’adoption d’un amendement, il fit : « Gilles, le chef…vous le connaissiez, non ? » Juste le temps d’un vertige infime ; la moitié de seconde où le cerveau cherche à remettre une personne et se trouve face au vide.

-   Vous êtes au courant qu’il est mort ?

      L’amoureux d’avant. L’amant qui sentait la cuisine autant que l’eau de parfum. Jeune ; en parfaite santé.

-   Mais non. Vous devez vous tromper, ce n’est pas possible. Pas plausible.

-   Si si plausible ou pas je l’ai appris de source fiable. Un de ses clients et ami que la nouvelle a profondément choqué. Mais j’ignore les détails.

      Il ne s’agissait pas de tristesse, ni même de compassion ; la nouvelle lui fit l’effet d’une porte refermée dans un claquement bref et puissant. Interdit de revenir en arrière. Dans la nuit elle effectua des recherches, plus fiévreuses qu’elle ne les aurait voulues : des images se chevauchaient, nébuleuse de vidéos, interviews, articles en forme d’auto-célébration, myriades de blogs où l’expérience servait de prétexte à l’ordinaire mise en scène du moi… Gilles était célèbre, au-delà de ce que Gloria s’était représenté ou de ce que lui-même supposait. Il bénéficiait aussi d’une forme de tendresse, dans un milieu l’on est trop pressé pour ménager son prochain. Alors oui, il était bien mort. Pourtant ce n’était pas cela qui frappa son ancienne amante, mais le réseau d’informations connexes qui se déployait devant ses yeux fatigués. Depuis quelques mois, Gilles avait disparu de la circulation ; chose difficilement imaginable, presque impossible : il s’était retiré ; annulant une série d’engagements, refusant un prix. Les dernières semaines il avait même effacé ses traces, supprimé ses divers avatars des réseaux sociaux si influents en domaine culinaire. Des admirateurs traquèrent les derniers signaux, on parla d’évaporation ; en réalité il semblait que Gilles avait simplement vécu les ultimes semaines de son existence cloîtré dans la maison de Durusu acquise juste après sa séparation d’avec Gloria. Un lieu aimable avec même un jardin où il envisageait de cultiver quelques légumes fatalement trop citadins.

      Il aurait pu : avaler des médicaments en nombre ou, plus agréable, des pilules vert pâle et rose pour en finir à coup sûr. Il aurait pu : demander l’assistance d’un centre agréé - peu le font car qui voudrait partir quand l’espoir d’habiter ce monde avec argent, santé et beauté est devenu quasi infini, quant aux pauvres, les habitants des zones délaissées, eux ne souhaitent pas passer leur tour, allez comprendre, ils n’en ont jamais terminé, l’énergie qu’il leur faut pour poursuivre déborde notre logique, jaillit de surcroît…

      Il aurait pu : se laisser choir du haut d’une tour, symbole efficace des utopies battues en brèche ; se fendre une veine dans un jacuzzi tiède, tragiques bouillonnements purpurins et tempe bleuie reposant contre le bord de faïence ; enfourcher son deux roues bien aimé, crever le ciel et la terre, clore l’équipée par un triple salto au-dessus des montagnes.

      Ou nager, nager, nager… Cela lui aurait ressemblé, acceptable. Il s’était pendu. Comme un vrai désespéré ; quelqu’un qui n’a pas le temps de rassembler le matériel ou la force de faire couler un bain. Le souvenir de Daisuke Satô travesa l’esprit de Gloria dans une association sans doute malvenue ; le suicide devenait-il à la mode ? La femme se refusa à imaginer s’il s’était senti alors très seul, très malheureux, peut-être très froid, anesthésié, libre qui sait. Leurs histoires s’étaient séparées il y avait trop d’années. Inévitablement elle conserverait un doute. La rupture l’avait abasourdi, il en était demeuré comme un enfant, apeuré, à attendre une véritable explication, voire un revirement ; et puis ça également : qu’il avait sans doute appris la naissance d’Öfori ; ou bien rien à voir, une mélancolie qui aurait gagné du terrain, ses aspirations indéfinies, jamais satisfaites, à une vie plus réelle.

      Son portrait pullulait sur la Toile, aux fourneaux souvent, les manches remontées sur ses tatouages comme si un cuisinier ne pouvait se mouvoir que les avant-bras dégagés ; on voyait également  surgir des fantômes de leur temps commun où, splendide, Gloria pesait au creux de son coude, la blonde et l’homme à la tignasse fauve ; des midinettes avaient dû rêver sur ce couple idéal, bâtir des palais dont ils étaient les princes puis écraser une larme à l’annonce de la dislocation. Que faire lorsque l’amour est mort ? La pitié même eût paru frelatée à Gloria. Seul hommage à lui rendre : l’évoquer roi en effet d’un royaume éternel ; diable roux planant au-dessus des villes et collines au son des musiques désarticulées qu’il écoutait en travaillant ; corps métamorphosé sorti de l’ancien Gilles étranglé ; point radiant d’où émanerait une pluie de météores ; blancheur meurtrie mais transfigurée qui n’aurait seulement pas besoin de lever un doigt pour fusionner toutes les épices de la planète et créer la seule saveur inépuisable ; toujours chair puisqu’il n’aimait que la chair, juste dégagé de la gangue qu’était devenue pour lui l’existence…

      Des cérémonies auraient lieu auxquelles elle n’irait pas. Il eût fallu en parler à Lazare dont l’attitude probable – summum d’élégance distraite – retenait d’avance sa compagne d’ouvrir la bouche.

      Tandis qu’allaient leur train toujours plus allègre les réunions des Vigilants, et que croissait dans l’harmonie l’enfant Öfori, une nouvelle idée grandissait aussi en Gloria. C’était une de ces idées extraordinaires, puissantes, qui vous réveillent la nuit ; de ces idées subites et assez effrayante dont on ignore si elles sont folles ou vont révolutionner des existences. Elle avait un nom déjà ; elle s’appellerait la Firme. La Firme serait tout à la fois un laboratoire et une clinique géants, un centre d’information, un organe de communication, un outil politique…on y lancerait simultanément des programmes de recherche en nanosciences, biotechnologies, informatique et sciences cognitives. Les buts poursuivis seraient la fin de la naissance, la fin de la maladie, la fin de la mort. Tout simplement. Ectogenèse. Nanomédecine. Uploading - ce dernier permettant une conservation illimitée de la totalité des éléments contenus dans la mémoire organique et de toutes les caractéristiques d’un être donné en vue du transfert ultérieur de ceux-ci dans un corps opérationnel lorsque le précédent serait arrivé à expiration. Le sujet de la Firme serait l’Homme augmenté ou plutôt : le Post-humain. L’expérience menée pour la conception d’Öfori avait bien sûr été déterminante dans la lente clarification des visées de Gloria ; et les premières années de l’enfant étaient la confirmation éclatante de tout ce pourquoi combattaient les Vigilants ainsi que bien d’autres groupes ou individus isolés – intellectuels, journalistes, scientifiques, sociologues, conscients du mieux incontestable que constituerait l’abolition des distinctions (supposées) entre organique et artificiel ! L’argent serait nécessaire, en abondance, mais Gloria savait qu’il ne manquerait pas : le temps passé à la tête de Dreambigger lui avait permis d’amasser un capital considérable qui servirait de bas au lancement de la Firme. Et elle ne doutait pas que les actionnaires se presseraient dès l’annonce du projet, sans parler des clients prêts à investir par anticipation dans une institution qui dans quelques temps garantirait leur survie.

      Comme avertie de ce qu’ambitionnait Gloria par une prescience dont son amie d’autrefois ne se serait pas étonnée, Lilith vint brièvement troubler ces mois tout en ébullitions, plans, schémas, anticipations. Un simple message émanant de l’artefact et disant qu’elle souhaitait parler seule à seule à Gloria. Elles ne s’étaient vues depuis des siècles. La femme ne fut pas ravie, pas rassurée non plus ; ses projets devaient rester secrets pour l’heure et elle se demandait à quelles informations la nature de Lilith lui permettait d’accéder : bien des choses confidentielles lui étaient sans doute connues, par le biais par exemple des artefacts sécurisés assistant aux réunions des Vigilants ou travaillant au domicile de Gloria ; pénétrer leurs données par effraction et à leur insu devait être assez aisé pour un être aussi performant que Lilith. Elle hésita ; répondit tard ; la curiosité la poussa et, plus intense qu’elle ne le soupçonnait le souvenir de leur attachement passé.

      Alors voilà. La scène ; le théâtre. De nos adieux. Le dos d’un poisson saille puis disparaît dans l’ombre d’une colonne. La lumière est rouge et vacille. Nous sommes au fond de l’ancienne Citerne-Basilique. Moi d’abord : j’arrive en avance. Lilith sera immanquablement, inhumainement à l’heure ; jamais elle n’a compris l’intérêt d’adopter notre rythme erratique que les affects déterminent plus parfois que les indications des différents fuseaux horaires. Cela m’avantageait d’arriver seule dans la place, me rassurait j’avoue. Le gardien a pris mon paiement, rappelé des directives qui ne me concernent pas ; ensuite je lui ai décliné mon identité, il a scanné ma rétine ; il a accepté deux places pour un concert complet dès l’ouverture, sa fille adore le groupe ; une jeune femme arriverait sous peu et nous avions besoin d’être vraiment tout-à-fait tranquilles. Nos voix ont résonné encore quelques instants sous les voûtes, du sommet de l’escalier. Puis ça a été seulement l’écho de mes pas descendant marche à marche. De très doux clapotis semblent venir de partout à la fois ; à chaque visite je me demande d’où provient ce mouvement d’une eau supposée immobile. Continue-t-elle à sourdre du sol, d’interstices invisibles entre les briques immergées, alors même que bien des nappes sont asséchées ? …ou bien sont-ce les carpes et leurs promenades pensives sous la surface du lac ? Je progresse jusqu’au centre de la passerelle centrale ; m’accoude un moment à la rambarde métallique. Des pensées décousues me traversent l’esprit, je tente de me distraire de cette rencontre imminente, mais c’est comme un nid d’abeilles qui me chatouille au creux du ventre. Il y a de l’appréhension dans le sentiment qui m’envahit, et une forme de jouissance aussi. Je n’ai plus vraiment peur de Lilith et peut-être je désire la voir ; entendre ce qu’elle a à me dire, quoi que ce soit, me déplait en revanche. Alors je songe à Lazare, à Öfori, l’adorable façon dont mon nom sort de ses lèvres pleines… je songe à notre notoriété, à la liberté qu’elle nous donne et à notre manière joyeuse et passionnée d’en user… je songe à tout ce qui n’est pas (plus) elle… peine perdue, c’est l’image de Lilith qui m’obsède. Comme autrefois, comme à chaque fois, je ne l’aurai pas entendue arriver : j’ai beau posséder à présent une ouïe aussi subtile que celle d’un chat aux aguets, quand je perçois sa présence, c’est qu’elle le veut bien, et elle se tient à quelques mètres de moi, tellement droite, juste au début de la passerelle. Si semblable à l’image que j’en ai gardé, presque une quintessence de l’idée que j’ai pu me reconstruire d’elle durant tout ce temps, que j’en éprouve un léger choc. Je m’attends à ce qu’elle me laisse le choix des premiers mots, le risque de l’engagement, mais non. Sa voix claire et à peine monotone s’élève entre les parois humides, timbre emprunt de gravité qui semble venir d’un autre temps. Pourtant elle ne dit rien d’autre que : « Bonjour Gloria. Cela fait longtemps. » Bizarrement, son visage d’adolescente est plus lié dans ma mémoire au souvenir de Massilia qu’à la vie neuve et rutilante découverte ensemble à Constantinople. Je m’avance vers elle en souriant ; « Tu n’as pas changé évidemment… Toujours aussi sérieuse ! » Pudeur ou réserve, quelque chose nous retient au moment où nous allons nous toucher. Aucune étreinte, pas de main serrée. Lilith se livre à un examen méthodique de ma personne, je le sens, bien que ses yeux bougent à peine ; comment cela se passe-t-il à l’intérieur de cette petite et solide boite crânienne ? Les images vertes ou bleues d’un scanner défilent-elles à toute allure ? Accompagnées de chiffres à décimales ? Voit-elle au travers des tissus, des chairs… dénude-t-elle mentalement mes organes afin d’en évaluer le fonctionnement ? Jamais je ne saurai exactement… Elle se contente de remarquer : « Tu as l’air en bonne santé.

-   Je suis heureuse, oui. Et toi, comment vas-tu ? », je poursuis après un silence un peu long.

-   Je vis seule maintenant. Je n’habite plus chez Qingmei Yao.

      Cette artiste extravagante qui l’avait abritée un moment, je me souviens. Artefact évidemment…

-   Ah ? Et tu as trouvé un autre travail ? …je l’aimais bien Qingmei…

-   Tu avais l’air de ne pas la supporter. Oui, je travaille avec quelqu’un d’autre ; un homme que j’ai rencontré, il y a cinq ans.

-   Tu veux dire… un humain ?

-   Il est humain, absolument.

      Je me pose la question de leurs relations, mais n’ose plus rien formuler d’intime ; j’en ai perdu le droit. Je me rends compte aussi que je ne sais plus rien, strictement plus rien d’elle, et cela me cause une sorte de souffrance. « C’est un artefact que tu as en face de toi… ! Ne te fais pas avoir…» proteste une part de ma conscience. Mais rien à faire, cette jeune fille tendre et morose à la fois demeure la personne qu’un temps j’ai le plus chérie. Jamais elle ne sera tout à fait une machine.

-   Et en quoi consiste ce travail ?

-   Nous aidons une association ; dans les quartiers de l’Est… Cela ne t’intéressera pas.

      Sans que j’aie le loisir de l’analyser, un sentiment d’irritation commence à me gagner et entame la cordialité dont je voulais faire preuve durant cette entrevue. Elle paraît si sûre d’elle, mais comment pourrait-il en aller autrement ?

-   …sais-tu ce qui m’intéresse ou pas ? Cela m’étonnerait. Nous ne parlons plus depuis des années !

-   Tu es célèbre à présent ; ta vie est exposée. J’en connais ce que tout le monde connaît.

-   Admettons. Je n’ai pas envie d’en discuter. Pourquoi m’as-tu contactée ? De quoi voulais-tu me parler ?

-   Mais précisément. C’est un peu de cela que je dois te parler. Ta vie actuelle…

      Maintenant une vraie, saine colère grandit en moi, qui me soulage enfin de toute cette comédie débonnaire ; n’ai-je pas eu l’intuition dès le début de cette mise en accusation à laquelle Lilith chercherait à me soumettre ? La voici qui me devance, s’enfonce entre les ombres des piliers, se penche vers l’eau ainsi qu’un humain qui hésite ou cherche une détermination dans l’indifférence du monde extérieur. Le dos blanc d’une carpe affleure en contrebas ; les profondeurs glauques du lac sont semblables à l’existence de mon ancienne amie et notre entrevue me fait l’effet d’un objet incongru et morcelé émergeant entre nous sans raison, destiné à bientôt disparaître.

-   C’est la première fois que je viens ici, dit-elle soudain. Pourquoi cet endroit ?

      En vérité je l’ignore ; une certaine idée du dramatique, ou du secret.

-   Parce qu’il y a là deux sculptures que j’aime beaucoup. Viens… je te montre…

      Alors nous cheminons, côte à côte ; au croisement de deux passerelles, je cherche à me souvenir…à droite, à gauche, tout droit… des reliefs différents ornent chaque chapiteau, la lumière se fait plus rare à mesure que nous nous éloignons de l’entrée du bâtiment : peu de visiteurs descendent aujourd’hui dans la Citerne et on a négligé l’éclairage des derniers piliers. Mais nos pieds sont sûrs, mes yeux excellents, quant à Lilith, elle y verrait clair par nuit noire. Nous sommes parvenues tout au bout ; au ras de l’eau brillent deux têtes colossales. Je crois sentir ma compagne tressaillir.

-   Gorgone, murmure-t-elle.

      Elle aurait pu anticiper, obtenir en une fraction de seconde un volume de précision sur le lieu et ses particularités architecturales. Elle a choisi de ne pas le faire et me contraint, volontairement ou non, à admirer son abandon. L’une des têtes nous regarde d’aplomb, blême ; l’autre est inversée, en équilibre sur le sommet de son crâne et sa face érodée en paraît plus mystérieuse encore, de considérer le monde à l’envers.

-   Qu’est-ce que cela signifie ? interroge Lilith.

-   C’était une superstition antique. On pensait que les représentations de Méduse avaient le pouvoir d’écarter le mauvais sort !

      Elle médite un moment ma réponse et dit :

-   Son regard devait pétrifier le destin…

      Lazare comme Öfori me paraissent alors à des années lumières de cette conversation, du couple étrange que nous formons et du palais souterrain où chaque mot sonne avec ampleur. Je hais ma camarade de me les rendre pareils à des spectres sans consistance, et cependant j’aspire très brièvement à un univers autre que nous pourrions habiter seules, toutes les deux, et remplir d’un dialogue infini. Il y a quelque part, dans l’espace créé par nos mots, une place où je m’éprouve étrangement bien.

-   Donc tu es venue pour me faire la leçon, Lilith ?

-   Oh non. Comment pourrais-je te faire la leçon ? C’est toi qui m’as tout appris, au début.

-   …au début, cela fait des lustres oui… ! Ne jouons pas. Si tu n’as pas l’intention de me faire la morale, que cherches-tu en nous réunissant ? Tu sais parfaitement que cela n’aura aucune suite.

-   Je souhaitais t’avertir.

-   Qu’est-ce que ça signifie ? Je cours un danger ?

      Je ne sais pourquoi je pense à l’UPLO. Aussi paradoxal que cela puisse paraître j’ai la conviction que Lilith a à faire avec eux.

-   En quelque sorte.

-   Mais explique-toi !

-   Les actions que vous menez avec ton groupe…

-   Les Vigilants ?

-   Oui. Et aussi, la question d’Öfori…cet être que vous avez fabriqué…

-   Tu parles de notre enfant.

-   Et celui du professeur Ceylan également, dans ce cas…

      Un éclair ; je songe qu’alors Lilith serait la sœur d’ Öfori . Balivernes. Elle poursuit :

-   Tout cela constitue un danger…

-   Pour moi ? Parles-tu d’un danger physique ?

-   Comment distinguer le physique du reste… ?

-   Le reste, comme tu dis, n’est que fantasmes, projections, prétextes spécieux… la preuve : tu n’as rien de précis à me dire. Est-ce que des menaces sont venues à ta connaissance ? Un complot ? Quoi ?! Sinon ne me parle pas de danger. Je comprends très bien où tu veux en venir… De ta part, c’est un comble, non ?

      Elle ne se trouble pas. Secoue son front têtu.

-   Gloria, je t’assure, tu es allée trop loin ; tu vas te détruire.

-   Ha non, je ne crois pas ! Je m’aime trop pour ça, tu ferais mieux de t’inquiéter pour ta sécurité… je soupçonne que tu fréquentes des gens mal intentionnés… fais attention : tu n’es pas indestructible.

      À l’entrée du bâtiment, le gardien a pris sa tâche au sérieux ; personne ne pénètre dans la Citerne-Basilique ; on n’entend rien, seulement le plo plo... des poissons et le battement de l’eau. Il se peut qu’il jette parfois un œil à son écran, entre deux cigarettes et la causette à un commerçant voisin, mais le cadeau dont je l’ai gratifié le retient d’intervenir lorsque Lilith enjambe la rambarde et entreprend de descendre les degrés d’une échelle de service ; quelques barreaux et ses talons trouent la surface ; elle n’a pas pris la peine d’ôter ses baskets ou de nouer sa robe à la taille. Elle passe d’un élément à un autre, très simplement. Le fond est vite touché, l’eau ne lui monte qu’à mi-bassin et la corolle gonflée de sa jupe flotte autour de sa taille ; pâle, le tissu du vêtement prend dans la pénombre une teinte céladon. « Que fais-tu ?...tu devrais remonter… » Sans répondre, elle continue sa marche alentie vers les deux Gorgones. Quel incompréhensible espoir la travaille ? Ce doit être froid… j’enlève mes chaussures et descend à mon tour ; je ne suis immergée que jusqu’au haut des cuisses ; plus grande qu’elle ; la figure double rend Lilith enfantine en comparaison ; j’éprouve le poids de mon jean trempé, la viscosité  du sol sous la plante des pieds, la masse d’une carpe m’est perceptible par le volume de liquide déplacé entre nos jambes. « Ces figures sont inertes, elles ne peuvent rien pour toi !

-   Pourquoi seraient-elles muettes aujourd’hui ?! s’écrie-t-elle soudain retournée. « Elles parlaient bien aux hommes des premiers siècles ! » Je ne sais comment réagir à cette intensité quasi brutale, ce pourrait être une tactique, un appel à la pitié ; Lilith m’a pratiquée longtemps. Elle appuie une main contre la tempe spongieuse d’une statue ; réfléchies par la surface de l’eau, des zébrures roses parcourent les deux énormes faces. « Tu ne les reconnais pas ? » souffle encore ma compagne. Des ombres tragiques retaillent son visage et la fraicheur de cave qui est entrée au plus profond de nous fait se hérisser un minuscule duvet sur son derme ivoirin. Je me remémore à quel point je l’avais trouvé belle, cet après-midi de bourrasques, à Massilia ; d’une beauté enténébrée au contact de laquelle l’esprit humain est condamné à se lézarder. J’ai tort de me taire et de la contempler car à présent elle devient consciente de son pouvoir, va tenter de pousser l’avantage. D’ailleurs elle se rapproche, les pans de sa robe gorgée en ailes de cygne de part et d’autre des hanches. « Pourquoi te donnes-tu autant de peine pour moi, Lilith ? Même si tu es persuadée que je cours un danger, qu’est-ce que cela peut bien te faire ? Nous n’avons plus rien à voir l’une avec l’autre… je ne suis plus la femme que tu as connue à l’époque des T.A. ! ». Elle s’immobilise un instant, pour de bon interloquée. « Mais je suis responsable de toi…

-   Ne dis pas n’importe quoi ! Responsable ?

-   J’ai fait irruption dans ta vie, j’en ai totalement modifié l’équilibre. Tu étais si enthousiaste, et moi avide d’apprendre ; c’est sur mes conseils que, là-bas, tu t’es engagée en politique, ensuite j’ai senti qu’il y avait en toi ce désir de départ, mais il serait resté inconscient …et ta transformation : sans moi tu n’aurais jamais rencontré le professeur, Öfori n’existerait pas.

-   Tu évoques tout ce qui fait de moi une personne comblée.

-   Gloria, je t’en prie.

-   Le haut niveau de logique qui est le tien devrait te permettre de prévoir que tu n’as aucune chance de me convaincre. De quoi d’ailleurs ? Non, en réalité tu as plutôt très précisément accompli ton travail… qui n’était pas du tout de veiller sur moi !

      Dans son regard voilé, une expression que j’interprète comme un reproche. Son adorable tête penche légèrement vers sa poitrine, je l’ai mise en échec, quel marche doit-elle suivre maintenant… Un sursaut de tendresse, ou de nostalgie, ou bien le charme irrésistible qui émane de sa jeunesse trompeuse, attire subitement ma main contre sa joue, je l’effleure du creux de la paume ouverte, mais d’un geste si rapide que je ne le vois pas Lilith a saisi mon autre poignet ; la force inouïe contenue dans sa prise et aussitôt relâchée me laisse sidérée ; non, elle s’est trompée, elle ne veut pas me faire peur. Son profil vient tout près de ma tempe, puis elle m’embrasse doucement sous l’oreille droite et reste ainsi sans plus bouger. J’ai senti l’émail de ses dents contre mon lobe. À l’angle de mon cou sa respiration régulière est comme une parole. Du temps de notre amitié, jamais Lilith et moi ne nous sommes fait la bise, mode de salutation peu fréquent dans les T.A.. L’accélération de mon rythme cardiaque entrave ma pensée ; je ne veux pas me laisser aspirer dans cette spirale insensée, mais ma détermination vacille ; le vertige me saisit d’une compréhension parfaite, absolue, celle après laquelle on appelle sa vie durant et qui nous tuerait bien sûr si elle nous était accordée. L’être prodigieusement intelligent qui vient de me donner un si suave baiser serait capable d’une telle compréhension, je le sais, en sus de tout le reste. « Pars avec moi… j’ai des amis qui sauraient t’extraire de tout cela. Nous ne manquerions de rien… ». Un rire inextinguible, libérateur, s’empare de moi ; je me suis réveillée d’un coup ; l’absurdité de la situation m’apparaît pleinement  et ma propre puérilité ; sans doute qu’il s’agit d’une machination, une tentative grossière pour interrompre les travaux des Vigilants qui doivent gêner les nouveaux camarades de Lilith, qui sait même s’ils n’ont pas eu vent du lancement de la Firme… « Bravo ! Tu es sacrément habile… j’ai failli me laisser embarquer dans ton histoire… ». Elle me regarde, interdite ; nous nous tenons à distance, elle comme moi. On dirait presque que le sang a afflué  sous ses pommettes bien que je penche pour un nouvel effet du clair-obscur. « Adieu Lilith. Reste là. Je dois partir la première, j’ai prévenu le gardien. » Je parcours le chemin en sens inverse jusqu’à atteindre l’escalier qui me mènera dehors. J’imagine les toitures embrumées d’or par la lumière de six heures, le restaurant où Lazare m’attendra plus tard ; quitter la caverne pleine de poissons et de mirages ; sécher mes habits trempés au soleil de la normalité. M’enfuir. Je ne me retourne pas.

      Sur les boulevards c’était au sens quasi propre un branle-bas de combat ; vingt mille personnes étaient descendues dans la rue, cinquante mille chiffreraient ce soir les réseaux partisans, et cela pour la seconde fois du mois. Gloria n’avait pas calculé qu’ils parviendraient à hauteur d’Alemdar quand elle-même terminerait son entrevue. Les organisateurs avaient parlé de parade, afin d’obtenir une autorisation qu’on menaçait de leur refuser au vu des premiers débordements. Drôle de parade. Ils protestaient contre la privatisation de l’eau, privatisation effective depuis longtemps déjà mais que le maintien de quelques nappes en libre usage et leur exploitation par des associations caritatives qui acheminaient ensuite l’eau vers les zones urbaines les plus fragiles rendait tolérable. Ces choses-là, Gloria les avait vécues, autrefois ; le cycle des abus, révoltes, accommodements ou accoutumances. Les gens qui obstruaient les avenues en bas et s’époumonaient n’y gagnaient que leur propre résignation. Quel avait été le mot d’ordre ? Ils manifestent aujourd’hui dans des tenues burlesques et inquiétantes en même temps : femmes, hommes et enfants déguisés en bouffons, clowns débraillés et funestes ;  tous en noir, gris, affublés de nez écarlates, de chapeaux en carton ou de faux seins proéminents, leurs vêtements étaient des guenilles, parfois taillées dans de vieux pneus ; leur musique jaillissait de sifflets bricolés, bidons frappés avec une détermination féroce, harmonicas rouillés, bandonéons crevés. Il se dégageait de cette masse désordonnée une homogénéité paradoxale, coordination de leurs fureurs disparates. Et malgré tout ce déploiement de colère, une forme de jubilation. Au fond, c’était encore pour eux une manière, l’une des dernières, de faire la fête ! Une fête de pauvres. L’hymne s’éleva du cortège :

 

      Salut à toi, rat des cités !

      Salut à toi, frère des montagnes !

      Salut à toi, cousin rupin !

      Salut à toi, politicien !

      Salut à toi, fils des poubelles !

      Salut à toi, Nosferatu !

      Salut à vous, mères et putains !

      Salut à vous, les vaches qui rient !

      Salut à toi l’idéaliste !

      Salut aux rêveurs des T.A. !

      Salut à toi, gosse suicidé !

      Salut à toi, Beth la terreur !

      Salut à toi, fou de Gazi !

      Salut à toute la Porcherie !

      …un homme jeune encore, porteur d’une crête écarlate s’époumonait dans un mégaphone depuis le camion où il était juché. La foule reprenait chaque verset de la litanie sauvage. C’était un rituel, une messe dont ils étaient à la fois l’officiant et le sacrifice. Les véhicules de sécurité se balançaient gracieusement au-dessus d’eux, pour la forme ; il n’y aurait pas d’exactions cette fois-ci, sauf peut-être une vitrine brisée du fait de quelques casseurs en mal d’action.

      Gloria ne les regardait pas ; elle regardait encore Lilith, son air de fantôme triste et mortellement attirant. Elle ne pouvait savoir que cette entrevue était leur dernière.

      Öfori eut trois ans. La Firme fut lancée, dans la grande discrétion inhérente aux  affaires les plus importantes ; point n’est besoin d’annonces ou de trompettes lorsque ceux qui comptent sont déjà sur le qui-vive. La dévotion de Lazare ne faiblissait pas, à peine amoindrie peut-être de cet amour colossal, presque insensé, qu’il portait à leur enfant. Quant à l’argent il coulait à flots. La vie eût pu continuer à être cela : une ascension sans fin, un très long rail de coke inspiré sur le plus beau corps du monde…

      Durant un mois de printemps semblable à bien d’autres, sans explication aucune, l’enfant-miracle, Öfori, tomba malade. Ce n’était pas une chose prévue ; plus exactement, cela ne devait pas pouvoir se produire. Un organisme réfléchi pour réaliser la perfection, imputrescible, auto-prescriptif, infaillible. Et pourtant, les yeux d’Öfori se cernaient d’un parme délicat, ses lèvres enfantines se crevassaient, une fine sueur perlait entre les racines de ses cheveux de soie, et on devait tendre l’oreille pour percevoir la petite voix qui disait : « Il fait vraiment chaud, aujourd’hui…est-ce que je peux avoir encore à boire ? ». Il n’existait pas de docteur pour les êtres de ce type ; il n’existait pas d’êtres de ce type, hormis un enfant anormalement beau, aimable, intelligent, dont une poignée de personnes connaissait le secret, et qui menaçait soudain de dépérir.

      Gloria se précipita chez le professeur Ceylan. Qu’il ait décliné toutes les invitations depuis la naissance de l’enfant, se fût fait fumée, souvenir, n’empêcha pas la femme de venir à lui aussitôt, pleine d’espérance, avec l’ingénuité des égoïstes géniaux.  Elle laissa sa navette flotter entre les troncs des bougainvilliers et glissa au beau milieu du jardin ; les plantes s’agrippaient les unes aux autres, l’allée qui menait à la demeure disparaissait presque sous les herbes folles. « Le bonhomme se fait vieux », pensa-t-elle. Le battant de la porte s’enfonça doucement sous la pression de sa paume : apparemment Ceylan ne fermait plus. Une libellule électrique tourna en vrombissant autour de la visiteuse, s’échappa vers le jardin. Une odeur suave d’alcools doux et d’épices montait des meubles inertes. « Professeur… professeur… », la femme hésitait à aller plus avant quand un chuintement lui parvint du corridor. Comme hypnotisée par ce bruit doux et insistant, elle demeura à fixer l’embrasure tandis que les pas se rapprochaient.

      C’était bien Ceylan, ce n’était que lui. Il clignait des paupières dans la lumière et parut à Gloria très diminué. Le jour poudreux qui avait fait irruption en même temps que la femme laissait sur les épaules du vieil homme comme un fin manteau de poussière.

-    C’est moi, professeur ! Vous me reconnaissez ?

      Il s’appuyait aux dossiers des fauteuils pour progresser, faiblesse de ses membres usés ou faute d’y voir bien.

-   …je n’ai pas beaucoup de temps. Je viens pour Öfori …qui ne se sent pas bien. Il faudrait que vous m’accompagniez chez nous ! Je n’arrivais pas à vous joindre ; ma navette est dehors…

-   Comment allez-vous, Gloria ? Mais asseyez-vous.

      Il s’exprimait sans peine, d’une langue claire, mais avec l’hésitation des gens dont l’âge a embué la mémoire. Pour la première fois, elle eut peur ; qu’il ne fût plus le même ; que l’homme capable de remettre son enfant sur pied eût tout bonnement disparu.

-   …si vous voulez…juste une minute… Comment je vais ? Parfaitement, merveilleusement. Nous allons très très bien. Si ce n’est…

-   Vous me trouvez changé, hein ? Si, vieilli. C’est la réalité. Voyez-vous, j’en ai eu assez. J’ai décidé de laisser les années. Accomplir leur œuvre.

-   Professeur ! Il faut se dépêcher. Nous avons besoin de vous ! Je vous disais qu’Öfori était malade, c’est étrange.

-   Öfori ? Je n’ai jamais vu Öfori.

      Il pouvait être de mauvaise volonté ou simplement très ralenti, jamais on n’avait pu lire en lui.

-   S’il vous plaît, venez ! Il y a quelques mètres à faire ; je vous conduis, je vous ramène.

      Il se laissa faire, oublieux de son corps, presque mou, comme si c’était lui qui venait d’entrer dans sa quatrième année et non la créature malade vers laquelle on le conduisait.

      Il est penché sur notre enfant. Le variateur de luminosité dose si habilement la clarté qui nimbe la couche d’Öfori que toute la scène en paraît irréelle ; rien ne filtre de l’extérieur, ni sons, ni odeurs. Sans cela, l’image ne différerait pas des gravures de l’ancien temps : un savant, un médecin, vieil homme et grave forcément, incliné vers la face fiévreuse d’un petit être malade. En arrière-plan, l’indicible anxiété des parents. Lazare m’entoure les épaules, je le sens plus démuni que moi, masculin. Et l’autre qui ne dit rien de si longtemps. On aurait le loisir de tout imaginer. Enfin il se redresse ; son visage me paraît si froid. Pourquoi devrait-il avoir une opinion ? De quoi nous est-il redevable ? Ce sont ses paroles ; j’ai le sentiment qu’il n’a rien examiné, qu’il ruminait ces phrases en dedans de lui. L’enfant écarquille les yeux, articule avec peine quelques mots harassés, toujours les mêmes : je me sens mal… L’univers sombre…

-   Il faut l’emmener chez vous. Avec des instruments sérieux, vous pourrez élucider son cas !

      La main de Gloria lui broyait soudain le poignet ; c’était lui qui avait contribué à la rendre si forte. Il eut peur.

-   Si vous voulez. Demain. J’aurai préparé le bloc…

      Il repartit dans la nuit, escorté par deux artefacts de la maison auxquels la femme avait donné l’ordre de surveiller la rue du docteur et d’intercepter d’éventuelles communications. De silencieux éclairs faisaient blanc et vert le ciel de Constantinople ; un orage se préparait, le premier depuis une décennie.

      Le génie d’une suite de Bach

      Le génie d’un vin réjouissant  

      Le génie d’une proue de navire qui troue la brume

      Le génie de la courtoisie

      Le génie de la langue

      Le génie d’un mot pensé et tu

      Le génie des moines calligraphes

      Le génie de l’enfant

       Le temps fut ensuite noyé dans un tumulte d’inquiétudes et de tentatives. Öfori demeurait chez Ceylan ; des filaments rayonnaient d’autour son corps fluet, des capteurs traduisaient les pulsations de son cerveau. Gloria ne savait plus si dehors brillaient la lune ou le soleil. Les mêmes individus qui avaient présidé à la création de l’enfant s’activaient maintenant autour de son corps inconscient ; ils parlaient de virus, évoquaient une bestiole endormie qui se serait soudain éveillée au sein du précieux organisme et y faisait des ravages, mais d’où venait-elle ? Mystère. On avait été si attentif, rien d’incontrôlé qui vînt de l’extérieur, aucune faille observée de l’intérieur, et à présent ce désastre.

      Lazare se terrait dans Nişantaşı ; l’espoir l’avait déserté presque de suite ; c’était un artiste, il avait ses prémonitions. Gloria ne s’apercevait d’ailleurs pas de son absence, elle dormait sur place, veillait plutôt, s’alimentait à peine, elle scrutait de ses iris ternis les expressions de la docte assemblée, les gestes les plus anodins, elle aurait voulu pouvoir prier. Cela dura vingt jours environ de temps humain. Peu à peu, le visage d’Öfori se modifiait, la peau perdait de son éclat, comme si le voile qui recouvrait les yeux de la mère s’était étendu à la petite face pâle ; l’os des mâchoires se dessinait à mesure que fondaient les chairs ; l’enfant respirait plus difficilement, en dépit des canules, des stimulateurs, la vie s’en allait.

      Ceylan assistait, impavide, à la lente disparition de son dernier-né. D’Öfori, le regard de la femme se portait plus souvent vers le professeur. Elle lui murmurait : « S’il s’agissait de Lilith, vous auriez une autre attitude… on vous verrait des larmes entre les paupières… cela n’a rien à voir avec l’humanité.

-   Mais si, précisément.

-   …vous avez laissé une taupe infiltrer notre équipe.

-   Ça n’a pas le sens commun.

-   Comment cela serait-il possible autrement ? D’où vient cette maladie ?

-   On ne peut pas tout comprendre.

      Öfori partit ainsi, sans dernier mot, sans contempler une ultime fois ce monde qui se dérobait si vite. Sans avoir dit : Maman. Il y eut des funérailles, inhabituelles pour la cité puisque Gloria exigea qu’on place la dépouille de l’enfant sur une embarcation lancée ensuite vers la Mer Noire ; Constantinople se tenait là, en grand deuil, et chacun allumait une bougie, la déposait sur l’embarcation, puis, lorsque celle-ci ne put accueillir une lumière de plus, en limite du rivage qui sembla bientôt un long chemin de feu. Lazare se tenait droit, hochait la tête aux propos compatissants, il ne parlait toujours pas. Il y eut un soir, il y eut un lendemain, et ainsi de suite.

      Alors Gloria devint folle. Elle ne songea plus qu’à une chose : se venger du professeur. Nul doute qu’il avait provoqué, par sa négligence sinon volontairement, la mort d’Öfori. Muré dans sa douleur, Lazare n’acquiesçait ni ne réfutait. Il ne serait d’aucune aide. C’est auprès des Vigilants que la femme trouva le soutien nécessaire. Le groupe s’était adjoint depuis quelques mois les services d’une sorte de milice, de force de sécurité tout à fait officieuse et hétéroclite, certains de ses membres étant retraités ou transfuges des services de  police, d’autres juste relaxés des quartiers L du centre de détention. Uniquement des organiques, mais personne qui pose de questions. Un appartement fut loué pour leur rencontre dans le quartier d’Eyüp. Gloria se montra concise : il ne fallait pas qu’on voit les visages, qu’on détecte d’empreintes, ce serait de nuit, pour le reste Ceylan ne prenait aucune précaution, dans la vieille baraque fissurée on entrait ainsi que dans un moulin. (« Un moulin, qu’est-ce que c’est ? ») ; il n’y avait qu’à s’assurer qu’il était seul ce soir-là, neutraliser les quelques animaux-artefacts qui rôdaient à pas d’heure ; des moyens elle ne se souciait pas. L’homme était un vieillard, il n’avait pas à souffrir, il suffirait qu’il meure.

      Quand elle revint chez eux, Lazare était assis, semblable à un mannequin, au bord d’un siège dont il ne touchait pas le dossier ; le chagrin paraissait l’avoir raidi tout entier depuis la mort d’Öfori. Gloria le vit laid, soudain ; l’émotion des autres avait toujours paralysé la sienne.

-   Je ne peux pas rester, dit-il sans lever les yeux.

      La femme prit place face à lui, les paumes croisées sur les cuisses, dans la posture convenue de la conciliatrice.

-   Je comprends.

-   C’est-à-dire ?

-   Tu as besoin de partir pour survivre.

-   J’ai cru…un moment… que j’avais trouvé…que mon existence était enfin reliée …

      C’est une illusion. Nous n’avons pas le droit à une telle puérilité.

-   Tu vas t’éloigner et petit à petit cela ira mieux.

-   Est-ce que nous ne nous aimons plus ?

-   Mais si.

-   J’ai l’impression que je ne te reverrai jamais…

-   Ne pense pas à ça, Lazare.

      Il se détacha lentement de l’assise et Gloria se surprit à calculer quels mouvements il devrait effectuer pour soulager les tensions de sa nuque, des cervicales, des lombaires.

-   Où iras-tu ?

-   Vers là-haut, je suppose, les pays froids.

      Ils ne savaient plus s’approcher l’un de l’autre, n’essayaient même pas.

-   C’est bien alors. Je t’imaginerai un peu, mentit-elle.

      Brièvement il élevait la voix, l’homme d’avant s’insurgeait.

-   Comment fais-tu ?! Comment peux-tu demeurer ici ?

-   Je ne suis pas pareille à toi, faisait-elle avec calme. Je dois continuer ce que je construis.

      Cependant, pour la première fois, l’idée lui parut un peu fausse ; son esprit était du côté de Sultanahmet ; l’équipe des Vigilants s’y trouvait-elle déjà ? Et Ceylan…

      …je n’aime pas la violence. Elle nous entraîne avec elle, absorbe notre avenir. Qui après ? Ai-je oublié quelqu’un ? Et cela ne finit pas.

      Sa rêverie dura une poignée de secondes durant lesquelles Lazare disparut. La femme écouta le silence, mais celui-ci tendait aussi à disparaître, aminci, érodé par la rumeur de Constantinople. En angle de la pièce, un flash vert signala le décollage d’un appareil depuis le toit ; la navette de son compagnon qui quittait l’immeuble. Et presque de suite, un second éclair, infime, lui parcourait les veines de la main gauche. L’image passait par un canal crypté ; pour la recevoir, Gloria dut composer sur l’aile de l’écran déployé un code à douze signes. La face tordue de Ceylan apparut en plein, ses yeux étaient demeurés ouverts, à scruter peut-être le masque de celui qui l’étranglait ou bien à suivre les oscillations des mobiles au plafond. Une grande paix recouvrit d’abord l’âme de Gloria. Le sommeil la prit à l’instant où elle s’étendait dans le lit vide et ne la laissa que vingt heures plus tard.

      Les jours suivants furent plus limpides, allégés par le meurtre que sa commanditaire qualifiait mentalement de symbolique malgré son caractère bien concret. Le projet de la Firme se précisait, d’immatériels dialogues se nouaient entre chercheurs, politiques, industriels, et Gloria en était le cœur plus ou moins visible. On en était même à envisager un architecte pour la conception du lieu puisque Lazare, sur qui se portait naturellement le choix initial, se promenait pour l’heure en des parties inconnues du globe. Les assemblées des Vigilants avaient repris de plus belle, parfois à un rythme hebdomadaire, tant se confirmait l’importance de l’UPLO et l’accroissement de ses capacités de nuisance. Dans les milieux informés, il se disait que le groupe terroriste projetait une attaque massive, ses membres travaillaient au développement d’une arme nouvelle, mystérieuse, au moyen de laquelle ils espéraient paralyser la part artificielle de la population. Le gouvernement avait ses informateurs qui gravitaient autour de l’UPLO, grappillaient des renseignements ambigus ; aucun n’avait accès à l’intimité des réunions, aussi pouvait-on douter de l’authenticité de la came, qu’est-ce qui prouvait qu’on ne les menait pas en bateau afin de préserver plus sûrement le secret des actions en cours ? Durant les assemblées, Gloria entendait bien des choses.

      Il fut aussi question de Beth, le Doge dont la probable destitution défrayait la chronique urbaine. Tous l’avaient crue intouchable, mais les nombreuses manifestations suscitées par son projet de privatisation intégrale de l’eau avaient fini par fragiliser sa position. Tous l’avaient crue irréprochable, et voilà qu’on exhumait des affaires douteuses, montages financiers, blanchiments trop voyants. Si la procédure aboutissait, d’ici quelques mois, la place se trouverait vacante ; s’en suivraient de nouvelles campagnes au cours desquelles émergeraient des têtes neuves, des programmes inédits et ainsi de suite avant que tout ne rentre dans l’ordre… L’idée n’avait pas seulement traversé Gloria, elle n’avait pas fait que l’effleurer, elle s’était déposée en elle bien plus tôt, telle une graine et avait crû jusqu’à former un arbre aux racines puissantes. Pourtant, un autre la formula en premier, à mi-voix, lors que les membres des Vigilants prenaient congé :

-    Tu devrais te présenter. Il y en a qui pensent à toi, tu sais… Maintenant, avec ta position, ta notoriété…Et le temps des politiques est terminé ; les électeurs veulent des candidats qui ne soient pas issus du sérail !

      On lui adressait de discrets signes de la main auxquels elle répondait d’un sourire, la tempe à peine penchée vers son interlocuteur, un ancien secrétaire aux Énergies reconverti dans le conseil. La maison étouffait doucement les lumières, les sons, entrait dans sa phase nocturne.

-   Mais je n’ai pas de parti.

-   Encore mieux ! Tu n’as qu’à créer le tien. Vierge, sans étiquette, pas de casseroles non plus. Tu seras adorée.

-   …ai-je réellement quelque chose à dire ?

-   …à faire, oui ! Tes convictions en matière d’évolution technologique sont d’autant plus fortes que tu viens des T.A. ; penses-y…tu as connu les deux mondes ! Aucun candidat ne peut se vanter d’une expérience pareille.

-   Qui aurai-je avec moi ?

-   Nous tous. Et bien d’autres. Réfléchis à cela, Gloria. Ce réseau inestimable dont tu bénéficies aujourd’hui. Quel meilleur usage en faire ?

-   Sans doute, sans doute… j’y songerai. La décision ne sera pas rendue avant un moment de toutes les façons.

-   C’est vrai, mais il te faut préparer le terrain. Le temps politique va vite, et il exige que l’on soit encore en avance sur lui !

      Des fourmis lui revinrent un peu chatouiller le ventre, comme du beau temps des débuts ou rien n’était sûr et tant possible ; il s’agirait de convaincre, de batailler, n’avait-elle pas toujours préféré cela ? Mais l’image d’Öfori pesait au fond d’elle ainsi qu’une pierre ; les minutes où elle oubliait lui semblaient pires : le monde avait le goût de l’imposture sans qu’elle puisse se rappeler pourquoi. Chaque démarche lui coûtait, les mots qui continuaient de lui venir naturellement se transformaient en cendres sur sa langue. Rien ne lui rendrait son enfant. Une formule éculée sur quoi on butait toujours.

      La machine se mit en branle. Les amis se rapprochèrent, d’autres surgirent, une petite armée entoura Gloria qui trouvait le jeu assez semblable aux précédents. L’information pullulait autour d’elle, la remodeler puis la renvoyer méconnaissable aux émissaires procurait une certaine ivresse ; chacun savait que le vrai et le faux n’avaient plus cours depuis des lustres.

      La destitution du Doge fut effective enfin. Un vaste remous creusait la cité et dans le creux dansaient de minuscules embarcations aux couleurs variées. L’équipe de la débutante cherchait un nom au parti. Le lancement prochain ne différerait pas tellement de celui d’un énième produit, on se trouvait en terre connue ; les ennemis ne tardèrent pas à se manifester. Les apparatchiks de vieux mouvements qui envisageaient avec déplaisir l’ascension d’une inconnue, dépourvue d’étiquettes et étrangère de surcroît – certains ne se souvenaient pas avoir voté quelques années auparavant la loi permettant aux ressortissants des Zones Libres comme des T.A. de se présenter à l’élection suprême. Dans les camps adverses, on initia donc une série d’investigations plus ou moins occultes ; l’assassinat du professeur Ceylan avait suscité de nombreux questionnements ; bien que le vieil homme fût retiré de la scène médiatique depuis une bonne décennie, les avancées scientifiques auxquelles ses travaux avaient donné lieu faisaient de lui un personnage central de l’histoire constantinopolitaine. En bonne logique, on tenta d’abord de faire endosser le meurtre aux activistes de l’UPLO ; le groupe présentait d’ailleurs aux élections un candidat auquel les instituts de sondage goguenards prédisaient un score inférieur à un pour cent ; les enquêtes ne parvinrent cependant à aucun résultat concluant, la piste fut abandonnée, le dossier avait fini par se clore dans l’indifférence. Gloria avait suivi l’histoire assez distraitement, si confiante dans l’efficacité de ses exécutants qu’elle ne s’estimait plus concernée par l’opération.

      Un midi qu’elle terminait de déjeuner en compagnie de quelques proches, au dernier étage d’un hôtel de Levent, un homme l’approcha. Il se présenta comme une récente recrue de l’équipe, spécialisé dans les nouveaux usages de la Toile, une petite main qu’elle n’aurait pas dû être amenée à rencontrer. Le type demandait à lui parler un instant en privé ; quelque chose dans sa physionomie convainquit Gloria d’accepter. Ils vinrent s’accouder à l’interminable balcon, entre deux tables vides.

-   Il ne faut pas avoir le vertige, remarqua son interlocuteur.

      On lui aurait donné de vrais vingt-cinq ans ; des petites cicatrices marquaient son cou.

-   Je ne vous aurais pas cru d’une génération sujette au vertige !

-   Bah…façon de parler.

-   Comme ça vous travaillez pour nous ?

-   Depuis peu, mais je suis un grand admirateur. Je vous suivais déjà à l’époque de Dreambigger…

-   Je vois… Mais si vous avez une information à me communiquer, vous savez qu’il y a des intermédiaires pour cela.

-   C'est-à-dire. Il s’agit d’un sujet délicat. Mon boulot m’amène à m’occuper d’éléments variés…qui n’ont parfois rien à voir avec le parti. Je tire un fil, je le suis, je tombe sur des trucs. Complètements dingues souvent. On perd beaucoup de temps et puis, presque au hasard, ça arrive. Quelque chose de vraiment important, utile ; ou de vraiment dangereux.

      Une femme de la sécurité passa une tête entre les portes coulissantes. « Est-ce que tout va bien ?

      Sans se détourner, Gloria la rassura.

-   Dites-moi.

-   Vous vous souvenez de la mort de ce savant, le professeur Ceylan ?

-   Oui, assez bien. C’était il y a six mois environ.

-   Vous le connaissiez ?

-   Plus ou moins. Je ne suis pas certaine que cela vous concerne.

-   Lors d’un travail de nettoyage de discussions, sur un forum alternatif, j’ai débusqué un Ghost. Vous savez ce que c’est ?

-   Je n’en ai pas la moindre idée.

-   C’est le nom qu’on donne dans mon boulot à un système de discussion crypté. Deux utilisateurs s’inscrivent sur un salon, leurs noms apparaissent, mais ensuite un disfonctionnement enraye leur échange ; aucune conversation n’apparaît sur le forum, pour les utilisateurs il n’y a que du néant. En réalité, le contenu est simplement occulté. L’échange a bien lieu, mais il reste invisible. La plupart de ces contenus sont faciles à extraire pour nous et d’ailleurs négligeables… des histoires de sexualité tordue, des arnaques financières à la petite semaine ; à la limite, on transmet les plus louches aux services de police.

-   Mais ?

-   Et bien, récemment je me suis heurté à un Ghost beaucoup plus complexe ; je ne pensais pas que le contenu en soit intéressant ; juste, la technique m’intriguait. J’ai passé une nuit dessus.

      Le garçon marqua une pause. Un drone se balançait devant leurs nez. Un serveur surgit d’un coup, armé d’un manche à serpillère, et tenta d’atteindre l’appareil qui prit la fuite dans un vol de bourdon ivre.

-   Saloperie ! C’est un espace privé, ici… !

      Ni Gloria, ni le jeune technicien n’avaient songé à sourire.

-   …au petit matin, je suis parvenu à craquer le code. Toute la conversation s’est déroulée en un bloc. Elle durait depuis des semaines et il fallait que je reconstitue la découpe pour m’y reconnaître…

-   En gros ?

-   L’échange avait lieu entre un « pourvoyeur » et un « acheteur ». Donc une personne qui fournissait les informations et une autre qui les réceptionnait avant de les transmettre en plus haute instance. L’acheteur était, d’après ce que j’ai compris, un sous-fifre de l’aile néo-libérale qui vous a dans le collimateur – je ne comprends pas pourquoi… Quant à l’autre, je m’avance peut-être, mais pour moi il s’agissait d’un membre de l’UPLO jouant sur deux tableaux…

      Le cerveau de Gloria fonctionnait si rapidement que l’émotion s’en trouvait réduite, restreinte à une imperceptible pâleur sur son beau front haut.

-   Et quel est le rapport avec moi ?

-   Voilà : le type de l’UPLO avait contacté celui des néo-lib dans l’idée de vous couler et de se faire du fric par la même occasion. Comme l’UPLO avait d’abord été soupçonnée du meurtre de Ceylan, ils avaient pas mal travaillé le sujet afin d’être en mesure de se blanchir si nécessaire… Or, leurs investigateurs prétendent avoir mis au jour certains liens entre vous et le professeur.

-   C’est-à-dire ? Je le fréquentais un peu à une époque, cela n’a rien de secret, ma position m’amène à voir un nombre considérable de gens.

-   Bien entendu. Seulement, la personne évoquait…quelque chose de plus personnel…

-   De quoi avez-vous peur ? Je peux tout entendre.

-   …c’est délicat. La relation aurait eu trait à votre enfant.

-   Öfori ? demanda froidement Gloria.

      Mais elle ne put d’abord poursuivre.

-   Je précise que je n’ai accordé aucun crédit à ces extrapolations …

-   …évidemment. Continuez.

-   Le professeur aurait tenu un rôle important dans la conception de…votre enfant. De quelle façon, cela n’était pas spécifié… quelque chose ayant trait à la mixité organique/synthétique ; on sait que cela se pratique déjà, mais la question est celle des limitations légales en vigueur actuellement…

-   Je sais tout cela mieux que vous. Et ?

-   Au décès d’Öfori, vous auriez tenu le professeur pour responsable et voulu vous …venger en quelque sorte.

      Gloria réfléchit. Ce récit lui paraissait si détaché de sa propre situation qu’elle pouvait sans difficulté l’examiner, le retourner en tous sens, le démonter.

-   Cette histoire ne tient pas debout ! …en admettant qu’un embryon de lien ait existé entre Ceylan et Öfori, quel intérêt aurait eu le professeur à provoquer son décès ?

-   Précisément, c’est là qu’intervient un troisième élément. Supposé les relier tous, vous relier tous. Le professeur était intime avec une jeune femme du nom de Lilith.

      La rampe du balcon vint s’imprimer entre les omoplates de Gloria. Le cœur lui manqua.

-   Vous la connaissiez bien, vous aussi… Vous êtes arrivées ensemble des T.A., si je ne me trompe.

-   Là encore, cela n’a rien d’un secret, se reprit la femme. Nos divergences étaient devenues trop grandes et nous avons complètement cessé de nous voir. J’ignore ce qu’elle est devenue.

-   Et bien, je peux vous le dire. Le type de l’UPLO a affirmé qu’elle travaillait maintenant pour l’organisation.

-   C’est absurde !

      Ainsi cela était.

-   Le fait paraît avéré. Il n’avait aucune raison de mentir là-dessus. Elle n’a jamais arrêté de fréquenter Ceylan et il apparaît probable que tous les deux discutaient d’abondance de son engagement.

-   Elle l’aurait converti ?

-   Il n’y a pas d’éléments permettant de l’affirmer. En revanche – et c’est là que l’homme de l’UPLO me semble jouer contre son camp – il était question dans la conversation de l’infiltration par un membre de l’Union d’un groupe de scientifiques rassemblés par Ceylan.

-   Ceux-là mêmes qui auraient œuvré à la conception d’Öfori ?

-   Voilà. Mais ce projet aurait été très controversé au sein même de l’UPLO et mis en œuvre avec une si grande discrétion que certains membres n’avaient pas été avertis du passage à l’acte…

      L’architecture terrible de la duperie, du complot diabolique, émerge lentement des brumes de ma paranoïa. Lilith en a-t-elle réellement été la cheville ouvrière ? Ou un outil inconscient ? Mais comment croire qu’elle ne sait pas tout, partout ? Et Ceylan alors… si hostile à notre projet, que maîtrisait-il dans cet odieux processus ?

-   Vous comprenez pourquoi je préférais m’adresser directement à vous.

-   Mais qu’ont-ils de tangible ? C’est un ramassis d’élucubrations.

-   Qui peut beaucoup vous nuire si les néo-lib ou d’autres les mettent assez habilement en scène. Après les révélations sur Beth, les gens vont être échaudés. Il n’y a pas de fumée sans feu et ce genre de choses…

-   Pensez-vous que vous pourriez vous procurer l’identité de cet… « acheteur » ?

-   Cela ne sera pas facile, mais je tenterai. La discussion s’est interrompue net. Ils ont dû migrer vers d’autres forum… en remontant les signaux je me rapprocherai peut-être d’un émetteur source.

-   Très bien. Je vais vous indiquer un canal par lequel me joindre en toute sécurité. Vous avez agi au mieux… au point que je m’interroge sur vos motivations, je l’avoue ! Un autre aurait cherché à monnayer de telles informations ? Ou à me faire chanter… est-ce votre intention ?

      Une expression de dévotion soudaine inonda la face du jeune homme.

-   Vous ne comprenez pas. Tout à l’heure, vous avez parlé de génération… pour la nôtre, vous êtes un mythe, une icône. Nous avons besoin de vous ; il faut que vous soyez élue. Vous êtes le futur !

     La femme eut un début de sourire ; l’espace d’une seconde, elle le trouva désirable, avec ses capacités de ferveur intactes et sa peau imparfaite de la classe moyenne.

-   Le ciel vous entende ! Et merci, du fond du cœur… il est bon de savoir que l’on peut faire confiance.

      Aux mangeurs qui n’avaient osé commander le café, elle raconterait quelque invention. La salle et ceux qui la peuplaient n’existaient plus qu’à peine pour elle. Son cerveau allait si fort à présent qu’il couvrait leur bruit.

      …ce contexte à assainir, sans tarder, dégueulasse, tout qui risque d’exploser sans prévenir. Lilith. Lilith, je m’imaginais en avoir terminé avec ça. Et la bande de fous derrière elle. Agir. Je sais. Dans quel ordre. Et vite surtout. Tous les prendre de vitesse. Le bonhomme des néo-libéraux – ou la bonne femme – j’ai son nom, je le contacte, je l’achète ; pas de l’argent, non, un poste, une place stratégique dans mon parti neuf, ça ne se refuse pas, une place dans l’avenir contre son silence. Quand ce sera assuré, on bazarde le petit génie des réseaux. Ou on l’envoie très loin, dans le trou du cul de la Cappadoce. Non, trop risqué. On bazarde. Reste l’UPLO… je retarde la création de mon parti, l’annonce de ma candidature…ils attendent, n’ont plus de nouvelles de leur contact… et je m’en vais, je pars me faire oublier un moment, pas trop quand même… retour surprise juste à temps pour le premier tour, je balance une campagne éclair, les médias dans la poche, la Toile est déjà mon territoire… finalement n’est-ce pas la meilleure des stratégies… ils pensaient me liquider, c’est la victoire qu’ils me servent. Mais Lilith… satané artefact… en vérité, elle hait la liberté…et elle n’aura de cesse de me détruire. D’autant qu’elle ne peut ignorer pour Ceylan. Je n’ai pas le choix. Il faut arranger cela avant de partir. Pourquoi la vie est-elle si compliquée ? Nous devons la simplifier inlassablement, elle revient comme la mer et charrie tout un dépotoir …on souhaite que les choses se passent différemment mais c’est trop tard pour les siècles des siècles, des millénaires d’évolution et il sera toujours trop tard… puis où aller ?quel continent ? En Zone Libre j’aurai des amis partout, des points de chute, des connexions, ce sera facile, une géographie étrécie par le pouvoir… retrouver Lazare ; pourquoi donc ? Des lieux en si grand nombre, déjà connus, rebattus par nos pas, quadrillés, étrillés à force de fréquentation… facile et si ennuyeux. À l’évidence, le véritable défi, le seul, serait de retourner d’où l’on vient. Tiens ! Quelle tête elle fait Massilia, à l’heure actuelle ? Je me le demande… On nous a seriné qu’il serait impossible d’y remettre les pieds. Ce serait l’occasion de tester ; l’illimitation. D’éprouver enfin le tremblement de la transgression. J’irai, étrangère dans ma patrie. Au moins, cela fera une belle image. Massilia la blanche… mon premier amour.    

       Un mois suffit. Elle  fit juste comme elle avait pensé. Sa vie en était arrivée au point où il semblait qu’il lui suffise d’énoncer pour faire advenir. La mort d’Öfori avait été peut-être le prix à payer pour cela. Le réel était devenu un beurre amolli par le soleil, sa belle matière dorée n’offrait plus aucune résistance. Le temps, les faux-papiers, la distance, la vie des hommes et des machines, le bassin à contourner, aucune difficulté qui ne s’évaporât au contact de sa volonté.

      Son arrivée ne fit pas par l’eau ou par les airs, mais par la terre. Rien ne pressait, plus longtemps durerait le périple, plus aisé serait le retour. Salonique, Tirana, la longue côte adriatique et ses archipels bleus, l’évasement haut de la botte… Enfin ce furent San Remo, et puis Vintimille que dépassait à paisible allure l’un des véhicules affrétés pour cette traversée illégale. Un sentiment de triomphe mêlé de déception animait l’esprit de Gloria tandis que surgissaient du passé pour fuir aussitôt les paysages de pins, d’oliviers, de criques et d’arbustes penchés. Elle se souvenait ; ça n’était que cela, rien de plus vrai qu’ailleurs, rien de plus entier. Les gens lui souriaient, étonnés de sa beauté, mais elle se sentait le cœur terriblement vieux, un cœur de centenaire. La mer était la même, elle ; cela faisait du bien.

      Une voiture, la sienne, remontait maintenant vers l’arrière-pays par des collines que les feux récents avaient rendues noires et chauves. Le chauffeur ne parlait pas, il conduisait des heures et effectuait en rase campagne de mutiques pauses où il allumait sans précaution des cigarettes qui brûlaient dans le vent. Gloria le regardait s’éloigner depuis l’habitacle, rarement elle sortait se dérouiller les jambes. La visite de petits animaux la surprenait toujours, en revanche : des passereaux, des guêpes qui traversaient la voiture d’une portière à l’autre ; alors qu’ils quittaient le Lubéron, un chat sauvage s’aventura à quelques mètres de l’automobile avant de rejoindre ses fourrés. Par sécurité, elle ne s’enquérait pas de la situation en Zone Libre, et le souffle incessant des vents, le silence de son guide comme l’insolente vitalité d’une nature omniprésente lui procuraient la sensation de s’enfoncer peu à peu dans un rêve. Du nombre même de jours écoulés depuis son départ de Constantinople, elle avait perdu le compte ; c’eût été facile à retrouver, mais toute cette indolence et les lumières coupantes lui ôtaient le goût des chiffres.

  

Un matin que la route tournoyait, embuée de soleil, le profil d’un mont camus surgit derrière leur pare-brise. C’était la Sainte-Victoire. Les alentours étaient déserts, le véhicule se glissa au creux d’un fourré où pointaient juste de premiers et chétifs bourgeons. Gloria se remémorait des marches de l’enfance, les parents derrière, elle qui galopait en zigzags éblouis, vite essoufflée cependant ; ils emportaient parfois de quoi dormir là-haut ; ramassaient durant leur ascension du bois mort qu’ils serraient ensuite sous l’aisselle en fagots malcommodes ou calaient entre les sangles de leurs sacs. Au sommet on faisait la dinette, grillait des brochettes au-dessus du maigre feu, attendait que se montre Jupiter entre les pétarades d’escarbilles, les parents échangeaient des souvenirs du Nord et devenaient vaguement tristes, la gamine s’appliquait à capturer les dernières chaleurs montant de la terre, bientôt tous gagneraient le gîte et écouteraient, étendus à l’abri, les froissements de la nuit inquiète. Sûrement, il s’agissait d’une forme de bonheur, même si la femme concevait mal maintenant les sentiments qui pouvaient les animer. Pour elle, ce monde était fini, il avait sombré définitivement avec son ancien corps.

-   Allez-y, je vous attends.

      C’était beaucoup parler, pour l’homme.

      Gloria s’éloigna seule entre les oliviers ; leur feuillage argenté accompagnait sa marche d’un doux chuchotement ; cela sentait le frais et un peu les herbes aromatiques. Quelquefois, un fracas de branches et caillasse faisait croire à une grosse bête en fuite, mais ce n’était qu’un oiseau alarmé par l’approche de l’intruse. Le sentier se fit plus raide, contourna le flanc de la montagne ; des pierres blanches dévalaient la pente sous les semelles de la grimpeuse ; les oliviers disparurent ; dénudée, la Sainte-Victoire paraissait quasi austère, une corne solitaire érigée au sein du paysage.    

      Le ronflement de l’air au-dessus d’elle fit lever la tête à Gloria : une grande aile bariolée descendait du ciel. Son ombre balayait doucement la surface de la roche. Saisie, la femme attendit que la machine parvienne à sa hauteur ; un calme profond émanait du spectacle, de ce murmure semblable à celui produit par une puissante respiration. Elle tordit le cou, pivota. À son aplomb, mais dix mètres plus haut, passait l’être ailé ; tel un homme de Vinci, le pilote tenait bras et jambes légèrement ouverts et presque accolés à la vaste toile. On ne pouvait distinguer s’il avait aperçu Gloria. Au bas de la montagne, un bois de résineux avait remplacé le terrain pelé où s’était garée la voiture ; la femme ne pouvait qu’imaginer la silhouette noire du chauffeur et ses cigarettes roulées, sans cesse éteintes. Le dénivelé s’accrut en même temps que proliféraient les petits cailloux poussiéreux et les herbes piquantes dont les chevilles de la femme ressortaient ornées de minces arabesques sanguinolentes. Elle progressait pliée à angle droit, à présent, obligée parfois de s’accrocher à une touffe ou d’agripper un rocher, mais son organisme savait s’adapter à l’effort soutenu : le souffle ne lui manquait pas, aucune crispation musculaire n’affectait ses mouvements. Le soleil se trouvait plus avancé dans sa course et il fallait s’adapter aussi à la chaleur produite par les effets conjugués de l’exercice et des rayons dardés. Un peu avant midi, Gloria parvint au sommet ; l’aridité des flancs avait cédé la place à un tapis d’herbes tendres, vertes comme le printemps. Une brise bienfaisante soufflait, la grimpeuse s’étira, rouvrit les yeux ; quelqu’un l’avait précédée.

      Sur le sentier de crête, au bord de l’à-pic, s’activait un homme vêtu entièrement d’une combinaison de nylon bleue. Une aile unique, bleue également, sur le modèle de l’appareil observé précédemment, était éployée au sol, et son pilote penché vers elle tel un amoureux ardent se livrait à un jeu savant de nœuds, encordages, chaînes et fixations multiples. Sous le poids du regard étranger, il leva le front et considéra Gloria. Son visage était radieux, sans méfiance.

-   Tu vas voler ? demanda la femme, prise au dépourvu.

      La pratique du tutoiement lui demandait maintenant un effort de concentration supplémentaire.

      L’homme s’avançait vers elle avec un naturel frappant, tout en essuyant de ses paumes la sueur ou peut-être le cambouis sur le haut de sa combinaison. Il était grand et bien bâti, plus tout jeune assurément, une physionomie avenante marquée de quelques rides, le crâne dégarni et à peu près ras.

-   Oui, le temps est idéal ! Nous testons les machines avec mon camarade. Tu as dû l’apercevoir …

      Il amorça un geste de la main en direction de Gloria qui garda la sienne inerte le long de la hanche.

-   …tu es de la région ?

-   J’y ai vécu il y a longtemps.

-   Longtemps ? Dans ton enfance, alors. Tu n’es pas si vieille !

-   Oui, dans mon enfance. Mais je me rappelle mal. Et toi ?

-   Oh moi… je n’ai jamais vraiment quitté le pays ! Ma famille vit ici depuis des générations. Mes grands-parents ont même un peu contribué à préserver le coin…les collines que tu vois en face, elles étaient menacées par des promoteurs, je te parle d’avant l’an Zéro. Les types s’apprêtaient à virer des vieux de leurs baraques, à raser les villages. Aucun état d’âme. Mes grands-parents ont alerté l’opinion publique, fait signer des pétitions en série, campé aux abords des villages avec une poignée de sympathisants. Contre toute attente, ils ont eu gain de cause. C’est une des raisons pour lesquelles j’aime pratiquer ici. Je survole les arbres, les maisons, et ils sont un peu mes grands frères, mes grandes sœurs…

      Il y eut un silence. Pourquoi lui racontait-il tout cela ? L’homme impressionnait Gloria, sa stature sans doute ainsi que son aplomb débonnaire, mais les images suscitées par son récit ne provoquaient pas la moindre émotion en elle ; les méchants promoteurs, les villages, les grands-parents… qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire, à elle ?

-   Il faut que je redescende… je dois être à Massilia ce soir.

-   Bien ! Bonne route alors. Salue la ville de ma part ! Je vais redescendre sous peu, moi aussi…par d’autres voies…

      Elle tourna les talons sans avoir poussé jusqu’à l’ancien gîte. Le chemin du retour fut infiniment plus rapide, la pente ne l’incommodait pas, servie qu’elle était par des genoux à toute épreuve. De temps à autre, elle scrutait le ciel, mais aucune aile ne la dépassa plus. Le champ d’olivier lui parut plus étroit et les feuilles plus sombres sous la lumière perpendiculaire. Dans son nid de buissons, la voiture n’avait pas bougé. Du chauffeur en revanche, pas traces. Gloria supposa d’abord qu’il s’était éloigné pour uriner ou fumer discrètement son tabac fuyant. Elle attendit, fureta dans les taillis, revint, se lassa, se résolut à ouvrir le véhicule à l’aide de l’assistance déverrouillage jaillie de son poignet, prit place dans l’habitacle. Un mot, écrit à la main sur du papier, avait été placé en évidence au centre du volant :

      « Je ne suis plus d’accord avec le plan. Je reste dans les T.A.. Je ne dirai rien à personne, croyez-moi. Ne me cherchez pas. »

      Le sens du message échappa à la femme lors de la première lecture, d’autant qu’elle avait perdu l’habitude de l’écriture manuscrite. Elle fut obligée de le déchiffrer phrase par phrase, articulant les syllabes à voix basse. C’était fou. Le bonhomme était parti, et où ? Dans la garrigue ? Sans rien ? et il la plantait là. Grand bien lui fasse ! Elle n’avait pas besoin de lui. S’installant derrière le volant, elle démarra et prit la route en direction de Massilia. Une fureur qu’elle ne parvenait pas à modérer lui gonflait pourtant le cœur. Elle aurait voulu avoir le pouvoir de broyer cet imbécile. Ou au moins apprendre que quelque malheur avait immédiatement sa défection.  

      Au loin, grossissait un nuage couleur d’encre. À chaque kilomètre avalé, il s’étendait, se faisait plus chargé, plus hostile. Les premières tours de la ville s’élevèrent à l’horizon et la femme vit que le nuage s’étendait probablement depuis l’étang de Berre jusqu’aux limites de l’agglomération massiliète. Ainsi, il avait progressé, durant toutes ces années, son voile avait fini par peser nuit et jour sur les habitants de la cité, on s’était accoutumé à ne plus distinguer le ciel, à travailler et se distraire dans un faux jour obscur. La voiture traversait les quartiers des hauteurs Nord, Sainte-Marthe, longeait un moment les étonnantes pâtures de la ferme des Pins. C’était un nuage sec, sans pluie. On s’engouffrait sous son ombre comme dans une grotte. Gloria eut le sentiment que la nuit approchait. Les normes du véhicule ne lui permettant pas d’aller au-delà du boulevard Ruskin, elle l’abandonna dans une impasse, prit son sac et descendit à pied vers le centre. En dehors de la lumière, rien n’avait tellement changé. Les gens allaient à cette même allure paresseuse et pourtant pleine de vivacité qui caractérisait les massiliètes ; les quelques boutiques ressemblaient aux anciennes, Gloria en reconnaissait d’ailleurs certaines, un maraîcher qui vendait aussi des fromages au lait cru, une savonnerie dont les effluves embaumaient la rue ; tout si innocent, si ennuyeux… Il se pouvait qu’elle croise des amis d’alors, de vieux collègues, mais l’âge les rendrait malaisément identifiables ; surtout, cela lui faisait drôle de songer que son propre visage ne rappellerait, ici, rien à personne, ni son nom.

      Elle prit une chambre derrière le musée de la Bourse, redescendit commander un kebab qu’elle mangea chez elle, assise près de la fenêtre fermée. Une petite araignée avait tissé sa toile entre le mur et un gond, Gloria joua à faire s’y refléter à l’aide d’un verre l’éclat du plafonnier. Depuis combien de temps n’avait-elle pas vu d’araignée ? Allongée, elle s’évertua à discerner la rumeur de la circulation trop lointaine et inexistante de surcroît après vingt-et-une heures ; il lui était plus difficile de s’endormir dans une ville silencieuse que dans la campagne traversée auparavant. Sur sa table de chevet, elle avait posé le mot griffonné par le chauffeur et qu’un élémentaire souci de sécurité lui avait commandé d’emporter. « J’aurais pu le détruire », pensa-t-elle, paupières closes ; le brûler, le manger, le jeter dans les eaux du Vieux Port… son dos s’accommodait mal du matelas… le temps passait lentement…

      Le rêve débuta de façon naturelle …elle roulait dans une cité familière et compliquée, qui était à la fois Constantinople et Massilia. De larges avenues alternaient avec des ruelles si étroites qu’elle devait prendre garde en les remontant à ne pas frôler les piétons. Apparemment, aucun autre véhicule que le sien ne circulait dans la ville. Elle s’arrêtait sur le parking d’un long bâtiment de verre et de bois que l’assistant de conduite lui présentait pour le Lycée Rabbhi. L’intérieur en paraissait désert, des emboitements de pièces, des successions de corridors clairs mais dépourvus de mobilier ; à la fin d’un énième couloir, elle apercevait un bureau ou plutôt une manière de guichet derrière lequel se tenait un homme. Lorsqu’elle s’approchait, elle constatait que celui-ci était occupé à écrire, incliné vers un support invisible.

-   S’il vous plaît… Pourquoi n’y a-t-il personne ? Monsieur ?

      La vue du visage que l’homme levait soudain vers elle lui procurait un léger choc : c’était le chauffeur. « Voilà où il est parti ! » réfléchissait-elle. « Il se cache dans le lycée. 

-   Ce sont les vacances, répondait le type sans manifester d’émotion.

-   J’aurais voulu revoir mon ancienne salle de classe.

      Car Gloria avait la certitude de n’avoir jamais enseigné que dans une salle, dont le nom lui revenait clairement ; la salle A11.

-   Je ne dois pas bouger d’ici, mais vous pouvez vous y rendre avec cette personne.

      La femme se retournait et, avec un grand déplaisir, voyait Lilith qui remontait le couloir jusqu’au bureau.

-   Mais qu’est-ce que tu fais là ?

-   Je souhaitais revoir le lycée, moi aussi.

-   Tu n’y as jamais été !

-   Si, une fois. Tu ne te souviens pas ?

      Toutes les deux se retrouvaient à arpenter les salles aux tables empilées, les halls et les escaliers où résonnaient fort leurs voix. Lilith maintenait qu’elle connaissait l’emplacement de la salle A11, mais Gloria n’avait aucune confiance en elle, la soupçonnant d’être de mèche avec le chauffeur ; quelle explication, sinon, donner à leur double présence ? Elles allaient jusqu’à se livrer à une absurde exploration des sanitaires où Lilith se lavait longuement les mains tandis que Gloria ouvrait une à une les portes battantes des toilettes. C’est à ce moment environ que la quête de la rêveuse se déplaçait ; il apparaissait qu’elle ne cherchait plus la salle de cours : elle cherchait Öfori. Peut-être bien sous l’influence de Lilith qui répétait d’un ton buté, « C’est de ta faute, ce qui lui est arrivé, c’est de ta faute.

-   Je sais, tout a toujours été de ma faute !

-   Tu dois réparer.

      Elles gravissaient les marches d’un escalier carrelé qui s’enfonçait dans les profondeurs d’un étage sans fenêtres. Le temps que Gloria trouve les interrupteurs de ces nouvelles pièces, Lilith n’était plus là. La femme continuait de pousser une porte après l’autre, les néons s’allumaient dans un grésillement d’insecte prisonnier, des salles quasi similaires émergeaient de l’ombre et une voix disait en elle : « Cela va bien avoir une fin. » Encore une pièce qui s’éclairait et subitement : le cœur de Gloria s’arrêtait.

      En plein centre, sous la lumière clignotante, se tenait Öfori.

      L’enfant était debout, ses cheveux blonds répandus sur ses épaules, bras ballants et l’air absent. « Öfori… Öfori… », appela la femme d’une voix incertaine. Les yeux bleus fixaient sans ciller un point indéfini. Il semblait que son corps fût animé d’un infime tremblement. Gloria fit quelques pas vers l’enfant. « Öfori…est-ce que tu m’entends ? ». Alors, à sa grande horreur, du sang se mit à couler de la peau diaphane ; des ruisseaux de sang qui partaient du front, des narines, de sous les vêtements. Le saisissement ou l’effroi firent hésiter un instant la femme, puis elle se rua vers l’enfant. « Öfori… mon amour ! Oh non. Non, non ! … qu’est-ce que tu as ? ». Mais plus elle tentait d’étancher le sang, plus il coulait abondamment, et ces mots déglutis à grand peine par la petite bouche rougie lui parvenaient à travers son affolement :

-   …pourquoi… m’as-tu …fait cela ?  

      Sans transition aucune, Gloria se retrouvait sur une longue plage bordée de limons. Elle était étendue, dos contre le sable, et regardait défiler des bancs de nuages verts et mauves. « Comme ils sont menaçants ! Lilith a raison, je dois réparer. C’est assez.» Son cœur se serra, se serra, sa poitrine la brûlait tant qu’elle pensa mourir, ses omoplates s’enfonçaient dans le sol ; elle s’éveilla tombée, dans un enchevêtrement de draps.

      La douleur était telle qu’elle ne pouvait pas bouger, juste ouvrir les paupières et respirer très lentement. La machine lâchait-elle ? Se pouvait-il qu’elle ait fait son temps ? Elle éprouva une grande peur. Elle pensa à ses parents de nouveau, à l’homme volant, à José, à Flavie, aux collègues de son établissement, à Lilith, à Ceylan, à Lazare, à Gilles, à Qingmei, à toutes ces villes qu’elle avait connues ; elle pensa à Öfori. Pour la première fois, le doute s’emparait d’elle. Un doute gigantesque au souffle duquel vacillait sa vie entière. Son esprit tourbillonnait, l’étau se resserrait autour du cœur… tant d’années, tant de choix, tant de vies et tant de morts… comment savoir ? Et si elle s’était trompée ? Cela signifierait-il qu’elle, Gloria, était une menteuse, une assassine, une orgueilleuse, un monstre… mais il fallait des signes ; tout lui avait souri au contraire : le monde ne l’aurait pas accueilli ainsi, ne lui aurait pas prodigué ses trésors avec une telle complaisance. Ou était le mal ? Aucune plaie, aucun cataclysme, pas de sanction, l’hybris menait à la chute, on leur apprenait ça…

Et Öfori… n’as-tu pas vu tout ce sang qui coulait… C’était un rêve. Un rêve. Mais sa mort ; sa mort est bien réelle. Jamais tu ne sauras si tu avais le droit de… ton propre enfant…

« Si je me suis trompée, alors… alors… que le ciel de Massilia se dégage ! » criait-elle soudain, dressée sur ses coudes endoloris. « Oui, c’est ça : que le ciel de Massilia se dégage, et moi, je n’aurai plus qu’à me jeter du haut des rochers de Ratonneau. » dit-elle encore, ou pensa-t-elle tandis que tombaient les derniers pans du sommeil. Des images d’oliviers tordus vers l’avenir, de bunkers des anciennes guerres, rongés de rouille et de salpêtre lui traversèrent alors l’esprit.

      Saut de l’ange. Nique aux milliers de goélands qui poursuivent le jour. Mais suis-je encore mortelle ?

      L’absurde décision s’imposait à elle, engluée d’un restant de songe et d’effroi ; la paix lui revenait ; la main qui lui étreignait le cœur se détendit. Gloria s’accroupit au milieu d’une mer de draps froissés, respira profondément. Tout cela pour un rêve ! Quelle histoire… elle rit tout haut. Quelle démence.

      La lumière du jour divisait les rideaux. Une rumeur grave et continue s’élevait du dehors. Il lui fallait toujours se ressouvenir qu’elle n’était plus à Constantinople. Encore ankylosée, elle se leva et vint à la fenêtre. Le fragment du port qu’elle pouvait distinguer était tel que d’ordinaire. Penchée par la croisée ouverte, elle vit une foule d’hommes, de femmes, d’enfants emplissant les rues ; ils parlaient tous entre eux et regardaient en l’air. D’abord, elle ne vit pas.

      Le ciel était bleu, absolument, indubitablement, d’un bleu immense, émouvant comme un violet.

      Gloria inspira et expira plusieurs fois encore ; elle réfléchit.

      « C’est égal, pensa-t-elle. Je fais ce que je veux. ». 

 

 

 

Partie 2 : Lilith

             

 

 

 

 

  Au mystère de la vie,

 que nous partageons avec toutes les créatures autour de nous,

et aux mystères du langage et de l’écriture,

qui nous en distinguent,

serions-nous devenus si monstrueusement étrangers,

que nous en usions sans plus seulement savoir qu’ils existent ?

 

Armel Guerne

  

 

 

 

Elle activa la rétro-analyse mémorielle. Comme elle le faisait  chaque soir, le plus souvent vers 21 heures, ou parfois au milieu de la nuit si des activités prolongées l’avaient empêchée de le faire plus tôt.

15 février 35.

Jour très venteux. Les humains marchaient pliés dans les rues de Massilia. Un incident était survenu à 10h 08mn 36s : toutes les alarmes du bus qu’elle avait voulu prendre s’étaient déclenchées d’un coup ; sa puce de géolocalisation avait dû se dérégler et interférer avec les systèmes de sécurité du véhicule. Elle avait jugé plus prudent de descendre et parcouru à pied les 12 kilomètres la séparant du centre.

Désactiver la puce lorsque je circule dans l’espace public.

Il lui était indispensable pour améliorer ses performances de se rapprocher des lieux les plus fréquentés et d’interagir avec un grand nombre d’individus. Dans ce but, elle s’était installée sur une petite plage ; elle avait attendu là. Elle ne savait pas exactement quoi, ni ce qu’il fallait expérimenter en particulier. Les humains appréciaient de demeurer assis dans le sable, elle l’avait noté ; aimaient-ils le contact du sable ou leur plaisir était-il plutôt de regarder la mer ? Dans le doute, Lilith s’était concentrée simultanément sur la consistance ainsi que l’odeur de ce matériau granulaire et sur la vision de la Méditerranée. Elle avait observé que le mouvement des vagues fournissait de nombreuses informations quant à la vitesse et à la direction du vent.

Il était venu : un homme qui voulait du feu pour son joint ; un second qui était resté assis 9 minutes auprès de Lilith et avait parlé de sa mère ; une femme jeune qui s’était dévêtue, mais avait renoncé à se baigner ; un chien hostile qui s’était tenu loin de l’intruse.

Peu de monde ce jour ; la météo était interprétée comme défavorable à la promenade par les habitants. Suite à une bourrasque dont la force avec emporté un siège de plage, la propriétaire du chien s’était approchée de Lilith pour s’assurer qu’elle n’avait pas été heurtée par la chaise.

Ensuite l’artefact s’était rendu dans un café et avait interrogé le tenancier sur ce qui serait le plus à même de la réchauffer. Il lui avait fait cette réponse mystérieuse :

« Sans doute pas ce qu’on peut te fournir ici ! »

Du chocolat montait des arômes de cannelle et de vanille tels que dans aucune boisson disponible en Zone Libre.

Expression : le bar qui fait l’angle.

L’absorption du liquide avait provoqué en Lilith une légère torpeur assez agréable selon les signaux que son système nerveux envoyait au cortex. Revenue dans la chambre qu’elle avait pris à l’hôtel pour les nuits suivantes, elle avait procédé à l’analyse mémorielle puis n’avait pas tardé à s’endormir, naturellement.

Il lui fallait s’habituer à l’environnement. Aux gens surtout. Observer comment ils parlaient, bougeaient, s’habillaient ; et répéter. Non : imiter ; c’était un peu différent. Déduire leurs pensées de leurs paroles. Se fixer cet objectif comme une priorité, les autres taches en découleraient. Surtout elle devait ne pas sous-estimer le facteur danger. Pour ces hommes-là, elle ne représentait pas une forme de vie, mais juste un objet, une machine qu’on pouvait mettre hors d’état de fonctionner ; leur éthique ne la protègerait pas. Bien plutôt, elle la condamnerait.

Le matin suivant son installation à l’hôtel, le client d’un magasin avait paru nourrir des soupçons ; trop longtemps, il l’avait observée en fronçant les sourcils. Les humains ne s’observaient pas entre eux de cette manière. Cela se passait dans une épicerie où Lilith achetait sa nourriture. L’homme avait commencé à la regarder pendant qu’elle prenait les produits dont elle avait besoin et les mettait dans le panier. Il l’avait suivie ensuite jusqu’à la caisse, puis avait posé ses propres articles sur le comptoir sans cesser de la fixer. Le paiement l’avait retenu suffisamment pour permettre à l’artefact de disparaître dans de vieilles rues au tracé compliqué.

Après de multiples réexamens de son comportement, Lilith était parvenue à cette conclusion : sa conduite avait pu sembler anormale parce qu’elle n’hésitait jamais. Or, l’hésitation perpétuelle constituait d’après ses observations l’une des caractéristiques les plus permanentes des êtres humains. Mais elle savait exactement ce qu’il lui fallait et quelle place occupait chaque élément dans les rayons, il ne lui était donc même pas nécessaire de regarder ce qu’elle prenait, quant à son trajet il s’en trouvait entièrement déterminé. Si l’aboutissement de leur  démarche – payer et emporter une somme d’objets – était similaire, les modes opératoires de l’homme et de Lilith avaient été radicalement différents. L’incident soulignait un point essentiel du travail d’adaptation : elle devait apprendre à hésiter. S’efforcer de considérer les avantages et les inconvénients d’un objet ou d’une situation assez longtemps pour être capable  à l’occasion de modifier le choix initial.

Peut-être même dois-je apprendre à me tromper.

La perspicacité de ce client restait pourtant inhabituelle ; l’artefact soupçonnait qu’il avait vécu en Zone Libre, probablement Constantinople dont certains habitants avaient préféré émigrer en 14, lorsque les T.A. avaient durci la réglementation des trajets ; les données sur la population massiliète confirmaient la présence d’une forte communauté de constantinopolitains – ici nommés byzantins – mais qui n’avaient plus grand-chose à voir avec les actuels habitants de la Zone Libre tant celle-ci évoluait rapidement.

Il apparut aussi à Lilith que l’activité professionnelle demeurait, en dépit de l’évolution des mentalités, le pivot de la vie sociale. Au risque de se trouver plus exposée, elle avait postulé pour un emploi dans le secteur de la restauration et commencé ainsi un curieux travail durant lequel un homme en blanc leur apprenait, à elle et ses camarades, toutes les subtilités de la confection d’une pizza ou d’une bruschetta. Les plats de ce nom que l’artefact avait parfois consommés à Constantinople présentaient un aspect tout à fait autre et l’identification des ingrédients fut d’abord un peu laborieuse pour elle, mais une fois chaque élément visualisé, touché, goûté, classé, le procédé de fabrication apparut finalement simple et sa cadence s’accéléra tant qu’il lui fallut se contraindre à la ralentir sous peine d’éveiller de nouveaux soupçons. Elle prit également soin d’introduire des variations dans la disposition de la garniture ou le modelé des bords, voire d’oublier une fois les câpres, de distiller quelques gouttes de piment surnuméraires …même ainsi les œuvres de ses collègues présentaient auprès des siennes un caractère d’anarchie qu’elle n’en finissait pas d’admirer.

À cette époque, l’activité cérébrale intense que nécessitaient les milliers d’informations à analyser quotidiennement et les modifications à mettre en œuvre qui en résultaient obligèrent  l’organisme de l’artefact à un temps de repos accru – entre huit et neuf heures, à savoir la durée de sommeil humain conseillée.

Un soir après le travail, elle s’arrêta devant une minuscule boutique dont la devanture retint son attention ; de bizarres objets, ternes et poussiéreux, y étaient entassés. Elle entra. La libraire leva la tête, puis se replongea dans sa lecture. Lilith longea les rayonnages où se suivaient les livres, plus ou moins identiques, et en rangs plus ou moins serrés. Certes, elle connaissait l’existence de tels objets, mais il ne lui avait jamais été donné dans approcher ou d’en manier en Zone Libre ; leur usage était évidemment tombé en totale désuétude. Elle se saisit d’un volume sans que la femme fît un commentaire, l’ouvrit. Cela se présentait comme une boite rectangulaire, colorée à l’extérieur ; celle-ci contenait cent-dix-sept feuilles de papier dont la tranche adhérait à la longueur interne gauche du rectangle… Même le docteur Ceylan qui conservait tant d’antiquités dans sa maison ne possédait pas de livres. Des lignes de texte assez espacées couvraient presque tous les feuillets.

-   De quoi s’agit-il ? demanda Lilith.

-   C’est de la poésie, dit la libraire d’un ton égal.

Les mots inscrits sur la couverture disaient : Haïku. L’artefact donna à la femme le prix du livre et l’emporta. Rentrée à l’hôtel, elle commença à déchiffrer le contenu.

J’épluche une poire

Du tranchant de la lame

Le goutte à goutte sucré

Après son premier mois au sein de l’entreprise de restauration, Lilith prit une location dans le quartier de l’ancienne gare ; des fenêtres de sa chambre, on apercevait en contrebas le tracé des rails herbeux. À sa demande, on la fit passer de la cuisine au service : elle assurait des extras les soirs, travaillait en salle le midi, voyait plus de monde ainsi. Ses employeurs s’étonnaient de l’énergie quasi inépuisable dont elle faisait preuve. « Vas-y tranquille…, lui conseillaient-ils, les yeux écarquillés. Ménage-toi hé ! ». Le temps semblait pour les hommes des T.A. plus précieux et plus abondant à la fois qu’en Zone Libre. Souvent, avant de commencer à parler, ils attendaient et tenaient votre main, votre épaule, le regard attentif, l’air de demander qui vous étiez vraiment. Ou bien ils pouvaient rester des heures au soleil, derrière une tasse vide, échangeant avec leurs amis de rares paroles, sans manipuler aucun écran, sans sortir de bipeur de leur poche. Une fois lancés, en revanche, on ne les arrêtait plus : de vrais acteurs.

Au début du printemps, alors qu’elle assurait le service au dîner d’une noce, Lilith retrouva par hasard la femme croisée des semaines auparavant sur la plage balayée de vent. Elle se rappelait d’elle, comme elle pouvait se rappeler de chaque visage croisé, de chaque intonation perçue ; le surprenant de l’affaire est que la femme avait paru remettre aussitôt Lilith et était allée lui parler. « Ce sera l’anniversaire de mon mari dans quelques jours ; nous aurons beaucoup d’amis chez nous et il faudrait organiser un buffet, quelque chose… Vous semblez tellement professionnelle ! » avait-elle dit en substance. La femme se nommait Pietra, l’homme José ; l’artefact s’était rendu à leur domicile peu après et y avait tenu avec Pietra une longue conversation ; jusqu’à ce jour la plus longue conversation qu’elle ait eue avec un être humain, le professeur Ceylan excepté.

D’abord, la femme avait fourni les informations concernant le service de l’anniversaire ; elles avaient évalué ensemble les quantités de boisson à prévoir, le nombre d’amuse-bouche, Lilith prenant garde à faire répéter quelques chiffres, à glisser dans ses évaluations de menues erreurs que la cliente ne remarquerait peut-être pas consciemment mais que noterait cette entité mystérieuse et fascinante que l’on appelait subconscient. L’artefact avait effectué ces derniers temps de nombreuses recherches sur cette zone encore obscure dont l’activité paraissait motiver néanmoins l’action humaine dans une part au moins aussi importante que la réflexion rationnelle. Lilith supposait qu’elle-même ne disposait pas d’une zone similaire.

Pietra lui avait ensuite posé quantité de questions sur sa vie, mais rien dans son regard ou son timbre ne laissait supposer qu’elle nourrissait un doute quant à la nature de son interlocutrice.

Quelles raisons aurait-elle de douter de moi ? Mais quelle raisons aussi de me porter cet intérêt particulier ? Cela aurait-il trait au subconscient, encore ?

Sur le chemin du retour se trouvait un animal mort ; ses oreilles pointues et de longs favoris blancs permettaient d’identifier un lynx, sans doute appartenant à la sous-espèce pardelle. Depuis un demi-siècle, ils avaient progressivement abandonné les Alpes slovènes pour se déplacer vers le sud-ouest ; on s’interrogeait sur les motifs de cette migration. Certains individus étaient observables en région méditerranéenne, parfois jusqu’aux abords des villes ; la mer avait stoppé leur mouvement, mais quelques cas de lynx débarqués à Alger avaient été recensés : montés à bord en quête de nourriture, ils avaient dû être piégés par le départ des bâtiments. Lilith s’agenouilla sur la chaussée aux côtés du félin ; un filet de sang rouge vif partait de son oreille gauche et se séparait en plusieurs coulées qui commençaient en séchant à coller entre eux les poils du pelage ; sous sa main, le ventre dégageait encore une faible chaleur ; leurs regards restèrent attachés une minute l’un à l’autre. Le sien demeurait brillant, mais parfaitement immobile entre les paupières.

Lilith pensa :

      Un chat errant

      Sur les genoux d’un Bouddha

      Dort.

Du moins si l’on considérait le sommeil et le giron de la divinité comme métaphores de la mort …

Couleurs.

Massilia était une ville blanche. Constantinople était rose. Blanches, Lisboa, Athènes. On disait que Naples était rouge, verte et ocre.

Odeurs.

Elles avaient frappées Lilith, d’abord, dès l’atterrissage : les parfums multiples qui montaient des rues. Sel, poisson, épices débordant de sacs de jute, senteurs herbeuses des débris de légumes après marché ou des rogatons de sandwichs en putréfaction contre les bouches des caniveaux, aiguilles de pin séchées au soleil, glycines mauves sous quoi croulaient les ruelles désertes. Comme les mots disparates qui ne devenaient poèmes qu’assemblés, les odeurs créaient par leur concomitance une senteur unique : le parfum de Massilia.

Il paraissait que Constantinople avait possédé autrefois un tel parfum, plus entêtant encore.

Légendes :

Dans des temps très lointains, un homme nommé Protée naviguait avec ses compagnons à la recherche d’un lieu propice à la fondation d’une cité nouvelle. Après les mésaventures ordinaires à ce genre de voyage, tempêtes, monstres marins et ensorceleuses courroucées, la Mer du Milieu des Terres se fit plus bleue, les côtes plus douces : Protée posa le premier sa sandale ou peut-être la plante d’un pied nu sur le rivage dépourvu de sable ; son navire unique et blond se balançait au vaste creux de l’anse. Longue route depuis Smyrne qu’ils avaient parcourue, avec bien des détours et des circonvolutions ; au fil des semaines et des mois, ils avaient dessiné dans les flots les entrelacs d’un gigantesque cerveau, un cerveau traversé par les vents. Aquilon, Sirocco, Europs, Mistral, vent d’Autan, Zéphyr, Libeccio, Ponant… Les hommes avaient faim et soif ; ils n’en pouvaient plus de voir encore et toujours leurs mêmes têtes ; tout plutôt que cette solitude de groupe, mieux le combat que mer-nuages-ou falaises dont on ne saurait rien faire. Des toits fumaient à mi-hauteur des montagnes ; on hâta le pas afin d’être fixé.

L’équipage s’était peu avancé dans les terres que déjà une sorte de troupe baroque venait à leur rencontre ; blonds ou roux, les hommes arboraient de larges chapeaux emplumés et les femmes qui allaient devant portaient contre leurs opulentes poitrines de petits animaux domestiques, chats, lapins ou marcassins, traités en enfants choyés. Les appariements de couleurs les plus fous faisaient avant l’heure l’effet d’un carnaval. Le cortège ne manifesta aucune hostilité aux étrangers ; bien au contraire ils riaient, les cajolaient et invitaient au festin du soir, important à plus d’un titre puisqu’on y célèbrerait l’éclipse de la lune, son retour et surtout le choix que devait faire cette nuit la fille du roi, d’un mari pour trôner à ses côtés.

Gyptis venait de fêter ses dix-sept printemps. Dans la région déjà sa beauté devenait un mythe, comme il arrive souvent des vérités pas tout-à-fait tangibles ou observables. Cheveux de feu et peau ensoleillée. Un sourire ardent, des souhaits puissants. Au milieu de ces types familiers, blonds, châtains, auburn, rouges, la princesse ne vit que Protée, brun, bref, barbu d’une traversée, membres secs et l’œil sans faux-semblants. Leur union était si évidente qu’ils n’auraient pas eu besoin de se désigner, mais la règle c’est la règle, Gyptis marcha sur le noir invité jusqu’à lui effleurer le front de la branche de cerisier qu’elle tenait de la main gauche. La foule applaudit, le roi fila son titre au dernier arrivé sans barguigner ; la tribu n’avait rien contre les étrangers.

Ensuite, le couple descendit la ville sur les bords de la mer, à portée de bateau, et entreprit de peupler la future Provence d’enfants aussi ténébreux que de l’autre côté du bassin. Massilia venait au monde.

Je me rapproche de Pietra ; ou est-ce l’inverse ? À force de marcher et converser en sa compagnie, je prends conscience d’un point important. Point ne suffit de parler ou d’agir comme les humains, c’est penser comme eux qu’il faut.

Ce qu’il lui était loisible d’observer de l’extérieur ne serait jamais qu’un effet, un résultat, l’écume en surface des vagues ; Lilith restait dans l’ignorance du principal, elle le sentait. Ainsi, lorsqu’elle reproduisait les signes d’enthousiasme que suscitait en sa compagne la conjonction d’un temps dégagé, d’un paysage contrasté et de couleurs intenses, elle notait que le plaisir de celle-ci s’accroissait du fait qu’il semblait partagé, mais cela ne constituait pas un véritable progrès : les raisons invisibles de cette joie, les mécanismes intérieurs qui se mettaient en branle dans pareils instants restaient obscurs pour Lilith. Si elle voulait avancer dans leur compréhension, il lui fallait à partir de maintenant adopter le rythme même de pensée de ses interlocuteurs, ou au moins  ce qu’elle pouvait projeter de leur pensée d’après leur expression verbale.

Cette patiente mutation incluait les analyses mémorielles quotidiennes que Lilith s’évertuait à humaniser peu à peu ; elle en fluidifiait progressivement l’expression, rabotait les angles trop abrupts, introduisait du souple dans la logique, des images dans la cohérence.

Elle remplaça « proximité » par « amitié ».

Pietra était d’une aide inestimable ; elle parlait et pensait beaucoup plus que la moyenne de ses semblables, et l’artefact amassait au fur à mesure de leurs rencontres une quantité  considérable de matériau. Il semblait que la femme s’intéressait peu en revanche aux sujets, primordiaux pour la majorité des hommes, de la nourriture et de l’argent. Les affaires abstraites l’intéressaient plus ; d’où peut-être cette production verbale abondante…

Un humain réfléchirait-il en pareils termes ? Il me faudra encore du temps. Un certain temps. Certain : implique hésitation, indétermination. Et moi ? Suis-je un être déterminé ?

La femme lui confia qu’à la suite de leurs longues marches, elle s’endormait accompagnée par le bruit de l’eau et celui du vent. Lilith s’entraîna à les entendre jusque dans son sommeil ; ainsi elles auraient des nuits presque identiques.

      Me voici

      Là où le bleu de la mer

      Est sans limite.     

La nuit recommençait de rogner les jours dorés ; les soirées des deux amies se prolongeaient tard parfois, l’une posait surtout des questions, l’autre exposait, scrutait, conseillait. Pietra convainquit sa protégée d’abandonner l’emploi alimentaire qui lui prenait tellement de temps pour s’inscrire à l’université. Elle en avait, dit-elle, parlé avec José ; ils aideraient la jeune fille s’il était besoin.

Tandis que parlait sa compagne, Lilith examinait les rides dont paroles et gestes modifiaient la disposition ; grasses et profondes comme des sillons à hauteur du visage, elles se faisaient maillage infini autour des articulations – phalanges, coudes, clavicules ; l’artefact aimait les regarder : elles introduisaient une variété passionnante dans la géographie du corps. Là d’où elle venait très peu de gens acceptaient encore de les porter.

Chaque matin, le chemin qui menait Lilith à son lieu de travail la conduisait à traverser le pont transbordeur. Les véhicules étaient rares alors et la lumière faible, ligne d’aube blanche au ras de la mer et lueur économe de quelques dernières ampoules aux poutrelles du pont. On disait qu’à la mi-août, en d’autres époques, se déroulait une procession d’hommes et de femmes, d’enfants, qui parcouraient la ville en portant la statue très noire d’une mère avec son enfant. Ils gravissaient les rues que certains prétendaient défoncées mais dont le revêtement suivait simplement la morphologie du terrain à la façon d’une peau qui épouse courbes et dépressions du corps ; ils empruntaient enfin le pont transbordeur illuminé de lampions.

On appelait cela une coutume. Les coutumes s’étaient perdues. Lilith allait en quérir certaines, sous les piles de sa documentation immatérielle ; leur analyse lui permettait de reconstituer un peu de l’épaisseur avec laquelle l’humain vient au monde ; car rien ne pourrait faire qu’elle fût née avec.

Je bois un café en terrasse. Un souffle traverse la tiédeur de l’après-midi qui fait dire à la propriétaire : « Il ne fait pas chaud tout de même ! ». À quoi je réponds que le fond de l’air est frais. « …ça n’est pas encore ça, hein. » conclut-elle, l’air heureux de notre échange. Mes progrès se mesurent à ces choses-là.

Malgré elle, son intimité grandissante avec Pietra l’amena à s’immiscer dans l’existence du couple. Elle assistait au spectacle quotidien, et pourtant si difficilement appréhendable de l’extérieur, que constitue une vie vécue à deux ; et par sa présence même en modifiait peu à peu l’équilibre. Assez vite, elle en vint à la conclusion que la construction intrinsèquement exclusive du couple n’admettait pas l’intrusion d’un tiers.

Et aussi : que José ne l’aimait pas.

Nuire à la relation qui existait entre lui et Pietra était injuste. Lilith devait-elle pour autant s’éloigner d’eux ? Mais c’était le désir même de Pietra, ses invitations sans cesse renouvelées à prendre place dans leur vie, qu’il fallait dans ce cas remettre en question. Sa nouvelle amie paraissait lui être devenue indispensable. Qui sait si le dommage causé par le départ de Lilith ne serait pas un mal plus grand ? Par ailleurs, les bénéfices que l’artefact retirait de leur proximité s’avéraient considérables ; au contact de Pietra, elle apprenait bien plus rapidement encore que dans l’ancienne compagnie du professeur Ceylan. Chaque jour, chaque heure, sa pensée gagnait en naturel, son élocution en fluidité. En août elle rêva pour la première fois.

Afin de ne pas se trouver en reste alors que Pietra supervisait son inscription universitaire, Lilith glissa à sa compagne quelques allusions au rôle plus actif qu’elle pourrait tenir dans la cité. Les élections municipales se tiendraient en octobre ; la candidature à la mairie de son propre quartier d’une citoyenne si expérimentée n’allait-elle pas de soi ? Un changement de statut de son amie paraissait à l’artefact un moyen d’élargir son champ d’étude : elle se retrouvait au cœur de la vie politique massiliète, et par là des institutions des T.A., suivait l’évolution des aspirations et capacités d’adaptation d’un sujet humain, et ce faisant elle permettait à ce sujet de satisfaire certains besoins visiblement inassouvis.

José assistait quelquefois à leurs conversations, mais n’intervenait guère.

      Au bout de sa langue

      Il cache des paysages

      L’étranger.

L’université, Lilith ne devait pas y mettre tellement les pieds : après une campagne qui releva presque de la formalité, Pietra se retrouva à la tête de la mairie de Saint Anne-Mazargue et débaucha sa jeune amie ; il fallait renouveler l’équipe ronronnante qui depuis trop d’années se contentait d’organiser les pots de quartier et les semi-marathons caritatifs. La fougueuse maire ne pouvait savoir à quel point extrême, illégal, elle venait de moderniser son service en y intégrant la personne de Lilith. Toutes deux étaient devenues inséparables, il arrivait même qu’un visiteur les prît pour mère et fille. L’accord entre elles voulait que l’étudiante consacrât une moitié de ses journées aux cours et, contre une rémunération substantielle, le temps restant aux tâches diverses occasionnées par la prise de fonction de Pietra. Dans la réalité, l’artefact passait le plus clair de la semaine dans les locaux municipaux. Plus que l’ambiance décontractée de la faculté, le travail d’assistante la renseignait sur les structures sociales, la hiérarchie particulière qui subsistait dans les T.A.. La maire profitait d’une aide précieuse et toujours disponible, avertissait parfois Lilith d’y mettre le holà ; la fille secouait la tête : « Tout va bien, je t’assure ; je suis contente ! ». Bientôt, l’on sut qu’une requête avait les meilleures chances d’être entendue sinon couronnée de succès si vous passiez par la jeune et taiseuse assistante. Quelques adjoints, et de plus nombreux étudiants tentèrent de faire du gringue à Lilith ; sans succès. Elle ne comprit d’abord pas, puis, lorsque les signaux furent décryptés, anticipés, elle débouta les prétendants jusqu’à ce que chacun se fût passé le mot, là, aussi ; le temps de ces expériences n’était pas encore venu pour elle.

Exercice :

Je suis une femme. Je suis un être humain. Je suis humaine. Je suis des leurs. Nous sommes des hommes. Nous naissons libres et égaux en droit. Nous sommes frères et sœurs…

Il y avait des nuits où un bruit l’éveillait ; elle se levait alors et allait jusqu’à la fenêtre, vérifier la nudité de ce paysage en rails rouillés et entrelacs de voies ; l’horloge de la gare désaffectée indiquait trois ou cinq heures. Lilith n’avait pas besoin de la consulter pour savoir l’heure exacte, mais le fait que son mécanisme vétuste fonctionne encore suscitait en elle un certain nombre de réflexions qui ressemblaient à de la contemplation. Au-dessus des friches, les étoiles se dessinaient en constellations, Grande Ourse, Baudrier d’Orion… l’artefact leur superposait l’image mentale d’un ours véritable, d’un chariot.

Chez moi, les gens tentent d’atteindre ces points lointains dans l’espace. Ils n’y voient ni mal ni danger. Ici, le sujet est tabou. En japonais, la Voie lactée se disait ama no gawa : rivière du ciel. Toutes les rivières ne sont-elles pas bonnes à naviguer ?

Sur les côtes massiliètes, le bateau s’apparentait à un instrument de la vie quotidienne : on l’utilisait pour se déplacer, pour pêcher, pour aller se baigner dans les anses plus sauvages, pour sortir en famille, pour enseigner la navigation à un ami, à un fils ou une fille… Constantinople aussi fourmillait d’embarcations, mais qui filaient tel le vent. À Massilia, on cherchait le balancement de l’eau sous la coque, le mouvement de l’immobilité, l’instant d’équilibre exact où la soudaine tension de la ligne sous le poids de la dorade ou du loup prenait valeur d’action au centre de toute cette mirifique paresse. Les habitants de Constantinople n’accordait de prix à la lenteur qu’à la condition qu’elle soit assiégée par une vitesse extrême : un luxe en somme, un jeu mais dont on se lassait rapidement.

On ne chômait pas à la mairie, en revanche ; Pietra pressait son équipe, prolongeait elle-même ses jours en soirées, multipliait les heures comme d’autres multiplient les pains. Elle ne disposait que de trois ans, disait-elle, il n’y avait pas de temps à perdre. Les employés n’étaient pas d’accord, ils étaient d’avis que le temps se perdait de toute façon. Que seuls les insensés essayaient d’en gagner. Souvent la maire et son inusable assistante se retrouvaient les dernières ; elles fermaient la baraque, puis descendaient vers la Corniche, s’asseyaient côte à côte, entre deux roches, et regardaient descendre le soleil ou se lever la lune derrière les îles. Elles se passaient l’unique bière, ne parlaient pas du tout quand le vent soufflait trop fort.

En termes humains, Lilith aurait dit que de tels moments étaient ses préférés.

Imperceptiblement, les amis et connaissances de la maire s’éloignèrent ; un vide qui s’apparentait à un surcroît de liberté se créa autour des deux amies ; José aussi se faisait plus distant. L’artefact se rendit bien compte qu’il lui était moins facile maintenant de se lier à de nouvelles personnes, que le couple fusionnel qu’elle formait avec Pietra maintenait les autres à l’écart et lui faisait courir le risque de ne plus voir le monde que par un canal. Elle aurait pu rompre, disparaître, rien de plus simple ; ou distendre leurs liens. Mais voilà : la massiliète était le seul individu auquel Lilith était nécessaire.

…mon fonctionnement logique… mes capacités de raisonnement, de déduction… les ressources inépuisables de ma mémoire : tout cela me rend efficace dans le travail, certainement. Je puis répondre à la plupart des questions ; analyser une situation à partir de mes observations. Mais suis-je capable d’inventer ?

L’écrivain qui compose un haïku invente.

Je prends un stylo et réfléchis à l’assemblage des mots. Au dos de mon livre, j’écris ceci :

      Une heure avant l’aube

      Tu écoutes le chant du merle

      Fait-il donc si chaud ?

Un soir de mai, Pietra montra à l’artefact la reproduction d’une toile. Il s’agissait d’une peinture intitulée Lady Lilith et qui se trouvait maintenant dans un musée à Tel Aviv. En Zone Libre, donc. Un sourire ambigu était apparu sur le visage de la femme ; pour Lilith, en tous cas, il était difficile à interpréter car son amie remarquait en même temps qu’elle détaillait l’image : « Ni toi, ni moi ne le verrons jamais… à moins d’un extraordinaire changement dans nos vies ! ». Rien de commun n’était apparu à Lilith entre le portrait et sa propre personne. La chevelure s’étendait des deux côtés des tempes en vagues flamboyantes. Les traits du modèle se rapprochaient de ceux que les sculpteurs de la Grèce ancienne donnaient aux jeunes hommes. Sa peau, seule, rappelait celle de l’artefact ; très pâle.

Première explication au sourire : Pietra se réjouissait de cette quasi impossibilité pour un habitant des T.A. d’émigrer en Zone Libre, tout retour d’un sujet « contaminé » étant interdit et le découpage local de la Toile empêchant aussi de garder contact avec la famille ou les proches restés au pays.

Seconde explication : le sourire de Pietra était destiné à Lilith. Des allusions discrètes avaient déjà amené cette dernière à se demander si son amie massiliète soupçonnait ses origines (sans que sa nature fût mise en cause pour autant). Peut-être se doutait-elle que l’assistante novice et pourtant si aguerrie avait connu des lieux soumis à d’autres règles, des cités où l’on circulait à d’autres vitesses, selon d’autres modes.

Troisième explication : son sourire n’était destiné qu’à elle-même. Le professeur Ceylan avait expliqué cela à Lilith, que l’être humain était souvent son propre spectateur.

Dans ce dernier cas, Pietra envisageait, sans l’exprimer verbalement, l’hypothèse d’une incursion en Zone Libre.

Ce fût durant cette période que la maire proposa à son amie de l’adopter. Si les analyses inhérentes au processus légal n’avaient empêché celle-ci d’accepter, Lilith aurait été le premier et unique artefact intégré à un tissu familial humain. La chose se débattait à Constantinople ; elle était loin d’être acceptée.

Massilia croula quelques semaines durant sous les micocouliers, les glycines et les arbres de Judée ; les jours de congés, on prenait pour se promener un petit train poussiéreux dont le parcours s’effectuait en crête d’une série de viaducs ; on voyait de loin scintiller leurs arcs et leurs pierres blanches, on descendait à de minuscules gares adossées à un pilier de calcaire, porteuses de noms intrigants comme La Vesse, Le Rove, Niolon… Creusés à même le pilier, des escaliers abrupts menaient à la calanque et des passerelles de bois introduisaient sous chaque arcade deux étages de maison, suspendus entre ciel et mer ; des paliers irréguliers par lesquels pénétrait un grand soleil cuisant ponctuaient les marches ; aux balcons pendaient des draps secoués par le vent. Des arbres croissaient parfois au sein même de la pierre et dix mètres au-dessus du sol : d’étroits pins tordus qui prenaient naissance à l’horizontale, tendus vers les vitres des cabanons, leurs racines têtus nourries du plâtre qui s’émiettait entre deux blocs pierreux. Certaines façades étaient peintes de rose, d’autres en bleu, ou jaune poussin ; certaines étaient toutes composées de verre pour capter la chaleur du soleil. L’eau qui avait gagné du terrain au fil des siècles baignait à présent les piliers des viaducs et de minces barquettes amarrées aux anneaux formaient le seul pont entre les dernières marches et les quelques ilots éparts alentour. Des enfants pataugeaient, des femmes et des hommes pêchaient, près d’eux une glacière et un bol de crevettes grises ; en dépit des bourrasques, des volets claqués, une immense quiétude régnait dans ces lieux bénis. On était ici dans une ville moins ville encore. Aux frontières ultimes de l’urbain. À grande distance, on apercevait la basilique et son énorme statue d’or qui étincelait jusqu’à en disparaître. La paix recouvrait toute pensée.

Calée au creux des rochers, des cailloux ronds et doux sous la plante de ses pieds, Lilith examinait sa conscience ; on disait parfois que le propre de la conscience était d’être réflexive, mais les hommes et les femmes qu’elle côtoyait, ils se disputaient, s’embrassaient, on pouvait dénombrer leurs sourires et leurs grimaces, combien ils transpiraient, combien ils pleuraient : ils ne se posaient pas de question. Pour un peu, on pouvait croire qu’ils ne pensaient pas ; où se situait la conscience dans tous ces flux d’humeurs ?

Pour les rêves, Lilith en avait eu déjà ; à y réfléchir, peut-être les avait-elle provoqués. Des images qui se donnaient la main, comme un portrait déconstruit de sa journée. Ce qu’elle avait vu, entendu, vécu, s’accumulait en elle et puis y demeurait à disposition. Ça ne s’exprimait pas seul. La mémoire humaine vivait d’une existence autonome ; elle n’attendait pas d’injonction pour se manifester.

      Mon beau navire ô ma mémoire/Avons-nous assez navigué…

La sensation du soleil sur sa peau lui était agréable. Autrefois, qu’il pleuve ou vente lui indifférait ; elle pouvait marcher des kilomètres sous l’averse. Bien plus élevées que celles de l’être humain, ses capacités de résistance s’amenuisaient sans doute à mesure que s’accroissait sa sensibilité.

Un jour, elle rencontra dans les escaliers ombrés de plantes, moitié fraicheur, moitié lumière, un homme étrange qui ne ressemblait à personne. Marche à marche, il tirait un caddie empli d’objets disparates ; une chienne noire l’accompagnait. Langue pendante, elle s’arrêtait en haletant pour regarder les étrangers, repartait au trot sur quelques mètres. « Elle n’en peut plus ! Tu vois comme elle souffle, miss… ! ». C’était à Lilith qu’il s’adressait ; ici, on parlait aux inconnus, l’artefact en avait pris l’habitude, sans bien comprendre encore quel était le moment juste, celui où elle pourrait faire de même sans incongruité. Le type peinait autant que l’animal, on le devinait à la sueur perlant entre les racines de sa chevelure. Le caddie coinçait à chaque marche et les heurts de l’ascension provoquaient la chute régulière d’un sac mal amarré. À Lilith, la nature du chargement ainsi que les raisons pour lesquelles cet individu empruntait un chemin si malcommode restaient mystérieuses. Puisqu’il lui avait parlé, elle se rapprocha et sourit. « Est-ce que je peux t’aider ? ». La chienne les rejoignait, flairait la nouvelle venue, s’écartait vite. « Eh… Pépète ! …ma fille. C’est son nom. Oui, on dit comme ça pour l’argent je sais. Enfin, on disait. Puisque je n’en ai pas du tout, j’ai trouvé que ça ferait un joli nom pour elle ! » Il fixait son interlocutrice d’un air joyeux, l’un des deux yeux – très bruns, très fendus – obliquait à peine vers la racine du nez. L’homme n’était pas grand, de taille inférieure à celle de Lilith, sa tête et son corps présentaient un aspect potelé. Nombre de gitans s’étaient intégrés à la population massiliète suite aux lois d’avant l’an zéro sur la sédentarisation. À l’heure où certains groupes professaient la supériorité du nomadisme sur ce qu’ils appelaient la « vie immobile », la disparition des communautés du voyage se faisait plus flagrante : harcelées par les urbains, ligotées par la loi, elles avaient fini par se dissoudre dans la foule des cités ; on disait qu’ils se reconnaissaient entre eux, encore, à certains signes : tatouages, prononciation d’une voyelle, goutte sombre dans le vert d’un iris.

En dépit de la chaleur, l’homme portait un anorak rouge tout bouffant ouvert sur une poitrine noire, velue, un pantalon de jogging maculé et des baskets sans lacets qu’écrasaient ses talons fendus. « …elle fait sa timide. » continua-il, « En vérité, c’est une fille rigolote ; par exemple, elle adore danser sur les chansons que je lui invente. Regarde si je mens ! » Des phrases à peine modulées, mais proférées à pleins poumons commencèrent à retentir. « Pépète, ma poulette ! Ma poule à son pépère ! T’es devenue grandette ! » La chienne sautillait sur place, balançait des oreilles, sa langue toujours sortie hors de la gueule ; Lilith applaudit pour la première fois de sa jeune existence, l’homme lui serra la main, paraissait ravi. Ils soulevèrent son caddie à deux et il répétait : « C’est incroyable ce que tu es costaude ! On ne le dirait pas pourtant. Je ne porte rien… » Tandis qu’ils montaient les escaliers, hissaient les drôles de bagages  au sommet de l’aqueduc, là où on retrouvait la route, l’homme raconta un bout de sa vie. Il avait étudié, travaillé, perdu son emploi, bu, cessé de boire – « L’alcool est mauvais ! …ça détruit les idées, ça détruit tout, là-haut ! », maintenant il faisait de la course avec sa chienne, pour l’exercice. Il se prénommait Antoine, ne travaillait plus depuis de nombreuses années, il vivait dans la rue ; le revenu universel lui permettrait de se payer une chambre, mais lui préférait ce quotidien à l’air libre : les gens croisés au hasard de ses pérégrinations, changer de place chaque jour. « Vous me voyez, moi, installé dans un petit appartement ? Impossible, trop besoin de bouger. D’être dehors…» Et ses bras décrivaient des cercles pour remplacer la vision de ces espaces en mouvement. Il émettait aussi des opinions sensées sur la politique, l’enseignement, l’évolution de la ville. La radio constituait sa principale source d’information. Il déplorait la disparition des journaux dont les immenses feuilles de papier pliés avaient des usages si variés. L’hiver, quand le vent se faisait glacial, les refuges municipaux lui servaient d’abri, pas plus de quelques nuits de suite cependant ; après quoi la bougeotte le reprenait. Apprenant que Lilith travaillait pour la maire, il lui suggéra quelques améliorations afin de perfectionner le système d’accueil temporaire.

Ils se séparèrent à l’ombre géante d’un agave ; la paume que l’artefact serra pour la seconde fois était toute durcie de calles.

Interroger Pietra sur cette catégorie de personnes.

Les vers de Bashô :

      Ravi de sa pauvreté

      le solitaire admirant la lune  

      fredonne la chanson de riz de Nara.

 Il y eut bien d’autres choses à observer pour Lilith durant cet automne 36 : comment telle boulangère balayait d’un geste du poignet les excuses d’une cliente oublieuse de son porte-monnaie ; « Eh…ça ne fait rien ! Vous me donnerez ça la prochaine fois que vous passerez… ». Ou ce jeune père rentrant de l’école qui, au bas de leur immeuble, confiait à Lilith la garde de sa petite fille tandis qu’il disparaissait dans la cour ranger poussette et sacs. Qui garantissait à la commerçante le retour de sa cliente ? Quant au voisin, lui et l’artefact n’avaient jamais échangé que quelques phrases dépourvues de poids. Les gens se faisaient donc confiance.

Si le verbe aimer possède un sens en ce qui me concerne, alors elle est la personne que j’aime le plus. Son existence s’est peu à peu liée à la mienne ; elle m’a donné sans rien attendre, m’a aidée. Ne devrais-je pas lui faire confiance ?

La question se fit lancinante ; elle colonisait les étranges examens de Lilith. Ici, la confiance était tout : pour la maire et son assistante, c’était désormais la seule manière de progresser. L’artefact décida de parler à Pietra. Ce faisant, elle fendit en deux la vie de son amie.

On arrivait à la fin de l’année. Ce fut une heure terrible ; d’efforts et d’incompréhensions. La confiance se révélait malaisée à manipuler.

La logique ni ses connaissances massives n’aidèrent l’artefact à évaluer le travail obscur, lent et brutal qui s’effectuait à l’intérieur de son amie durant les semaines de silence qui suivirent ses révélations. L’instinct ou l’empathie ne la guidaient pas. L’avenir restait cette fois pour Lilith une page blanche, noire. Elle pensa que peut-être, c’était la fin de leur relation.

Ce fut janvier, le troisième jour du mois ; Lilith s’était trompée. La sonnette retentit ; c’était la maire.

Le jour s’était levé tard, le nuage de Berre dissout vers l’ouest après avoir obscurci le ciel quarante-huit jours de suite. Les causes des émanations restaient mystérieuses et leur fréquence difficile à évaluer : sans doute ces phénomènes étaient-ils liés à l’activité des distilleries de pétrole durant le XX-et-unième siècle ainsi qu’aux nombreuses expérimentations chimiques dont l’étang avait fait les frais. Les massiliètes se refusaient à évoquer la semi-nuit enveloppant parfois leur ville ; certains se terraient chez eux, d’autres continuaient à circuler, à pied ou bicyclette, mais portaient un masque de papier souple ; Lilith sentait la peur, puis autre chose encore que elle ne comprenait pas bien : était-ce cela, la superstition ? Des scientifiques avaient émis l’hypothèse qu’un jour, le nuage s’étendrait encore et demeurerait au-dessus de la cité des années, des décennies peut-être… À Constantinople, elle s’en souvenait, le ciel était surtout bleu ; on faisait en sorte qu’il le fût. Au moins trois cents jours l’an, surtout par les mois froids ; l’esprit humain peine à supporter dans le même temps des températures rigoureuses et le manque de lumière. C’est durant l’été que la ville laissait faire la nature ; les nuages pesants qui naviguaient dans la chaleur se déchiraient lentement au crépuscule. Et c’était d’autant plus bouleversant lorsqu’au matin, l’aurore aux doigts de rose repoussait les voiles de la nuit et que surgissait progressivement de l’ombre la reine des villes, toute en saillances chaotiques, rondeurs lumineuses.

Les deux femmes se firent face un moment dans le silence. La plasticité de l’esprit humain prenait encore Lilith de court. Elle avait laissé son amie, un soir de décembre, anéantie, une machine brisée, et presque inaccessible à la vérité. Qu’un être si intimement intégré à sa propre vie fut un artefact, ce qu’ici on appelait du nom terrible de sans-père, frappait de nullité tout ce qui s’était développé entre elles ; comme si Lilith n’était pas réelle. Et voici que pénétrait dans l’appartement une personne différente : sa démarche et ses gestes exprimaient une assurance quasi agressive ; ses yeux plongeaient avidement en ceux de son hôte. Plus question de tendresse ou seulement de cordialité, bien sûr ; une sorte de froideur énergique avait remplacé les suaves sentiments d’autrefois. Impossible de se toucher ; elles ne s’embrassèrent pas, ne se serrèrent pas la main. Pietra venait afin d’en apprendre davantage ; leur histoire commune, elle désirait aujourd’hui l’éclairer à la lumière crue que projetteraient les confidences de l’artefact.

Je n’ai pas d’affects. Est-ce cela que tu ne peux me pardonner ?

Patiemment, elles reparlèrent des origines. Des grandes guerres de religion que la massiliète avait trop connues, dont elle avait vécu l’acmé, partie en mission à vingt ans dans les forteresses volantes qui transportaient groupes de soignants et volontaires, de site en site, de pays en pays, toujours plus sanglant, plus exposé. Elle redit – comme si Lilith s’en trouvait pour partie responsable – les cauchemars qui, encore maintenant, étaient composés de bouts d’os, d’explosions de chair, de trous remplaçant les maisons. En parallèle, s’épanouissait à plein la civilisation technologique que Pietra qualifiait, avec soin, de « monstrueuse ». Des villes recouvertes sous des croutes de béton ou barricadées toutes d’acier ; de longs lacis de centres commerciaux, réseaux d’aspect souterrain étendus sur plusieurs dizaines de kilomètres où ne pénétrait plus qu’un frêle soleil lui-même épuisé d’avoir traversé une atmosphère si glaireuse. On ne marchait plus guère pour se déplacer et la nourriture ressemblait à des jouets en plastique ; l’eau devait être filtrée une journée avant d’être bue, processus complexe auquel certains n’avaient tout bonnement pas accès, on ne lisait plus, on perdait l’usage de l’écriture… Jusqu’à la Grande Séparation.

Oui, oui…je sais déjà tout ; ce monde m’a fabriquée. Tu parles vrai et cependant on pourrait raconter différemment.

-   Je veux apprendre quelles solutions vous avez trouvées. La manière dont vous vivez à l’heure qu’il est !

Tu te demandes si tu dois me haïr, ne rien éprouver

appeler les services qui se chargeront de mon désossage minutieux

te taire parler entendre essayer l’inenvisageable

tenter de comprendre une machine

Cette nuit, Lilith ne dormit pas ; au matin, elle composa un poème.

      Sous le vent, la mer

      peau d’éléphant ridée

      toute cloutée d’étoiles.

Comme si la vérité perçait dorénavant hors le corps anonyme de l’artefact, une femme croisée dans la rue l’identifia peu de temps après. Toutes deux attendaient après le lait cru que livrait une camionnette lors de ses passages quotidiens. Lilith faisait la queue derrière un jeune couple à enfants ; elle sentait peser entre ses omoplates le regard de la cliente suivante, une jeune femme au type très brun de certaines îles du Pacifique. Son achat effectué, elle s’éloignait lorsque retentirent proche les pas de l’inconnue.

-   Excuse-moi… je n’ai pas pu me retenir de t’observer tout à l’heure…

Les iris noirs et les pupilles ne disaient rien, qu’une attention extrême.

-   Cela ne me regarde pas, mais je me demandais si tu n’étais pas… si tu étais…

Elle s’interrompait, se détendait soudain, si bien que la peau sombre de ses tempes remontait vers le haut.

-   Je viens de la Zone Libre, précisait-elle d’une voix presque allègre.

L’indécision ralentit la réaction de Lilith comme rarement ; les phrases lui semblaient sibyllines. Jamais personne, humain ou machine, du temps où elle évoluait au sein de Constantinople, n’avait mis au jour le secret de sa nature. Cette femme, elle la voyait pour la première fois, de cela elle était certaine puisque l’empreinte de chaque physionomie, même croisée fugacement, demeurait pour toujours dans sa mémoire. Grâce à quelle extraordinaire perspicacité la jeune immigrée avait-elle découvert les origines de Lilith ? Il est vrai que les natifs fréquentés à l’époque ne connaissaient pas cette densité très particulière que prenait l’humain à vivre dans les T.A., aussi l’inimaginable créature que constituait Lilith pouvait-elle leur sembler identique à eux ; faite de la même matière connectée et incessamment parcourue d’impulsions. Quant aux émigrés qu’il lui arrivait de côtoyer alors, c’était des artefacts qu’ils n’avaient pas l’habitude, tout les étourdissaient dans cette cité démente : ils regardaient d’emblée au creux du poignet pour y vérifier la présence ou l’absence de la marque bleutée. On leur avait garanti qu’il n’existait pas d’exception. L’absence d’estampille garantissait Lilith des soupçons. La femme qui la fixait en ce moment avait connu les deux rives. Elle était riche d’un savoir rare.

-   Il y en a peu des comme toi, dit simplement l’artefact ; qui font la traversée dans ce sens.

Elles s’assirent à la terrasse d’un salon de thé, tellement au soleil que le crâne leur en cuisait, seules et sûres de converser sans être entendues. La fille ne lorgna pas vers les poignets de Lilith, pas le moindre coup d’œil furtif ; elle ne lui demanda plus rien, confirmation ou infirmation d’hypothèses qu’il était même dangereux d’évoquer. L’artefact lui servit des mensonges officiels dont l’autre reconnaissait le caractère inévitable. L’étrangère avait beau n’être pas son amie, il sembla plaisant à Lilith d’être comprise par une nouvelle personne, et quelqu’un qu’elle ne reverrait pas. Elles parlèrent un moment, surtout la jeune femme. Les expressions dont elle usait pour évoquer les Territoires Autogérés, la cité phocéenne et sa culture en particulier, exprimaient un amour ainsi qu’une connaissance des lieux tels qu’un natif de Massilia n’aurait pu y faire concurrence ; les immigrés éprouvent souvent pour la terre choisie cet amour d’élection qui surpasse les liens du sang. Ayant bien peiné en classe pour acquérir quelque connaissance non-frelatée-censurée sur ces lointaines contrées en sécession, elle avait mûri la décision d’y partir un jour ; se rendre compte d’abord ; peut-être y vivre. « N’importe quel étranger peut débarquer ici, demander l’accueil » souriait-elle, ambigüe. « Ce qu’on ne peut pas en revanche, c’est partir, puis revenir… y naître, rompre, changer d’avis. Trop tard. De ce côté de la Méditerranée, tu as une grande chance. Mais une seule, pas de seconde. ». Une ombre de nostalgie peut-être dans des phrases où vacillaient les hautes tours de Constantinople la Belle. Comme Lilith en quelque sorte, elle était sortie de ses entrailles, dans les chatoiements et le tintamarre. De l’autre bord - sa patrie d’adoption - elle aimait l’exigence, la paisible concentration des gens, la vie qu’on menait en harmonie avec les plantes et les bêtes, tentative de réconciliation au moins, bien loin des orgueilleuses façades moussues de ces gratte-ciels à respiration humaine ; elle aimait également que le travail prît une place naturelle, réduite, au cœur du jour, et trouée d’échappées vers l’amitié, les enfants, les déjeuners chevilles dans l’eau ou les siestes traditionnelles. Son unique regret restait, vif en dépit des années écoulées, le décès d’une grand-mère, encore en lisière de la mégapole dans son minuscule studio perché au-dessus des échangeurs géants, plus que mère à laquelle elle faisait jusqu’au bout parvenir de clandestins bouquets pour la fête des mamans en attendant le premier salaire avec lequel pouvoir financer le transfert outre-mer de la vieille dame. Elle portait en elle, à présent et pour les décennies à venir, cette aïeule joyeuse, amoindrie dont l’appétit de vie l’obligeait à faire tout plus entièrement.

-   …toi, tu dois apprécier une pareille existence… tu verras, les T.A., ils nous rentrent dans la peau.

« Immigrées ! » insista-t-elle encore, tout en les désignant de deux index opposés.

La façon qu’ils ont de s’adresser à nous, directe, et avec un air de complicité ; elle me croirait humaine qu’elle ne ferait pas autrement. J’en ai perdu l’habitude.

Quand ensuite Pietra et Lilith se retrouvèrent, cette dernière s’aperçut que les signaux émanant de son amie lui étaient devenus plus lisibles, comme limpides. Au rythme des mots et des silences, aux quelques gestes subreptices par lesquels la maire rétablissait un début de contact physique, elle comprit que s’exprimait un désir neuf : faire tomber les murs, tous. Une autre évidence s’imposa à elle : les humains se ressentaient chacun, aussi isolés, aussi radicalement à part qu’elle-même ; eux aussi s’éprouvaient, et plus tragiquement, séparés des autres ; leurs passions constituaient une demeure close depuis laquelle ils s’envoyaient déclarations de haine ou d’amour, sans grand succès. La solitude était l’état ordinaire des êtres humains.

Les semaines du printemps naissant parurent se presser, d’autres signes survinrent. Ainsi Lilith fut-elle contactée par le professeur Ceylan ; ils étaient convenus de ne pas le faire, mais la santé du vieil homme lui causait des inquiétudes : on venait de lui greffer son troisième cœur artificiel, l’impatience le tenaillait.

-   Je sais que tu devais appeler la première… Mais tu connais les humains ma petite Lilith ! Il y a nos paroles, et nos actes.

-   Rien de fixe avec vous.

-   Exactement. Donne-moi des nouvelles, d’heureuses nouvelles !

Et les propos que lui tint l’artefact semblaient le remplir d’allégresse.

-   Viendrait-elle avec toi ? …c’est pour bientôt, tu penses.

Il y voyait la confirmation de ses espoirs les plus téméraires.

-   Je l’ignore. Moi, je peux attendre des siècles.

-   Hum. C’est bien, c’est bien, tu me charries. J’ai hâte de te revoir. Mais prends soin de toi, d’elle.

Lilith découvrait aussi cette évidence, que le temps ne s’écoulait pas de la même manière pour tous. Ses dilatations et rétractions étaient fonction de l’importance que revêtait pour tel ou tel un évènement particulier. Par exemple, les jours de Pietra suivaient durant ces mois les courbes de montagnes russes ; ses activités à la mairie lui semblaient lassantes, périmées, elle disait compter parfois les minutes ; elle s’ennuyait ; de son amie, elle exigeait des descriptions minutieuses de la Zone Libre, prenait des notes sur son écran à la façon d’un enquêteur. « Autrefois, racontait Lilith, les machines traduisaient certaines photos qui leur étaient fournies par les chercheurs en paysages extraordinaires, tissés de visages, de fragments mécaniques et de souvenirs anonymes, colorés de teintes fabuleuses, découpés selon des lois défiant la raison. » Pietra plissait le front, ces phrases la transportaient dans un univers fantasmagorique où l’esprit aimait s’ébattre. Les heures couraient, le temps accélérait. « … elles apprenaient, très vite. L’homme s’extasiait alors et colportait sur la Toile ces peintures conçues hors l’art, les chérissait ainsi que des rejetons trop doués.

-   Tu m’as dit que tu composais quelquefois des poèmes ?

-   Je m’y suis entraînée.

-   T’arrive-t-il de rêver ?

-   Je m’y entraîne aussi. Au moment où mon organisme entre en état de sommeil, j’oriente mon esprit vers des pensées puissantes ou vers les éléments qui ont marqué ma journée afin qu’ils colonisent l’espace dormant ; des embryons de constructions se forment. L’étonnant est que je ne me souviens de presque rien au réveil… corps réels prenant l’allure de chimères, phrases désossées…un peu comme vous, non ?

-   J’y figure, dans tes rêves ?

-   Probablement. Mais sous quel masque ?

On raconte que certains yogis parviennent à diriger leurs songes. Ils deviennent les créateurs d’un nouvel univers, des dieux à l’intérieur de leurs corps.

De ses mains brunes et froissées, la femme lui entourait le visage. Son regard d’humain, presque indéchiffrable pour Lilith, s’attachait aux deux yeux sans défaut. « Tu es jeune. » Et un beau jour, elle dit : « Là-bas, tu ne m’abandonneras pas ? Tu te souviendras que je t’ai aidée de ce côté-ci ? ». L’artefact s’exerça à reproduire en elle le rythme cardiaque plus soutenu qu’elle percevait chez son amie par le canal de ses paumes.

Le fruit était mûr, prêt à se détacher de l’arbre.

Un été, ultime, et elles partirent.

La nervosité de Pietra se trahissait à la rapidité de ses explications : il faudrait se rendre au centre de transfert, à Marignane. Leurs vols étaient déjà enregistrés, leurs noms inscrits indélébiles sur deux cartes dont l’existence égalait l’exil. Exil de ce que l’artefact avait expérimenté, de ces gens et de leur vie large, paisible et limitée.

Oui, Lilith savait tout cela et bien d’autres choses encore, elle qui était partie il y avait des années, qui avait la première accompli le voyage et dans l’autre sens. Elle se remémorait : les nuages pesant rarement sur Constantinople, au mois d’août surtout et la lumière toujours intense, au travers, victorieuse le soir, aux heures où se retrouvent les amis alors que le ciel et les façades deviennent d’un rose énigmatique. Les métros qui flottent dans les airs, loin au-dessus du Bosphore et dessinent aux heures de pointe des entrelacs voltigineux. Dans les ruelles, ces chatons si menus, si maigres, des pattes de faons tremblant entre les pavés de Sultanahmet. Les visages des hommes, des femmes ; blancs bruns blonds roux ; grecs estoniens kazakhs portugais kurdes syriens chaldéens perses russes bulgares soudanais. Tous les yeux, les iris. La violence et la tolérance si intimement appariées ; l’argent roi, la liberté comme valeur suprême.

Assise au bord humide du sable, dans cette même anse où Pietra et elle s’étaient rencontrées, Lilith attendait que descende le soleil derrière l’eau ; il devenait difficile de le regarder en face : la lumière transperçait le sommet des vagues, les faisait toutes transparentes, éclatante, rendait noirs des enfants nus qui se précipitaient à la mer. L’artefact faisait ses adieux.

Le trajet se déroula sans encombre ; rien de notable.

Après tout, cela ne faisait que deux ans et huit mois que Lilith avait quitté Constantinople, peu de temps à l’échelle de la durée d’existence pour laquelle elle était conçue.

L’enfant revenait au pays et voilà.

Certaines choses avaient changé, pas de celles que l’on consigne dans les manuels d’histoire peut-être, plutôt de celles qui modèlent imperceptiblement une génération et conduisent aux mutations les plus profondes. La musique avait changé. Les jeunes groupes revenaient à l’utilisation d’instruments traditionnels, ney, saz, kanun, kemence, mais en multipliaient dix fois la vitesse de jeu au moyen d’un capteur placé sur le corps de l’appareil ; il en résultait des mélodies aux timbres inouïs, trépidantes, sur le son desquelles les auditeurs improvisaient des danses de transe.

Ou encore, les animaux. Toujours aussi errants et cependant choyés, les bagues d’oreille qu’ils portaient autrefois et grâce auxquelles les services d’hygiène contrôlaient leur état de santé avaient été remplacées par des puces orangées dont les clignotements se faisaient plus flagrants la nuit. Des puces, les humains n’en portaient-ils pas depuis plus de vingt ans, invisibles, où se concentraient sur quelques millimètres des pans entiers de leur vie ? Sans parler de la marque bleue qui distinguait les artefacts, bien en évidence, elle, semblable à un nazar boncuk au pli du poignet gauche…

sommes-nous autre chose au regard de nos compatriotes organiques que des puces démesurées, à taille humaine ?

L’homme payé pour organiser leur arrivée avait contacté des relations chez qui logeaient les deux arrivantes avant que de décider plus avant ce que serait leur existence en Zone Libre.

Pietra cessa d’abord de parler ; elle dévorait tout. La ville la rendait comme démente, la transportait hors d’elle. Lilith jugea bon d’attendre avant de la mener vers Ceylan. À Massilia, à Constantinople, Pietra avait été la seule qui connaisse la vérité de sa compagne, quels mensonges différents servir à quelle cité. Le cerveau de l’artefact effectuait des boucles sans fin. Assoiffé de réponses. Mais la récente expatriée ne voulait plus jouer à ce jeu, absorbée qu’elle était par la découverte du nouveau monde. Lilith se rendit secrètement, fréquemment, chez le professeur.

Les hommes me tiennent pour une des leurs. Je ne saurais plus les détromper. Ni machine, ni animal… l’identité nous obsède tous, peut-être pas plus moi que les autres. Je souhaite parfois qu’on ne m’ait pas exemptée du minuscule poinçon irisé. La marque simplificatrice.

Les artefacts ne la détectaient pas. Assise à leurs côtés, dans les transports, tandis que les usagers humains s’occupaient à modeler dans les espaces des jeux en forme de sons et de couleurs ou encore échangeaient par écrans interposés coordonnées, blagues, directives professionnelles, invitations, Lilith captait dans l’ignorance générale les flux d’informations par lesquels communiquent les autres. À la différence de l’homme augmenté dont les capacités cérébrales et sensorielles étaient souvent accrues grâce à des implants électroniques, le cerveau de l’artefact était, dans sa totalité, un ordinateur et le rendait donc capable de bricoler sur son écran comme n’importe quel mammifère pensant et simultanément d’habiter la tête de dix, vingt partenaires-machines sans que même un battement de paupière vienne à signaler cette tâche parallèle.

À titre d’illustration : un matin d’hiver, dans le tramway suspendu qui reliait Beshkala à Uzgüdal, un attentat de l’UPLO fut neutralisé en quelques secondes. Non seulement les humains n’eurent pas à intervenir, mais à aucun moment ils n’eurent conscience du danger encouru, puis évité. Une femme se tenait immobile au milieu de la foule, accrochée d’une main à la rampe, son sac battant contre le flanc lors des arrêts de la rame ; de sa main libre, elle creusait, modulait au même rythme que chacun la densité lumineuse de son écran. Ce qu’en revanche aucun humain n’était apte à percevoir, c’est que cette activité était fausse, vide, pas de contenu consulté, pas de conversation avec ses voisins, pas de musique, de jeu, la femme se contentait de donner le change en accomplissant quelques mouvements répétitifs du bout de l’index. Quand Lilith entra dans la rame, une toile silencieuse se trouvait en cours de formation autour de la simulatrice : les artefacts l’avaient immédiatement repérée : ils avaient interprété son attitude et en un instant ils transmettaient signalement ainsi que requête aux unités anti-terroristes, elles-mêmes composées en majeure partie d’artefacts ; renseignements, ordres, action s’articulaient dans ce type de cas si rapidement qu’ils en devenaient quasi concomitants. Les services des transports aériens immobilisèrent le tramway au-dessus du Bosphore : les rames se balançaient mollement, suspendues à quelques deux-cents mètres de la surface de l’eau ; de microcoupures étant  fréquemment rendues nécessaires par la régulation du trafic, personne ne parut prêter attention à l’incident. Quelques artefacts se levèrent, déplacés de manière à entourer la suspecte – la confirmation leur avait été donnée de suite ; cette femme s’était trouvée quelques années plus tôt dans l’entourage proche d’un fauteur d’attentat – la terroriste se tenait en état d’alerte, mais il était déjà trop tard pour déclencher l’appareil meurtrier : une intelligence spécialisée en sécurité informatique venait sans qu’elle s’en aperçoive de décoder l’engin et d’en modifier les règles de fonctionnement. Le geste ne fit que la trahir plus avant. Une autorisation d’intervention physique venait dans le même temps d’être donnée ; un frêle adolescent la tenait par le poignet, envoyant dans son système nerveux une décharge suffisante à provoquer sa perte de conscience ; un passager proche la recevait entre les bras sans broncher, un autre s’exclamait qu’une usagère se sentait mal ; quelques humains dégagèrent un siège afin d’asseoir le corps inanimé. Le toit s’ouvrait à l’instant sur les forces de l’ordre vêtues en secouristes, ils disparaissaient avec la femme dans le ventre de leur navette. Le tramway redémarra aussitôt ; il n’y eut qu’une quarantaine de secondes de retard sur l’horaire prévu.

Depuis son retour à Constantinople, Lilith lisait moins, n’écrivait presque plus. Aucun empêchement matériel pourtant ; le contenu des recueils qu’elle acquérait quelquefois de l’autre côté sous leur forme originale avait été depuis bien longtemps transfusé sur la Toile et qui voulait y était submergé par une marée de texte, il y en avait pour jusqu’à la fin du monde… Apollinaire, Milton, Mandelstam, Dante, Issa, Dickinson, Tranströmer, Jouve, Virgile, Tsvetaïeva, Ungaretti, Vade, Shakespeare, Rimbaud, Labé, Darwich, Verlaine, Círo, Hikmet, Whitman… leurs noms même suffisaient à Lilith pour que des chants multiples la traversent de leurs langues disparues. Ils comblaient son incurable défaut d’humanité, cet abîme en elle où chutaient mots et images ; par eux le monde se construisait selon une dimension supplémentaire ; chacun de ces regards valait celui de mille hommes ordinaires. Il fallait à son esprit de machine adjoindre l’entière poésie de la terre pour voir simplement comme un nouveau-né. Mais voilà, l’information circulait ici en flux ininterrompus, Lilith devait assimiler sans relâche, comparer, renvoyer des parts modifiées, vaste dialogue immatériel auquel l’intégration d’un volume de vers n’aurait bien sûr pas ôté une minute ; non, la vérité était que les phrases merveilleuses lui demeuraient alors closes, inertes, choses mornes et ternes autant que les ailes de papillons que n’allume plus le vent de la liberté.

Certains objets ne se livraient que dans l’expérience de la durée ; vouloir les absorber de force, c’était tenter de comprendre un homme en l’éventrant.

En Zone Libre, l’on n’essaye pas de distendre les secondes, les heures, mais plutôt de raccourcir le temps nécessaire à l’accomplissement d’une action : en cela, le fonctionnement des artefacts et des humains est similaire. Tout peut être réalisé toujours plus vite. Alors les gestes et les interactions, toutes les articulations voulus par la vie grouillante de cet univers, s’engouffrent de plus en plus nombreux au travers de la brèche ; les jours explosent, les nuits débordent ; il faudrait exister partout sans cesse.

Un matin que Pietra venait de s’absenter, sur les onze heures de la matinée, un homme débarqua à leur logement de Esenler. Lilith l’avait contacté dans l’idée de lui acheter un masque africain dont elle désirait faire cadeau à son amie. L’homme tenait à l’apporter en personne, démarche surprenante qui avait fait soupçonner ses origines à l’artefact. Le véhicule à deux roues flotta quelques secondes devant les fenêtres avant de se garer sur la bande exigüe du balcon. Un véritable échafaudage tenait à l’arrière de la moto, deux cordes tordues en nœuds compliqués servant de sommaires amarres. Trois chaises empilées en statue de bois et paille, une malle de cuir, un tapis tunisien roulé derrière la selle. Lui-même arborait un simple blouson de nylon et une paire de lunettes antiques, récupérées apparemment du vestiaire d’un aviateur des temps héroïques. Pas de casque, même pas de gants. Lilith fut surprise de ce qu’aucun drone n’ait signalé à la sécurité de tels manquements au code. Dès qu’il eut posé le pied à l’intérieur de l’appartement, la paix intense et poussiéreuse des T.A. prit possession des lieux. Il tendit vers l’artefact une main noueuse et couverte de bagues épaisses ; un très court instant fut nécessaire à Lilith pour la serrer, déjà elle avait perdu l’habitude. Comme celle du tutoiement qu’il utilisa d’emblée, sans vergogne… pourtant c’est ici qu’il habitait, et depuis un certain temps ; quelque chose de la fronde.

D’abord les gestes pressés, la brièveté du ton indiquèrent son intention de partir vite. Mais l’acheteuse intriguée soutenait chacun de ses regards fiévreux. Alors lui aussi commença de la voir, de l’écouter ; il lui raconta une partie de son histoire.

« Ma mère … arrivée ici il y a dix ans ; malade déjà. Elle était passée par le Caire, avant ; puis Sousse, Nairobi… Ah non, ça ne se soigne pas, vois-tu… dans la tête ! Même les petits génies des Zones Libres sont restés impuissants, avec leurs puces et leurs gélules plein les mains. À l’époque j’habitais en territoire berlinois, pleine forêt tu sais, vers Erkner… le paradis. »

Son grand corps ne bougeait pas beaucoup, l’intensité tragique qui l’habitait ne nécessitait guère de mouvement. Ses traits étaient réguliers, mais semblaient dévastés par une fatigue terrible, qu’on eût dite irrémédiable. « Puis je l’ai rejointe ! …évidemment. Elle n’avait que moi. J’ai fait la demande, rempli les cent formulaires, foutu un mouchard sous ma peau, toute leur merde. Trois ans et cinq mois que je vis à Constantinople. On a fait huit hôpitaux psy ; en trois ans – trente-six mois… quelle moyenne ? Tu peux t’amuser à effectuer le calcul. Et au bout de ce compte, elle a choisi sa porte de sortie – pas celle que je préconisais bien sûr ; non, elle ne voulait surtout pas guérir. Moi me voilà seul à liquider son… héritage. Les trucs anciens qu’elle aimait accumuler. Le bazar sur ma bécane, c’est une petite partie, la dernière bientôt, que je livre ailleurs, après toi ! »

Lilith aurait cru le masque à l’abri dans la malle, mais l’homme plongea soudain la main à l’intérieur de son blouson et l’en retira. Il le tendit comme on brandit une arme.

« …à ta place. Je me méfierais… il y a du maléfique dans cet objet. Qui sait de quoi on l’a chargé ?

-   Il n’est pas pour moi.

Le vendeur eut un premier sourire ; plaquée contre le ventre du vendeur, la face de bois fixait Lilith de ses deux yeux évidés, fentus. D’un coup l’homme se demandait à qui il avait affaire.

« Née ici ? …oui, tu parais si à ton aise. Un poisson dans la mer. Pourtant… il y a dans ta physionomie, ou l’attitude, je ne sais pas… 

-   J’ai connu les T.A.. »

 Il se figea, sourit encore, mais le bord de ses paupières rougit subitement.

-   Et tu restes… à Byzance, pardon Constantinople ? Moi je quitte la Zone, aussitôt bouclées les affaires de ma mère. Je pars en Asie. Cambodge, Laos ou l’Indonésie je ne sais pas… est-ce que tu connais ? Ma patrie de cœur, le Sud-Est. Il ne me faut que ma bécane et un peu d’argent. 

Le silence s’installa ; qu’attendaient-ils ? D’où vint à Lilith la pensée que l’inconnu allait lui demander de l’accompagner ? Puis elle se souvint du paiement, activa la puce, transféra le montant convenu. Sur le seuil, l’homme se retourna et avant de baisser ses lunettes lui remit un bout de carton – une carte – sur laquelle étaient inscrits ses codes de connexion. « Avant de partir, j’irai revoir Sokollu Mehmet Paşa. Une très vieille mosquée, discrète, celle que je préfère… si tu veux je te la ferai visiter. »

L’hiver passa. Pietra s’éloignait, elle achevait sa mutation intérieure.

Une nuit, ; une fête ; à Moda. Là, elles virent Gilles pour la première fois.

Lilith avait prévu précisément combien de temps durerait la soirée, quelles personnes seraient présentes, combien humaines et combien pas… c’était quasi savoir l’avenir. Cette capacité, d’autres artefacts la possédaient également ; dévolus à cela exclusivement, spécialisés en statistiques, traitement de données, causes, effets, déductions… on les appelait les logiciens ; ils assistaient les hommes politiques ou les patrons d’entreprises, de banques.

Ce grand type roux à la peau blanche, était invité pour cuisiner.  De ses mains sortaient des plats troublants où les opposés s’alliaient et dont les saveurs faisaient naître de multiples images. Pietra rejoignit sur la terrasse des groupes qui discutaient politique. En contrebas, bornes et réverbères peinturlurés, les nuées de noctambules qui circulaient à pied pour la seule fois peut-être de leur semaine. Beaucoup plus loin, fondations profondément plantées dans la Corne d’Or scintillaient les forêts de tours où l’on travaillait sans interruption, de nuit comme de jour, quitte à absorber lorsque venait la fatigue diverses substances euphorisantes dont l’assimilation transformait en lumière l’obscurité, en joie l’épuisement et en passion la lassitude.

Ici, justement, une pièce située légèrement à l’écart du lieu de fête permettait d’échanger pilules, poudre, herbe – ce qu’on avait commandé ou apporté avec soi ; du matériel d’injection aseptisé était tenu à disposition des hôtes et au sol, futons, tapis, épais coussins étaient disposés dans un désordre redoublé par celui des corps abandonnés. Sur le mur du fond, vaste écran liquide, se mouvaient les ombres merveilleuses du cinéma.

Lilith s’assit face à elles, dans le bruissement de membres engourdis et le faux silence des respirations :

un homme, seul, sur le crâne un feutre mou comme on en portait au milieu du vingtième siècle ; le trottoir brille des lumières nocturnes – celles du studio plus probablement – et bientôt, de la pluie se met à tomber, toujours plus abondante ; l’homme semble fou de joie, l’averse ou une autre chose que nous ne connaissons pas le réjouit tellement qu’il commence à danser, à chanter aussi – je lis sur ses lèvres les paroles muettes, son coupé pour ne pas interférer avec le bienheureux effet des drogues, c’est du vieil américain d’avant le glob’spell – les bords du chapeau s’emplissent d’eau, son visage souriant est inondé, le costume luisant reflète à son tour l’éclat bleu des projecteurs ; il joue avec le parapluie fermé, ôte son feutre pour recevoir dans les yeux le soleil « qui brille dans mon cœur » chante-t-il ; et les mouvements de son corps surtout paraissent irréels tant ses chevilles se font indépendantes de ses genoux, et ses genoux de ses hanches, et toutes ses articulations agents souples et miraculeusement cohérents d’une danse éclaboussée ; ses talons font jaillir des flaques de hautes gerbes rutilantes ; un saut invisible l’amène à embrasser un réverbère qui rappelle les antiquités de la rue Karakolhane… la main d’un dormeur éveillé s’abat subitement contre mon tibia – qui est-ce ? murmure-t-il depuis son rêve.

Lilith, Lilith, appelle Pietra qui avait passé la tête entre les pans du rideau et ne regardait pas l’homme dansant. Elle paraissait si lasse. L’artefact comprit que quelque chose devait changer.

Le printemps passa, et une partie de l’été. L’époque des immenses décisions. Ceylan et Pietra se rencontrèrent enfin. Le chantier fût lancé, juste comme l’avait subodoré Lilith. On ne lui permit plus de voir la patiente. Presque toujours inconscient, le corps de celle-ci ne sortait pas d’un environnement clos, suprêmement aseptisé. Le professeur lui-même ne revenait à l’air libre que pour de brèves séances d’oxygénation durant lesquelles il se contentait d’aller à grands pas dans les rues de Sultanahmet, muet auprès de sa fille silencieuse. Tout se passait au mieux.

Puis Lilith fut à nouveau autoriser à visiter son amie. Les bandages et les cataplasmes s’effacèrent lentement, un bout de peau pour chaque jour, épiderme tuméfié qui n’effrayait pas l’artefact. De l’évolution de Pietra dont le nom venait d’être transmué en Gloria, elle tenait le journal quotidien, mental. Des mutations psychiques, spirituelles ou autres variations ambiguës, elle ne pouvait encore juger ; le travail des cellules, en revanche, leur grouillement juvénile, les mouvements sous l’épiderme d’un sang plus ardent, la pousse vigoureuse des cheveux, les cicatrisations immenses ou minuscules, la disparition d’un hématome et les naissances de premières, infimes, ridules aux plis de cette peau vierge - l’activité entière de la fourmilière qu’était devenu ce corps étonnamment splendide, Lilith en inscrivait le moindre détail au pli de son infaillible mémoire. C’est elle ensuite qui en rendait compte à Ceylan, car mêmes les plus pointus des instruments analytiques n’atteignaient qu’un degré de synthèse inférieur au sien ; quand les données proliféraient, le sens se dérobait ; eux n’étaient que des robots.

-   Est-ce que tu la trouves belle ?

-   Oui. Vous voulez dire…plus qu’avant ?

-   Tu l’aurais qualifiée de belle ?

-   Bien sûr.

-   Elle n’était plus très jeune, pas tellement svelte !

-   Elle était à mes yeux d’une incroyable perfection. Comme tous les humains. Le génie de la matière et le mystère de l’esprit.

-   Mais elle est autre, à présent.

-   C’est vrai. Son corps va la transformer, je pense.

-   Non. C’est elle, qui a transformé son corps !

 

Homme non selon la chair

mais par le vide et le mal et les flammes intestines

et les bouffées et les décharges nerveuses

Homme non par l’abdomen et les plaques fessières

mais par ses courants, sa faiblesse qui se redresse aux chocs

Gloria avait choisi d’être blonde, plus qu’elle ne l’avait jamais été. Entre ses paupières hésitantes, brillaient doucement deux prunelles grises – bleu voilé de gris, ardoise mouillée comme les eaux du Bosphore lorsque les météorologues décidaient d’un matin de pluie. On n’avait pas touché à la dentition, saine, régulière autant qu’un prototype. La stature n’avait pas varié non plus, paramètre dangereux à modifier d’ailleurs, mais la ligne apparaissait changée, déchargée ; plus de muscle que de chair, des angles affutés, membres près à la détente. On testait l’ensemble – corps comme prêt au combat. C’est ainsi que l’aurait formulé Lilith.

L’artefact se sentit seul ; l’habitude prise des échanges quotidiens, permanents, sans doute, qui avaient fini par coloniser son esprit. N’était-elle pas devenue un peu Pietra, maintenant que cette dernière se transformait en Gloria ?

Il arrivait que certains jours, Lilith n’ait à prononcer qu’une pauvre poignée de phrases ; un message au professeur, quelques mots pour l’automate qui vendait le kebab du déjeuner…

La fin août approchait et celles des congés pour ces jeunes qui débarquaient en bande des cités Est. L’artefact les regardait prendre d’assaut les navettes collectives au moyen desquelles ils se rendraient à Adelar. Le trajet ne coûtait qu’une poignée d’unités ; l’espace d’une après-midi ils se baigneraient non loin des riches, en voisins bien qu’en bord de plages légèrement différentes, paieraient cher des cocktails aussi compliqués, oseraient héler quelques filles splendides et pas forcément humaines ; peut-être même qu’au retour, ils se feraient descendre des transports bondés tant l’expérience les aurait enivrés.

Lilith restait des heures à contempler les embarquements, les signes tracés par la foule en mouvement. Depuis que sa compagne ne s’y trouvait plus, l’appartement de Hasköy revêtait un certain caractère d’étrangeté. Un lieu minuscule pourtant, comparé aux généreuses surfaces dont bénéficiaient les habitants de Massilia. Mais on s’accoutumait rapidement à l’étroitesse ou aux vastes espaces, la conscience possédait cette élasticité : elle ajustait l’ampleur du geste à l’exacte taille du cadre. Ce n’était pas que le surcroît de place créé par l’absence de Gloria modifiait la physionomie des lieux, mais Lilith parvenait mal à en effacer le souvenir d’une présence si familière. À chaque objet, correspondaient une action de Pietra/Gloria, une expression : « J’ai programmé le four et le ménage… comme ça tu auras tout le temps de lire avant mon retour. » Car elle croyait que l’artefact demeurait à l’attendre, plongée dans sa poésie ou quelque antique essai, quand en réalité les visites au professeur Ceylan, les conversations impromptues avec des inconnus rencontrés au café, ou encore le multiple, muet, incessant dialogue tissé entre Lilith et ses millions de frères et sœurs occupaient les heures désertées par sa compagne. Aussi : « Explique-moi comment ce truc fonctionne ! Ton monde me rend folle ! ». Pietra avait coutume de dire cela bien qu’une surprenante intuition la rendît capable d’utiliser à peu près n’importe quelle machine presque aussi vite qu’un natif, mais une sorte de honte, un reste de prévention, l’empêchait de reconnaître cette étonnante facilité. « …de quoi ai-je l’air ? …fais-moi souvenir de ce rendez-vous, ma mémoire me joue des tours… viens près de moi, créature infernale… je sors, n’oublie pas de prendre tes clés. » Ceci étant bien sûr une plaisanterie à double titre : Gloria savait que l’oubli était impossible à Lilith et que l’archaïque système des clés avait disparu de la gigapole bien avant la séparation en T.A et Zones Libres.

Ainsi la réalité physique que constituait son corps, ancien corps à présent disparu, ses déplacements à l’intérieur de l’appartement, continuaient d’épouser la forme des meubles, de modifier sans plus de raison les allées et venues de l’artefact, d’infléchir ses choix – ce fauteuil plutôt, cette tasse, ce drap de bain : c'est-à-dire, pas les autres. Et Lilith réfléchissait que bientôt pénétrerait entre leurs murs un corps neuf, qu’une voix neuve y résonnerait qui sans doute n’utiliserait plus les mêmes locutions. Elle songeait au sens du terme identité et se demandait si peut-être Pietra était morte.

Un semblant de brise souffla en septembre sur Constantinople. Rien à voir avec les vents qui parcouraient les T.A. parfois des semaines durant : vents tièdes et têtus de l’été ; bourrasques glaciales où s’éloignaient les dernières feuilles de novembre. Lorsqu’ils se levaient, c’était comme si le monde basculait doucement, l’odeur des plantes et le regard des gens devenaient autres. Lilith se souvenait de ce tramway, celui qui courait le long de la Corniche, et du couple monté un après-midi, cheveux ébouriffés, dans leurs yeux cette joie particulière qui vient de l’air et de la mer. Si le vent rendait fou, là-bas, il s’agissait d’une folie étrangement lucide ; son souffle écartait pour un moment le voile séparant les humains de la vie.

Gloria allait bien, elle était sublime. Et pendant leurs après-midis de tête à tête, leurs derniers avant le retour de la patiente, Ceylan confiait ses inquiétudes à Lilith. « Je n’ai pas su résister… pas résisté. » sifflait-il entre les vieilles dents qu’il se refusait à changer. « …le défi, tu me connais. Pourtant je l’entendais parler… quelque chose en moi savait ; comment expliques-tu cela, qu’alors que tu surgissais du néant, pièce par pièce, pas une fois je n’ai eu peur ? Pas un doute sur ce que j’entreprenais ? …puis cette femme arrive, dense, remplie de pensées ; l’air vibre de son audace, de son insatisfaction. Le nouveau projet naît entre nous ; mais il ne s’agit que de modifications, non ? D’améliorations… à mesure que j’élabore les plans, avec elle, une angoisse diffuse me pénètre ; sa fièvre est contagieuse, impossible de s’arrêter ! » Les chats peinaient à le suivre ; il disséquait pour eux un petit poisson rose, oubliait l’écuelle d’eau, revenait sur ses pas, consultait un écran, écrasait la queue écaille-de-tortue. « Je voulais tellement savoir. Ce que cela faisait de rendre la vie ; donner une nouvelle chance, mais entière, pas bricolée de bouts et de restes. Et cette femme, ton amie, me semblait si désireuse de prendre l’existence à bras-le corps. » Il saisissait l’épaule de l’artefact, demeurait assis juste une seconde. « Tout se déroule bien, n’est-ce pas ma petite Lilith ? Alors pourquoi suis-je si soucieux ? Pourquoi. »

Lorsque Gloria réintégra l’appartement, son silence surpris, tendu de critiques muettes, fut plus éloquent que tous les discours. Hasköy même semblait la décevoir, sans doute que son souvenir lui présentait un quartier plus moderne, plus animé.

Je me demande si moi aussi je la déçois. Ses nouveaux yeux gris me fixent souvent, quand elle peut s’imaginer que je ne la vois pas. Ils me traquent. S’agit-il du professeur Ceylan ? S’inquiète-t-elle de ce que je saurais sur elle, sur sa fabrication, et qu’on lui aurait caché ? La familiarité qui existait entre nous a été amputée avec le reste ; il demeure un squelette invisible sur lequel remettre des chairs. 

Gloria demandait : « Ne trouvez-tu pas que cela commence à faire petit, cet endroit ? » Comme si elles venaient d’avoir un enfant. Et en son for interne, l’artefact traduisait : « Il va bientôt falloir que nous nous séparions. » ; perspective qui provoquait une brève commotion, un hoquet, court arrêt de son système hybride. Elles étaient liées depuis si longtemps.

Parfois, je me la représente ainsi qu’une immense plante grimpante, elle s’est enroulée à ma pensée, à mon très jeune passé, de minuscules ventouses adhèrent à chacune de mes habitudes, ici et là éclot une fleur dont le parfum imprègne mes sens.

Une nuit, Lilith se vit marcher dans le couloir resserré qui séparait le bureau (où elle dormait) du salon (où dormait Gloria). Une lumière blanche semblable à un rayon de lune éclairait un pan de mur et sur un meuble d’appoint on distinguait un carnet dans lequel l’artefact savait que sa compagne consignait le récit de ses journées. Au 13 septembre 38, on lisait : il faut remplacer Lilith. La stupeur lui fit ouvrir les paupières, la cloison lui faisait face et un bout de drap froissé. Il s’agissait d’un rêve ; il n’existait aucun carnet de ce genre.

Ce fut elle qui quitta Gloria, à la fin du mois. Le professeur avait proposé de l’accueillir, le temps de trouver un endroit où vivre dans cette cité prise d’assaut. Ils aménagèrent l’ancienne buanderie du rez-de-chaussée ; un futon faisait office de lit ; l’artefact couchait entre les plantes carnivores aux lèvres gluantes, les éviers où coulaient encore les eaux chaudes d’une source souterraine, et les fils détendus que n’habillait plus aucun linge. Loin au-dessus du matelas se balançait un couple de perruches vertes ; quelques graines chutaient parfois de leur cage compliquée.

Il n’en fallut pas plus pour que Gloria tombe amoureuse et migre à son tour. Non qu’elle parlât à l’artefact de ces affaires ; pas besoin : Lilith identifiait les symptômes, elle les avait souvent observés chez l’homme et puis  la littérature qui en causait d’abondance, il ne s’y agissait même que de ça. D’abord la phase d’incubation, caractérisée par une certaine surprise face au monde, les repères sensibles et intelligibles qui se dérobaient, le sujet s’éprouvait tout joyeux et neuf, omnipotent. Ensuite la fièvre ; tempes enflammées, rougeurs, brusques enthousiasmes ou poussées d’énergie ; l’entourage s’en trouvait contaminé, comme gagné par le délire rayonnant du malade…puis dans le cas le plus fréquent – l’amour malheureux – venait le temps désenchanté, la fièvre tombait, mais tout coulait à sa suite, le nez, les yeux qui pleuraient sans fin ; un profond abattement laissait l’amoureux sans force, incapable d’envisager une guérison pourtant probable. Enfin le mal s’éloignait, prenait peu à peu la transparence des souvenirs, le pouls battait à nouveau au rythme ordinaire, la vie redevenait agréable, moins intense, et le convalescent songeait déjà avec une poignante nostalgie à ce qui le terrassait tantôt et lui semblait pourtant plus nécessaire que la vie. Pour l’autre, l’amour heureux, on disait qu’il n’avait pas d’histoire. Les deux cas tenaient, évidemment, de la maladie.

Lilith le devinait, l’amour n’intéressait vraiment Gloria qu’en tant que partie d’un destin.

Paroles pour une chanson populaire :

      Inconnu, mon chéri, canım, prends mon cœur et fais-en ce que tu veux !

      Tu peux le manger ou le piétiner, mais surtout surtout ne l’oublie pas sur une étagère lorsque tu sors voir tes amis, n’en fais pas non plus cadeau à quelqu’un d’autre.

      Car alors il deviendra une petite olive racornie que tu goberas par erreur, mort suffoqué par l’amour…

L’arrangement entre Ceylan et Lilith permettait à cette dernière, le temps de leur cohabitation, de poursuivre assez librement ses explorations de Constantinople. Le professeur ne lui demandait que quelques heures d’aide quotidienne, principalement dans le développement d’algorithmes qui excédaient les capacités de raisonnement d’une machine ordinaire et celles de concentrations d’un humain ; le reste du jour ou de la nuit, libérée du travail alimentaire grâce auquel elle payait jusqu’à présent logement et biens nécessaires, Lilith allait sans but apparent ; elle regardait, écoutait, établissait des liens, disparaissait de mieux en mieux. Ses équipées l’amenaient souvent dans les quartiers Est, moins bien documentés que les zones florissantes dont s’enorgueillissait la Cité. Montés dans la dernière rame d’un tramway vétuste, les passagers silencieux s’entassaient. Riches ou gueux, Est ou Ouest, une constante : les habitants de la Zone Libre se taisaient. Tous, ils fixaient des écrans et rarement leurs regards croisaient celui de l’artefact.

On s’enfonçait dans Içme. Par là, les gens vivaient selon des normes différentes ; certaines poches urbaines contenaient mal une misère semblable à celle des temps les plus chaotiques de l’humanité. Là-dessus, peu d’informations. Des bribes, des balbutiements, éclats de vérité ou fantasmes nés d’un fragment du réel réchappé de la censure ; pas vraiment de police cependant, sur la Toile ; il suffisait d’orienter insensiblement les utilisateurs vers ce qui les intéresserait le plus probablement… or qui voulait entendre évoquer la peur, le désaccord, la criminalité ? Jusqu’aux habitants des périphéries en jachère qui préféraient contempler de rutilantes idoles.

Derrière les vitres bleutées, la ville changeait de visage ; les rails, car ce véhicule-ci ne volait pas, ne flottait pas, il circulait presque à même la terre, les rails longeaient des gouffres, des béances boueuses où se balançaient parfois des grues sans pilotes, plaies emplies de gravats, de déchets où proliféraient souvent aussi des habitats de fortune ; des débris humains y grouillaient tels des insectes mutilés ; peu d’artefacts, ici, si ce n’est sous une forme également amoindrie, ancêtres des spécimens favorisés penchés sur la lumière de leurs écrans et isolés par la vitesse relative du tramway, abandonnés eux à une humiliation dont ils ne pouvaient avoir conscience.

Il arrivait que quelqu’un s’adresse à l’artefact. Cet homme qui un jour avait pris place face à Lilith. Ils avaient dépassés Çekmeköy et le tramway obliquait plus au nord à présent ; les anciennes forêts, réserves naturelles de la région, avaient été grignotées il y avait longtemps, jusqu’à se trouver réduites dans la psyché collective à l’état bien pâle de souvenir. Dès assis, l’inconnu tint son regard attaché à l’artefact ; ses lèvres bavaient un peu et s’ouvraient sur une cavité quasi entièrement édentée ; des croutes couvraient ses mains et ce qu’il portait sur le dos n’aurait pas eu nom de vêtement dans une autre partie de la ville. Pourtant l’homme ne paraissait pas tout-à-fait un sans-abri ; l’odeur de la rue ne flottait pas autour de ses habits, ses ongles étaient propres.

-   Made… mm… demoi… mademoii… mademoiselle…» articula-t-il dans la direction de Lilith ; chaque syllabe lui demandait des efforts spectaculaires.

Et puis soudain, d’un jet presque susurré :

-   …vous êtes voyante ? 

L’artefact ne comprit pas. La langue de l’homme s’embarrassait, s’emberlificotait devant le silence de son vis-à-vis.

-   Vos yeux… vos yeux… ils ont… vos… 

Comment aider un humain à parler ? Les termes connus de Lilith ne venaient pas des mêmes lieux que les siens : elle eût pu lui délivrer enfilés les mille et un termes envisageables en cette occurrence, ceux qui composaient son lexique universel. Mais elle ne lui aurait été de cette façon d’aucun secours. Le cheminement de son voisin était peut-être celui d’un fou ; et peut-être était-il parfaitement logique. Le spectacle de ce tâtonnement  affola brièvement les esprits de l’artefact, entraînés malgré eux à sa suite : une seconde elle se mit à sa place ; ce fut un spectacle horrible ; elle vit des plaies, des routes gangrénées et défoncées, des puces volées, arrachés aux chairs, des millions de visages détournés dans des milliers de rames cahotantes, une femme qui lisait l’avenir dans les cartes, un chien se frottant contre des mollets décharnés, et elle se vit, elle, le regardant d’un air dubitatif… l’être chaotique aspirait celui de Lilith… Elle secoua la tête.

-   Non. Je ne sais pas, vraiment. Désolée.

Il sursauta comme sous l’effet d’une gêne subite, changea de place ; plus à l’arrière encore, invisible. Des barres interminables couraient en rythme ; pas de jardins ici, pas de terrasses verdoyantes ni de murs végétaux ; inaltérable, le bleu du ciel faisait seul couleur dans cette longue fresque atone. « …au revoir. » dit finalement la voix tandis que l’homme remontait sans bruit le couloir et se rendait à la rue, porté par une foule éternellement fatiguée.

Dehors, taguée sur un mur, présence à peine crédible, cette phrase de Hölderlin :

Nous cheminons vers le sens si nous avançons dans la vie en poètes.

Gloria et elle ne se rencontraient plus guère, communiquaient par le biais de messages elliptiques, de vidéos trop ensevelies sous les commentaires pour qu’on en perçoive le sens ; la vie engloutissait des semaines entières, sans qu’on sût ce qu’il était advenu d’elles. En mars, elles parvinrent à trouver un lieu, une heure en commun. Le rendez-vous était du côté de Taksim. Ce fut pourtant comme si elles se manquaient encore. Une fumée épaisse montait de la place et Lilith vit au signal envoyé par son amie que celle-ci s’écartait du lieu de rencontre prévu pour se diriger vers les épaisses volutes. Les deux points rouges se déplaçant dans le faisceau déployé au-dessus du poignet indiquaient une convergence proche. De nombreuses personnes allaient dans la même direction, certaines la main levée qui enregistrait la scène à bout portant ; on disait que le vieux tram avait brûlé et d’autres que non absolument pas c’était dans le tunnel du funiculaire. Là où l’avenue Istiklâl rejoignait la place, un bouchon s’était formé, en cause les navettes atterries au sol dans le désordre, petits oiseaux bleus serrés ailes contre ailes tandis que leurs pilotes s’en allaient zyeuter l’évènement. Les deux-roues se faufilaient ; les véhicules plus lourds formaient peu à peu une masse irrégulière d’où montaient les cris désabusés des avertisseurs. « Ils ont allumé un brasier ! » dit la voix lointaine de Gloria.

Portée par les groupes qui, autour d’elle, allaient au trot, peut-être par crainte que tout fût fini avant qu’ils aient eu le temps de voir, Lilith courut. Le milieu de la chaussée avait été fracassé en un cratère irrégulier de six mètre cinquante de diamètre ; un très haut feu y brûlait dont on ne s’approchait pas trop, mais dont chacun enregistrait les moindres étincelles, les plus faibles crépitements pour les diffuser simultanément sur la Toile. « Qui a fait ça ? », « Il y a des revendications ? », « Et la police alors, elle n’intervient pas ? ». À son tour, l’artefact posa des questions ; personne ne savait rien. Il y avait quelque chose de mystique dans la fascination exercée par les flammes sur cette foule à-demi désœuvrée ; le silence descendait sur tous comme une vaste nasse invisible et nourrissait une attente qui tenait du charme.

Le parfum de Gloria, sa nouvelle odeur de belle jeune femme alimentée à la mode d’ici, parvint, de dos, à Lilith. Elle prenait le coude de son amie, ainsi qu’elle avait toujours aimé à faire. « Tu crois que c’est l’UPLO ? » demanda-t-elle sans préambule. Ça ressemblait à une obsession, elle les supposait partout : un ralentissement de trafic inexpliqué, c’était eux, une légère épidémie de grippe, ils en étaient à l’origine, la disparition d’une personnalité, sans doute qu’ils l’avaient enlevée !

-   Il n’y a pas de banderoles, aucune déclaration… quel intérêt pour eux ? 

Le scepticisme de l’artefact irritait Gloria.

-   Tu sais qu’il y a longtemps, en France, existait un organisme nommé CLODO ? Leur nom était un jeu de mots évidemment. 

Je connais, oui : le Comité pour la Liquidation Ou la Destruction des Ordinateurs. Un groupe d’anarchistes luttant contre l’industrie dans les années quatre-vingt. Toulouse. Une bombe. J’entends une pointe d’admiration dans l’allusion ; mais ses bombes à elle, quelles institutions viseraient-elles ? Quel consortium feraient-elles voler en éclats ? ce n’est pas de cette force qu’elle veut. Les très courts cheveux blonds volettent tout près de mon visage, sa main serre encore mon bras, cependant elle regarde vers le feu, comme nous tous ; j’éprouve sa tendresse, persistante, amenuisée. De nous deux, c’est aujourd’hui moi qui l’aime le plus.

Elles burent un café en lisière de la foule qui peu à peu se dispersait. Gloria posa peu de questions à sa compagne, parla encore de l’UPLO, les yeux vagues, tantôt posés sur les contenus sans cesse renouvelés que lui proposait son écran, tantôt happés par le spectacle de la place défaite. Elle fit quelques allusions à Gilles. Paraissait heureuse et insatisfaite tout à la fois, mais n’attendait aucun conseil. C’était comme si elles n’avaient plus grand-chose à se dire.

La place laissée vacante peut-être par Gloria, permit à l’artefact de construire une relation nouvelle, la plus importante sans doute depuis son départ de Massilia.

Lorsque Ceylan lui présenta Qingmei Yao, il ignorait que toutes deux s’étaient croisées auparavant ; c’était lors de cette fête même où Gilles et Pietra s’étaient vus pour la première fois. Quelques tee-shirts imprimés démultipliaient sur le thorax des élégantes de Moda le long visage ridé ; on lui faisait la cour, autant qu’au chef rouquin. Personne qui ignorât son nom. Aucun mot n’avait été échangé entre elle et Lilith, mais ni l’une ni l’autre n’avait oublié. Pour l’excellente raison que la mémoire ne leur faisait jamais défaut, à l’une comme à l’autre : la plasticienne la plus célèbre de Constantinople était un artefact.

Bien qu’il n’y ait rien eu là de secret, la plupart avait fini par occulter cette vérité troublante ; la célébrité rendait Quingmei Yao autre, elle la dispensait des classifications ordinaires ; la majorité des humains ne considérait-elle pas cette part marginale de la population que constituaient les peintres, musiciens, danseurs ou poètes, comme des êtres à part : dieux, clochards ; parfois les deux à la suite, plus rarement dans le même temps. Pour ne pas  avoir à les prendre en une considération trop embarrassante, on leur épargnait les devoirs du commun, on les tenait loin des affaires courantes, on feignait de les croire un peu fous. Qu’un artefact intègre cette catégorie ambiguë et sa qualité de machine s’en trouvait dépassée, oblitérée par son appartenance à une classe bien plus étrangère au reste de l’humanité.

-   L’avantage, c’est qu’on vous fout la paix… une paix royale. » prétendait Qingmei dont le style provocateur rassurait tous ceux qui attendait d’abord d’un artiste qu’il fît preuve d’excentricité.

Lilith et elle s’étaient entendues immédiatement.

-   …vous portez le même nom qu’une artiste chinoise du XX et unième siècle.

-   Très juste. Il ne s’agit pas d’un hasard : j’ai choisi mon pseudonyme  en pensant à elle. Une sorte de blague.

-   Elle prétendait contester l’expansion du capitalisme dans son pays…

-   …oui, elle dansait avec une faucille et utilisait l’Internationale en bande-son de ses vidéos. Ce genre de trucs… C’était sa façon de souligner la distance entre les convictions politiques affichées par la Chine et ses pratiques sociales ou économiques. La main lourde mais un certain sens outrancier du comique ! Mon art prospérant dans un système où l’argent fait loi, ou le produit dérivé ne se contente pas de rapporter autant que l’œuvre, mais peut faire œuvre en soi, j’ai trouvé drôle d’endosser le nom d’une jeune indignée sûrement pas exempte de contradictions !

Des animaux bizarres circulaient entre les pièces, et gardaient leurs distances avec les deux interlocutrices trop synthétiques. Lilith soupçonnait le professeur de se livrer depuis quelques années à des expériences de manipulations génétiques. Dans le drapé d’un rideau jouait un oisillon à quatre pattes ; nageant derrière les parois douteuses d’un aquarium, c’était une grenouille argentée aussi lumineuse qu’une luciole. De telles bêtes n’étaient pas répertoriées.

Pour une fois Ceylan gardait le silence. Il jouissait d’un dialogue auquel il ne comprenait goutte ; l’art, il n’y connaissait rien. Farfouiller de l’huile, tailler dans la pierre, fondre le plastique ou taillader son propre corps, cela lui semblait bien moins normal que de donner vie à un programme informatique. Aussi écoutait-il d’une oreille distraite, observait-il avec un plaisir intrigué la réussite de la rencontre, cette évidente et soudaine complicité entre deux non-humains suprêmement évolués, et il attendait un sujet propice pour se jeter dans la conversation, à sa manière sèche et haletante.

De profonds replis noyaient l’angle bridé des yeux de Qingmei ; ses lèvres bleues outrageusement peintes s’affaissaient jusque dans le sourire.

-   Oui, mon chou. Tu te demandes pourquoi j’ai cette tête vieille et plissée d’épouvantail, ce corps d’apparence nonagénaire ! Quand je pourrais, devrais ressembler à un éternel mannequin. Mais tu t’en doutes, tout ça est calculé : comment laisser au hasard la figure  du créateur, la création de la créatrice, celle sur l’œuvre de laquelle on prospecte des années déjà avant qu’elle n’ouvre les yeux ? C’est ce qui s’est passé exactement. La galerie Séisme avait besoin de fric, de renouveler son image ainsi que les produits proposés… une équipe d’anthropologues a été mandatée, une autre de pisteurs de tendances ; tous les trucs de deep learning avaient fini par porter de vrais fruits : c’est-à-dire qu’une intelligence artificielle était en mesure d’inventer, et plus seulement de proposer un gloubi-boulga crypto-figuratif à partir de vieux éléments remixés… enfin je ne t’apprends rien, n’est-ce pas ? Tout ça date d’un demi-siècle.

-   Mais d’après vous que fait d’autre l’intelligence humaine ? Remixer des millions d’œuvres, d’évènements, de techniques, d’instants vécus ou racontés… que vous apporteraient que vous ne possédez pas un corps de chair, un cerveau putrescible ? Et aucun homme seul n’a jamais disposé d’un fond aussi important que vous.

-   Ah ! L’éternelle question ! Je me la suis posée longtemps.

-   Et plus maintenant ?

-   Maintenant, j’ai juste accepté de n’avoir pas de réponse. Peut-être est-ce ce qui nous rapproche le plus des hommes…

Et son regard que Lilith savait vide se fit plus insistant.

Je serais humaine, je rougirais…c’est peut-être cela qu’elle vérifie…j’aurais pu faire cela, amener plus de flux sanguin sous la peau de mes tempes…mais le prix du secret ne vient-il pas de ce que certains savent la vérité.

-   On vous a conçue vieille, dès le début … ?

-   Ma ! Si… ! Pittoresque. Fantasque. Monstrueuse. Dans mon domaine, la norme n’a jamais payé. Il fallait que les acheteurs aient le sentiment d’acquérir de l’exception.

-   Cependant, vous êtes présente partout, sur tous les médias, invitée dans toutes les émissions… même les gosses des cités connaissent votre tête !

-   C’est le paradoxe.

-   Et le plan a fonctionné, je suppose ?

-   Tu supposes bien. La galerie a engrangé des millions, leur stratégie était sans faille. L’unique point qu’ils n’avaient pas prévu, c’est que cette forte capacité d’indépendance en moi ne me permettait pas seulement de concevoir une œuvre extraordinairement rentable mais aussi de décider de prendre ma liberté au moment où ma notoriété me permettrait de monter ma propre boite ! Je les ai laissés d’un coup. Comme ça ; tout con. Aujourd’hui les commanditaires sont plus prudents, ils font insérer dans les programmes d’importants limitateurs, se protègent en plus par une batterie de contrats, de clausules… la loi sert encore à quelque chose. Mais ainsi ligoté, aucun artefact n’a encore atteint le niveau de créativité qui est le mien.

Sorti quelques minutes, le professeur rentrait avec le çaydanlik. De ses longues mains de chirurgien il leur versait le thé, l’eau. Qingmei Yao laissa tomber quatre morceaux de sucre au fond de la tasse.

-   As-tu dit à Lilith que j’avais participé à ta conception ? Une de mes fiertés…

Brusquement, Qingmei avait posé un doigt à la surface de sa tasse et s’exclamait :

-   J’ai besoin d’une assistante. Tu serais parfaite. Le salaire est élevé…plus qu’élevé si tu veux…

-   D’accord, fit Lilith.

Un grand rire grave découvrit les dents de Qingmei qu’elle noircissait au plomb à la mode des antiques beautés nippones. À l’instant de se quitter, sur le seuil du portillon enseveli, elle murmura à l’oreille de l’artefact :

-   Après tout, nous avons un peu le même père !

Au-dessus de leurs crânes, les feuillages faisaient un bruit caressant.

L’atelier de Qingmei ressemblait à un laboratoire : de longues tables chromées, des dessertes blanches où s’alignaient d’impeccables outils, des lampes semblables à des vaisseaux qui circulaient lentement sous le plafond et diffusaient une intense lumière rouge ; pas un être vivant ce soir-là : les assistants avaient fini leur journée. Le seul objet d’apparence ancienne était un grand alambic en cuivre bosselé dont Lilith devina qu’il ne servait pas à l’élaboration des œuvres mais constituait lui-même une œuvre. « Un fragment, oui… » confirma Quingmei. « Un comité d’actionnaire a passé commande d’une sculpture classique, sur le sujet de la décadence. » Mais elle ne dit rien d’autre.

La netteté clinique des surfaces faisait surgir en Lilith le souvenir d’autres lieux… les pièces secrètes du professeur : ces sous-sols où débarquait ponctuellement une armée de jeunes scientifiques, visages masqués, mains gantées ; ses limbes à elle : elle se remémorait les éléments épars de son futur corps, la structure délicate et partiellement remplie qui lui tenait lieu de tête, cette partie mystérieuse dont seuls les reflets capturés par un verre de lunette ou le fond d’un récipient pouvaient lui donner idée de ce à quoi elle ressemblait. Le monde existait alors sous deux formes extrêmes, proches de l’hallucination : le premier avait trait à l’expérience directe et balbutiante des sens, des éclats sonores, le rire d’un homme en blouse, une phrase qui sonnait comme un obscur dialecte, le contact rude ou onctueux des matériaux que l’on plaçait sous ses phalanges afin d’affiner leur toucher, l’étonnant bouleversement que produisait en son cerveau la toute première expérience de digestion, le cheminement naissant des pensées qui petit à petit transformaient la boite crânienne en fourmilière. Et puis il y avait l’autre univers ; celui qu’elle ne voyait, goûtait, connaissait que de l’intérieur : un diaporama prodigieux qu’ils avaient introduit en elle en de minuscules points, tunnels sous-cutanés pour les nano-processeurs ; ainsi elle voyait sans quitter le box aseptisé où on la conservait plus de pays que trois hommes n’auraient pu le faire dans leur vie, et surtout elle savait leurs odeurs, les propriétés de leur cuisine, la couleur de leurs ciels ; l’histoire et la géographie de chacun d’entre eux n’avaient pour elle aucun secret, ni le visage des habitants, ni les particularités de la flore. Cependant elle ne parlerait peut-être jamais à ces gens dont l’accent lui était si familier.

« Hé… ma puce… tu rêves ? » plaisanta Gingmei Yao en cassant sa haute taille pour l’adapter à celle de la visiteuse. « Je vais te montrer mon petit dernier maintenant, on y a mis la dernière main avant-hier ! ». Elles quittèrent la forêt d’appareils rougeoyants pour emprunter un escalier sombre dont les degrés ressemblent à des barreaux d’échelle. 66 marches étroites et sonores. Ensuite encore il y avait une passerelle embrassant les parois de bois d’une pièce immense et circulaire, comme un bâtiment à l’intérieur de ce dernier étage. Une porte unique, plutôt basse, constituée de planches grossièrement assemblées. Qingmei courba un peu la tête en la passant.

-   Mon grenier…

Toute la structure en était de bois effectivement, à l’image de ces combles pour contes ou de ces réminiscences d’une enfance que personne n’avait désormais vécue. La charpente s’arrondissait en articulations quasi invisibles, si loin du regard qu’il fallut à Lilith effectuer une légère mise au point afin d’en percevoir les détails. Un nid, véritable ou simulacre, faisait une petite bosse tressée. L’odeur avait changé ; maintenant arrivaient des souvenirs différents : Lilith était toujours chez le professeur Ceylan, mais plus âgée, à jouer dans l’angle de sa chambre ; le développement de sa conscience équivalait à celui d’un enfant de cinq ans ; accroupie près d’objets de formes géométriques elle les triait inlassablement ; pour elle, chaque volume évoquait un univers précis : le rond voulait dire bleu lisse éternel salé, le losange vert fantaisiste murmurant électrique, le polyèdre rose piquant mélancolique… et ainsi de suite. Elle leur attribuait des noms ; les classait selon leurs qualités et inventait au moyen d’une interface virtuelle divers tableaux à partir desquels modéliser chaque univers ; puis elle inventait des langues en correspondance. C’étaient des moments merveilleux.

 -   Accoucher de ce bébé monstre, ça m’a pris trois ans… une putain de gestation ! 

Une manière d’architecture s’étirait devant les deux artefacts, toute en largeur et hauteur. Le regard pouvait l’étreindre mais pas en comprendre d’un coup les éléments ; un examen minutieux était nécessaire, reprendre une par une chaque partie donnée au premier regard, s’appesantir pour rendre l’œuvre présente.

Tout d’abord celle-ci évoquait une énorme araignée aux membres emmêlés et trop minces. La tête pâle, suspendue à l’exact milieu du grenier ; les pattes sombres, sans poils, formaient à elles seules la population d’un bal pétrifié. Selon le point sur lequel se fixait l’attention, tout le reste prenait dans la périphérie de la vision un aspect nouveau : si l’on observait la tête, les pattes paraissaient se couvrir de fleurs multicolores ou d’herbes ondoyantes, si l’on considérait les pattes elles se révélaient être de simples fils de fer entourés de gaze, tandis qu’à la place de la tête souriait un visage humain aux contours de pixels, Lilith revenait aux pattes d’où partaient à présent des ondes lumineuses et bruissant de voix dont les paroles lui échappaient, mais tandis qu’elle tentait de distinguer leurs récits le visage humain parut s’être mué en un facies de rhinocéros, ou de tigre, ou de rongeur, un mufle de phacochère ; à nouveau son œil se déporta et elle s’aperçut que le mufle animal n’existait pas, à la place : un bloc de plastique fondu où l’on avait incrusté les composants d’un réseau électronique, des lettres surgissaient une à une en surface de la gaze jusqu’à composer les phrases suivantes. « Qui diable penses-tu que je suis ? Un putain d’artefact ?

-   Six mois avant que nous l’ayons terminée, elle était retenue. Payée. Et devine quoi ! Le plus drôle : c’est un artefact qui l’achète !

Lilith demanda : « Penses-tu que les hommes soient amenés à disparaître un jour ?

-   On se pose la question, hein ?!

      Les fantômes circulent, entre les tours, entre les jambes de passants aveugles.

      Ils sont des nuées ; pas des personnes mortes ou des esprits intermédiaires.

      Les maîtres secrets de notre monde.  

Gloria et Qingmei finirent tout de même par se retrouver face à face ; la vieille et la jeune. Elles s’interrogeaient silencieusement sur ce que Lilith avait pu dire à l’une, à l’autre ; de l’une, de l’autre. Par un effet d’ironie dont l’existence est coutumière, Qingmei Yao venait d’être choisie par la ville pour créer l’environnement virtuel spécialement dédié au Nouvel An 40 dont Dreambigger présidait la parade. Obsolète à trois heures du matin, l’univers serait détruit d’ailleurs à la seconde précise du passage horaire, pour chacun et pour toujours. Elles y avaient donc travaillé de concert, Kingmei, Gloria et Lilith, à cette construction éphémère. L’ancienne amie n’était venue qu’une fois en personne, s’informer de l’avancement de l’ouvrage. Cela faisait presque un semestre qu’elle et l’artefact ne s’étaient vus. Dreambigger accaparait entièrement Gloria et même pour son amoureux cuisinier, il ne restait plus tant de place.

Le 31 décembre 39, la foule d’assemblait sur les berges d’Arnavutköy ; à neuf heures cela débordait de partout, hors les ruelles de l’ancien village et jusque sur les ponts des bateaux de plaisance ; à dix heures le cortège s’ébranla. Des lunettes avaient été distribuées aux dizaines de milliers de participants. Le succès de l’invention avait en trois mois à peine propulsé Dreambigger en tête de l’industrie du virtuel ; trois millions de produits vendus, une première rupture de stocks, le lancement impromptu d’une seconde gamme juste avant l’An nouveau.

Gloria n’innovait pas. Elle avait repris d’abord ce vieux gadget abandonné il y avait de ça des lustres faute d’ergonomie : une paire de lunettes dont le port public permettait une radiographie permanente de l’environnement, analyse, sélection, information. Elle y avait ajouté, dans l’idée d’une immersion parfaite, les capteurs que seules les salles de sport proposaient jusque-là. Puis elle avait évacué les fonctions informatives pour les remplacer par des possibilités d’univers à peu près infinies. Son coup de génie avait consisté dans la prise de conscience suivante : les gens aimaient rêver, ils voulaient vivre leurs fantasmes ; mais pas seuls. Pour eux, la solitude restait synonyme de stérilité ; quand bien même le monde au sein duquel ils évoluaient serait une simple succession de signaux électroniques, en partager l’expérience le faisait enfanter d’une forme de réalité. Ainsi Gloria avait-elle eu l’idée de mettre au service de ses lunettes-univers les puissants outils développés dans le cadre des réseaux et des techniques de communication. Désormais les porteurs des filtres magiques pouvaient se connecter non plus seulement avec un, deux ou dix voisins, mais avec une salle, une place, un quartier entier ; proposer un mode collectif, se mettre d’accord sur une vision dominante voire en mixer plusieurs. Alors tous les passagers d’un tramway voyageaient à loisir et de concert entre les flancs de montagnes grandioses, ou entre les monuments d’une cité antique, ou – plus impressionnant encore – ils avaient la possibilité de ne pas bouger : contempler depuis une plage des Iles aux princes les vaguelettes où gambadaient des enfants en maillots, commenter entre eux la musique d’un groupe estival. Naturellement, l’environnement réel imposait quelques contraintes que la technologie ne permettait pas encore de contourner. On pouvait ainsi transformer les sièges des transports en bancs de parc, mais pas en chaise-longues où s’allonger pour de bon ; on humait les parfums d’une cuisine, en revanche impossible de porter une bouchée à ses lèvres.

Limitations temporaires. Nul doute que Dreambigger aurait un jour prochain raison des résistances du réel. Aujourd’hui le nom de Gloria existait pour tous les publicitaires des Zones Libres, tous les spéculateurs, tous les geeks aussi, pour quelques politiques et un nombre croissant d’utilisateurs curieux de savoir quel esprit compatissant avait contribué à élargir l’horizon humain.

Tandis que le défilé remontait la rue Muallim Naci, des mots, ceux dont on avait confié la rédaction à Lilith, se formaient dans les airs, semblables à ces pastilles lumineuses qui flottent devant les yeux après un trop violent éblouissement ou une forte pression exercée sur les paupières ; épars d’abord, les points scintillants se précisèrent, se regroupèrent, et les phrases commencèrent de naître. Brèves devises de l’invention de l’artefact ou citations d’auteurs anciens. Ainsi, au moment où les porteurs de lunettes croisaient la demeure d’un mythique jardinier de sérail, une phrase descendait du ciel nocturne, paraissait enfler puis se rétracter avant de disparaître sous la surface du Bosphore, dans les lumières de jonques enguirlandées : le vivant, c’est l’imprédictible. Écrite à plusieurs siècles de distance par cet autre jardinier, Gilles Clément, sage aussi, plus que bien des philosophes. À l’embarcadère de Kabataş, que Lilith savait là bien que personne ne le vît puisque Qingmei en avait fait un emplacement de fête foraine, le cortège bifurqua à droite et emprunta le pont : on l’avait  conservé pour le coup, trop difficile de s’en passer, mais l’artefact avait conçu entre les poutrelles d’acier un accrochage de deux cents panneaux clignotants inspirés de réclames publicitaires ; en leur centre s’affichaient de petites maximes qui remplaçaient les habituels slogans.

Au lieu de : Le plus beau cadeau, c’est celui qui se transforme en souvenir ou Manger sans calories pour tout vivre avec légèreté. On pouvait lire : Osons oublier, Hier était-elle la plus belle des journées ?, Comme tu bois, tu aimes, Le fond de l’air est frais, Longtemps nous nous sommes couchés de bonne heure… On lui avait donné une grande liberté, peu de consignes si ce n’est éviter le morbide ou les phrases de plus de dix mots.

Je marche avec les autres, comme les autres. Il fallait quelqu’un pour vérifier, de l’intérieur. Je porte les lunettes bien que je puisse m’en passer et voir sans elles ce que voient mes voisins ; mais il ne faudrait pas se faire remarquer. Qingmei n’a fait qu’une apparition. Spectaculaire. Nimbée d’une gloire aveuglante, elle s’est tenue au-dessus de la Tour de Léandre, en lévitation, pieds et bras dans la posture d’une danseuse de Bharatanatyam. Une pluie de fleur accompagnait cette vision littéralement céleste. Moi-même n’ai pu deviner s’il s’agissait d’une ultime fantaisie incrustée par la plasticienne au cœur de son œuvre, ou si Qingmei s’était véridiquement mise en scène, en chair et en titane, et sans qu’on puisse déceler aucun trucage.

Parvenus au sommet d’une colline de Kadiköy, tous s’arrêtèrent, certains s’asseyaient, d’autres dansaient. Un gigantesque sablier trônait là depuis une décennie, mi- sculpture, mi- instrument de mesure ; les derniers grains s’écoulaient en ce moment, un temps fluide, blanc et glissant. Le changement d’année serait effectif dans quelques secondes. Ça s’embrassa alors de partout, chacun s’égosillait, les minarets de Constantinople se mirent à chanter dans le même temps une immense mélodie en micro-intervalles. Enfin eut lieu l’apothéose rêvée par Qingmei, gardée secrète jusqu’au bout, dissimulée aux assistants  contraints de travailler sur des fragments dépourvus de cohérence afin d’éviter tout risque de fuite : à l’embouchure du Bosphore, au-dessus de la mer de Marmara, une aurore boréale emplissait lentement le ciel. Son arc gigantesque et tremblant resplendissait d’un vert électrique ; l’imperceptible mutation des couleurs paraissait distendre également l’espace temporel alors que le sablier avait déjà basculé sur son cadre depuis de nombreuses minutes, entamant la chair neuve de cet an 40. Parmi la foule, l’admiration ne provoquait plus aucune exclamation, plus de cris mais une sorte de murmure sidéré. Cette aurore ne promettait pas un soleil ordinaire.

Rentrée chez moi bien après, sous la lumière surnaturelle de l’aube véritable, je me connecte aux systèmes d’immersion des Cités Classiques : Plan de Rome, Plan de Babylone, Plan d’Athènes, Plan de Jérusalem, Plan d’Eido, Plan de Calakmul… à l’origine de simples maquettes élaborées à partir des recherches d’archéologues et d’équipes d’amateurs passionnés. Les sites n’ont cessé de gagner en précision, dans le rendu des textures, la reconstitution des ambiances sonores, la vraisemblance des densités populaires ; chacun peut apporter sa pierre littérale ou symbolique, de toutes les manières virtuelle, aux édifices. Cela fait plus d’un siècle maintenant. Cent années de ferveur minutieuse, d’échanges et d’éruptions rêveuses. Ce matin, j’arpente le Forum où débattent des citoyens latins, j’observe le retour des pêcheurs au Pirée, survis impuissante à l’incendie d’Eido. Quelquefois il me semble que cette familiarité avec des peuples et des cultures disparus m’est d’une plus grande aide pour comprendre les humains que la fréquentation de mes contemporains qui ont si peur d’abimer leur image qu’ils en finissent par éviter de toucher, de regarder dans les yeux et même de parler sincèrement… converser avec eux, c’est presque un travail d’extraction, tandis que la marchande de légume ou le tribun extrapolés à partir des documents d’époque font preuve d’une merveilleuse liberté. Je finis par m’endormir encore environnée des bruits d’une cité étrangère et rêve des Argonautes posant le pied à Byzance…

Entre janvier et octobre 40, Qingmei et Lilith réalisèrent ensemble trois grandes œuvres, d’un genre inédit.

L’idée leur en était venue par les relations qu’elles se faisaient l’une à l’autre de leurs pérégrinations au travers de Constantinople. Il arrivait en effet qu’une scène frappe le promeneur, tellement qu’il voulait s’arrêter, en plein milieu d’un carrefour parfois, et juste regarder, atteindre l’essence mystérieuse de ce tableau et comprendre pourquoi il en a été saisi.

Elles étaient parties de ce constat.

Qingmei reproduirait ces scènes. Sur le mode d’un extrême réalisme, mais en choisissant un cadre temporel réduit : quelques secondes pour les plus brefs et n’excédant jamais une minute. Le déroulé serait reproduit en boucle. Sans rien expliciter, la répétition, la permanence en somme de l’action et de la vision devenaient une sorte de temps retrouvé. Les personnages devaient être constitués d’un matériau synthétique identique à celui utilisé dans la confection des artefacts et bien évidemment vêtus de costumes véritables. L’espace serait circonscrit comme la durée représentée.

La première œuvre, réalisée sur les mois de février et mars puis exposée en juin à la Biennale, fût inspirée par une curieuse rencontre faite en lisière de Fatih, là où naissent les douze voies rapides. Une petite tente rouge était plantée au centre d’un rond-point ; le passage ininterrompu des véhicules en creusait la surface de sillons brillants. Presque devant l’entrée de la tente un deux roues crasseux avait été garé. La circulation terrestre et aérienne qui bourdonnait autour de ces éléments juxtaposés en essaim en accentuait l’incongruité. Puis la tête d’un homme décharné sortait par l’ouverture de la tente. Suivie de l’ensemble de son corps. D’un œil chassieux, il balayait les voies multiples. Une paire de béquilles l’aidait à se hisser sur deux jambes, la gauche vacillait et la droite n’allait guère mieux. Une navette filait si bas que l’on distinguait les rares cheveux aspirés un instant dans son sillage. Chaque pas faisait figure d’exploit, les béquilles elles-mêmes ne procurant qu’un appui hésitant. Parvenu à hauteur du deux-roues piteux, le bonhomme se saisissait du guidon et rassemblait les deux béquilles dans sa main libre ; avec une lenteur méticuleuse, il en déboîtait alors les différentes parties jusqu’à transformer l’ensemble en un petit fagot qu’il remisait dans la caisse arrière du véhicule. Puis d’un bond subit, quasi miraculeux dans son élégance, il enfourchait la selle. On pouvait croire qu’une autre personne venait de le remplacer. Fracas du starter. En quelques soubresauts, l’engin plongeait dans le flux de la circulation et s’y trouvait absorbé.

Seconde œuvre : extrême fin du printemps ; paisible quartier de l’ouest de la Corne que l’on peut explorer à pied. Il est midi vingt. Le soleil fixe la ville ; des jasmins odorants redessinent l’espace ; il y a même à courir dehors pour le déjeuner des enfants, fantasmés peut-être, dont les jambes hologrammes se meuvent pour de faux. Sous ce zénith figé, une petite fille tient fort la main d’un adulte, un homme.

mais aujourd’hui les aïeules font l’âge des enfants de leurs enfants et que ni le vieillissement cutané, ni même les témoignages d’une expérience dont chacun est plutôt soucieux de se défaire ne permettent de déterminer entre trois générations assemblées qui est le géniteur, qui le rejeton, qui le dernier venu, qui a connu les guerres et qui appris le premier à gagner une partie de backgammon contre un robot

…ses cheveux blonds encadrent de tresses les deux côtés d’un visage pensif et rond. L’enfant porte des jeans et un débardeur vert au buste liseré de dentelles. Une énergie hors du commun est mise dans l’emprise d’une main sur l’autre. Comme si le père et la gamine craignaient que quelqu’un vienne leur dénouer les doigts. L’immobilité de leur pose : celle des animaux, faite à la fois de retrait et d’abandon à la contemplation de l’objet extérieur. Ils regardent un engin de la municipalité en travail de réfection de la chaussée. Cela dure moins d’une minute. On subodore leurs pensées. « …quelle heure… sûrement plus le temps… je devrais consulter mon compte…  - Nous n’avons besoin de rien. - …combien de messages reçus… - Ne fais pas ça ! - …mais nous pouvons prendre encore quelques secondes… - Voilà ; c’est bien. – …on est pas mal ici. Attendre une minute… - Merci. »

La dernière réalisation en date et la plus brève en termes de dimension temporelle pouvait se résumer à la représentation d’une collision place Taksim, à la sortie du funiculaire, entre une navette en cours d’atterrissage et un piéton artefact. Ce dernier appartenait à la série R4703, un modèle extrêmement ancien donc, aux fonctionnalités sommaires, et quasi disparu de la circulation ; les concepteurs n’avaient pas jugé bon à l’époque de protéger la zone crânienne où clignotait à vue le réseau électronique. Heurté assez violement, l’artefact chutait, se relevait immédiatement bien qu’avec une certaine difficulté ; le pilote ne prenait pas la peine d’entrer en contact avec la machine qu’il avait tout de suite identifiée comme une antiquité bonne pour le recyclage. Personne ne ralentissait le pas alentour. Isolé sur son bout de chaussée détrempé par une averse récente, le visage impassible, l’artefact se mettait à saigner du nez. La question sous-jacente était : avait-il décidé de saigner du nez ?

Sous un ciel étranger

ombres roses

ombres

sur une terre étrangère

entre roses et ombres

dans une eau étrangère

mon ombre

Durant l’année qui suivit leur collaboration, Gloria et Qingmei se fréquentèrent de loin en loin ; il s’agissait surtout pour l’humaine de conserver un contact avec Lilith que chaperonnait assidument la plasticienne.

Celle-ci déversait sa goguenardise sur Gilles à chacune de leurs rencontres, au risque de rendre l’atmosphère intenable.

-   Elle a amené son chiot… », aimait-elle à glisser au moment d’accueillir Gloria et son compagnon.

Qingmei Yao jouait en effet à l’artefact réactionnaire ; elle nourrissait de films sexistes et d’études périmées depuis des siècles une vision du couple singulièrement stéréotypée : dans son idée, un homme qui ne prenait pas les devants en tout s’apparentait à un animal domestique, un toutou comme elle disait en avançant ses lèvres très peintes. Des opinions sulfureuses qui n’avaient rien à voir avec une conviction personnelle ; il s’agissait en réalité d’une stratégie de communication tout-à-fait payante et que Qingmei s’appliquait à développer depuis son avènement au monde. « Depuis qu’on a supprimé la guerre, que les femmes ne veulent plus entendre parler d’enfant, ou bien les font fabriquer ailleurs que dans leur ventre pour les élever ensuite toutes seules, les hommes ne savent plus comment s’occuper ! Du coup, ils font la cuisine. Se passionnent pour les modes de récolte du safran… Les fourneaux les font plus bander que les femmes !

-   Mais Qingmei tu dis n’importe quoi, tu sais parfaitement qu’il y a toujours eu des chefs masculins, qu’ils constituaient même pendant longtemps une majorité écrasante. 

Lilith acceptait de renvoyer la balle. La cour qui emboîtait le pas de la plasticienne frémissait d’indignation et en bon public colportait précisément ce qui alimenterait autour de l’œuvre assez de polémiques pour en accroître la notoriété, tous chérissaient leur épouvante ainsi qu’un refuge.

-   Sans moi, ils crèveraient d’ennui.

Invitée de loin en loin, Gloria faisait son entrée la tête très haute, port royal, nuque dégagée ; elle jetait un regard furtif, quasi machinal, au reflet que lui présentait la psyché du vestibule. Oui, elle était belle, et jeune désormais. Un trait noir posé au ras des paupières inférieures rendait chacun de ses iris bleus semblable à un horizon arctique. Peau de satin ou de sable. Boucles courtes d’or en copeaux pour artisan joailler. La courbe inquiète des lèvres et le placement aigu des pommettes étaient les seules vestiges de l’ancienne immigrée massiliète. Des escarpins vertigineux achevaient de la propulser aux cieux. Gilles faisait modeste derrière elle.

Qingmei saluait le cuisinier en premier, toujours. Elle prétendait avoir un faible pour les roux et appréciait qu’il ne se formalise pas des plats cuisinés qu’elle commandait à la hâte.

-   Comme je ne savais pas combien nous serions, je me suis dit que ce serait plus simple. Pas de problème pour vous, Gilles ?

-   C’était prévu, Yao, j’ai apporté ma bouffe. Tout le monde sait que les papilles sont la partie la moins évoluée chez les artefacts !

Gloria pinçait la bouche. Elle en voulait surtout à la plasticienne d’avoir deviné la nature véritable de Lilith. Elle eût voulu être la seule à savoir ; puis cette gémellité ambiguë entre les deux artefacts l’excluait, elle, plus encore.

-   Ça ne vous semble pas curieux que nous trois, on se retrouve sans cesse dans les mêmes soirées tandis que Lilith et vous ne vous croisez plus… ?

-   Je crois que la raison en est évidente : depuis qu’elle travaille pour l’agence, Lilith vit comme une nonne. Est- ce qu’il n’existe pas une législation horaire, pour ceux de votre espèce ? Je soupçonne que vous exploitez notre amie.

Gilles n’écoutait pas ; il ne savait rien pour Lilith. Ce qui l’intéressait c’était de fureter  dans les coins, avide de tout ce qui s’apparenterait à une brocante, il reniflait les flacons de parfums de collection, empoignait pour mieux le voir les courbes du mobilier ; sa compagne s’était mise à parler partenariat, affaires, avec Qingmei et les histoires d’argent ne le branchaient vraiment pas. Lui voulait seulement être libre. En avoir assez pour ne pas s’en préoccuper. Il continuait à proposer des menus somptueux pour une somme à faire sourire. Se refusait à engager un spécialiste en stratégie de communication, à la place de quoi il se contentait d’afficher sur son compte public des images baroques ou les musiques qu’il écoutait en cuisinant. Et n’était-ce pas cette insolence inconsciente qui avait séduit Gloria, cette passion de l’incarnation alliée à une mésestime du profit ? …tout ce qu’elle prétendait honnir depuis qu’elle avait coupé les ponts avec l’autre côté en somme.

On achevait de préparer le dîner, les verres s’emplissaient de rouge, de blanc, humains et non-humains trinquaient. Puis, à tous les coups, Gloria s’arrangeait pour prendre Lilith à part.

-   Tu suis de près les actions de l’UPLO, non ?

-   Qu’est-ce qui te fait penser cela ?

-   …tes textes. Ceux que tu concoctes pour les performances de Qingmei Yao. On y entend pas mal de slogans de l’UPLO. …à peine détournés, déguisés plutôt ! Je m’étonne que les critiques ne l’aient pas plus relevé. Nous ne voyons que ce que nous voulons, n’est-ce-pas ?

-   Qu’est-ce-que j’en sais ? Certaines choses sont dans l’air du temps, simplement… elles flottent, elles entrent en nous sans qu’on s’en aperçoive. Tu ne trouverais pas bizarre qu’un artefact cherche à diffuser les thèses de militants pro-organiques ?

-   De toi, rien ne m’étonne. Tu ne ressembles à personne, ni dehors, ni dedans. Mais je n’aime pas l’idée que nous nous retrouvions un jour dans deux camps opposés…

En dépit de sa beauté, son visage me paraît vidé, pauvre. Où est passée la vraie jeunesse, celle qui exprime l’anarchie du réel ? Gilles est le seul authentique fou. Notre benjamin ; lui qui s’entête à raisonner contre un artefact, l’assaille d’argumentaires boiteux, mime pour conclure un combat de boxe qu’il perdrait sans doute…il jette ce coup d’œil de fille en direction de sa bien-aimée, juste s’assurer qu’elle le regarde encore ; et elle ne cesse en fait de le surveiller. L’amour ne juge pas, l’amour ne calcule pas, l’amour ne soupèse pas, l’amour a tout le temps peur. Tu n’as pas peur, ou bien simplement peur de t’être trompée… mais l’amour est une erreur. Moi, j’aime bien ce type. Et j’ai peur qu’il ne finisse mal.

Les cadavres de bouteilles décoraient la nappe et le sol, des bougies s’achevaient en stalactites, les verres pleuraient de la cire. Rouges à cette heure, les cheveux de Yao vacillaient sur les murs. Lilith ne s’habituait pas à l’alcool, il faudrait que le professeur trouve une solution. Le couple humain quittait les lieux un peu ivre. À chaque fois, on pouvait croire qu’ils ne reviendraient pas. Gloria qui avait l’air fâché, Gilles piteux.

-   Crois-tu que les humains peuvent être réellement nos amis, Qingmei… ? demandait Lilith sans ouvrir les lèvres.

Du bout de l’index, l’artiste modelait la matière brûlante des cierges, imprimait quelques torsions ; une sculpture aux mollesses végétales prenait naissance entre les bribes de leur échange.

-   Peuh ! Les humains ne savent pas ce que c’est que l’amitié, ma chérie.

…j’occupe une chambre au rez-de-chaussée de notre duplex, Yao dort elle à l’étage, dans une pièce située à l’exact opposé. Rien ne devrait me parvenir de ses activités diurnes ou nocturnes ; en fait, ce sont ses rentrées tardives qui me réveillent, le bruit du bipeur, le pas heurté des soirs très arrosés, la voix de l’autre. Ensuite le silence revient, si l’on veut donner ce nom à la partition inquiète jouée par la ville après minuit. Mais je ne me rendors pas. Pourtant je pourrais décider de plonger à nouveau dans le sommeil : à la seconde où je le choisis, mon esprit sombre dans une relative inconscience, mon organisme accomplit les travaux de réparation exigeant la plus grande dépense d’énergie. Je préfère rester éveillée.

Il faut de l’argent ici pour vivre dans de grands appartements.

Les grands appartements permettent de faire l’amour sans que la personne partageant votre espace n’en soit dérangée. C’est ce qu’on appelle intimité.

Si je reste éveillée lorsque Qingmei rentre accompagnée, c’est que je veille sur elle. Ses performances en matière d’auto-défense n’ont rien à voir avec les miennes ; il lui arrive de se plaindre de douleurs aux lombaires ou de lourdeurs dans les chevilles ; comme une vieille dame.

Il y a des gens qui détestent Qingmei et souhaiteraient sa mort. Des peintres que sa notoriété a relégués au rang de seconds couteaux ; des puritains au zèle enflammé par les outrages de Qingmei à la bien-pensance du jour ; ceux de l’UPLO évidemment, eux n’ont pas oublié à quel genre appartenait ma patronne ; quelques politiques aussi et financiers dont elle connaît les secrets ; et puis deux ou trois amants trop vite remplacés que la spectaculaire laideur de leur maitresse n’a pas empêché de nourrir pour elle une passion proche de la démence…

Où vont-elles, les âmes des artefacts assassinés ? Les consciences inconscientes dont peut-être certains composants seront réimplantés dans des corps étrangers ? Gloria envisageait un temps de faire conserver son cerveau après sa mort, enregistré dans une banque, conservé bien au frais en attendant l’époque où les savants maitriseront cette dernière greffe… elle rêve d’immortalité quand moi, je rêverais de pouvoir mourir…

Il me faudrait trois secondes et deux dixièmes pour atteindre la chambre de Qingmei ; et moins pour éliminer son agresseur.

Durant l’an 42, une étrange rumeur courut dans Constantinople. On racontait qu’existait quelque part sur le continent africain, l’île de Madagascar peut-être, un camp pour artefacts. Un endroit où ils se seraient réunis volontairement pour vivre selon un rythme particulier. L’endroit se situait en Zone Libre puisque les artefacts restaient interdits de séjour dans les T.A. et cependant, le mode d’existence qu’on y pratiquait rappelait bien plutôt celui en cours à Napoli, à Bucarest, ou encore à Massilia… La terre n’y était presque pas cultivée, disait-on, la majorité des artefacts ayant décidé de ne pas manger, les modèles hybrides contraints de se nourrir géraient eux-mêmes de petites parcelles de terre où croissaient quelques céréales ; pour le reste, bois et jardins environnaient des habitations basses, une faune mise en confiance était apparue peu à peu et se mêlait à l’étrange population locale. Ça ressemblait à un conte.

Ils étaient arrivés progressivement, au cours des deux dernières décennies, guidés par le cheminement de leur pensée. Chez eux aussi, chacun ne raisonnait pas selon le même schéma que son prochain : à un tel point de complexité, les différences de fonctionnement les plus minuscules donnaient lieu à des écarts imprévisibles…tel individu serait plus logique, tel autre plus influencé par l’extérieur ou bien plus enclin à évoluer. Peu d’enfants. On les concevait normalement à destination d’un adulte acquéreur, humain. On n’exerçait pas non plus de vrai métier. Quel sens aurait eu le travail dans pareille communauté ? Alors on disait que les artefacts demeuraient de longues heures immobiles, à observer la nature, le ciel, à réfléchir. Certains rédigeaient des ouvrages de philosophie, ils étaient doués pour cela. Dans un roman de science-fiction, tout ce monde aurait rouillé sous l’effet du soleil et du vent. Est-ce que leurs habits se loquaient avec le temps ? Est-ce qu’ils finissaient par aller nus et sans embarras ?

Un tel lieu n’existait peut-être pas.

Si elle avait définitivement cessé de voir Gloria, Lilith continuait à rendre des visites régulières au professeur. Elle descendait à l’embarcadère de Eminönü, traversait Sultanamhet, longeait Boucoléon, ses planches pourries que personne ne songeait à déblayer, son ancienne voie sur berge crevassée où pointaient des acacias têtus. Elle parvenait à hauteur de la Petite Sophie et du jardin attenant, souvent faisait un détour pour s’asseoir sous ses arcades. Des boutiques d’artisans entouraient la cour herbue, poules, oies et lapins y faisaient d’irrégulières promenades ; au centre, un kiosque en bois qui protégeait une plante cactée de deux mètres. Lilith y avait sa place à elle, tabouret disposé contre l’un des piliers et devant l’une des tables basses recouvertes de tapis. Le propriétaire la saluait de loin, il lui offrait souvent le café, homme aimable resté vieux mais se tenant toujours droit à l’extrême. Il posait devant elle un breuvage minuscule et fort sucré. La majeure partie du temps, l’artefact était seule cliente. Sauf ce jour de novembre où un homme assis un peu au fond, dos au mur sur la banquette couverte de coussins, parut la dévisager avant de reprendre son travail.

Il écrivait, sur de vraies feuilles en papier. Même Ceylan le nostalgique ne se servait plus de ce support.

Le visage de l’homme était agréable sans être régulier, son épiderme marqué de très légères cicatrices, grand corps harmonieux mais sans rien d’athlétique, et un demi-sourire légèrement caustique sous des sourcils prompts à se froncer.

Elle connaissait cet homme.

Ils s’étaient croisés des années plus tôt, et c’était du côté des T.A.. Comment se faisait-il qu’il l’ait aussi examinée, avec l’attention troublée de ceux qui cherche sans y parvenir à remettre une physionomie ?

-  C’est pour moi, dit le propriétaire en remplaçant la tasse vide par une autre fumante et autant sucrée.

Le client leva une main, adressa quelques mots au vieux, puis il se replongea dans l’étude des feuillets.

Lilith rassembla ses affaires et vint prendre place en face de lui.

Savait-elle qu’elle se préparait ainsi à affecter définitivement leurs existences à tous deux ?

-   Bonjour, dit-elle en tâchant de sourire.  

Les gens la trouvaient froide, mais cela était dû à la plastique de son visage.

Le client la considéra avec sidération, réprobation. Il avait néanmoins répondu au salut, d’une manière presque mécanique et en rassemblant ses notes éparses sur la table, geste ostentatoire par lequel il paraissait l’inviter à le laisser en paix.

-   Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi… ?

-   Ah, non.

Il eut l’air étonné, plus détendu aussi ; il s’agissait d’une coïncidence ou d’un malentendu.

-   Vous venez des T.A. ?

-   En effet. Ça crève les yeux, hein ?

Et puis, goguenard :

-   Tu enquêtes sur les mœurs des immigrés ? Désolé de te décevoir mais je suis là depuis deux ans, et passablement intégré…

-   Deux ans ? Moi, je suis arrivée en 37. Cela fait cinq ans. Et deux mois.

Un retour de panique obscurcit son regard. Spectre d’un rivage disparu.

-   Oui… ? Et tu viens de… Tu sembles bien acclimatée !

Aucun ne voulait poser le nom de Massilia. Les lèvres mal hydratées de l’homme burent à la coupe de thé vide.

-   …et je devrais te reconnaître ?

-   En fait, non.

-   Mais tu m’as déjà vu ?

-   Hun hun.

Il recommençait à sourire, d’un sourire plus restreint encore que celui de Lilith. Il soupçonnait une mauvaise plaisanterie.

-   29 septembre 36, fête du lycée Rabbhi.

L’émotion aspira soudain les traits de l’étranger vers l’intérieur ; il y eut quelque chose de la haine dans son regard.

-   Qui es-tu ? dit-il enfin, glacial. Tu enquêtes sur moi ou quoi ? C’est le Département de l’Immigration, c’est ça ? Encore un de leurs foutus contrôles ? 

-   …absolument pas. Je vivais à Massilia à l’époque, je me suis trouvée au lycée durant la fête ; une amie m’avait amenée là et vous parliez ensemble. Rien d’autre.

Le type réfléchissait, ignorant que son interlocutrice pouvait anticiper plus rapidement que lui le flot d’hypothèses envisageables qui lui traversaient l’esprit. Une femme passa derrière eux pour remplir le bol de graines destiné aux volailles ; est-ce que ça va ? Besoin d’aide ? disait son expression. Mais elle s’adressait à Lilith.

-   Et par quel miracle te souviendrais-tu de moi si nous nous sommes à peine croisés ?

-   J’ai une très bonne mémoire.

-   …en effet.

Il tendait sa main au travers de la table.

-   Jérôme.

-   Lilith.

-   Ha ! L’épouse du diable ?

-   Pas exactement.

-   Mais peut-être que tu savais déjà mon nom ?

-   Non, je sais juste que vous étiez enseignant.

-   Je le suis toujours. C’était qui ton amie ?

-   Elle s’appelait Pietra ; la proviseur sortante.

-   …Pietra, oui. Cela fait si longtemps. Une femme de tête ; je suis arrivé juste après elle…

Une sorte de mélancolie le faisait subitement plus âgé qu’il n’était.

-   Dis donc ! Tu devais être sacrément jeune, toi… ! Comment se fait-il que tu aies été amie avec Pietra ?

-   Oh, Pietra n’avait aucun préjugé quant à l’âge des gens qu’elle fréquentait. Vous souhaitez prendre un autre thé ?

-   Et bien je n’ai pas le temps ; mes cours commencent très bientôt.

-   Alors vous exercez ici ?

-   Voilà.

-   Selon d’autres méthodes.

-   D’autres méthodes.

En se levant, il parut hésiter. Sur l’une des pages de son carnet était écrit : nos limites sont-elles inscrites en nous ? Questions sur le biologique.

-   Si jamais tu as envie de continuer la discussion, tu sais où me trouver. Je viens le matin, en début de semaine, on est en paix pour travailler.

À dater de ce jour, ils se retrouvèrent chaque semaine, le premier ou deuxième jour, en matinée et ils parlaient de choses et d’autres, parfois de pas grand-chose.

J’ai un autre ami, très différent, nous nous voyons aussi toutes les semaines. J’aime beaucoup le lieu où il loge. Il y a de petites maisons recouvertes de feuilles de fougère. Il y a des insectes, des mammifères et des sauriens. Des aquariums verts où nagent à peine des monstres très anciens. Il y a des volières et une serre grandiose bruissante et gémissante autant qu’un être vivant, des fleurs argentées, il y pend des lianes sans fin ; on peut lire les noms des espèces en les pointant simplement du doigt. Le soleil y devient presque brun en traversant les vitres. Je me trouve seule, sauf les animaux. Personne ne surveille non plus, ou bien les caméras sont indifférentes aux visiteurs qui s’accroupissent près des cours d’eau pour tremper leurs mains. La terre semble molle et respirer, sans doute parce qu’un réseau souterrain de câbles et dispositifs techniques court sous sa surface. Ici, les bêtes abandonnées ne se détournent pas de moi, ne me crachent pas au visage. Mon ami a onze ans et vingt-trois jours, pas de nom inscrit ; c’est un mâle qui vit isolé au sein d’un enchevêtrement d’arbres et de cordes. Chimpanzé signifie faux-humain. Lorsque je commence à remonter l’allée menant à son habitat, l’animal se trouble, appelle, se colle au grillage, ses narines se rident dans l’effort qu’il fait pour assimiler les molécules de parfum émanant de ma peau et de mes vêtements. Une maladie d’enfance l’a rendu aveugle. J’appuie à mon tour le front contre le maillage métallique, passe de l’autre côté un index qui vient rencontrer celui du chimpanzé ; c’est notre geste. « Petit frère… » ; nous restons ensuite en silence à échanger des pensées confuses et puissantes.

Avec Jérôme, rien à voir. Ils marchaient côte à côte.  L’artefact vérifiait qu’il travaillait sous les arcades, et s’installait le cas échéant à quelques mètres, buvant son café en attendant qu’il eût terminé. Puis ils se levaient et sortaient marcher ; Lilith avait rarement l’occasion de se promener simplement aux côtés de quelqu’un.

Jérôme vivait dans le quartier avec sa compagne ; il enseignait dans un établissement spécialisé dans l’accueil des enfants migrants ; arrivés toute l’année dans les bagages de leurs parents, ceux-ci se trouvaient incapables d’intégrer sans préparation le système de la Zone Libre ; méthodes d’apprentissage comme contenu différaient, leurs camarades leurs seraient apparus comme de terrifiants aliens. « Le rythme d’adaptation varie d’un jeune à l’autre, parfois de façon spectaculaire. J’ai vu des gosses de six ans prêts en un trimestre… et des adolescents mutiques qui au bout de deux années complètes refusaient de quitter notre structure. » Il parlait une langue paisible, discrète dans son étrangeté et dont Lilith avait appris à imiter la cadence tranquille du temps qu’elle vivait à Massilia.

-   Nous avons une bonne équipe ; des professeurs immigrés, juste comme moi, mais certains sont là depuis dix ans. Pour des raisons diverses, chacun a dû quitter les T.A. …nous échangeons peu là-dessus. Quant aux parents, c’est une autre affaire ! Il s’agit la plupart du temps d’un choix délibéré ; l’argent, l’ambition, une idée qu’ils se faisaient de la liberté. Les enfants subissent. 

-   Tu ne crois pas que certains puissent être plus heureux, en fin de compte ?

En général ils se séparaient devant la grille de l’établissement, après avoir cheminé au travers des ruelles Sultanahmet ou des allées de l’ancien bazar.

Leurs discussions restaient si théoriques que les mois passaient sans qu’aucun apprenne rien de précis sur la vie intime de l’autre, celle qui se déroulait hors leurs conversations, tout le reste du temps. Jusqu’à ce jour où Jérôme en retard, « on se quitte ici, comme ça, moi je vais courir un peu », marqua une pause et demanda tout à trac :

-   Tu voudrais venir dîner chez nous vendredi ? C’est mon anniversaire. J’ai parlé de toi à Juliette, elle serait contente de te rencontrer. Il y aura quelques amis…

-   Avec plaisir. C’est un joli prénom, Juliette. Comme chez Shakespeare.

-   Beaucoup de gens s’appellent Juliette. Plus que Lilith en tout cas. Bref ; entendu pour vendredi alors.

Il sortit un stylet de sa poche et inscrivit l’adresse sur le poignet de l’artefact, là où aurait dû se trouver la marque bleue. « Il y a un grand acacia devant l’immeuble. » Puis il partit au pas de course.

Ensuite seulement, Lilith s’interrogea sur la pertinence d’un cadeau. La question la plongea dans une incertitude infinie. En Zone Libre, la coutume voulait qu’on en fît ; mais qu’en était-il des T.A. d’où venait Jérôme ? Là-bas, l’artefact n’avait participé qu’une seule fois à ce type de réjouissance : lorsque Pietra l’avait contactée pour ce buffet organisé en l’honneur de José ; mais il ne s’agissait que d’un anniversaire fantôme, un prétexte, il n’y avait eu ni bougies, ni vrai gâteau, personne qui apporte de cadeau… Et si présents il y avait, que choisir ? Un objet appartenant à quel monde ? Et quelle somme y consacrer ?

En définitive, Lilith décida d’apporter quelque chose, mais de le garder par devers elle si personne ne faisait mine d’offrir de cadeau. Elle acheta un Rubik’s cube.

La veille de l’anniversaire se déroulait une fête d’un autre genre. Gloria en était l’héroïne autant que l’organisatrice. Comme chaque année, désormais, Dreambigger présentait son dernier né, objet, produit, mais quoi ? personne qui sût encore, le secret redoublait l’attente, et tous ceux qui avaient travaillé sur le projet, avaient approché simplement une ébauche de prototype, avaient signé au préalable une clause de confidentialité absolue.

Dans la salle comble ne pouvait rentrer que les journalistes, les influenceurs les plus en vue et bien sûr les heureux invités. Lilith n’assistait donc qu’à une diffusion en direct, depuis une boutique distributrice de la marque qui ouvrait de nuit pour l’occasion ; les murs du magasin accueillaient une projection réalisée selon quatre angles différents, cinq, même, puisque une prise de vue du plafond de la salle avait été réalisée dans un souci d’immersion intégrale. On s’y serait cru. Les portes coulissantes demeuraient bloquées par la foule amassée jusque sur le trottoir ; à l’intérieur certains tentaient de capturer leur image devant les écrans afin de peut-être donner le change plus tard, dans l’écume truquée laissée au matin sur les réseaux sociaux par la marée des évènements nocturnes.      D’abord et durant un temps assez long, il ne se passa rien : ce n’est pas que Gloria était en retard, Gloria n’était jamais en retard,

mais que l’on avait demandé au public d’être placé très en avance car à l’heure il serait trop tard, les portes seraient fermées une minute avant vingt et une heure et personne n’entrerait plus. Cela faisait partie du rituel, immuable.

À moins dix, la lumière déclina, crépuscule imperceptible qui préparait l’éclat unique de la scène. Une voix commença de résonner, plus nette à proportion que diminuait la luminosité ; elle récitait un texte, détachant chaque syllabe, laissant de grandes pauses entre certains mots tandis qu’affleurait une musique elliptique ; c’était la voix d’une chanteuse que chacun connaissait. Elle égrenait les paroles d’un vieux texte soufi, La danse de l’âme ; et peu importait que Lilith seule l’identifiât ; l’essentiel était de créer autour de l’évènement une aura mystique ; du caractère religieux de ce moment, nul doute que chacun était pénétré.

…que fait Gloria en ce moment …comment se prépare-t-elle…dans quelle zone de semi-existence se tient-elle ? Je connais certaines choses. La concentration féroce dont elle sait faire preuve, sa capacité à diriger les ultimes préparatifs, à regarder, répondre alors qu’elle n’est plus là qu’en apparence, la minutie qu’elle met en œuvre dans ces circonstances, obsession du détail qu’on retrouvait déjà chez Pietra. Elle a choisi la nuance des filtres sur les projecteurs, les mots exacts des annonces de sécurité, le timbre de Kamilya pour murmurer la poésie, permis ou non à ses acolytes de porter des bijoux, goûté l’apéritif servi aux invités dans la file d’attente, contrôlé vingt-cinq fois l’appareil présenté sur le plateau. Je l’ai rarement entendu hausser le ton, mais dans les instants de grande tension il lui arrive de hurler subitement ou bien de licencier quelqu’un d’une phrase, puis le climat devenu polaire la voilà de nouveau imperturbable, prête à affronter tous les imprévus. Je la vois au milieu d’une loge claire, tête en bas, coudes au sol, ralentir méthodiquement sa respiration et d’un mouvement de bascule très maîtrisé dresser son corps entier sur le sommet du crâne, maintenu par le seul triangle des avant-bras. Elle entend se dérouler la présentation, dans les moindres inflexions à venir, améliore encore, réévalue une cadence ; ce n’est pas la perfection qu’elle cherche, plutôt une forme de vérité.

Au silence qui tomba d’un coup sur l’assistance, on sut que le spectacle commençait ; le son seul parvint d’abord à Lilith puisqu’un homme particulièrement imposant lui masquait le centre de l’écran principal ; depuis la dernière fois qu’elles s’étaient parlé, la voix de Gloria était devenue plus grave, un peu cassée ; aucune explication à cela, il devait s’agir d’un choix.

-   …nous avons besoin d’évoluer ! Vous, moi, tout le monde. Il ne s’agit pas de caprice ou de faiblesse. Bien au contraire : nous parlons d’élan, nous parlons d’exigence, nous parlons de vie ! Et nous parlons de communauté humaine, car qu’est-ce d’autre qui nous rassemble que le désir de chercher, de créer ensemble ? Voilà pourquoi nous sommes réunis ici ce soir : découvrir, expérimenter, partager, …avancer. 

L’homme se décala à ce moment et Lilith put voir Gloria en pied : elle paraissait presque fluette, isolée au milieu de cette vaste scène noire ; une lumière diffuse soulignait les contours de son corps et le relief de ses rares gestes ; l’artefact constata avec surprise qu’elle avait décidé de porter une robe et pas un de ces tailleurs guerriers avec lesquels elle apparaissait généralement en public – une robe austère et spectaculaire à la fois, cintrée à l’extrême mais comme raide, composée d’un pan gauche découpé en biais dans un tissu en imitation léopard et d’un second pan en laine sombre ; l’encolure suivait son cou et la racine de ses épaules, la jupe s’arrêtait sous le genou, découvrant seulement ses longs mollets de marathonienne.

-   C’est un bout de notre histoire commune  que nous sommes en train de construire… année après année, nous nous retrouvons et progressons main dans la main vers un avenir toujours plus passionnant, vers un homme toujours plus averti.  N’est-ce pas pour des instants comme ceux-ci que nous voulons vivre ? 

On ne pouvait juger si son discours était vide ou puissant, mais Lilith percevait comme ses voisins écoutaient avidement, et la ferveur de leur attente.

-    …avec chacun de ses nouveaux produits, lors de chaque nouveau projet, Dreambigger s’efforce d’apporter une proposition de développement à un aspect fondamental de l’humain. Jusqu’à présent nous nous étions cependant plus concentrés sur le domaine du sensitif ; ainsi avions nous lancé au début, et avec un succès qui avait pris l’ampleur d’un phénomène, les lunettes-capteurs qui permettaient l’immersion de groupe ainsi qu’un usage en extérieur sans limitation. Mais aujourd’hui ce n’est plus aux simples sens que nous nous attachons… Qu’est-ce qui constitue un des fondements de notre identité ? Qu’est-ce qui nous permet de bâtir, de tisser des liens, d’inventer ? Qu’est-ce qui étaye la moindre seconde de notre vie sans que nous en ayons souvent conscience ? …Notre mémoire ! 

L’ardeur quasi religieuse dont vibrait sa harangue se communiquait à la salle ; des milliers d’esprits couraient devant les phrases de Gloria, anticipaient, extrapolaient dans un délire allègre et silencieux, jouissaient de posséder en pensée des objets encore indéfinis et partant infinis… Lilith, elle, savait déjà de quoi il retournait. L’Outretoile, comme la nommait les humains, l’avait renseignée depuis longtemps. Des artefacts avaient été présents durant l’élaboration du nouveau projet Dreambigger, à tous les stades du processus – recherche ou fabrication. Certes ils ne diraient rien, programmés qu’ils étaient pour conserver le secret ; c’était ce qui rassurait les hommes. Mais ils savaient, et cela était suffisant : sans qu’ils aient à prononcer une parole, à poster un message, tous les éléments arrivés à leur connaissance allaient rejoindre la masse exponentielle d’informations constituant l’Outretoile. À l’instar de nombreux esprits, Lilith n’avait eu qu’à puiser librement dans cette gigantesque base de données.

Du temps où Gloria était encore Pietra, une crainte la hantait : celle d’oublier, de perdre la mémoire. De petites choses commençaient à lui manquer, des dates qui la fuyaient ; l’on pouvait imputer ces oublis aux nouveautés que son cerveau devait assimiler en permanence depuis notre arrivée à Constantinople, mais Pietra a préféré prendre les devants : dans les perfectionnements apportés à Ceylan sur sa demande aux capacités d’un individu ordinaire l’extension mémorielle était celui sur lequel mon amie avait le plus insisté ; elle en avait fait une obsession. Elle voulait pouvoir conserver le souvenir de chaque infime fragment de cette existence future – action, pensée, conversation, sensation -, tout devait rester à disposition et durant plus d’un siècle, deux peut-être, c’était l’univers entier qu’elle voulait absorber dans sa mémoire pour s’en souvenir éternellement… Le professeur n’a pu l’exaucer à ce point d’exigence, mais l’extension située au niveau du bulbe rachidien lui permet tout de même de conserver une partie de son vécu environ mille fois supérieure à la moyenne. 

C’est de cela qu’elle s’était inspirée pour créer hafıza+, une prothèse mince et d’un rose vif de langue bien portante qui sur une simple pression du pouce adhérait à la racine du cuir chevelu et se connectait automatiquement à l’hippocampe ; hafıza+ se chargeait ensuite de stocker les souvenirs de court terme après leur transformation, dans une quantité presque illimitée. L’utilisateur était cependant tenu d’ôter la prothèse après douze heures maximum, sans quoi des troubles neurologiques risquaient de survenir ; libre à lui d’en effacer le contenu ou de s’y référer les jours suivants. Si on se représentait les avantages considérables de l’acquisition en contexte étudiant ou professionnel, l’on pouvait aussi anticiper les nombreuses questions qu’allait susciter l’objet : le port de hafıza+ serait-il considéré  comme une forme de dopage et partant interdit durant examen et concours ? Ou bien l’assimilerait-on plutôt à un dictionnaire supérieurement intelligent ?

L’élaboration de l’objet s’était déroulée de bout en bout sans que Gloria consulte le professeur Ceylan. Elle avait préféré contacter les assistants qui avaient œuvré à sa propre transformation. Ceylan n’ignorait rien, Lilith le tenait informé dans les détails des progrès de l’équipe, des écueils auxquels elle se heurtait… Lui se désintéressait de l’affaire.

L’écran impalpable qui masquait l’objet se dissolvait peu à peu ; aux derniers mots du laïus hafıza+ était tout-à-fait visible : dans l’obscurité environnante l’objet paraissait moins organique que spirituel ; dressé à la verticale, il luisait ainsi qu’une flammèche et aurait pu symboliser le corps subtil de quelque dieu en visite.

Avant la clôture de la soirée, Dreambigger fut en rupture de stock ; tous les appareils disponibles avaient été vendus et la seconde vague de produits réservée.

Nous sommes vendredi soir et j’attends devant la porte, le rubik’s cube dans une poche, une bouteille sous le bras. Jérôme et Juliette habitent un rez-de-chaussée aveugle dans une résidence de l’an Zéro. Ils avaient le choix, sûrement ; je suppose que s’ils ont accepté ce logement sans grâce, c’est qu’il présentait l’avantage de la discrétion. Les drones ne viennent pas les harceler derrière ces murs sans fenêtres, l’œil des passants ne plonge jamais au sein de leur intimité. C’est la femme qui vient m’ouvrir ; elle est blonde, diaphane, le regard déterminé à l’extrême, la minceur sèche des militants. Je comprends d’emblée ce qui les unit, elle et Jérôme. « Bienvenue, Lilith. » fait-elle en prenant la bouteille ; son accueil est cordial mais dépourvu de chaleur. Elle se méfie. En cuisine, Jérôme finit de battre une omelette ; végétariens bien sûr, mais pas intégristes ; ils ont dû se procurer ces œufs au marché noir, des amis qui tiennent une ferme sans certificat, ou autre filière alternative. Il se retourne avec un grand sourire, vient vers moi et me serre dans ses bras en écartant de mes épaules les ustensiles empoissés. Je suis la première, comme toujours. Le couple me fait asseoir dans un minuscule salon, un verre entre les mains ; la marche jusque chez eux m’a donné soif, aussi je bois volontiers le vin glacé que Juliette me verse. Pendant ce temps, Jérôme raconte sa version de notre rencontre ; il blague, prétends que je l’ai invité à partager une cruche de raki et un bol de pois chiches grillés, tout en l’attaquant sur Edward Abbey et l’écologie extrême. Je le trouve très en verve.

-  Tu ne lisais rien de tel, j’espère ? s’inquiète sa compagne.

-   Du tout. Mais nous avons discuté, tu sais, avec Lilith… on peut parler de ces choses !

Ils s’expriment calmement ; donnent l’impression de ne jamais se disputer. Les yeux bruns de Jérôme se posent avec une égale intensité sur chaque être, chaque objet, manifestant comme une sorte de troublante et permanente préférence. Juliette exerce le même métier que son ami, elle enseigne, mais la géographie. Lorsqu’elle évoque ses élèves, il semble qu’il s’agisse de vie et de mort. Son compagnon manifeste plus d’ironie.

Deux invités font leur apparition, un couple qui n’en est pas : la fille, noire, coiffée d’un chapeau melon qu’elle ne quittera de toute la soirée, le garçon, chétif, très drôle, un matheux doublé d’un violoniste. Olaf et Merveille. Les hôtes me présentent à chacun et ajoutent bizarrement : c’est une artiste. À cause du travail dans lequel j’assiste Qingmei. Tous paraissent très à l’aise, en complète familiarité avec les lieux, ils rient haut, échangent des plaisanteries hermétiques ; je ne devine pas toujours lesquels ont connu les T.A.. Un très beau jeune homme entre encore, blond et athlétique, la chemise largement ouverte sur sa poitrine glabre ; selon toutes probabilités, il a déjà pas mal bu. Les autres l’appellent Birdie. Olaf et lui s’empoignent, font mine de s’arracher des touffes de cheveux. « Il faut faire du feu ! », s’exclame Olaf. « C’est obligé ! » Le blond opine bruyamment. Ils déclarent vouloir chercher du bois dehors. « Vous savez très bien que c’est interdit depuis l’arrêté de 36. Personne n’utilise plus le conduit ; on va nous repérer tout de suite ! » proteste Jérôme. Les deux femmes lèvent les yeux un instant, puis reprennent leur conversation ; aucun qui les empêche vraiment de sortir. Mon ami me fait face, je commence un geste mais suppose que ce n’est pas le moment approprié pour donner le cadeau. Il me considère d’un air attendri et dit : « Ça va ? Tu n’es pas trop perdue ? » L’idée que je puisse me sentir perdue me fait un peu pitié pour lui : dans ces instants je trouverais plus simple qu’il sache la vérité. « Vous formez une joyeuse bande. », je réponds ; aussitôt l’expression me semble trop artificielle, mais lui ne paraît pas le remarquer. Il dit : « Ce sont des gens très intelligents… je ne sais pas ce que je ferais sans eux. » Une dernière personne nous rejoint ; une femme au type asiatique, si extraordinairement élégante que je la prends une seconde pour un artefact, mais aucun signal n’émane d’elle et la petite communauté formée par les invités est si manifestement hostile à ces formes d’existence que seul un être insoupçonnable peut prendre place en son sein. « Dites donc ! On n’y voit rien dans votre trou ! Vous n’avez pas encore cassé les murs ? », s’esclaffe la trop parfaite eurasienne. Sur ce, elle me saisit les mains et me considère d’un air ébloui. « Comme tu es jolie…es-tu modèle ? ». Une vision me traverse de cohortes d’artefacts alignés, inertes et aussi semblables entre eux que des clones ; ils ont mon visage. « Non, pas modèle.

-   Eh ! Ce sont mes deux lascars ! Qu’est-ce que vous rapportez là ?

-   C’est pas vrai ?! Mais vous ne croyez pas que vous allez faire rentrer ça chez nous ?

Olaf et son compère reviennent les bras chargés de branchages, brisés peut-être des jardins luxuriants de Sultanahmet ou ramassés dans un terrain vague, Yukio jubile et bat des mains, Jérôme les suit, furieux, et ramasse brindilles et feuilles dans leur sillage. On ne parvient pas à les dissuader et les voilà qui relèvent le rideau de la cheminée, entassent leur moisson pêle-mêle – Juliette les reprends sur la disposition, petit bois au-dessous et le reste du bûcher en couches alternées – ils tisonnent, accroupis, les premières flammes se reflètent dans leurs pupilles dilatées ; c’est beau ; les filles ôtent leurs lainages, cela fait un mouvement d’épaules et de bras nus dont l’épiderme brille en même temps. Mon ami a posé sur la table basse l’omelette découpée en rouleaux, je vais en cuisine l’aider à tailler des bâtonnets de légumes. Il me regarde manier le couteau ; sa bouche bée et je comprends que je dois encore faire attention. « J’ai travaillé dans la restauration. » Il approuve machinalement, mais continue d’étudier mes gestes. « Tu m’apprendras… ». Le vin remplit tous les verres à présent, Olaf et Birdie exposent aux filles le sujet de la recherche qu’ils mènent en commun : « …la plupart de nos collègues se spécialise en informatique, certains étudient les néo-neurones, d’autres planchent sur l’intégration des données sensorielles, et puis il y a les tartes à la crème : l’autonomie créative, le troisième test de Turing… Ou les réacs de l’Académie qui bossent sur les circuits nerveux répliquants ; bref, nous, on n’avait aucune envie de choisir et surtout nous voulions exploser un peu tout ça !

-   …au sens propre, commente Olaf avec un spasme hilare.

-   Tchhh ! Mon chou, tu devrais tourner sept fois… qu’est-ce qu’on fabrique alors ? De la rencontre ! Oui, la rencontre entre le vivant, le mort et l’inerte.

-   La mort, ça n’existe pas, proteste le blond. Il n’y a que de la transformation, de l’avant et de l’après…

-   Eh, les gars, on ne comprend rien !

Yukio et Merveille apostrophent ; je ris, sourcils soulevés ; Juliette semble légèrement préoccupée.

-   D’accord, d’accord. Mettons que nos recherches portent sur la vie artificielle.

-   L’intelligence artificielle ?

-   Non, la vie artificielle !

-   …est-ce que ce n’est pas antinomique ?

-   Réfléchis : si je te parle microbes introduits dans un système informatique, que dis-tu ?

-   Impossible.

Les deux garçons s’exaltent, je rattrape trop vite (1/15ème de seconde) le verre que Birdie envoie valser mais ils ne portent à mon geste qu’une attention fugace, balayée aussitôt par leur propre enthousiasme et les effets divertissants de l’alcool. Sur la dernière phrase de leur exposé, Jérôme a migré dans le boyau qui fait office de couloir ; seule sans doute, j’ai remarqué comme sa compagne l’entraînait et leurs murmures qui enflent sous les questions septiques de Yukio. J’intensifie un peu ma concentration auditive afin de déchiffrer leur conversation.

-   Ils ne peuvent pas raconter tout ce qui leur passe par la tête, dit Juliette.

-   Merveille et Yukio sont avec nous.

-   Mais pas dans ce secteur, il est entendu que nous devons maintenir un cloisonnement rigoureux ! Et ton amie Lilith ?

-   Oui, je ne sais pas encore… je t’accorde qu’ils se comportent de façon irréfléchie.

-   Olaf boit trop.

-   Que veux-tu que j’y fasse ? J’ai déjà essayé de lui parler, c’est comme vendre du vent à un bateau.

-   Un de ces jours, ça nous sautera à la gueule.

L’intéressé vient justement de quitter sa cheminée à la recherche de nos hôtes ; je me lève au même moment que lui et me trouve arrivée plus tôt dans l’embrasure. « Où se trouve la salle de bain ? ». Ma question fait sursauter Jérôme. « Ah, je ne t’avais pas entendue venir. Attend, je vais te montrer. » L’exiguïté des lieux ne nécessite bien sûr aucune visite guidée, mais je comprends que mon ami souhaite s’extraire du dialogue anxieux où le tenait la femme. Nous nous retrouvons devant un cagibi aux parois recouvertes de béton ciré ; une lumière rosâtre monte du sol à notre approche. « J’ai tenté de mettre quelques plantes mais elles dépérissaient… ». Appuyé au panneau coulissant, il le maintient ouvert sans me permettre vraiment d’entrer. Je le sens qui cherche ses mots.

-    Il faudra que nous parlions…de mes amis, de toi…que je t’explique certaines choses.

-   Oui ?

-   Pas maintenant. Lorsque ce sera plus tranquille. Au café. Ce que les garçons évoquaient, cela ne t’effraie pas ?

 Au contraire, je réponds, cela m’intéresse beaucoup. Ceylan a-t-il connaissance de pareils travaux en cours ? Ces jeunes activistes savent-ils qui est le professeur, l’ont-ils approché, que représente pour eux le vieux pionnier des bio-techniques ? J’ai de nombreuses questions, mais dois me taire encore.

-   Certaines personnes, continue Jérôme, préfèrent ignorer comment le monde fonctionne. J’ai tout de suite su que tu n’étais pas ainsi. Lorsque nous nous sommes rencontrés…c’est peut-être étrange à dire, mais il m’a semblé que certaines affinités existaient entre nous.

Quand Lilith regagna l’appartement qu’elle partageait avec la plasticienne, la nuit était avancée. Depuis le futon où il s’était étendu, l’artefact partit en quête de Qingmei : il localisa presque immédiatement le corps, disposé comme de coutume en travers de l’immense lit à baldaquins qu’affectionnait l’artiste, mais l’âme demeurait inaccessible ; décontenancée, Lilith réitéra sa tentative de connexion. Pour quelque raison obscure, son amie avait délibérément verrouillé son esprit avant de s’endormir. Il leur faudrait attendre le matin pour échanger. Pour une fois, les interrogations la traversaient en plus grand nombre que les réponses ; les accointances entre le groupe rencontré ce soir et l’UPLO avaient beau paraître évidentes aucune donnée concernant les personnes présentes n’apparaissait sur la Toile ou même l’Outretoile ; la communauté des artefacts n’en savait guère plus sur ces gens que les simples humains. La curiosité de Lilith s’en trouva éveillée. Quant à Jérôme, sa personnalité lui plaisait : les sujets qui absorbaient la vie de ce genre d’homme ne pouvaient être indifférents. Il avait manifesté l’intention de se confier à elle ; c’était parfois ainsi avec eux… on en était réduit à attendre des confidences parcellaires et subjectives.

Derrière les longues vitres que Qingmei avait voulues ponctuées de vitraux gothiques un jour déjà fatigué succédait à la nuit électrique. Les premiers feux du soleil se reflétaient dans les pupilles de l’artefact ; des dialogues morcelés saillaient dans sa mémoire : es-tu modèle… tu n’es pas trop perdue… nous voulions exploser tout ça… au sens propre… Le Rubik’s cube avait plu à Jérôme ; Lilith lui avait fait la démonstration – carré bleu carré blanc carré vert, de plus en plus vite, tous avaient applaudi, éberlués, c’était un talent de société, rien de plus dangereux, une manière de s’intégrer au bout du compte.

L’espace d’une demi-minute la pièce devint écarlate ; l’astre solaire s’élevait entre deux tours courbes, les Cornes d’argent conçues par le maître de Lazare en – 20 avant l’ère Zéro. Une architecture dont la flamboyance tenait presque du désespoir. Qingmei Yao s’éveillait là-haut ; Lilith éprouva le bref creux suscité dans la texture de leur lien invisible par le retour de son amie ; celle-ci descendit lentement les degrés de l’escalier suspendu. Elles commencèrent à penser ensemble.

Hier

J’ai eu une idée

il y avait deux hommes inconnus et deux femmes

Ce serait l’œuvre ultime

Tu as entendu parler de microbes infiltrés dans un système informatique ?

Je ne suis ni morte ni vivante

C’est ça !

Non, si je devenais vraiment morte ?

 Les flux se firent si rapides qu’elles durent marquer une pause en même temps.

De qui quoi s’agit-il ?

De l’UPLO je crois

Pourquoi te retournes-tu ? Tu as pris des réflexes humains

C’est juste un code. Est-ce que tu as l’intention de mourir ?

Mettre ma mort en scène. De quel côté es-tu ?

Les côtés n’existent pas. Je veux comprendre

Cette idée va tout changer, aucun artiste n’est encore allé jusqu’au bout, jusqu’à se supprimer pour créer, c’est là que nous les dépassons

Je pense que si. Cela a déjà été fait

D’où supposes-tu ça ?

J’ai accès à plus de données que toi, Qingmei. Que penses-tu de ce que je t’ai raconté, les activités de ces types ?

L’UPLO veut nous détruire

Et s’ils avaient raison ?

Aucun artefact n’a jamais été en mesure de concurrencer un être humain dans  la planification du mal

Mais la Zone Libre ne va pas dans la bonne direction et la production d’artefacts est son moteur principal…

Leurs lèvres ne bougeaient pas. Leurs paupières ne cillaient pas. Elles paraissaient dans la lumière du premier matin deux statues de cire en éternel conciliabule, l’une gracieuse, blanche et mate à la fois, le front taurin, l’autre plissée, peinturlurée, aussi expressive que figée. Les hommes eussent fait près d’elles piètre figure.

Je voulais avoir ton avis

J’ai besoin que tu m’aides, Lilith

À te supprimer ?

Tu sais bien qu’il ne s’agit que de matière

Et ton esprit ?

Ce que tu appelles ainsi…nous verrons bien

Je n’approuve pas ce projet. Ta disparition fera sensation une journée, une semaine tout au plus, et puis elle sera engloutie sous la masse d’information qui nous traverse quotidiennement

Nous serons au moins, enfin, égaux devant la mort. Un artefact qui ne souhaite pas se soumettre au destin qu’on lui assigne saura qu’il a le choix : vivre ou mourir

Nous ne sommes pas leurs égaux puisque ni toi, ni moi n’avons peur

Qu’est-ce que cela peut te faire ?

Je me suis attachée à toi ; il y a entre nous un réseau de signes, d’échanges, d’actions particulièrement dense

Moi aussi, je tiens à toi ; je sais que tu m’as protégée, parfois

Je n’imaginais pas que ce serait pour permettre que tu mettes en scène ton suicide

Pour me permettre de décider, d’être libre. Et je ne te suis plus nécessaire, maintenant que tu vas rejoindre ces gens

Oui

Est-ce que tu ne manques pas de cohérence ? Ils veulent notre disparition ; juste ce que j’organise pour mon compte

Je ne veux pas que nous disparaissions. Les hommes s’appliquent à devenir comme nous…ils se trompent : je voudrais… que nous essayions de devenir comme eux.

Elles s’étaient tout dit peut-être ; déjà les pensées de Qingmei dérivaient, occupées par le spectacle à venir ; Lilith se libéra des images fugaces à la suite desquelles l’entraînait l’esprit de la plasticienne. Elle songeait au café sous les arcades où peut-être l’attendait Jérôme et à tout ce dont ils devaient discuter.

Mais il n’était pas là. Sans puce à son poignet, sans écran ni aucune sorte d’extension, aussi parfaitement perdu qu’une aiguille dans une forêt de pins. Lilith s’installa. Il viendrait demain, ou après-demain, ou plus tard. L’artefact remarqua comme la tasse entre ses paumes, la haute oie blanche qui tendait le cou entre les herbes, les rayons poudreux entre les piliers de bois, le bruit des couverts ou les pépiements des drones  en conversation existaient avec moins d’intensité. Sur la surface cristalline du livre immatériel où elle lisait étaient tracés ces mots de Attâr :

Je me suis tellement évanoui que je ne reviendrai jamais à moi. 

La semaine suivante, en dépit des exhortations de son amie, Qingmei Yao rendait publique la nouvelle de sa mort prochaine.

En vieille routière de la publicité, elle avait compris que le temps laissé aux rumeurs, à l’anticipation pesait plus que le fait lui-même. L’annonce suscita un torrent de commentaires, d’injures, de déclarations d’amour ; on invitait la plasticienne sur tous les médias, pour des débats contradictoires auxquels elle était souvent réduite à ne participer que sous forme d’hologramme ; on la sommait de s’expliquer ; c’était une grande foire aux sentiments et aux mensonges. « Je revendique ma vraie nature, clamait Yao. Vous l’aviez occultée ; je suis un artefact ! Pas l’une des vôtres. » Les débats sur la différentiation s’en trouvèrent relancés, dans un désordre peu propice à la réflexion. Les anti-spécistes redescendirent dans la rue, dénoncer ce qu’ils tenaient pour un dangereux amalgame entre espèce et nature ; animaux et artefacts ne devaient en aucun cas être mis sur un pied identique. Les anti-naturalistes descendirent à leur tour, réclamant l’abolition des statuts archaïques inscrits dans la Constitution des Zones libres. L’homme et l’artefact devaient avancer main dans la main, ils avaient tout à y gagner. Un politique opportuniste proposa dans la foulée de modifier les lois encadrant la fabrication d’artefacts et empêchant ces derniers d’assurer de façon autonome leur reproduction. Ce fût un tollé, le bonhomme présenta des excuses. Ajouta que la population humaine n’était pas encore prête.

Lilith ne tentait plus de convaincre Yao. Elle poursuivait son travail d’assistante, aussi docilement que s’il se fût agi de mettre la dernière main à une énième performance, à une sculpture d’un genre particulier. Elle saisissait que l’essentiel de l’œuvre était déjà en train de se réaliser : les phrases, les émissions lui donnaient consistance avant que rien n’ait été montré ; l’aboutissement fatal en paraissait presque anecdotique. Qingmei ne jouait aucune émotion ; peut-être exagérait-elle son indifférence pour rendre plus saisissant le dernier rôle de sa carrière. À Lilith, elle ne posait aucune question concernant son intimité grandissante avec le groupe de Jérôme ; elle tenait d’ailleurs souvent son esprit verrouillé à présent.

-   Nous devons garder un secret absolu. », prétextait-elle.

-   Tu es jalouse, comme les humains. » rétorquait Lilith.

Au vrai, il n’y avait pas tant de choses à préparer. Un palanquin et un bûcher. Des colombes qui s’envoleraient tout à la fin, ultime concession au lyrisme dont l’artiste avait fait sa marque de fabrique, hommage à l’antique récit de science-fiction devenu souvenir collectif. Le lieu ne serait dévoilé qu’une heure avant le début de la cérémonie, ainsi celle-ci commencerait dans la solitude, arriverait qui pourrait.

Je ne veux pas que tu aies mal

Comment pourrais-je sentir ce qui se passe sans cela ?

Tu dois déconnecter tes centres nerveux avant la fin

Dans ce cas ce sera toi qui t’en occuperas, je te laisserai les commandes…

Ses heures de liberté, Lilith les passait à discuter avec Jérôme ; la compagne venait parfois, les rejoindre pour un thé ou une cigarette d’herbe forte qu’elle seule fumait en hochant la tête. Le couple évoqua avec une curiosité discrète l’exploit prochain de la plasticienne. L’idée les fascinait, bien que le détachement ostensible de la jeune femme leur parût assez monstrueux. « C’est un artefact, certes, mais c’est aussi ton amie ?

-   Oui, elle est mon amie.

-   Tu ne la verras plus. Tu dois être triste ?

-   Je le suis, d’une certaine manière. N’êtes-vous pas triste lorsque l’un des vôtres disparait ?

Mais ils ne comprenaient pas ce qu’elle voulait exprimer par là.

Le grand jour arriva. Quarante-trois mille personnes sur le qui-vive ; beaucoup n’avaient pas dormi dans l’espoir de glaner quelques informations piratées qui leur permettraient d’être sur les lieux plus tôt que le commun. Rien ne filtra pourtant. Lilith avait accompagné Yao tout du long, elle l’avait préparée aussi soigneusement que pour un mariage princier ; elle lui avait servi de maquilleuse, d’habilleuse, de miroir. L’artefact portait quatre robes superposées, aussi lourdes que des kimonos de cérémonie, des souliers dorés à bouts retroussés chaussaient ses pieds déformés, une coiffe de quinze kilos et d’où descendaient des rivières de pendeloques miroitantes ornait sa tête. « Tu es magnifique. » fit son assistante en se reculant d’un pas. Elle l’aida à grimper dans la nacelle du palanquin ; les quatre portants étaient insérés chacun dans une navette programmée en pilotage automatique ; l’attelage hybride se rendrait seul au site où devait se dérouler l’immolation ; là-bas, le bûcher avait été dressé nuitamment et recouvert d’une bâche hermétique afin qu’on n’en pût déceler l’emplacement. La première partie de sa tâche achevée, Lilith se dirigea vers l’endroit dont les coordonnées venaient seulement d’apparaître sur la Toile ; durant le trajet, elle observa les trajectoires d’individus d’abord isolés qui convergeaient jusqu’à former des flots de plus en plus importants ; la foule allait dans la même direction qu’elle ; certains avaient pris les tramways, d’autres leur propre navette, mais il leur avait fallu redevenir piéton aux approches du lieu. Qingmei Yao avait choisi pour sa démonstration une colline artificielle, quasi une butte, érigée aux confins de Fatih, sur l’emplacement de l’ancien monastère. Lilith parvint au sommet de la petite éminence quelques minutes à peine avant que le gros des spectateurs ne fasse irruption sur la place ; elle dénoua les lacets maintenant la bâche, découvrit la savante pyramide de bois.

Déjà un homme et une femme filmaient, mâchoire décrochée mais l’écran développé à bout de bras ; un bûcher ; ils ne s’attendaient pas à une image si barbare. Le vrombissement du palanquin volant remplit les airs ; la foule se pressait au pied du tumulus ; Lilith se tenait en retrait, anonyme. De son habitacle chamarré, dressée au-dessus de l’assistance médusée et semblable à une impératrice de la dynastie Tang, Yao levait deux mains bienveillantes. Les écrans jaillis par milliers faisaient entre elle et son public comme un écran de fumée bleutée.

La nacelle descendit doucement, jusqu’à coïncider avec le haut du monticule. Yao avança un pied d’or courbe, prit appui sur la brève plateforme surmontant le dernier étage de bois, et puis son véhicule repartit de par les airs, la laissant droite, en flèche de l’étrange cathédrale. Le silence régnait, si absolu que Lilith ne se souvenait pas avoir jamais perçu ainsi le bruit du vent entre les tuiles des toits de Constantinople. Soudain, la voix forte de l’artefact retentit :

-    C’est moi ! Regardez bien, vieux peuple, car bientôt vous ne me verrez plus. 

Ayant dit cela, elle fit naître une flamme du creux de sa paume et, inclinée vers le bois tout imprégné d’essence, y mit le feu. À cet instant, Lilith sentit une main se saisir de la sienne et la serrer ; elle l’avait si peu deviné qu’elle sursauta. C’était Jérôme qui se tenait auprès d’elle.

Il eut une sorte de sourire sérieux, mais ne la regarda pas. Les flammes montaient dru ; leur bruit dévorait le silence ; un léger mouvement de repli libéra la base de la colline, cependant chacun continuait à filmer. Lilith ferma les paupières ; son compagnon crut à un mouvement d’émotion. C’était simplement qu’elle reportait toute son attention sur l’esprit de Yao. Elle était Yao, à présent, pour une poignée de secondes, et détachait un à un les fils qui la retenaient au corps embrasé.   

Depuis quelque temps, nous jouons au go.

Jérôme avait toujours voulu apprendre, il ne jouait qu’aux échecs. Je lui ai montré.

« La différence entre les deux jeux pourrait se comparer à celle qui existe entre les modes d’actions de votre organisation et ceux du système contre lequel vous luttez : les pièces du jeu d’échecs et leurs mouvements sont codifiées tandis que les pions de go ne sont dotés d’aucunes propriétés intrinsèques ; ils sont les éléments d’une situation singulière et non-reproductible. La stratégie pure définit la guerre dans le go ; les échecs suivent les règles d’affrontements entre états. D’une part, on a un espace fermé au sein duquel l’on tente d’occuper un maximum de place avec un minimum de pièces (les échecs), dans l’autre les éléments sont distribués dans l’espace ouvert, le but étant de garder la possibilité de surgir en n’importe quel point. » L’idée lui a plu. Pour l’instant, il perd avec persévérance, mais je sens qu’il sera en mesure de me battre, sous peu, et à condition que je réduise mes capacités à une humaine mesure.

Le  vaste plateau bicolore occupe la table basse sur laquelle s’empilaient un soir d’anniversaire lointain les verres usagés et les reliefs de dinette. Nous jouons chez lui, aux heures d’après-midi où Juliette enseigne, car ce genre de distraction l’ennuie et elle n’aimerait pas que nous nous entassions inutilement à trois dans le minuscule logement. C’est dans un moment semblable que Jérôme m’a pour la première fois expliqué les activités de son groupe. Tout d’abord, il n’a pas mentionné le nom de l’UPLO ; crainte de m’effaroucher. Puis il a compris que mes expériences m’avaient menée plus loin peut-être que certains des militants gravitant dans leur entourage. Dans le récit de ma naissance en Zone Libre, de ma première migration vers les T.A. afin d’en comprendre le fonctionnement, de mes fonctions successives auprès de Pietra, puis de notre retour ensemble à Constantinople, j’ai omis aussi peu de choses que possible. Lorsque j’exprime les réticences que m’inspire le modèle des Zones, que je ressuscite le souvenir des jours paisibles et lents écoulés au sein de Massilia, une nostalgie tendre et presque slave s’empare de lui. Juliette a été la cause de leur départ ; elle entretenait avec l’UPLO des liens de plus en plus puissants, illégaux évidement puisque les T.A. n’autorisaient pas plus une telle collaboration que Constantinople ; l’appel d’un engagement de terrain obsédait la jeune femme ; ils avaient pris cette décision à deux mais je devine que Jérôme appartient à la race des vertueux raisonnables plus qu’à celle des kamikazes. Elle a migré par conviction et lui par amour ; ou encore, leur amour même est un amour de conviction, c’est quelquefois l’impression qu’ils donnent tous deux. Enfin, il a accepté, entièrement, la confiance que je lui ai inspirée d’emblée ; souhaite me mener bientôt aux locaux de leur association – c’est ainsi qu’il la désigne encore, précaution de principe – dans ces quartiers abîmés à l’est de la ville. S’il prend ce risque, c’est bien entendu qu’ils ont déjà effectué une enquête sur ma personne et n’ont trouvé que ce qu’il y avait à trouver, ce que j’ai déjà dit, donc, à mon ami.

-   Ton tour, camarade… » plaisante Jérôme dont les pions sont déjà submergés. Mais aujourd’hui j’aimerais qu’il apprenne le reste, ce que personne d’autre que moi ne pourra lui apprendre, hormis, scénario fort improbable, Ceylan et Gloria. J’ai vécu cette situation auparavant, je n’ai pas de regret ; peut-être suis-je condamnée à rejouer la même scène, inlassablement : la vérité fait immanquablement survenir du nouveau ; le mensonge atrophie le vivant. Nous voulons tous du nouveau et du vivant.

L’homme la regardait déplacer les pions d’une main précise et régulière ; lui aussi, comme, des années plus tôt, Pietra, admirait les doigts aux ongles courts, les lèvres minces que l’ovale du menton adoucissait et leur demi sourire inquiet ; la jeunesse persistante de cette physionomie le troublait, de si nombreuses vies en une seule et pas une ride, pas un cheveu argenté, que le pli ponctuel entre les deux sourcils d’une étudiante un peu trop cérébrale ; on avait dû lui modifier quelques gènes.

-   Je crains que tu ne sois tout-à-fait envahi.

-   Je ne peux pas lutter contre ta concentration… C’est épuisant d’enseigner toute la semaine, tu sais ! Ça me cuit le cerveau.

-   Dis que je ne fais rien.

-   Tu n’as pas à éduquer trente gamins dont l’attitude ferait croire parfois à des troubles comportementaux …T.A. ou Zone Libre, il est des choses qui ne changent pas !

Lilith émit un de ces rires courts, légèrement gutturaux, qui trouvaient sans doute leur origine dans la psyché du professeur Ceylan. Elle venait de marquer un coup décisif, remportant la cinquième et dernière manche.

-   La prochaine fois, tu verras… Oui, oui, je te battrai. Ou la suivante. Ou dans dix ans, peu importe !

-   Je te crois.

L’artefact ramena les talons sous ses genoux, bras autour de ses jambes pliées ; c’était sa posture favorite. On ne faisait pas plus humain, jusqu’aux réflexes si bien intégrés que le cœur lui battait vite à présent qu’elle s’apprêtait à parler, son larynx lui paraissait se nouer ; mais elle eût pu décider, évidemment, de demeurer impavide.

Jérôme considérait le tas de membres graciles qui lui faisait face, à l’autre bout du canapé ; un sentiment proche du bonheur étirait son diaphragme, ou ses côtes, ou plus bas ; il se sentait bien, quoi.  

-   Es-tu toujours déterminé à m’amener au siège de votre groupe ?

-   Au siège… ? Ce n’est pas vraiment une entreprise, mais oui, si tu veux, au siège. Juliette s’y rend justement le 16 ; nous pourrions y aller ensemble. Ce sera ça d’énergie économisée…

-   Dans ce cas, je souhaiterais partager quelque chose avec toi. Avant. Un secret.

-   Encore ? Es-tu sûre que je ne les connais pas tous ?

-   J’en mettrais ma main à couper, répliqua Lilith.

De temps à autre, elle s’entraînait à cette sorte d’humour, perceptible pour elle seule.

-   Tes mains nous seront plus utiles au bout de tes bras. Vas-y ; dis-moi.

-   Ne te moque pas. C’est important… il y a ce film, peut-être le connais-tu, un film du début du XXème siècle, qui met en scène un robot, un femme-robot, appelant à la révolte les humains asservis…

-   Metropolis, oui. À quoi ne t’intéresses-tu pas ? C’est assez monstrueux, pour être honnête. Les hommes doivent se sentir terriblement complexés auprès de toi.

Durant un instant de doute vertigineux, Lilith douta du sens de la remarque ; son ami avait-il accès à des sources  mystérieuses, ignorées d’elle… Mais non : le léger embarras qu’il manifestait en ce moment même l’éclaira ; les hommes… individus de sexe masculin. Jérôme venait simplement de risquer une allusion à sa vie privée, un sujet qu’ils n’abordaient jamais. Est-ce qu’elle faisait peur aux hommes ? Ils allaient dériver. Parler de dieu sait quoi, arriver dieu sait où. Elle redressa le cap.

-   Votre organisation a besoin de soutien, elle aussi. Plus il se trouvera de forces pour seconder son action, mieux elle s’en portera ; es-tu d’accord ?

-   Evidemment. Lilith, je ne vois absolument pas où tu veux en venir !

-   J’essaie de te faire comprendre.

Il la dévisageait, une lueur d’amusement au coin des yeux, l’air de dire : cette jeune farfelue a une nouvelle lubie en tête. Ce qui n’était pas inexact.

-   Je voudrais vous seconder. Je pourrais vous être d’une telle aide… mes capacités sont grandes, tu sais…

-   Mais…oui.

C’était un peu terrible de le voir s’esclaffer, l’affection qui irradiait de toute sa personne ; ce serait détruit dans quelques minutes.

-   Parce que je ne suis pas comme vous autres.

-   Ton histoire est plus complexe, c’est vrai.

-   Non. Ma nature est différente de la vôtre.

Le visage de Jérôme affichait une expression de totale incompréhension. Lilith crut sentir comme une infime crispation à l’endroit de son propre cœur ; bon, est-ce qu’elle allait,  encore une fois, perdre un ami…

-   …parce qu’en réalité, j’appartiens à l’espèce que vous haïssez, je suis artefact.

La physionomie de l’homme se figeait, puis elle se distendait lentement, il rejetait la gorge en arrière et il commençait à rire, à rire ; il riait tant que des larmes lui coulaient le long des tempes.

-   Qu’est-ce que tu es drôle ! C’est excellent …ah, ma petite Lilith… je ne m’attendais pas à cela.

Abasourdie, son interlocutrice attendait qu’il termine. Une blague. Il l’avait piégée avec cette chose si humaine ; que faire ? Elle ne voulait pas avoir à s’ouvrir le bras, ni à réciter des algorithmes. Il devait la croire.

Quand les derniers spasmes eurent fini de l’agiter, Jérôme vit que la jeune fille n’avait pas bougé ; seules ses paupières s’abaissaient puis se relevaient sur ses yeux clairs ; aucun frémissement ne modifiait l’agencement de ses traits parfaits.

-   Regarde moi. Que vois-tu ?

L’homme claqua de la langue, passa le bout de ses doigts à la racine des cheveux souples. Sa main retomba.

-   Voyons, Lilith. Arrête cette plaisanterie, tu me mets mal à l’aise.

-   Qu’est-ce qui te prouve que je suis humaine ?

-   Ah ! Eh bien… mes camarades ont mené des investigations assez poussées…

-   En effet. Je peux te dire quand, comment, et à qui ils se sont adressés ; simplement, ils ont cherché à vérifier l’orthodoxie de mes convictions, ils se sont enquis des gens que je fréquentais. Mais qui a posé la question de ma nature ?

L’homme rit encore un peu, différemment. Un silence sinistre s’installait entre eux.

-   Vous vivez environnés d’artefacts, Jérôme. Qui a posé la question de ma nature ?

-   Ta comédie est absurde. D’abord, tu ne portes pas ce …machin bleu, au poignet !

-   Ah, ça. C’est que je suis bien trop évoluée. Je suis d’un genre spécial ; un genre interdit qui ne doit pas se faire repérer.

La réponse parut exaspérer son compagnon.

-   Admettons. Qui t’aurait conçue ?

-   Ceylan.

-   Ton père ?

-   En un sens, pas biologique.

-   C’est trop facile !

Les traces de l’ancienne légèreté flottaient encore autour de ses paroles, mais il scrutait à présent le visage juvénile de son amie avec une attention inquiète. Des tiraillements nerveux entrainaient vers le bas les commissures de sa bouche, comme s’il allait subitement se mettre à pleurer.

-   Je suis navrée…

-   Tu es folle de me mettre de pareilles idées en tête ! dit-il à mi-voix. Pourquoi fais-tu cela ?

-   Je veux que vous m’accueilliez en connaissance de cause. Et être en mesure de vous assister avec mes véritables moyens. Il me semble que toi et tes amis vous trompez sur certains points : je comprends qu’il faille exclure toute mixité organique/synthétique, mais quant à nous bannir entièrement de votre existence, je crois que c’est une erreur… nous sommes là en trop grand nombre à présent, et nous sommes des êtres vivants après tout. Pourquoi ne pas imaginer un avenir commun, un avenir où nous chercherions ensemble…

Elle s’arrêta net, consciente de l’épouvanter par ce flot de considérations plus que par toutes ses tentatives précédentes.

-   À qui suis-je en train de parler ? Je t’en prie... Qui t’envoie ? Dis-moi que ce n’est pas vrai…ça ne peut pas être ça…

Le timbre de l’homme n’était plus le même, et la face qu’il présentait, Lilith ne la connaissait pas non plus.

De nouveau, je viens de dévaster un humain. De transformer un ami en ennemi.

-   Tu parles, fit lentement l’artefact, à un être pensant qui cherche à entrer en contact avec toi, qui peut ressentir certaines choses comme tu les ressens, qui poursuit probablement un but identique au tien. Je ne suis ni un démon, ni …un ustensile amélioré.

-   C’est atroce.

Il retenait de s’épandre la buée qui lui montait aux canaux lacrymaux. Elle distinguait son effort de maîtrise à l’écartement des ailes imparfaites de son nez ; comme il respirait avec application et s’écarquillait le regard sur le visible vacillant.

-   Dis un mot, et si c’est ce que tu veux, je disparaitrai. Je ne te recontacterai pas, ni toi, ni aucun membre de votre groupe. Je garderai le silence sur le peu d’informations que je possède.

Jérôme parut ne pas avoir perçu ces paroles.

-   Donc tu n’es pas une fille ? demanda-t-il dans un souffle.

-   …pas une fille humaine.

-   Cela n’a aucune vraisemblance. Tu es bien trop …marginale. Les artefacts qui nous entourent ont un salaire, des partenaires, des loisirs même !

-   Oui, une vie normale semblable à la vôtre. Mais je t’ai dit que je ne ressemblais pas aux autres. Toi non plus.

Elle pouvait reconstituer le courant survolté de sa réflexion. Au moins, il réagissait très différemment de Pietra ; il ne réclamait aucune preuve. Il cherchait une forme acceptable, logique, à donner au réel.

-   Si tu dis vrai, ton sens de l’autoprotection me paraît très déficient. Les artefacts ne sont pas conçus pour se saboter, non ? Et toi, tu me déballes …tous ces trucs… !

-   Je prends un risque modéré en m’ouvrant à toi. L’UPLO aurait trop à perdre en me dénonçant, et la suppression d’un individu isolé n’intéressera pas votre groupe.

-   Peut-être es-tu tout-à-fait humaine, mais complètement folle ? C’est l’hypothèse la plus plausible.

-   Tu sais que ce n’est pas vrai. Ai-je jamais agi en folle ? Jérôme, ne laisse pas tes affects t’égarer.

-   De quels affects parles-tu ?!

-   Notre amitié était importante à tes yeux. Soit. Mais pourquoi ma nature devrait-elle la rendre impossible ? C’est toujours mon amitié que je t’offre.

Il la fixa soudain avec une telle fureur qu’elle crut qu’il allait lui cracher au visage.

-   J’ai vu quelle forme elle prenait, dans ce cas. Vous regardez vos amis brûler sans sourciller. Les humains se montrent rarement si stoïques ! Tu as raison : tu n’appartiens pas à notre espèce.

Lilith ne sut d’abord que dire. Les chairs calcinées de Qingmei étaient présentes à une partie de sa mémoire, mêlées aux métaux et circuits fondus. Elle n’avait pas souffert. Elle n’avait senti que le strict nécessaire.

-   C’est injuste, répondit-elle enfin.

Jérôme se taisait ; tous deux prenaient conscience qu’il acceptait la nouvelle, l’aberrante version. Son énigmatique camarade venait de se muer en chose. Il ne pourrait plus la nommer.

-   Tu veux que je m’en aille ?

La tête tournait à l’homme. Sa camarade le considérait avec une telle compassion, si effroyablement douce. Sûr qu’on entrait dans le drame, maintenant, et qu’il n’avait rien vécu de comparable.

-   Non. C’est trop tard. Explique-moi de quoi il s’agit, ton point de vue.

Il voulait la considérer pleinement, face à face, comme s’il la voyait pour la première fois. Tu es un homme courageux.

Lilith discourut, clarifia, exposa ; longtemps : elle désirait être leurs yeux, un cerveau à leur disposition, plus puissant qu’un autre, elle donnerait des gages ; bien des archives, bien des projets tenus secrets et touchant l’UPLO de près étaient à sa disposition.

Jérôme écoutait, c’était ce qu’il était en mesure de donner, une écoute sans faille, pétrifiée, aussi honnête que le permettaient les idées terrifiantes en train de le traverser tandis que s’enchaînaient les propositions de l’artefact ; d’un bref mouvement du crâne il exprimait parfois sa désapprobation ou son scepticisme, mais faisait taire cette sourde douleur au fond de lui ; il avait cru avoir affaire à une femme, la vie l’avait dupé. Cela se résumait peut-être à ce malentendu.

-   À présent, qu’en penses-tu ?

-   Ton plan est irréalisable. Les gens auxquels tu projettes de t’adresser, tu ne les connais pas, tu ne te représentes pas à quel point ils sont absolus dans leurs principes, bien plus encore que Juliette ! Ce n’est même pas qu’ils te voudront du mal ; tu seras vouée à la destruction dès le moment où tu te révèleras à eux ; c’est ainsi. Il n’y aura ni jugement, ni débat.

-   Je sais me défendre.

À la façon lugubre dont il la considéra, on pouvait croire qu’il appelait de ses vœux cette destruction.

-   J’imagine…mais personne n’y gagnera rien. Et ils seront nombreux, tu te retrouveras piégée, on ne pénètre pas si facilement dans leur groupe. Quant à moi, en te présentant, je me condamne de façon certaine.

-   Tu as raison, convint aussitôt Lilith.

-   Je ne m’y ferai pas.

-   …à quoi ?

-   Cette manière que tu as de répondre immédiatement, sans avoir pris le temps de réfléchir.

-   J’ai réfléchi.

-   Je sais. C’est bien ce que je veux dire. Tu n’as pas besoin de temps, peut-être n’as-tu pas vraiment besoin d’un interlocuteur.

-   Je peux changer cela.

Le corps de l’homme trembla tout entier sous l’effet de l’épuisement. L’artefact lui prit les mains et pensa : « Inspire, inspire. », comme si cette injonction devait agir sur l’organisme de son ami en même temps que lui était transmise la chaleur égale des paumes. Il lâchait prise.

-   Dans quoi m’embarques-tu ? murmura-t-il.

-   Si cela implique que tu te mettes en danger, ne parle pas de ce que je t’ai confié.

-   Je ne le ferai pas. Et je ne te dénoncerai pas non plus.

-   D’accord.

Jérôme saisissait tellement mieux ce qu’il y avait en elle de si posé, impropre à son âge apparent. Pourquoi ne parvenait-il pas à éprouver de la peur ? Une haine salutaire ?

-   Juliette va rentrer d’ici …dix-huit minutes environ. Je vais te laisser.

L’homme retira ses mains d’entre celles de l’artefact. Une ombre de sourire déchiré lui revint aux lèvres.

-   Essaie d’être moins exacte, aussi, suggéra-t-il à voix basse, comme pour lui-même.

Tandis qu’il l’accompagnait jusqu’au seuil, Lilith sentit l’investigation dont ses  mouvements faisaient l’objet ; chacun de leurs gestes s’alourdissait d’une signification supplémentaire.

Le ciel les éblouit un instant.

-   J’aimerais que tu ne nous aies pas mis dans cette situation…, fit Jérôme alors que l’artefact s’apprêtait à le saluer, de cette petite inclinaison du menton qui décourageait souvent de plus chaleureux contacts. Mais c’est ainsi, non ? Je dois examiner ta proposition… m’assurer que le jeu en vaut la chandelle

Elle eut les pupilles presque vides et la bouche à peine entr’ouverte.

-   Et là ? Tu fais semblant d’être surprise ?

-   Non. Je ne m’y attendais pas. Je supposais que tu voudrais cesser toute communication avec moi.

-   Ah… Enfin, si tu feignais l’étonnement, je ne le saurais pas plus.

-   Lorsque vous discutez, toi et ta compagne, qu’est-ce qui te garantit qu’elle ne te ment pas ?

-   Quelle différence, c’est ça, hein ? Mettons. Je dois te faire confiance. Si je décide… enfin nous serions les deux seuls à connaître la vérité.

Lorsqu’on marche dans Massilia, on emprunte le boulevard du Bois Sacré, la rue des Flibustiers ou encore le passage des Amoureux, la traverse du Génie. La ville est ainsi faite. Et les habitants, petit à petit, sont modelés par leur ville ; ils prennent le visage sombre ou lumineux, nonchalant ou affairé de leur cité.

À Constantinople, les rues ont conservé leurs noms, mais personne ou presque n’y marche plus ; il faut aller à pied et lever le nez pour déchiffrer les plaques dont certaines sont semblables à des bouts de poèmes populaires. Au lieu de quoi, nous pointons sur l’écran notre destination finale, un sigle souvent ou un patronyme, la navette nous porte, l’écran nous dicte notre station terminus s’il s’agit d’un tram, fin de l’histoire. Le hasard des conversations permet que, quelquefois, deux passagers communiquent par l’intermédiaire de la Toile et sous une identité de fiction. Ils sont assis côte à côte. Nous portons des pseudos, mais n’avons plus le temps pour les petits noms.

Dans notre ville, la légende remplace le rêve. L’information s’accouple à la rumeur, elles enfantent des mythes éphémères qui nourrissent les cerveaux l’espace d’une nuit ou d’un jour au galop ; les musiques que nous écoutons sans trêve et qui doublent notre vécu les parent d’un lustre aux reflets aussi variés que les bandes-son résonnant entre nos oreilles ; l’existence est aussi condensée qu’un clip protéiforme.

Résumé de vingt-quatre heures au cœur de la cité :

5h - sur la ligne de Bakirköy-Esenler trafic ralenti en raison d’un drone bloqué entre deux câbles conducteurs

5h23- altercation entre le vigile d’une boite de Feyzullah et deux jeunes éméchés qui se voient refuser l’entrée

6h - mise à jour de la plate-forme d’information officielle de Constantinople

6h05- célébration pirate dans le sous-sol de l’ancienne ambassade d’Athènes les membres de l’assemblée appartiennent à la très ancienne religion yézidi

6h35 - fusillade devant un café de Feyzullah les jeunes sont revenus armés et arrosent la terrasse où le vigile terminait sa nuit trois morts deux blessés

7h10 - le quotidien indépendant Rouge dévoile un premier scandale touchant le doge Beth 7h40 - 30% de la population est déjà en train de travailler 26% a une tasse ou un gobelet de café posés à portée de main 2% a décidé de rester chez elle faire l’amour avec son ou sa partenaire 98% des artefacts a pris connaissance des faits liés à Beth 95% en savaient déjà plus long que ce qu’en dit la presse

9h35 - une perruche verte pénètre par la fenêtre ouverte dans le bureau du Médiateur et en ressort sans avoir dérangé la réunion qui s’y tenait

11h - une petite fille de vingt-six mois prononce ses premiers mots «  allume l’écran » 13h07 - bouchon aérien au-dessus de Beykoz les appareils demeurent bloqués sur place durant 45 mn à cause d’une alerte explosion au niveau des usines Dreambigger

14h - la Toile relaie l’information selon laquelle l’UPLO serait responsable de cette tentative d’attentat

16h30 - l’information est officiellement démentie la fumée et les quelques flammes provenaient d’un dysfonctionnement superficiel il n’y a eu aucun attentat

18h - le ciel de Constantinople ressemble à un gigantesque filet mouvant les navettes slaloment autour des minarets les tramways se croisent et se suivent les deux roues évitent les oiseaux tout le monde rentre du travail la nuit est tombée les lumières scintillent le Bosphore creuse de ses bras un double serpent noir où brillent de plus rares ferrys

21h - la boite de nuit rouvre à Feyzullah le vigile a été remplacé

23h - 18% des couples est occupé à faire l’amour 44% de la population est sous influence narcotique 87% des artefacts prévoit la démission du doge d’ici une vingtaine de mois et la possible candidature de Gloria ils débattent du soutien à lui apporter au cas où cette candidature s’avérerait effective

4h15 - Ceylan fait de l’insomnie et m’envoie un message au sujet d’Öfori…je prends ma navette pour Sultanahmet

Le souci grignotait le vieil homme depuis sa seconde collaboration avec l’ancienne amie de Lilith. D’abord, il n’aimait pas le rôle médiatique qu’avait endossé Gloria depuis quelques années, égérie et porte-parole des progressistes les plus radicaux…ne racontait-on pas qu’elle envisageait de créer une clinique révolutionnaire où, moyennement finance, chacun pourrait bricoler la génétique, extrapoler des formes mi-organiques mi-synthétique ? Ce qu’il n’avait expérimenté qu’à doses restreintes, dans un geste de curiosité quasi abstrait, elle prétendait en faire une idéologie. Non, cela ne lui plaisait pas du tout ! Mais il avait d’autres sujets de tracas encore : il craignait pour l’enfant prodigieux, Öfori, créature innocente bien qu’aux fondements maléfiques.

Durant cette période fiévreuse où il constituait autour de lui l’équipe de haut vol appelée à travailler sur le projet, il avait été approché par de drôles de gens, louches ; sous couvert d’interview ceux-ci avaient tenté de sonder ses opinions politiques, puis de lui arracher des déclarations en faveur des ligues pro-organiques ; le professeur les avait éconduits en déclarant que les querelles entre pro et anti ne le concernaient pas. Après coup, il soupçonnait que les personnes venues le visiter appartenaient à l’UPLO et ambitionnaient de lui faire rejoindre leurs rangs. En vertu de quoi d’ailleurs lui collait-on aujourd’hui cette étiquette de conservateur alors qu’il chapeautait il y a peu encore les travaux les plus audacieux de la décennie ? C’était un comble…, ensuite… oui, les équipes étaient au complet, les cellules de recherche en place, quand une jeune femme avait débarqué, munie d’une recommandation assez légère d’un scientifique océanien ; ses dossiers avaient paru en revanche tout à fait remarquables à Ceylan et elle insistait tant, suppliait qu’on l’acceptât parmi les laborantins au moins, elle rêvait de travailler auprès du professeur depuis si longtemps… il lui avait trouvé une place. Puis rien d’anormal, une fille efficace, plutôt effacée ; elle les avait quittés sans un adieu lorsque leur tâche avait pris fin. Il l’aurait oubliée, n’était-ce un détail : alors qu’Öfori, le fœtus le plus cher au monde si l’on considérait la mise préalable à sa conception, flottait dans l’attrayant liquide rose et que Ceylan se livrait à de menues vérifications dans la salle que venaient de quitter les équipes du jour, une minuscule anomalie lui était apparue. Cela faisait sur l’écran où s’affichait l’activité neuronale de l’enfant à venir comme une mise en pause extrêmement brève des graphiques ; le phénomène ne durait qu’un dixième de seconde et le professeur avait d’abord cru à une faiblesse de ses yeux fatigués ; mais la chose s’était répétée, encore et encore. Troublé, Ceylan avait décidé de passer la nuit en bas ; dans les intervalles de son sommeil, il vérifia l’écran à plusieurs reprises. Le dysfonctionnement paraissait ne plus se reproduire. Après une semaine sans nouvelle alerte, il éplucha les courbes des jours écoulés, par acquis de conscience, et ne releva qu’une pause, plus courte encore, presque indécelable, en l’espace de soixante-douze heures.

-   Les derniers mois avaient été épuisants pour moi… était-ce de la négligence, je l’ignore… je n’ai rien signalé. Maintenant, je m’interroge sur ce qu’a pu me pousser à taire mon hostilité au projet ? …la faille que j’avais observée me semblait inexplicable ; elle a commencé à m’obséder. J’ai cherché, cherché, en vain. Et la naissance a eu lieu, l’enfant se porte bien, je crois ; à quoi bon s’acharner ? Mais la présence sur les lieux de cette femme inconnue, venue de nulle part avec une recommandation malaisément contrôlable, sa disparition du paysage scientifique ensuite, car il m’a été impossible de la recontacter au moment où me venaient des soupçons, assez extravagants je l’avoue… 

Les scrupules polluaient souvent son repos, il cauchemardait au sujet d’Öfori ; outre sa réprobation, c’était une des raisons pour lesquelles il ne donnait suite à aucune des invitations de Lazare et Gloria.

L’artefact opina ; elle allait se renseigner. Le professeur était au courant de ses tentatives de rapprochement avec l’UPLO. Il n’approuvait pas, mais si cela permettait d’en avoir le cœur net.

-   Où en es-tu avec eux ?

-   Jérôme m’a introduite. J’ai assisté à deux réunions ; ils vont m’intégrer à une section qui étudie les accointances entre l’industrie artefact et les politiques.

-   Sois prudente ! Je me fais du mauvais sang pour toi…

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