Nos âmes modernes

Publié par Claire Viain

Aux abords d'une petite ville vosgienne, un enfant disparaît.

Un groupe d'étrangers se réunit à La Grande Bédière, maison construite au siècle passé sur la rive du lac voisin. Durant ces quelques semaines de vie commune, une seule règle : raconter ses rêves.

 

 

 

Nos âmes modernes

( ni bien ni mal)

 

 

Où sont les dormeurs et les rêveurs de notre temps ?

Ernst Jünger, Strahlungen

 

1.

 

      Dans la forêt, l’enfant court. Le jour est un peu éteint, au bord de la pluie. Les arbres se balancent doucement au-dessus de sa tête ; des branches reviennent le frapper dans le dos ; ça craque et ça dérape sous ses pieds. Tout paraît gorgé d’eau. Lui ne voit ni ne sent rien ; il court. Ses minces jambes - des jambes d’enfant dans un jean semblable à tous ceux de ses camarades, de ses contemporains - font au travers des broussailles de sombres éclairs bleus. Il n’entend pas les rares chants d’oiseaux, pour lui c’est comme si la forêt entière était devenue muette, avait détourné la face sur son passage. Il ne peut entendre que la course de l’homme, derrière, toujours plus proche. De sa mère, de la classe du matin, des jeux de cartes échangés, de l’émission qu’il regarde avant le dîner, il ne se souvient plus ; il ne songerait même pas à appeler : il sait malgré lui ce qui est utile et ce qui ne l’est pas ; résidus d’instinct qui ont surgi du fond de la peur ; ses forces débiles d’enfant, elles servent à cela maintenant, courir. Détaler. La forêt - inconnue désormais, depuis plusieurs centaines de mètres il ne peut savoir où il se trouve - s’est transformée en un gigantesque terrain de fuite. Les fossés, les monticules et les buissons sont devenus d’une réalité paradoxale, cauchemardesque ; le monde se résume à leurs contours, rien d’autre n’existe dans ces minutes ; la perte ou le salut dépendent peut-être d’eux à présent. Il semble à l’enfant qu’il pourrait courir ainsi jusqu’à la mort pourvu que l’homme ne le rattrape pas. Un chemin de randonnée rend un instant au regard un bout de ciel clair, il n’y a personne, trop lisse, trop dégagé, les foulées se font toutes voisines, il va être là, l’enfant bifurque, quitte la route, plonge. La poitrine lui brûle et pourtant le souffle vient, sans peine, les genoux remontent, plient, de bons soldats. Qui sait si l’autre ne sera pas trop lourd en définitive, trop lent, trop vieux - mais l’est-il seulement, vieux ? - s’il ne se découragera pas… s’il ne retournera pas au néant. Mais les arbres se sont espacés, le souffle de l’homme s’est précisé, le ciel à nouveau apparaît largement tendu, ils sont arrivés au lac, l’enfant court encore un peu, il longe les galets, les vaguelettes grises, sur l’eau non plus il ne se trouve personne, pas une barque, pas un pêcheur ; l’hiver commence bientôt et il fait trop froid aujourd’hui. Le garçon s’est retourné, dos à la surface vide que ride un vent incertain ; des larmes de consternation ont coulé aux coins de ses yeux alors qu’il rencontrait les rives. Rien ne trouble encore le silence.

 

 

2.

 

      Qu’est-ce qui est le plus important dans nos vies ? Dans ma foutue vie, qu’est-ce qui a le plus d’importance ?

      Cette question, Fabien se la posa tout le jour, parce qu’il ne pouvait plus rien voir d’autre, rien de valable à faire du matin, de l’après-midi à lui donnés, si ce n’est répondre à pareille question sans détourner les yeux et d’abord se la poser ; pas autrement qu’ainsi, sur un mode sciemment trivial. « Les questions triviales sont toujours les plus importantes. », il aimait à dire quand il ne trouvait plus sa place dans une conversation. C’était à cela que servaient les bouquins, les pages noircies depuis pas loin de cinq ans : caution, blocs d’une œuvre perverse qui lui permettaient ensuite de proférer de ces sentences désinvoltes, ni vraies, ni fausses, en toute tranquillité – en toute bonne conscience ; elles ne faisaient de mal à personne, Fabien avait l’air plus poli que s’il s’était tu - on ne peut pas se taire à chaque fois que l’on n’a rien à dire, non ? et puis il aimait séduire les gens, précisément parce qu’on lui prêtait une nature d’intransigeant, de sauvage ; ni vrai, ni faux, encore. Les avoir à lui, en fait. 

      « Un vent tiède s’était élevé dans l’après-midi et enflait le voilage devant la fenêtre ouverte. Cette année l’automne finissait avec beaucoup de douceur, une sorte de tendresse pour les hommes de la ville, béats, dépoitraillés dans les squares, les manches au-dessus du coude, les filles osant les sandales pour quelques jours de plus, si reconnaissants… On n’avait vu pareil début de novembre depuis mille neuf cent quatre vingt quinze… Le rideau, donc, gonflait, puis mollissait sous l’effet du vent et Fabien s’interrogeait sur cette bizarrerie qui voulait que la toile fût aspirée vers l’extérieur et non vers l’intérieur de l’appartement. Le phénomène l’absorbait plus que l’écran déplié face à lui et surtout, surtout il tentait de réfléchir à la première question. » On pouvait aussi écrire comme cela, s’il l’avait voulu, il l’eût pu. Au lieu de quoi, il effaçait après chaque mot. Parfois la phrase arrivait spontanément telle qu’elle devait être, pensée dans sa bonne forme. Parfois il fallait transcrire, retraduire une même idée pour en extirper un sens invisible

      La question… Rien qui se suive dans le crâne, aujourd’hui ; il se laissait hypnotiser par les ondulations du voile dans le courant d’air, non : il remontait trop haut, aux origines de l’interrogation, à savoir : quel mouvement particulier l’avait poussé à se poser cette question ? Pourquoi maintenant ? Il n’y avait pas d’innocence, jamais ! Des millions, des milliards d’êtres semblables à lui qui vivent sans y répondre. Lui-même jusqu’à présent, il s’était bien laissé porter. Des abattements, des réveils barbouillés, naturellement, mais pas comme cette angoisse qui lui pousse dans les reins et le retient d’écrire autre chose que des lignes ironiques ou insensées. Alors, dis ! dis-nous ? regarde ta vie en face. Avoue que ces derniers temps, tu n’en as pas été très satisfait ! (disponibilité obtenue précédemment auprès de notre Bonne Mère l’Éducation Nationale permettant d’écrire des livres assez lucratifs pour rembourser les ultimes traites de l’appartement) ; ça fonctionnait comme on n’ose pas l’espérer lorsqu’on commence sa première page, n’est-ce pas ? …avec une fluidité remarquable. Oui, la logique semblait à présent présider au déroulement de ses jours plus que le hasard ; quelqu’un d’un peu avisé pourrait aisément prévoir ce que serait l’année à venir et Fabien le savait : cette lisibilité ne lui procurait aucune paix ; elle l’horrifiait. Son travail encore se tenait, mais son existence, les heures et les nuits hors les livres… le Diable les avait désertées. Le boulanger manquait de farine. Et pas de Bon Dieu non plus. Voilà.

      Voilà pourquoi s’imposait la fameuse question : la Chose, l’Importance…. Elle figurait une hypothétique porte de sortie, une échappée. S’il était prêt à changer quoi que ce fût ? Perdre pour gagner ? Peu importait. Il voulait savoir ; c’était pour lui un supplice d’imaginer qu’il ignorait ce qui aurait dû constituer le moteur même de ses actions. En premier lieu, Fabien avait procédé avec méthode : trente-trois années de vie, des désirs puissants, des décisions, des voies qui s’ouvrent. Trop d’éléments peut-être. Échec. Il ne parvenait à arrêter aucun objet. L’écriture, ce n’est pas cela ; ni « chose », ni but, ni même force érotique, on ne peut la définir parce qu’elle n’existe pas - que la matière organisée par elle ; plutôt une manière d’être au monde, un outil, dans les meilleurs instants un prolongement de soi. Quoi d’autre ? L’amour, le sexe : malheureusement, rien à voir avec « la chose la plus importante ». Des flux confus, bien des épuisements, une fois il s’était accolé à quelqu’un avec passion, la véritable source des enivrements et on règne sur le monde des minutes ou des jours. Oui, mais. Derrière toujours, tenace et mystérieuse, cette froideur de l’attente qui vous souffle « non, pas par là... ».

      Alors, il a changé son fusil d’épaule. Procédé par voie négative : on éliminait le superflu, le douteux ; qu’est-ce qui reste debout ? Qu’est-ce qui tient le coup face au juge caché ? Mieux, qu’est-ce qui s’en fout, tellement c’est sûr d’être là, hors règles de pesée ou de cogitation ? « Le rideau se souleva pour de bon, laissant entrevoir un bout de rue divisé par le soleil rasant. » Maintenant, Fabien savait ; c’était aveuglant : elle se dressait, toute seule au milieu du désert, Charlotte, sa sœur.

 

3.

 

      « Je me souviens d’un premier rêve, un peu imprécis. L’endroit ressemble à chez toi, Laurence, enfin ton ancien chez toi avec la mezzanine où tu dormais. Je monte t’y rejoindre et nous discutons un moment, assises sur le grand matelas ; il y a des draps et des couettes froissées, un désordre inhabituel ; cela fait un peu de temps que nous ne nous sommes vues j’ai l’impression… Ensuite, tu m’accompagnes jusqu’à un appartement qui doit se situer dans la même ville, c’est-à-dire à Lyon ; nous nous y retrouvons tous et commençons à parler, mais tu restes à l’écart, légèrement triste ou réservée, je ne sais pas bien, et tu finis par partir… En ta présence, je sens que nous prenons garde à ne pas commettre d’impairs au sujet d’une certaine affaire …peut-être la mort d’un fils que tu aurais eu très jeune, cela demeure obscur… Après quoi, il y a un hiatus et un second rêve commence qui n’entretient aucun rapport, enfin pour ce qu’il paraît, avec le précédent : je me réveille, seule, sors dans la campagne et m’aperçois qu’il est encore très tôt ; l’endroit n’a rien à voir avec Malmer, ni forêt, ni lac, ni montagnes : au contraire, ça semble une campagne plutôt plate, quelques collines, une végétation tranquille. On voit au bleu intense du ciel, plus tout à fait nocturne, que le jour va se lever. Un immense sentiment de bonheur m’emplit tandis que je marche entre les bosquets d’arbres hauts et feuillus et les rails herbeux qu’on devine au sol. Un premier soleil monte au-dessus de la campagne ; son disque est d’une nuance rose pâle, très délicate, qui gagne vite le ciel entier ; puis s’élève un second soleil si éblouissant que tout devient blanc. Je n’éprouve aucun étonnement, au contraire je l’attendais et au moment où je suis obligée de fermer les yeux, je me dis : ça y est, c’est le jour ! Ensuite arrive le matin ; la lumière se fait moins forte. De nombreux oiseaux traversent l’espace entre les arbres ainsi que d’énormes ombres dont je distingue peu à peu qu’elles sont des silhouettes humaines géantes et ailées, curieusement ramassées ; elles semblent évoluer le long des fils électriques et de grosses chaussures sombres, des sortes de… baskets chaussent leurs pieds. Je les perçois comme des créatures propres à cette heure, du sortir de la nuit. Je rejoins une table installée en plein air pour le petit-déjeuner ; vous êtes tous là et je me sens bien. »

      Ainsi Violante racontait-elle son rêve, le trois décembre deux-mille-quatorze, durant leur habituelle séance du matin, la veille de sa disparition et deux jours avant l’arrivée de Fabien à Malmer.

 

 

 

4.

 

      Elle avait été la meilleure. Toujours, dans tous les domaines, elle avait tendu à cela ; exceller. C’était sa manière d’exister, presque une définition de sa personne… En partie, elle l’ignorait ; elle agissait ainsi parce qu’elle estimait ne pas avoir le choix ; elle ne se croyait ni douée, ni même intelligente, ni rien d’ailleurs, pas belle par exemple ; c’était bien pour cela qu’elle devait travailler autant, afin d’être à la hauteur des autres, du monde, essayer sans relâche… Alors, on disait qu’elle était la meilleure, mais elle savait à quel point ce n’était pas vrai ; dramatiquement faux. Elle avait bien tenté de tricher, lorsque la fatigue l’accablait trop, de faire accroire et le pire… et bien : ça marchait ! Sans doute qu’on lui faisait crédit. Elle en avait tant accumulé, des efforts, des scrupules, des gestes minuscules. Charlotte la rigoureuse, Charlotte la précise, la ponctuelle, l’honnêteté même Charlotte, on pouvait lui confier n’importe quelle tache, elle s’en acquitterait à la perfection. Et avec tellement de gentillesse, une délicatesse jamais démentie… Charlotte permettait aux autres d’user d’un grand nombre de qualificatifs. C’est toujours commode quelqu’un comme elle dans le périmètre, une personne dont on ne pourra dire de mal et ainsi on se croit juste.

      Donc, on avait affirmé, oui, qu’elle était la meilleure, mais voilà, c’était fini maintenant ! Parce que patatras, effondré ! Anéanti. Quoi donc ? Tout, à peu près. Charlotte était au sol à présent. Knock out. La terre s’était dérobée sous ses pieds. Il faudrait recommencer du début, réapprendre, à dormir, à manger par exemple, ou à faire des plaisanteries, mais aucune force en elle pour l’instant. À Malmer, ils prétendaient qu’il ne s’agissait plus d’apprendre ou de faire, mais de comprendre, voire désapprendre, regarder au fond de soi-même était ici la grande affaire et l’unique entreprise digne qu’on lui consacrât de l’énergie. Charlotte ignorait dans quelle mesure ces propos la convainquait ; elle avait en commun avec son frère un ancien fond de scepticisme, ancien parce qu’il remontait à loin dans la famille, au point qu’on le considérait comme partie intégrante du patrimoine. Les Brague allaient de l’avant, mais toujours avec un sourire au coin de l’esprit et la paupière sur le point de s’étrécir. D’une chose pourtant, elle s’éprouvait certaine : jamais auparavant, elle n’avait entendu un tel discours. Ni en famille, ni durant ses études, encore moins sur le parcours de l’effarante course professionnelle. Aussi, puisque les voies normales l’avaient menée à un cul-de-sac, pourquoi ne pas tenter la marginalité, voire l’indiscipline ?

      Certaines structures se maintenaient cependant ; l’épuisement, l’incrédulité n’y faisaient rien : son regard continuait à aller d’instinct vers les endroits où l’on avait besoin d’aide, où on devait réparer ; elle à tous les coups qui se levait de table quand il fallait aller chercher de l’eau, couper du pain, repousser une fenêtre, elle qui allait ouvrir au voisin ou au livreur lorsque les autres siestaient… trop heureuse de pouvoir encore se mouvoir dans ces occasions. Mais en dedans, quelle débandade. Tout et chacun lui inspirait du dégoût.

      Ne jamais le montrer. Ne jamais faire à l’autre ce que tu ne voudrais pas qu’il te fît. Sourire pour ne pas penser. N’avoir que soi et l’accepter.

      D’abord, elle avait craint de ne pas parvenir à raconter ses rêves. L’idée lui répugnait, l’épouvantait presque. Comment pouvait-on parler d’une chose que l’on ne dirigeait, maîtrisait en rien, et qui pourtant venait du plus profond de nous-mêmes ? Y avait-il abandon plus effrayant que celui-ci ? Sans compter le quasi chantage à la sincérité : si tu ne relates pas exactement le produit de ton sommeil, si tu ne fais pas preuve de l’honnêteté la plus radicale, tout ça ne servira à rien ! Ce sera gâché, du temps absurde, dangereux peut-être, attention, parce qu’on ne manipule pas nos rêves impunément ; à indiquer de fausses pistes, on peut se perdre aussi, y perdre le sens commun… Enfin ces règles inhumaines Charlotte les avait imaginées avant. Lorsque, fidèle à sa nature absolue, elle s’était représenté un système d’où le jeu serait exclu. Un lieu au fonctionnement presque monacal en somme.

      Bien sûr, elle s’était trompée. Ici, tout le monde jouait et tout le monde s’en défendait, sauf Côme qui ne faisait jamais que jouer, en n’importe quelle circonstance, et que personne ne prenait donc au sérieux. De cela, Charlotte ne devait prendre conscience que peu à peu, à mesure qu’elle mesurait l’impossibilité de la franchise.

 

 

5.

 

      Le lac se situe à une hauteur de mille-deux-cent mètres environ au-dessus du niveau de la mer. À vue de France, il paraît grand, il en impose ; treize kilomètres pour en faire le tour, deux bonnes heures de marche. Les nuages descendent souvent bas sur les montagnes, excepté en été où le ciel et les eaux prennent une même couleur turquoise. Ses contours ne forment pas un cercle, plutôt un vaste ovale allongé par le nord et le sud, là où la forêt est restée si dense qu’elle dissimule continûment les berges ; il se trouve bien des jetées, des criques ou même des hangars à bateaux éparpillés tout du long des rives, mais les arbres penchent et se courbent autour d’eux de telle sorte qu’un œil éloigné ne distingue rien. Plein est, il y a Malmer, sa plage, son casino, son festival en hiver, la gelateria aux beaux jours ; en face et loin, à l’ouest, une large bande dégagée descend vers l’eau entre les pans de forêt ; de la pelouse d’abord, haute comme une herbe pour pâturage, puis un sable caillouteux où les vagues vont clapoter quand il vente ; au-milieu du terrain, blanche, trapue, ses membres asymétriques étalés entre les ifs, La Grande Bédière. De la Petite Bédière, surnommée ainsi après coup et située à un kilomètre de là, en bordure de route, il ne reste que des ruines. Pour trouver d’autres habitations, on doit parcourir un kilomètre encore et ce n’est pas grand-chose : quatre, cinq vieilles baraques rassemblées en village sous la crête d’une colline, l’une d’entre elle qui sort les tables et sert des omelettes baveuses quand la propriétaire se sent d’humeur ; pas de supermarché avant Malmer. Pour les courses encombrantes, on n’a d’autre choix que de prendre sa voiture ce qui n’a rien de simple puisque la départementale ne passe qu’au nord du lac et brièvement, juste avant la ville qu’il faut bien desservir tout de même, surtout depuis que le train n’y passe plus ; pour rejoindre les voies civilisées, le conducteur est donc contraint d’emprunter d’étroits chemins vicinaux, pour la plupart de simples sentiers de terre battue que la neige dissimule au moins deux mois l’an. On « va en ville » tous les jours facilement d’avril à novembre, mais toutes les semaines ou moins le reste du temps. Probable que la nudité ostensible du terrain, sa situation altière ont attiré les concepteurs de La Grande Bédière, un architecte en vue et sa bourgeoise qui s’étaient mis en tête de rendre Malmer à la mode, aux alentours des années mille-huit-cent-quatre-vingt ; ça n’a pas trop pris à ce qu’il semble, en dépit de la grande fête donnée pour l’inauguration de cette étrange objet, ni ferme, ni castelet, un peu des deux ou bien d’autre chose ; une dame de Malmer avait alors prononcé le mot « poulpe », à cause de ces pierres pâles qui paraissaient, de nuit, renvoyer la lumière et jurait dans un pays où toutes les maisons étaient grises, à cause aussi des trois tentacules échoués à ras de sol derrière la façade à deux niveaux : un bras pour les remises, celui du milieu pour les cuisines, et le dernier pour la domesticité. Le mot était lancé à défaut de la mode et cent trente années plus tard on appelle encore « Le Poulpe », La Grande Bédière – Bédière tout bêtement dérivé du patronyme de l’architecte et heureux propriétaire : Charles-Henri Fulgence Bédier. Au cours du vingtième siècle, le terrain a connu quelques mutations ; une véranda art nouveau a été construite sur le devant de la maison, face au lac ; jugées désuètes, les fontaines et les balustrades ont disparu ; on a installé une rambarde de bois qui chemine de la porte sud jusqu’à l’eau, elle permettait aux personnes âgées de descendre sans risque, ceci à l’époque où la villa était louée comme établissement de vacances ; réquisitionnée pendant la seconde guerre pour loger des officiers allemands, La Grande Bédière a ensuite connu une longue période de déshérence avant d’être rachetée par de la fausse noblesse locale, revendue à perte onze ans après, transformée en résidence pour artistes qui se plaignirent de ce que le coin fût « complètement mort » et signèrent en partant un couloir de fresques psychédéliques, acquise par une coopérative bio plutôt prospère à laquelle on doit le grand verger et ses kilos de cerises pour les merles, remise sur le marché suite à une inspection sanitaire qui déclara hors normes la dite coopérative, et établie enfin aujourd’hui, suite à un contrat dûment signé,  propriété du Docteur Flournoy qui y a fondé son centre d’auto-analyse. Étonnement, les pièces de la maison ne ressemblent à personne, qu’à elles-mêmes, et on prend conscience en les parcourant qu’elles n’ont jamais été vraiment habitées ; il ne s’est pas trouvé d’être ou de famille pour les investir sans précaution ou pudeur, entièrement. Les traces et les bricolages y sont de ceux que laissent les campeurs ; les grandes modifications ont été le fait d’hommes étrangers au lieu, des investisseurs, des gérants ; rien de ces remodelages lents et subtils, invisibles aux propres yeux du véritable habitant autant que les centimètres gagnés par leur enfant au regard des parents, qu'induit la longue présence de l'humain en un lieu. Le poêle à bois est resté, celui de l’après-guerre qu’on gave des bûches débitées dans la remise et auquel un système de distribution de la chaleur permet de maintenir les pièces à une température vivable, quand la neige tombe dehors. Tout cela fait un intérieur ni vieux, ni jeune, ni beau, ni laid, bizarre à la manière de l’extérieur et de cette position bâtarde, en fanfaronnade dans le désert. Certains meubles datent du couple Bédier, d’autres appartiennent au Docteur Flournoy et arborent les lignes pures du design scandinave ; il y a les fresques hallucinées des anciens résidents, les papiers aux fleurs brunes que décolle l’humidité et la toile murale impersonnelle tapissant la salle de séjour ; les cuivres années trente accrochés au-dessus des fourneaux, une cithare désaccordée derrière le fauteuil Mies van der Rohe et, dans le bureau du docteur – situé à l’orée de l’ancienne aile des domestiques – une chaîne Hi-Fi à cinq mille euros qui justifierait à elle seule un cambriolage. Aux murs, le portrait en pied des époux Bédier, chapeau claque pour monsieur, tournure et satin pour madame, des photos de tous les temps épinglées, scotchées ou encadrées, une esquisse crayonnée par Max Ernst un soir de visite à une vieille connaissance en cure – mais ça, personne ne le sait, on croit à une fantaisie de vacancier oisif - des graffitis de la main des artistes, des comptes et notes de courses oubliés là par les membres de la coopérative… On peut continuer sans fin l’inventaire, prendre la baraque par la cheminée et tout vider en bord de lac, mais le constat est clair. En somme, c’est un endroit sans queue ni tête, fantomatique depuis sa conception et pourtant empli jusqu’à la gueule d’une histoire bordélique ; un endroit où peuvent idéalement se retrouver quelques êtres bancals et disparates sous prétexte de se raconter leurs rêves.     

 

6.  

 

      « Hey… ! Fabien… Mais ! Comme ça fait plaisir de te voir ! Je ne savais pas que tu arrivais dès ce matin. Oh pas du tout, c’est très bien ! Parfait. Tu es parti tôt, alors ? Je ne m’attendais pas à. Bref. Regarde, il fait un temps magnifique aujourd’hui, tu as de la chance… la neige devait arriver cette nuit, mais finalement cela s’est décalé à vendredi… oh, je suis contente ! Tu es magnifique. Je parle trop, c’est horrible. Attends, je vais t’aider… c’est beau n’est-ce pas ? Hou, qu’est-ce qu’il fait froid ! Je ne me souvenais… tu vas te mettre à la barbe ou c’est juste… ? » Non, mal rasé, pas le temps ; il allait le faire là, au calme. La route avait été rapide, personne ; Paris quitté à six heures, la bonne heure. Charlotte levait la tête et souriait tout le temps vers lui, elle ne savait pas déguiser le bonheur ; Fabien l’avait serrée dans ses bras, ou plutôt elle s’était saisie de lui et il avait répondu à son étreinte ; un corps rond et menu à la fois, on pouvait la croire faible. Lui, il savait ; une force monstrueuse. Ce qu’elle était jolie ; il avait oublié. Les épais cheveux noirs et la mèche un peu plus courte, pas réellement une frange, qui barrait un coté du front. L’ovale pâle du visage, la bouche à peine enfantine aux lèvres gonflées et même ce front trop vite inquiet, cela vous donnait envie de la protéger contre on ne savait trop quoi, elle-même sûrement. Quelques ans de moins que lui et l’air plus jeune encore qu’en réalité. « Laisse, je vais le faire. Non, là tu me gênes plus qu’autre chose, je t’assure. Je n’ai pas emporté tant d’affaires.» Différente en quoi, maigrie ou juste nerveuse. Est-ce qu’ils se ressemblaient ? Les yeux, grands chez lui aussi, mais non ; il les avait ronds, des gros yeux eût-on pu dire et très bleus, tandis que les paupières de sa sœur se recourbaient à peine aux angles, beaucoup plus charmant, sur des iris bruns. La densité du cheveu à la rigueur ; mais si sombres, ceux de Charlotte. « …alors voilà, La Grande Bédière ! Ça te plait ? » Il n’a pas changé du tout, juste l’air définitivement …adulte ? « Oui… je ne sais pas encore, c’est curieux. » Elle le guidait, accrochée à son bras, puis s’écartant, car la pensée qu’une trop grande proximité pouvait ennuyer son frère venait de lui traverser l’esprit. « Il y a déjà la voiture de Laurence et celle de Jean-Lou dans la remise, je suis désolée… On pourrait essayer de s’arranger… » Il secouait la tête comme s’il n’y avait seulement pas pensé. En réalité, la chose l’avait d’abord contrarié, mais l'imminence d'une rencontre avec ces gens inconnus la lui faisait soudain considérer comme sans importance. Ticop, ticop…La valise sautillait sur les petites dalles roses ; avant d’ouvrir la porte de l’entrée, la jeune femme demeura un instant immobile, face au panorama. Les fenêtres de sa chambre donnaient également sur le lac, elle aimait cette vue. Le soleil faisait briller Malmer, tout là-bas, et quelques barques de pêcheurs avaient pris position au large des berges. « L’endroit a l’air très paisible. » murmura Fabien. Ouvert du dedans, le battant leur sauta quasi à la figure. L’homme de l’intérieur fit un bond en arrière. « Wo ! Ah ! Bonjour… ça va ? Je ne vous ai pas cassé le nez au moins ? » Ils se regardaient, déconcertés. Qui est ce mec ? « Mon frère Fabien… il devait arriver cet après-midi, tu sais… C’est Jean-Lou, enfin Jean-Louis. » Jean-Lou est bien. Enchanté. Enchanté. Embarras bref de qui passe après avant. Finalement Jean-Lou tient la porte, puis sort, il n’a pas envie de s’emmerder avec les présentations, lui… L’entrée donnait sur une grande, grande pièce, bonne part de la façade sans doute, très lumineuse, pleine de fenêtres, de vitres clignotantes, et surtout illuminée en son milieu par la véranda où entrait à flots la lumière du matin. « C’est un problème que je sois là ce matin ? » souffla Fabien dans le dos de Charlotte. Presque affolée, elle agitait les tempes ; comment pouvait-il penser une chose pareille, une excellente surprise, le plus tôt était… « Parce que je t’ai envoyé un mail hier soir pour te prévenir que je prenais la route entre cinq et six, avant les bouchons… » Ah, elle s’excusait, elle ne l’avait pas lu, ne consultait plus souvent son courrier ici. Troublant, irritant, sa sœur qui recevait il y a peu cinquante messages quotidiens et autant d’appels ; ponts rompus. L’éclat du soleil, le mobilier hétérogène, une grande femme assise de dos dans un fauteuil en acier recourbé et lin tissé-croisé, elle ne se retourna pas tout de suite car elle lisait. Une nouvelle femme apparut, qui finissait d’essuyer une tasse à l’aide d’un très long torchon gris et avait été tirée des cuisines par le ronronnement de la valise sur le parquet. Elle eut, dès qu’elle vit Fabien, un large sourire de bienvenue. Quelle beauté, pensèrent en même temps le frère et la sœur. Très rapidement, elle s’approchait et pressait l’épaule du visiteur d’une main encore humide. « Arrivé sans encombres ? Nous sommes tous ravis de faire votre connaissance. Charlotte et moi avons préparé une des chambres hier soir. » On va te mettre dans celle aux canaris, disait la sœur. Il y avait donc des oiseaux ? Une cage ? Non, juste en papier peint. Il ne restait plus de chambre sur le lac, malheureusement. Mais il serait très bien. La femme au visage splendide repartait déjà en cuisine ; elle avait oublié de donner son nom ; que faisait-elle ? Il demanderait à Charlotte. La lectrice s’était sortie précédemment de son fauteuil et Fabien prenait soin de lever aimablement les sourcils dans sa direction. Elle paraissait de ces gens qu’on doit prendre le temps de bien saluer. Drôle de corps. La chevelure déjà blanche et plate et fournie, portée longue aux omoplates ; pas si âgée cependant, la soixantaine tout au plus. Des yeux verts aigus, soulignés d’outremer. D’une taille élevée, athlétiquement maigre ; très élégante bien qu’elle semblât ne porter que des vêtements d’une austère simplicité. « Laurence, je vous présente mon frère Fabien… » et ce disant, la sœur eût un petit geste machinal pour prendre la main de la femme comme si elle s’apprêtait à la placer elle-même dans celle de l’homme. « J’espère que vous vous plairez ici. Pour ceux qui apprécient la vie dans la nature, l’endroit est idéal. » se contenta de remarquer Laurence ; juste l’air d’un homme des bois, la coiffure, le regard, ce n’est pas ça : un citadin tout comme moi. Nous tous. « Oh, je suis surtout venu pour voir ma petite sœur, hein… » Charlotte lui serra le bras. « Je crois que tu as rencontré tout le monde, sauf Vi qui est absente pour quelques jours. Quand rentre-t-elle, déjà ? » Laurence reprit son livre. « Jeudi… Mais tu oublies Côme. Il me semble qu’il n’est pas encore descendu. » Ah quand même un autre homme. « …mince c’est vrai ! Je suis bête. Tu le verras après ; il se lève tard. » Une multitude d’expressions désuètes et discrètes peuplait le verbe de Charlotte ; dans une bouche aussi jeune, elles auraient dû surprendre, faire sourire peut-être, mais ce doux visage de madone rendait naturels les : « et zut ! », « saprelotte », « quelle étourdie ! »,  « mettre une petite laine », « ça par exemple ! », « c’est une personne exquise ». Personne n’aurait pu témoigner d’une grossièreté passant ces lèvres depuis qu’elles étaient en mesure d’articuler une langue raisonnée. Fabien s’agaçait quelquefois de ce surcroît de délicatesse qu’il appelait pudibonderie, mais il aimait Charlotte pour cela aussi. Parce qu’il pouvait la considérer comme la part la plus pure de lui-même. « Tu penses rester combien de temps ? » Évidemment, elle n’avait pas pu se retenir de le demander ; beaucoup trop tôt. Placé de telle sorte qu’il cachait l’accès aux cuisines, l’escalier montait au seul étage en marches amples et noires. « Ce sont des artistes qui occupaient la maison dans les années soixante-dix ; ils ont peint tout le corridor. Nous avons le côté aux fleurs ; derrière, il y a de magnifiques animaux, c’est ton quartier. » Le couloir longeait les quatre chambres sur façade, tournait autour des deux salles d’eau centrales, on dépassait une croisée encombrée de vigne vierge sanglante, puis c’était l’arrière de la bâtisse. Des chevaux et des serpents énormes dansaient ensemble. « …alla fresca. » chuchota Fabien. « Pardon ? …tu seras tout seul sur cette façade ; les autres chambres ne servent pas. Comme ça, tu pourras écrire tranquillement. » Elle tournait dans la serrure une clé très mince qu’elle conservait ensuite dans sa paume. Et s’il trouvait la pièce trop vieille, obscure… ? c’était possible d’échanger bien sûr, pourquoi ne pas l’avoir proposé tout de suite… ! Jamais elle ne parvenait à anticiper, du moins pas dans l’inquiétant domaine des rapports humains. Rideaux aux deux fenêtres, dépareillés et qui balayaient le parquet châtain ; un bureau Ikea – elle se l’était imaginé disposant là son ordinateur et quelques carnets – un ancien lit capable d’accueillir trois personnes. « C’est bien, c’est très bien. Non, vraiment, la disposition me convient. On ne pourrait pas monter un peu le thermostat, en revanche ? » Ne sait pas encore qu’on chauffe tout au bois, ici, rez-de-chaussée et étage. « Ce qui ne m’aurait pas ravi, c’est d’entendre chacun d’une chambre à l’autre… les murs de cette époque, tu sais. Je préfère me trouver isolé. Je serai parfaitement ! » Lancée sur quatre roulettes, la valise poursuivait seule sa route jusqu’au mur. Fabien sauta sur le lit et s’étendit, bras en croix. « Bon alors, dis-moi tout ! Lotte, mon petit chou. Que font ces gens-là, qui ils sont ! Raconte… je sens que ça va être passionnant. »    

 

 

 

7.

 

      Mon vrai nom est Violante. Vi-o-la-(pas de nasalisation)n-té. En France, on considère mon prénom avec de la curiosité et un certain malaise, la faute à l’homophonie, j’imagine. Mais il vient tout simplement du Portugal, ce petit pays minable, pays de misère, un des plus magnifiques d’Europe, où les gens sont beaux et talentueux et fiers, mais il n’existe plus sur le plan économique, ou politique, rien face au monde, alors les jeunes s’en vont ; enfin quoi, je suis partie. Pas en Angola comme tout le monde, non : en France.

      J’étais heureuse de quitter mon pays, ma patrie comme on dit ; j’avais dix-neuf ans une licence en Langue française, un sac-à-dos. Des pensées sur ma vie nouvelle me remplissaient la tête, je ne savais pas songer à tout ce qui me manquerait, tellement que mon cœur se transformerait parfois en pierre. On ne ferait jamais un pas, ne dirait un mot si le cerveau allait trop en avant. Mais je me souviens que la nourriture a commencé à m’obséder, en premier ; étrange : moi qui oubliais si fréquemment le repas, que manger ennuyait. L’absence des poissons, des vrais, merveilleux poissons de mon pays me décevait surtout ; ma mémoire les multipliait, je m’imaginais en avoir dévoré chaque jour de mon enfance ; les aliments informes dont je garnissais mon plateau à la cantine universitaire - ni plus ni moins informes ou insipides que ceux que proposait l’université lisboète, je dois le reconnaître – ils me demeuraient invisibles, je rêvais à ces dorades magnifiques qu’il suffisait de passer quelques minutes sur le gril, le vent porte les fumées de la terrasse à la rue, à moins qu’on n’ait tout disposé sur le pas de la porte, annexé le trottoir, vous retournez, ajoutez un brin d’herbe, du laurier par exemple et ça suffit ; l’océan semble luire encore dans les écailles ; il y a la tête et les yeux ternis, deux ou trois légumes saisis avec le poisson. Je ne retrouvais jamais cela. Quelquefois, en ballade sur des routes de campagne, nous traversions des villages, ou même des zones pavillonnaires, n’importe, tout m’était bon ; une odeur s’infiltrait par les vitres baissées, une fin de semaine où on fait griller des sardines, et je m’exclamais : Tu sens, Laurence ? On se croirait au Portugal ! Une remarque ténue, absurde ; Laurence les aimait, ces phrases, parce qu’elles la rassuraient sur mon compte ; et moi, j’aimais qu’elle me veuille également ténue ou absurde.

      Si je suis partie, c’est aussi à cause de cette dispute monumentale, terrible, avec mon père ; il serait d’ailleurs plus exact de parler d’une colère monumentale, car pour ma part je n’y ai pas pris part et n’ai pas même ressenti de rage ou d’énervement. Juste le tragique de notre situation. Qu’il entre en fureur me paraissait normal ; à présent encore, je ne conçois pas comment il aurait pu en être autrement ; sa douleur, je la partageais à ma manière ; c’était un phénomène aussi inévitable, aussi peu jugeable que l’exode de mes contemporains partis chercher du travail en Afrique. Son père à lui était catholique, ma mère – paix à son âme innocente – l’était, il l'était enfin, un vrai de vrai, office tous les dimanches et ainsi de suite… Un homme de l’ancien temps qui vivait droit, n’avait qu’une seule idée de la droiture et pour ceux qui ne comprenaient pas comme lui, et bien… il restait la damnation, rien que ça ! Comment aurait-il pu m’entendre ? Sans que l’horreur lui fasse préférer ne plus m’avoir pour fille. Je savais toutes ces choses, inconcevables pour les esprits clairs et aérés de ma génération, et même pour leurs parents faits d’une autre pâte que les miens ; eux ignorent que pour bien des hommes, des femmes, écouter ne signifie que du vent, verbiage ou, pire, du mal : croire est tout et vous fait des bouchons de cire entre le monde et les tympans. Mais moi, je ne pouvais plus, je devenais folle de silence, non ; je devenais mauvaise. Les mensonges de mes paroles alors que lui s’adressait à moi franchement ; ce déséquilibre entre nous, l’ironie que j’exerçais injustement à ses dépens. Certains savent mentir et demeurer bons, pas moi. Le secret me détériorait, je finissais par mépriser l’homme qui m’avait élevée, protégée et chérie jusqu’à l’âge adulte. J’ai choisi de renoncer à la tendresse de mon père. Le matin où je lui ai dit la vérité a été celui où j’ai quitté la maison pour toujours ; je n’allais plus le revoir.

      Il n’y a pas de compensation ; juste la rupture, les yeux ouverts. Même l'amour, ce qu'on nomme ainsi... L’existence qui commence ensuite n’a rien à voir, il ne peut s’agir de deux termes à comparer et dont les avantages ou les désagréments feraient osciller les plateaux de la balance. S’il est une chose que j’aurai apprise durant ma courte vie, c’est que la justice n’y constitue pas une notion pertinente. Nos choix ne se font pas en fonction du juste ou de l’injuste ; est-il au fond certain que nous fassions des choix ? Que nous posions, dans toute notre existence, un seul acte libre ? Jamais nous ne le saurons puisque chaque pensée, chaque geste déterminent l’impossibilité des autres. Impossible donc, pour moi, de me glorifier de ma décision, ou de la regretter. J’évitais bien sûr de trop développer ces idées en public ; déjà mes amis – ceux-là qui m’appellent Vi - tendaient à voir en moi quelqu’un d’un peu monstrueux. C’est pourquoi nous devions aller si bien ensemble, Laurence et moi : deux monstres, le monstre jeune et le monstre vieux qui s’adorent, si fort, ils font la paire. L’œil sec du petit lézard et les larmes de l'ancien crocodile.

      ...vous, vous m'entendez pour la première et pour la dernière fois en même temps ; quelle chance, on ne devrait jamais rencontrer les gens que de cette manière.

      Maintenant que mon visage a disparu, il reste un portrait de moi, réalisé par une amie photographe, serti d’un cadre sobre et luxueux, soigneusement accroché par Laurence dans notre chambre – doit-on dire « notre » une pièce où nous n’aurons vécu ensemble qu’un unique mois ? Et la seconde photo, prise par elle-même à la diable et saturée de lumière, que je sais serrée dans son portefeuille. C’est sous cette forme tronquée que connaîtront mon visage ceux qui sont arrivés après. Comme Fabien.

 

8.

 

« Tout le monde est là ? On peut commencer ? » …Julia, elle s’appelle donc ainsi. Il émane de sa physionomie quelque chose d’altier, qui attire et intimide à la fois. Le grand front dégagé, le casque châtain qui scintille à chaque mouvement d’épaule. Une femme qui ne doit pas s’en laisser conter. « Tu es prêt, Côme ? » Brusque inclinaison du menton. « Et… tu as l’intention de porter ces lunettes toute la séance ? Si tu souhaites descendre les stores… » Un soupir d’agacement passe les lèvres de Jean-Louis. « Inutile… c’est ta vue que je ne peux pas soutenir, Julia. Tu resplendis plus qu'un soleil.» répond Côme à voix indistincte ; derrière les verres fumés, on ne peut savoir s’il a les yeux ouverts. « Très bien, allons-y ! » coupe son voisin. « …cette femme m’éblouit. » termine l’autre dans un grommellement. Charlotte ouvre plusieurs fois la bouche, puis hasarde une main dont les doigts, tels ceux d’une ballerine, dessinent une aile à demi-déployée. « Excusez-moi… Cela dérange-t-il quelqu’un si Fabien reste ? » Laurence lève vers l’homme un regard curieux, ironique peut-être. « Vous souhaitez participer ? » Le frère soutient le regard, ses lèvres minces, presque invisibles s’étirent en un léger sourire. « Simplement écouter. » Du côté de Côme s’amorce un mouvement du buste, comme le prélude à une protestation, mais non, il se calait juste plus confortablement au fond du canapé. « Personne n’y voit d’inconvénient ? Alors c’est entendu. » conclut Julia. Le silence tente de s’installer, il s’immisce assez en eux pour que chacun ait le temps de se demander s’il veut parler, laisser faire les autres, attendre le moment approprié ou d’avoir moins peur, ou se taire pour aujourd’hui. Soudain Côme s’exclame : « Vous avez remarqué ? Nous sommes à égalité, maintenant ! » Des visages étonnés et confusément inquiets se tournent les uns vers les autres. « Mais de quoi parle-t-il ? » s’énerve Jean-Louis. « Égalité des sexes… », murmure Laurence impassible. « Trois, trois ! » renchérit Côme. Les mains de Charlotte se crispent un peu sur ses genoux, elle jette un œil vers son frère, derrière elle. « Par pitié… gémit Julia, est-ce que tu ne pourrais pas… D’abord, ce n’est pas exact, Fabien est simplement présent en tant que spectateur. » Toujours affalé, Côme a de grands gestes théâtraux. « Ah, peu importe ! Ce qui compte c’est le nombre ; vous ne sentez pas comme l’atmosphère a déjà changé ? Hein ? Hein ? Toute cette électricité… la vérité, c’est que jusque là, nous étions amorphes ! » Un brouhaha s’ensuit : (Julia) « …je ne trouve vraiment pas ! Tu dis ce qui te passe par la tête. » (Jean-Louis ; sous l’effet de la colère, il reprend l’accent du Sud-Est) « Mais bordel, est-ce qu’on va commencer ? Si tu n’es pas d’humeur, Côme, va prendre l’air, ne nous pourris pas la séance ! » (Fabien, chuchotant à sa sœur) « Tu crois que je dérange ? Je devrais sortir ? » et Laurence qui se lève pour reposer sa tasse en cuisine. Puis tout le monde est assis, de nouveau calme ; il semble que rien ne se soit passé. Le soleil, le vrai, dessine sur un mur les branches dénudées du hêtre où l’ombre d’une dernière feuille tient encore et frémit dans la brise. D’un guéridon monte en volutes alambiquées la fumée d’un encens que Jean-Louis aime à brûler le matin. « Je me trouve dans un village ou une ville de petite taille, dit Julia. Sans doute un endroit du Sud, un lieu de vacance ; les rues sont pavées, étroites, et elles montent légèrement. Il y a là une boutique fermée, qui paraît abandonnée, avec une grande vitrine où s’entassent des livres écrits dans différentes langues ; l’endroit m’attire fortement et j’y pénètre bien que je ne sois pas certaine d’en avoir le droit. Un homme entre à ma suite, intéressé aussi par le contenu du magasin. Les livres sont devenus des séries d’objets anciens… beaucoup de pièces d’une vaisselle somptueuse qui frôle le mauvais goût, et un présentoir couvert de statuettes et de bustes curieux. En discutant de cela avec l’homme, j’identifie le plus grand des bustes : il s’agit de Charles IX… Pourquoi Charles IX ? Ça ne me rappelle rien ; je crois que j’ignore même qui il était, un roi français ou anglais ? …nous voyons également des effigies très kitsch d’acteurs. Je fais part à l’homme de mon désir d’emporter certains de ces objets bien qu’ils ne m’appartiennent pas, car il me semble qu’ils vont rester là pour toujours ou être envoyés à la casse… lui se moque de mes scrupules.... et c’est là que le rêve s’arrête.

-   Cet homme, à quoi ressemble-t-il ? fait Jean-Louis.

-   À personne que je connaisse. Je le perçois comme quelqu’un de fort, sur le plan mental et physique, un peu brutal. Il n’est pas un savant, ni un intellectuel… plutôt une sorte de marginal ou d’aventurier, une personne pour qui les scrupules justement ne signifient rien. Il prendrait ce qui l’intéresse sans états d’âme, sans doute a-t-il l’intention de le faire…   

-   Ton opposé, en quelque sorte ?

-   Non… je ne dirais pas ça.

-   Et Charles IX, alors ?

-   …sur le trône à dix ans, décédé à moins de vingt-cinq, dit Laurence sans lever les yeux.

-   La Saint-Barthélemy, murmure Fabien.

-   Très bien, mais je ne me souvenais de rien de tout cela !

      La voix de Charlotte s’élève, douce et tendue par une volonté d’extrême précision :

-   Les livres, cela pourrait être une certaine forme de culture, ou la représentation que tu t’en fais… des outils, des référents que tu souhaites maîtriser, dont une part de toi souhaiterait s’emparer, tandis qu’une autre se persuade qu’elle n’y a pas droit ?

      Silence concentré.

-    Cette boutique, réfléchit Julia, j’ai aussi le sentiment d’une transgression lorsque j’y pénètre ; ce n’est pas comme si je commettais un acte grave, plutôt une limite trop mal définie : dans le doute, je devrais m’abstenir.

-   De quel lieu s’agit-il ? demande Jean-Louis. Est-ce un acte futur ? Ou bien ce que tu es en train d’accomplir ici même, avec nous ?

      Julia s’échauffe un peu en devinant ce début de sens.

-   Oui, je comprends, ce n’est pas impossible ! Mais les livres ? Je ne me crois pas complexée… j’ai fait de très longues études, j’occupais un poste… enfin la médecine regarde plus la science ; c'est vrai que la philo, la littérature constituent un monde qui m’est assez étranger…

-   Et tu dis que les livres sont écrits en toutes les langues, enfin c’est ce que tu supposes.

-   Peut-être une idée d’universalité… fait Julia perplexe.

      Soudain, Côme est pris de rire, tout seul, sous ses lunettes solaires ; son étrange visage, large de face et long de profil, se fend d’un rictus qui lui donne l’aspect d’une grotesque ou d’un pâle démon.

-   Moi, j’aime beaucoup l’idée de Charlotte, s’esclaffe-t-il.

      Le reste de l’assistance attend patiemment une suite qui tarde à percer les rires.

-   Parce que si les livres sont la culture… et bien, ensuite, ils se transforment en tas de merde !

-   Quoi ?

-   Oui, en conneries ! De la vaisselle, des statues ridicules ! Quand tu es entrée dans le magasin, c’est ce que les livres sont devenus. Et le plus drôle, c’est que tu en veuilles toujours !

      Laurence l’écoute et le regarde, très sérieusement. Elle réfléchit :

-   Intéressant. Ces objets restent attrayants vus de près, mais ils se révèlent effectivement beaucoup moins nobles que ceux pour lesquels tu es d’abord entrée.

-   J’aimerais bien savoir qui est l’homme, souffle Charlotte.

      Fabien dit malgré lui :

-   Mais peut-être est-ce aussi Julia !

      L’histoire le captive.

-   Pourtant, je ne sens rien de ma conscience en lui, proteste la femme.

-   Parce qu’il t’est inconnu comme t’est inconnue une part de toi-même ! renchérit Jean-Louis.

      Un sourire sceptique retrousse les lèvres rousses de la femme. Cela la fâche qu’on s’approprie aussi cavalièrement son rêve, sans parler de ce bonhomme qu’ils prétendent lui faire avaler. Comme chaque jour, comme chacun d’entre eux, elle s’étonne subitement d’être assise dans cette pièce, aux côtés de gens que ne relient ni le sang, ni l’amitié, ni les compétences, à s’exprimer sur des sujets si intimes qu’elle ne les abordait même pas avec son mari, dans ce temps ancien où elle avait un mari – non, jamais il ne le leur serait venu à l’esprit de raconter leurs songes, encore moins d’en débattre ! Et elle doute que rien de consistant puisse sortir d’une telle expérience.

-   Depuis que je suis arrivée à Malmer, je n’ai pas une seule fois rêvé de ma fille. Pourquoi ? Cela me rend triste… Alors que je pense tellement à elle.

      Une main, celle de sa voisine Charlotte, se pose sur son genou. Jean-Louis soupire :

-   Elle est en sécurité…

       Et le visiteur, Fabien, éprouve avec un tressaillement l’absence de compassion ; ils ne sont pas venus pour ça. Réfléchir, regarder en eux à l’aide des autres ; mais les joies ou les souffrances de leurs compagnons ne les concernent pas, elles ne peuvent pas les affecter ; imaginer pareille forme d’empathie serait de l’enfantillage ; jusqu'à sa sœur, en dépit de la paume avancée affectueusement, qui ne donne rien d’autre que la forme de la tendresse, son esprit est en ce moment occupé à mille pensées tyranniques qui la concernent, elle, et que Fabien demeure incapable de se représenter. Il en a froid dans le dos, de solitude ; mais l’instant d’après l’effroi est passé, la scène l’a repris, c’est oublié.

-   Est-ce que quelqu’un d’autre souhaite parler ? dit rapidement Julia.

 

 

 

9.

 

      Il s’était lancé dans l’écriture autour de la vingtaine, par fantaisie, par curiosité, parce que ses études en faculté l’ennuyaient prodigieusement aussi ; cela avait constitué en quelque sorte une manière passionnée et épuisante de se distraire. Aux débuts, il n’avait trop su par quel bout se saisir de la matière. Un sujet déjà, c’était une notion problématique : tout et rien pouvait faire sujet, un choix vous privait du monde restant, l’affaire paraissait insoluble ; il avait tenté d’écrire sans direction déterminée, échoué, repris en s’astreignant au respect de quelques règles arbitraires, purement formelles, abandonné, puis il avait commencé à trouver le jeu fastidieux, y était malgré tout revenu pour démarrer un véritable récit, radicalement différent des expérimentations précédentes, cela fit un trimestre, une année, il eut fini au moment où débutaient les concours d’enseignement, alors il s’aperçut qu’écrire lui était devenu nécessaire.

      Il faut bien comprendre que s’il avait, si jeune – à peine trente-trois ans - le loisir d’interrompre son travail (le sérieux, les cours) et de tenter l’aventure d’une vie d’écrivain, c’est que son imagination s’ébattait en terrain relativement lucratif : celui du roman policier ; oui, il produisait des polars. Ce qu’il aimait et ce qu’il avait voulu faire, nulle prostitution ; mais enfin, une chance au regard des confrères et consœurs dont la sueur abondante alimentait de savantes œuvres sans éditeurs ni lecteurs. Dans ses histoires à lui, on s’efforçait de suivre la piste de meurtres prodigieusement sanglants en compagnie d’un lieutenant de police insomniaque, lecteur de la Kabbale et aimant dans ses jours loquaces à citer la Divine Comédie. Il n’y avait pas toujours de dénouement et il était rarement réconfortant. Cependant le public allait croissant, des blogs consacrés au héros tourmenté et à ses élucubrations avaient même vu le jour ; le marché s'était vu contraint de le reconnaître : l'univers du livre recelait encore quelques niches ambiguës dont l'exploitation relançait un secteur ou un autre pour une poignée d'années ; on naviguait ici en eaux troubles, littérature trop séduisante, policier insoucieux des codes du genre... Le lectorat n'en avait cure. Fabien avait empoché les premiers bénéfices.

      Il aimait son personnage, d’amour. Pensait à lui au petit jour, lorsque le sommeil a pris fin trop tôt, ou dans les dîners quand il ne s’y trouvait aucune vraie femme ; fixait soudain un interlocuteur, lui demandait de répéter, propos mentalement abstraits du contexte, cisaillés, remodelés, ils seraient magnifiques dans la bouche du lieutenant ou dans celle de la mère impitoyable et fantasque, une ancienne beauté cloîtrée dans sa demeure avignonnaise ; il arrivait aussi que Fabien vît sa créature, tournant le coin d'une rue de Belleville ou Montreuil, ou bien prenant place dans un cinéma, juste derrière l’auteur, à l’instant où s’éteignent les lumières de la publicité, et envoyant d’involontaires coups de genoux pour caser ses trop longues jambes ; le cœur de l’écrivain battait : il eût pu se retourner, mais inutile. Il savait. Comment l’autre était, ce qu’il pensait. Tout ; ses tics, ses obsessions, ce qu’il aimait manger et boire (des poivrons marinés à l’huile d’olive, garnis de fêta et arrosés d’un vin du Languedoc). Ce qu’il répondrait si Fabien l’abordait pour demander du feu, l’heure, une adresse inventée. Mieux valait conserver au fond de soi cette force, cette chaude inquiétude qui continuait de rayonner tout le jour après qu’ils s’étaient croisés et se transmuait en phrases, en pages, en poids de volumes anxieux.

      L’officier de police s’appelait Jérôme Mortini.

      Début décembre 2014 : on entrait en phase de relecture. Des vacances en quelque sorte, enfin c’est ainsi que le ressentait Fabien. Certains détestaient les jours, les semaines quelquefois où remettre le nez dans un travail qu’on estime terminé et qu’il faut pourtant toiletter encore, encore, jusqu’à la livraison. Les coquilles, les réflexions obscures dont on a tout bonnement oublié le sens, les nuits englouties par d’absurdes tentatives de mise en forme – paragraphes, marges, effets de police – alors même que l’on sait qu’il n’en restera rien au moment de la véritable impression. Mais Fabien ne s’ennuyait pas. Il préférait de telles périodes d’intermittence aux lourds devoirs de l’écriture. Affiner les contours, gratter un peu plus le creux d’une volute, peser, rééquilibrer, modifier un verbe ou ajouter une épithète, inverser deux blocs de texte et constater comme soudain la lumière se faisait, puis les délices infinis de la ponctuation, comme des accents à ras de sol …les ambivalences du point virgule, la truculence des exclamations… la syntaxe malaxée par ces petites crottes de signe et le souffle des protagonistes haché, prolongé, modulé dans un chatoiement de guillemets et de suspensions.

      De grandes vérités, cachées durant les mois de rédaction, lui apparaissaient lors de ces relectures. Par exemple ceci : que les phrases les plus belles sont rarement les plus importantes, les prévues de longue date, notées très vite sur un coin de ticket de peur qu’elles ne fuient, celles qui révèlent la psyché d’un personnage ou provoquent un renversement dramatique ; non ; ce sont les autres ; les phrases d’alentour laborieusement créées pour amener au point prévu, tous ces assemblages de mots trop cherchés ou parfois hasardés pour habiller l’élue, la superbe formule venue droit du subconscient ou de chez les anges. Ces phrases-là, ces mal-aimées tant retravaillées, se révélaient souvent amples, précises et animées d’un mouvement comme naturel que l’auteur n’aurait pu soupçonner tandis qu’il peinait à articuler ses propositions. Ce phénomène faisait à Fabien l’effet d’un discret et permanent miracle sur fond de quoi il pouvait sereinement poursuivre son examen. Pour toutes ces raisons ténues et bien d’autres encore, il s’éprouvait le plus heureux, en paix, à la saison des relectures.

      Pour l’heure, Jérôme Mortini traversait une passe difficile. Une jeune femme avait surgi  du cœur de la dernière enquête, une affaire ténébreuse où sombraient une à une toutes les innocences ; le médecin de cette fragile personne avait mis en garde Mortini : des années de dépression, de thérapies interrompues, de pilules et d’hospitalisation ; il s’en fallait d’un rien que la malade ne bascule ; le lieutenant n’avait su l’empêcher ; la fille se taillait les veines avant la fin de l’histoire ; et tous deux, ils avaient trop parlé bien sûr ; lui commençait à l’aimer, sa mort le laissa dévasté ; pas de quartier cependant, on ne pouvait garder un couple, incompatible absolument avec la récurrence du héros, comment s'accommoder ensuite des petits déjeuners pris en commun, des scènes de ménage et surtout du bonheur ? Fabien en avait été mélancolique durant toute une semaine ; Jérôme peinerait à s’en remettre, mais la désillusion était son mode d’être ordinaire. Le bonhomme parlerait moins encore et voilà.

      Durant sa première nuit à la Grande Bédière, l’écrivain fit un rêve singulier ; il commençait la rédaction de son nouveau roman et des idées l’assaillaient en si grand nombre qu’il craignait de ne plus se souvenir de rien. Ces éléments lui paraissaient directement issus des premiers plans quoique donnant une direction à peine différente au travail ; tous puissants et originaux. Pourtant, dans un demi réveil aux alentours des cinq heures, Fabien prit conscience de ce que le travail bâti en songe n’avait rien en commun avec les esquisses réelles. Ni l’intrigue, ni les personnages, ni la problématique. L’histoire continuait de lui apparaître clairement et, en dépit de cette étrangeté, de lui sembler excellente, aussi décida-t-il d’en noter les grandes lignes le lendemain matin. Quand il fut debout, bien sûr, seuls lui restaient en mémoire quelques débris d’un drame baroque et inutilisable. Il y pensa un peu encore, étonné, car jamais jusqu’à présent il n’avait écrit en rêve.

 

 

10.

 

Je suis le chat qui s’en va tout seul et tous les lieux se valent pour moi.

Constatation biologique... fantasme d’écrivain ou dépit trop humain... pensée saisie par Rudyard au fond d’une prunelle dilatée, un soir de télépathie ?

Seul. Qui est seul ? Autrefois peut-être, l'animal s’est suffi ; aujourd’hui il a besoin de l’homme. Tous deux se regardent dans les yeux ; le plus indulgent les détourne en premier et pense : je t’aime quand même.

Les arbres lui parlent encore, au chat, le préviennent des dangers ou de l’approche de l’orage ; il peut grimper haut et surveiller quand la nuit descend sur la montagne ; l’eau est une chose hostile, inerte, bien que le vent et les coques lui impriment un mouvement factice.

Il n’a pas besoin de se coller au cœur pour savoir si quelqu’un vit ou s’il est mort. Pas eu besoin de regarder aux vitres des iris verts ; lorsque le dernier souffle est parti, le corps n’est plus qu’un objet semblable à une pierre ; il émane moins de lui que d’un limaçon ou d’un pied de courge ; on n’entend rien ; cette nouvelle odeur est aussi une morte.

Où est passée la vie ? Pas l’affaire du chat. Il frôle par accident les genoux minces sur lesquels il dormait encore hier ; le regard trouble un peu cerné ne retient plus le sien. Il ne s’agit de personne désormais.

Ce soir ou demain, lui va rentrer à la maison, rejoindre les pièces illuminées, d’autres genoux remuants et des voix qui lui parlent ; car tous les lieux ne se valent pas ; il préfère ces humains-là, ils ont appris à se connaître. Naturellement, il ne peut pas les aider, et eux ne comprennent de lui que des vérités grossières ; mais il fait plus chaud en leur compagnie et l’hiver arrive. L’âge rend le chat frileux.

Il voit murs et meubles vieillir également ; les années en revanche les rendent plus vivants ; des bestioles et des champignons s’y logent, les parfums de cent locataires imprègnent chaque objet et les soirs de vent tout respire, craque ou gémit.

En un mois, les timbres des différentes voix lui sont devenus familiers. Celui qu’assombrit la cigarette, celui qu’un curieux accent anime quelquefois d’une fausse violence, celui que l’assurance rend doux et paisible, celui qui va du grave à l’aigu dans la même phrase, celui qu’on entend rarement, celui qu’on n'entendra plus…

Les chats apprécient la solitude parce qu’ils l’ont choisie et quand ils l’ont choisie. Fermez leur la fenêtre au nez et ils miauleront, miauleront, miauleront.

Grâce à eux, l’homme sait un peu à quoi ressemble la nuit. Il va jusqu’à en caresser un morceau au coin du radiateur.

Grâce au chat, l’homme peut se targuer d’aller seul, sans feu, sans maître, libre d’aimer la société, libre de la quitter.

Au matin, il fera bon manger en compagnie, prendre le soleil derrière les carreaux de la véranda. Pour l’heure, le félin part chasser.

Derrière lui, l’âme a quitté le corps, doucement, sans bruit, et marche sur les feuilles humides.

 

 

 

  

11.

 

      Le récit pourrait être vu par les yeux de l’étranger. L’étranger le plus évident, c'est-à-dire Fabien : parce qu’il est arrivé tard, débarqué sans armes ni bagages, pour voir sa sœur ; il écoute, il regarde, il ne raconte pas ses rêves ; il n’a choisi ni la place, ni les occupants. Son témoignage semble fiable.

      Seulement voilà, ils sont tous étrangers, autant les uns que les autres. Partie prenante de l’affaire, et cependant l’esprit ailleurs, absorbé par une masse informe, grouillante qui représente le monde pour chacun. Moi-même qui vous parle, quel est mon poids véritable de légitimité ? Je rêve et je note mes rêves, je les raconte quelquefois ; je connais les protagonistes de cette histoire, hommes, femmes, enfants et bêtes ; ils pensent en moi et hors moi ; on  ne devrait pas me faire confiance. Mais trêve de… Discourir plus longtemps, c'est rompre le fil ; se taire tout à fait une soumission trop convenue aux respectables codes de la narration.

      Le silence. Une seule phrase vraie et tu peux te rendormir.

      La lumière blanchissait la vitre de l’extérieur. Charlotte suivait la progression infinitésimale d’un insecte, bientôt il atteindrait le bois du croisillon ; le sentiment que quelque chose allait se produire, c’était imminent, la retenait de bouger. Peut-être cela viendrait-il de son frère, que faisait-il en ce moment ? On avait quartier libre après déjeuner, à attendre les réunions informelles de la fin du jour – un thé, une musique, le sujet d’une conversation entamée au hasard. L’odeur particulière du gravillon et des troènes mouillés entrait par la fenêtre – oui, Charlotte la laissait entrebâillée, un parfum qui ressemblait à celui de leur maison de famille, là où se trouvaient maintenant les parents, comme s’ils étaient un peu réunis par cette discrète âcreté de l’hiver – il allait normalement neiger dès le demain. Fabien n’avait pas desserré les dents du repas ; pourquoi ? L’homme avait ses humeurs, comme les femmes leurs dérangements… Sous le bouchon de l’antique radiateur, un faucheux attendait. Il se pouvait qu’il fût mort. Depuis longtemps déjà, et personne qui s’en aperçoive.

      « J’ai débité dix paniers de bois. Il y en a au moins pour la semaine ! », fit Jean-Louis qui revenait de la grange. Parce qu'on chauffait au bois, ici, nous l'avons déjà mentionné ; cela coûtait moins… puis le docteur Flournoy n'était pas un homme très moderne. Déjà toutes les pendules de la baraque remises en branle par les soins du méridional. Était-ce de la bonté qui irradiait de ce type ? Julia le regardait attentivement tout en prononçant une phrase qui n’avait rien à voir avec ses pensées. Comment l'homme passait sur la surface de son crâne presque lisse un index songeur et portait à une grande intensité tout ce qu’il entreprenait. Rien ne lui était indifférent : le bois de chauffe, leurs séances matinales, la précision de la syntaxe et les aléas de la vie politique. Son entreprise mise sous le boisseau, la direction déléguée, comme si une maladie avait soudainement frappé cet individu suprêmement déterminé. Aujourd’hui, on pouvait croire qu’il avait toujours vécu entre ces murs, l’énergie et l’esprit de logique qu’il avait mis en œuvre dans les travaux du commerce servaient ici une exploration plus rare. Pas un de ses employés ou associés qui ne l’eût cru fou s’ils avaient eu connaissance de sa vie actuelle. Raconter ses rêves le matin, couper du bois l’après-midi et converser le soir jusque tard avec des gens qui ne ressemblaient en rien à ceux qu’il avait fréquentés auparavant ; des gens qui ne se ressemblaient en rien. Mais lui se savait très sain d’esprit ; c’était cela, la sérénité qu’il pouvait encore conserver. Des chiffres – aucun dégoût, il s’éprouvait à l’aise avec les chiffres, les tableaux excell, ce type de hiéroglyphes – des plans de communication, réunions avec bouteilles de Contrex et projections power point, beaucoup de gens qui parlent mal et vite anglais, la satisfaction de la journée écoulée sans souffler, une forme de plénitude, quoi d’autre puisqu’il n’y reste plus de place… ? C’était sa vie à lui ; jusqu’à cinquante ans et – quoi ? deux, trois… à quel âge arrivait-il précisément ? – aucune question ne lui était venue à l’esprit. Et à présent, il ne parvenait même plus à se souvenir de quel manière la rupture s’était produite, s’il y en avait eu une de rupture ; une évidence, une force plus grande que tout ce qu’il avait connu jusqu’alors : si, voilà ! il y avait cette femme, son assistante. Les autres lui avaient expliqué son rêve ; rarement, on comprenait seul. Il se trouvait dans un grand et bel appartement, le sien en temps ordinaire, mais occupé par de nombreux inconnus, et circulait au milieu d’eux, cherchant de quoi préparer un buffet à tout ce monde ; son assistante restait à téléphoner sur le balcon, la tête penchée sur l’épaule droite, elle adressait à Jean-Louis de petits sourires que la vitre interceptait ; il savait qu’elle se renseignait au sujet d’un chien récemment disparu – Jim, un labrador noir qui avait été à lui dans le réel et très chéri, mais mort dix ans plus tôt. Ce rêve l’avait visité la semaine de son arrivée ; une matinée entière, le groupe en avait discuté, d’hypothèses en tâtonnements, de cul-de-sac en revirements ; l’avait cuisiné sur le chapitre de l’assistante, ce qu’elle représentait pour lui, ce qu’il y avait eu entre eux, et ainsi de suite… à l’aveuglette ; non, vraiment, rien de spécial, de mémorable… puis, pourquoi maintenant ? un souvenir lui était revenu la concernant, pas le concernant lui. « Un soir que nous étions restés à travailler à mon bureau, très tard, vingt-deux heures peut-être, j’ai reçu un appel de l’extérieur – par l’intermédiaire du standard, très rare qu’on envoie quelqu’un sur ma ligne directe. C’était Necker, l’hôpital pour les enfants malades, vous savez… Mais il ne s’agissait pas de moi du tout, seulement personne ne parvenait à joindre mon assistante, téléphone personnel coupé depuis le début de l’après-midi, greffée d’abord à mon portable, puis aspirée par une visio-conférence que je ne pouvais suivre moi-même… ce qui s’était produit, pour qu’on me contacte à vingt-deux heures, en désespoir de cause : elle avait oublié son fils. Un garçonnet de sept ans dont elle avait la garde ce jour-là ; oublié de le prendre à la sortie de l’école, d’ailleurs elle n’aurait pas pu, bloquée au bureau, et ce n’était pas tout, lui avait eu une forte poussée de fièvre, des vomissements, maladie infantile, ils avaient déclaré à Necker, rien de dramatique au bout du compte, mais enfin, on n’oubliait pas son enfant comme ça, il aurait pu chercher à rentrer seul chez elle, avec un front à quarante, brûler toute la nuit en l’appelant ou se perdre avant, dans des rues qu’il ne distinguerait plus les unes des autres… » L’affaire avait brièvement ébranlé Jean-Louis, mais pour quelle raison en avait-il éprouvé une vague culpabilité ? Jamais il n’aurait exigé de son assistante qu’elle coupât son portable, qu’elle se coupât du monde extérieur, enfin extérieur à l’entreprise, surtout avec un gosse… et pourtant elle l’avait fait et il se sentait comme uni à elle dans cet accident. Ainsi se terminait l’histoire qu’il avait oubliée et que creusèrent les autres pour lui. L’assistante, l’appartement, le chien disparu, et ces étrangers pour lesquels il se dépensait. Évidemment qu’il s’agissait de sa vie ; c’était toujours leur vie, leur existence plus ou moins voilée par les jeux de la conscience. La grande et belle maison de sa vie et la femme sur le balcon qui lui rappelait ce qu’il avait perdu – bien placée pour cela, perdu son fils tout de même, qui dit mieux ? Alors les gens, les autres, aucun dont il pût dire le nom, et cependant ils occupaient son appartement et il les nourrissait jusqu’à oublier Jim… malgré tous les scepticismes qu’il n’en finissait jamais d’interroger, Jean-Louis avait fini par croire que l’appel de l’hôpital s’était effectivement trouvé à l’origine du grand bouleversement ; un catalyseur au moins. À dire vrai, ce n’est pas Jean-Louis qui réfléchissait à ces choses ; un homme qui ne se penchait pas tellement sur son passé, tout paradoxal que ça puisse paraître, et qui ne se tournait pas trop non plus vers l’avenir, comme on dit – plutôt un homme d’action pour qui l’action maintenant, ici, c’était de raconter ses rêves et d’écouter parler les autres – non, en l’occurrence, Julia pensait pour lui, ou à lui, tandis qu’elle le regardait remonter les pendules ou décharger le lave-vaisselle (au passage, le seul homme de la baraque qui participât aux tâches ménagères ou aimât à faire la cuisine). Elle divaguait volontiers sur ses camarades, à défaut d’écrire des livres ou d’inventer des parfums, pas une créatrice elle, et celui-ci l’intriguait en cela qu’il ne possédait presque pas d’ego ; il semblait chercher à se comprendre, à se construire par les autres plus que par un appesantissement sur soi. (Le terme d’appesantissement lui était venu tout d’un coup, il évoquait bien ce qu’elle ressentait des années écoulées : la pesanteur. Tout au début de l’existence, la légèreté régnait. Même l’angoisse était légère, n’est-ce pas… une angoisse, au fond, qui ne concernait que les choses essentielles : pourquoi le soleil se couche-t-il, vais-je mourir, le temps doit-il absolument être occupé, ma sœur me préfère-t-elle mon frère. Et la joie, la joie elle semblait légère aussi : il s’agissait du vœu fait sur le passage d’une étoile filante, du sourire innocent d’un homme qui voit juste le sourire d’une fillette, du conte que l’on invente et qui paraît sans cesse sur le point de s’incarner, d’une pièce que l’on n’a pas encore ouverte dans la nouvelle demeure… et l’angoissant, le simple et prodigieux bonheur d’être au monde. Ensuite, après, au-delà des tourments de l’adolescence et de toutes les croissances, venait la pesanteur. On ne se méfiait pas assez, on ne s’imaginait pas qu’elle pourrait un jour s’insinuer dans notre cœur, prendre la place de tout ce qui semblait important – le sourire radieux des hommes, l’écho d’une chanson, le soleil du matin, la descente du train, l’envol de l’avion, le pas de deux des danseurs, l’odeur des churros, le ronflement de la mer, les deux mains des grands-parents - une à gauche, l’autre à droite - la première promenade d'amour enlacés dans les rues d’une ville au printemps, les larmes versées à la dernière ligne du livre, la rêverie éveillée dans les bras d’un fauteuil sans âge. Mais ce jour arrivait. Sans l’ombre d’un doute il était venu pour Julia et elle en avait brassé de la pesanteur, durant deux fois dix ans. Comment accorder encore foi à tout ce qui s’est dissout ? La légèreté à nouveau ne sera-t-elle pas plus douloureuse que les aigreurs ordinaires, que les quintaux de déception que l’on s’habitue à porter ? Et a-t-elle seulement le droit à la légèreté, à son âge, avec une petite fille ?) Jean-Louis feuilletait à présent les numéros poussiéreux d’une revue scientifique ; il n’aimait pas beaucoup lire, cela se sentait, en tous les cas n’en avait pas l’habitude, mais en s’installant à la Grande Bédière il avait abandonné tous les appareils qui le reliaient au monde d’auparavant : smartphones, tablettes, blackberry avec kit mains libres, et la longue série de gadgets plus anciens encore, expérimentés dans l’ordre, plusieurs à la fois souvent, une frénésie de connexion, d’applications, de paroles et d’images, des mots écrits qui ressemblent en même temps aux paroles et aux images. Abandonnés. Clos. L’homme fonctionnait comme cela, il ne faisait rien à demi ; à Malmer, il parlerait, penserait, lirait ou occuperait ses mains ; on verra bien se qui se passera ensuite. Parfois, Julia aussi s’ennuyait un peu, mais l’inquiétude ou l’absence de sa fille lui tenaient lieu de divertissement.

      Le soleil pâle, aussi pâle dehors que vu de l’intérieur, gagnait déjà le creux entre les deux plus grosses maisons du haut – celle qui fait auberge l’été et celle qui fait dépôt pour le courrier ou les colis. La nuit vient vite en décembre, surtout dans la montagne. Se répétant ces grandes vérités, Fabien marchait vers le simulacre de village. L’agacement produit par la proximité du groupe tombait dès les premières solitudes ; alors, il recommençait de se sentir le meilleur homme du monde, le plus débonnaire. Il aimait ses semblables sans entraves. Après un ciel couvert en fin de journée, la température descendra de dix degrés dans la nuit. D’importantes chutes de neige sont attendues dans la matinée du vendredi et pourraient se poursuivre sans interruption les deux jours suivants. Ainsi avait parlé le bulletin météorologique du jeudi blême. La venue de la neige, Fabien s’en représentait les prémices plus qu’il ne les éprouvait ; un garçon des villes toujours. Mais il aimait ce commencement de connivence avec la nature et le sauvage ; une léthargie, sœur de la paix, l’emplissait depuis qu’il avait quitté la Grande Bédière. Agréable également, le léger effort que lui demandait la montée du chemin de terre ; agréable de placer un pied après l’autre en évitant les ornières creusées dans le sol meuble par la récente pesée des pneus ; rassurant de salir un peu le cuir de trop belles chaussures conçues pour une fausse campagne qui ne tache pas, n’englue, n’embourbe jamais. Un gros étourneau traversa devant le promeneur, quelques mètres plus haut, à lents sauts hésitants. C’est alors que Fabien releva les yeux et la vit, arrêtée au carrefour – elle venait sans doute de la forêt. Ses grandes bottes de caoutchouc sur son jean sombre, le manteau semblable à un kaftan usé lui faisaient dans la lumière blafarde une silhouette de cavalier oriental, trop tôt descendu de sa monture. Elle demeurait parfaitement immobile mais paraissait pourtant saisie d’un doute que Fabien qualifia intérieurement et sans saisir pourquoi de mortel. Un tel malaise l’emplit qu’il leva brusquement la main, bien qu’il fût encore loin, assez pour éviter la rencontre et changer de route, de direction, sans se faire remarquer, et appela très fort :

-   Laurence ! Laurence !

      Qu’aurait-il pu dire d’autre ? Elle tourna lentement la tête – sans bruit, pensa-t-il encore ; un tic d’écrivain de commenter en son for interne actions et postures, un étrange doublage où la réflexion entrait peu. C’était comme si elle ne remettait pas bien d’abord qui il était ; il y a des gens qui oublient un visage connu seulement de trois ou quatre jours. Lui distinguait mal ses traits ; non à cause de la distance, plutôt parce que le trouble l’empêchait de voir avec clarté. Et puis il regardait vers le soleil ras.

-   Ah… Fabien, fit-elle encore éloignée, empruntant la branche du sentier – à droite pour elle donc - qui menait à l’homme.

      Il se força à sourire en l’attendant, mais plus elle se précisait, plus il constatait la violente dégradation de sa physionomie. Ce fut si fort quand elle parvint à sa hauteur qu’il ne put se retenir de demander, conscient malgré tout que rien dans leurs jeunes relations ne l’autorisait à le faire :

-   Laurence, il vous est arrivé quelque chose ? Est-ce que vous avez besoin d’aide ?

      Ah oui, encore une chose ; que lui seul avait manifesté le désir de vouvoyer et d’être voussoyé, tandis que le groupe entier avait d’emblée adopté le « tu » de la traversée commune.

      À cela, elle ne put pas immédiatement répondre, se contentant de rire avec une énergie qui rasséréna un peu Fabien. Il poursuivit :

-   Vous n’avez pas votre visage ordinaire.

      Soudain elle posa une main sur l’épaule de l’homme et il crut un horrible instant qu’elle allait s’évanouir, là, entre ses bras et la gadoue du chemin, trop immense pour qu’il sût la transporter, trop puissante pour perdre connaissance sans perdre aussi la vie.

-   C’est vrai, répondit-elle d’une voix assez calme. Il vient d’arriver une chose terrible. Ma vie ne sera plus la même. Violante…

-   Elle devait revenir aujourd’hui, se hâta de remplir l’homme.

-   Oui. Elle devait revenir aujourd’hui. Elle ne reviendra pas. Elle vient de m’appeler, elle me quitte.

      Et se disant, Laurence le fixait, le scrutait presque, avec un sourire intense qui en cet instant faisait à Fabien l’effet d’un sourire – rictus – démoniaque, ou peut-être simplement d’un sourire dont la portée échappait d’une façon inquiétante : les expressions d’une humanité habituelle en étaient exclues. L’homme restait muet et se maudissait de ne pas avoir fait demi-tour quand il en était encore temps. Il nota cependant que Laurence tenait encore serré dans sa main gauche le portable qui avait dû servir à transmettre l’annonce de la rupture ; l’autre main quitta la clavicule de l’homme, retomba le long des flancs râpés et magnifiques du kaftan.

-   Je ne m’y attendais pas. Absolument pas. Vous ne direz rien aux autres… je verrai comment le leur expliquer.

      Ils redescendaient côte à côte maintenant, commotionnés ; un curieux sentiment de peine, de déception et d’excitation emmêlés faisait battre le cœur de l’écrivain.

-   J’aurais aimé la connaître, murmura-t-il étourdiment.

      Laurence s’arrêta une seconde et fut parcourue d’un frisson si fort qu’on pouvait croire à un sanglot. Son teint était celui d’un cadavre. Au grand étonnement de Fabien, elle prononça le mot : Merci. Ensuite ils reprirent leur cheminement et se séparèrent devant la porte latérale sans plus rien s’être dit.

      Et alors le dernier, Côme ? Où était Côme ? Où s’était encore fourré ce garçon ? On pensait souvent à lui en ces termes désinvoltes, ainsi qu’à un enfant ; il n’était même pas jeune, à y penser de près. La trentaine bien franchie ; d’ailleurs ses cheveux blonds avaient déjà commencé à quitter un peu le sommet arrière de son crâne. Un début de tonsure qu’il haïssait et mettait un point d’honneur à ne pas dissimuler, ébouriffant ses mèches tout autour, les plaquant quelquefois sur son front d’une main nerveuse, mais n’en recouvrant jamais, jamais l’étroite zone déserte. Il évitait ce sujet ; personne qui songeât en fait à cette calvitie naissante lorsqu’on évoquait Côme ; c’était ses sautes d’humeurs, ses farces absurdes ou ses sourires d’adolescent pervers qu’on se représentait et voilà pourquoi les gens persistaient à faire de lui une sorte de môme ou d’être irresponsable. Un enquête approfondie eût démontré qu’on ignorait tout de ce type, en premier lieu son âge, ensuite où il se trouvait, là maintenant, ce qu’il faisait de ses journées en dehors des heures de vie commune ; une chose certaine : lui n’avait pas débranché l’attirail par lequel le monde le biberonnait, à moins que ce ne fût l’inverse… jusque pendant les repas, vous pouviez le surprendre sortant son portable le long de sa cuisse et poster, twitter, liker, commenter, envoyer des snapshot idiots, tout ça d’un doigt ou deux, un œil pour la conversation ou l’assiette, l’autre pour l’écran, des mots comme des bulles silencieuses éclatant à la surface de sa bouche mobile sans qu’aucun voisin fût en mesure de lui répondre. « Quand il raconte ses rêves, j’ai toujours l’impression que c’est n’importe quoi ! On n’arrive pas à savoir s’il ment ou dit la vérité. Je trouve ça extrêmement pénible… » avait un jour remarqué Jean-Louis. Certainement que Côme ne prenait pas grand-chose ou grand-monde au sérieux. Peut-être en ce moment, alors que Fabien tenait la porte de l’entrée à la suite de Laurence, que Julia envisageait d’appeler sa fille, que Jean-Louis découvrait un article sur les trous de ver et les particules intriquées et que Charlotte anticipait un revirement d’humeur chez son frère, peut-être donc qu’il écrivait à des centaines d’amis virtuels combien la vie semblait interminablement chiante avec ces montagnes humides pour seul horizon et la cuvette sombre d’un lac pour seul miroir. Qu’il se laissait aller à confier, sur le mode de la dérision bien sûr, combien la nature l’ennuyait et lui faisait peur, un grand gouffre plein de pénombre où grouillaient des insectes, peu de bruit ou seulement incompréhensible, des nouvelles si tardives qu’elles en devenaient insignifiantes, rien à acheter, pour seule compagnie des êtres humains en voie d’érémitisme… Ainsi, les habitants de la Grande Bédière auraient-ils pu décrire, se représenter, les messages envoyés par le garçon comme autant de bouteilles balancées à la mer. Mais ils se seraient trompés.

D’ailleurs où était Côme ?  

 

      « …c’est la lettre d’Edgard Poe. Posée sur la table, et personne ne la voit. Pareil pour le crime. Le plus sûr endroit pour dissimuler un corps mort, un corps meurtri : l’étendre au centre de la pièce, au milieu des vivants. Tu sais cela, Jérôme, et cependant tu ne vois pas. Ton cerveau réclame des lieux lointains, compliqués, des endroits hors du monde, personne ne souhaite baisser les yeux et découvrir un cadavre à ses pieds ; quelque chose qui vous obligerait à concevoir différemment l’existence ; une réalité qu’on ne pourrait plus circonscrire, en mesure de gangrener l’espace, d’en bouffer la pureté. Comme tu veux, mais ils sont là, les morts, trop nombreux, pour faire autrement que semblant de les éviter. Ils ont tous les âges, tous les sexes, des comptes en banque très disparates ; autant d'histoires que de corps ; certains souhaitaient des enfants et n’en ont pas eu, d’autres sont décédés patriarches ou arrière-grand-mères, il y  des nouveau-nés et des impubères ; des qui appelaient leur fin, de toute façon ; toi, tu t’occupes des morts violentes, c’est ton domaine ; enfin quel qualificatif insensé ! Toutes les morts sont violentes, tu ne l’ignores pas non plus. Chaque être séparé de la vie subit une violence inimaginable ou imaginable uniquement depuis sa conscience à lui, lorsque la mort aura gelé la chair (et à supposer qu’il demeure encore une entité propre à imaginer sinon à se souvenir du passé…) Où chercher le corps quand on l’a déjà trouvé ? disait ton maître – c’est le nom que tu lui donnes en secret – le vieux Collin – mort aussi, décédé comme on dit. Cet objet n’apportera aucune réponse, froid, inerte, étranger à tous ; même, il constitue un obstacle : parce qu’il te leurre, t’obnubile, tu ne peux te retenir de penser cette personne n’est plus, à sa place un bagage repoussant, à quoi bon… Pense à l’autre, l’autre ! Par là qu’il faut aller… exactement où tu n’as pas envie…

      Les rues d’Avignon, la nuit, diffusent dans le silence la chaleur absorbée tout le jour. Elles sentent moins ; les monceaux de poubelles forment à l’angle des ruelles de grosses bêtes endormies, sans plus d’odeur. Tu descends la rue de la Banasterie, vers les remparts ; et marches en dépit du bon sens, d’un pas assez rapide qui n’implique pas que tu poursuives un quelconque but. Loin du centre cossu où réside la mère, ta mère Léonore. Est-ce que tu vas te promener la nuit entière comme ça ? Quel intérêt de venir me visiter si tu sors seul et ne rentres que pour dormir ? Enfin Jéjé ! Tu ne connais personne d’autre que moi, et toi, à Avignon, et tu ne peux pas travailler ou bien…. Elle vit juste sous la Place de l’Horloge, rue Joseph Vernet exactement, dans un immeuble récemment ravalé qui doit paraître à la lueur de la lune d’une blancheur éblouissante. La façade se situe à peine en aval des artères à cafés, suffisamment pour que ne s’entende pas le raffut des poivrots en été. Cesse de marcher, lève les yeux, examine un instant les étoiles, celles qu’on parvient à distinguer au-delà des pierres érodées, écoute les rires épars qui montent des rues voisines. Dans l’obscurité d’un porche, tu crois la deviner, gracile, inquiète, qui sort son téléphone sans le voir, à attendre des messages qui viennent trop tard ; pas ton genre, cette fille, pas ton genre. C’est ce que tu t’es dit la première fois qu’elle a passé le seuil de ton bureau, non ? Aucun risque avec une fille comme ça. Trop mince, trop intelligente, pas tellement sensuelle, ou si ? probablement une chieuse. Maintenant, tu te figures l’apercevoir dans les rues d’une ville du sud et la nostalgie te tourne le cœur ; tu erres à la suite de ton amour et jamais, jamais tu ne le tiendras dans tes bras. Un homme et une femme, très jeunes, un peu saouls, s’embrassent sans parler ; ils disparaissent au fond d’une impasse lorsque se rapprochent tes pas. Plus que tout au monde, tu voudrais qu’elle soit là, contre ton cœur, poser tes lèvres sur son visage et lui dire combien tu la désires. Mais tu marches seul dans les rues d’une ville indifférente, où elle ne se trouve pas.

      L’assassinat du beau-père, est-ce un fait divers ? Un trébuché stupide de l’existence ? Pourquoi charger cette infime, microscopique variation d’un sens particulier ? …à cause de la fille, n’est-ce pas ? Comment accepter que votre rencontre n’ait été que le fruit d’un hasard sordide ? Et si tu ne la revois plus, hasard encore ; aléatoire pur. Difficile de se résoudre à l’aléatoire quand on travaille comme toi sur les causes et les effets : la balle tirée dans le crâne à bout portant – cause, la vitre fracassée de la villa meudonnaise – cause, les intérêts de la victime dans les grands chantiers de l’ouest, ses accointances politiques – causes encore, probables. Mais avant… au-delà ? Tel autre avait agi quasi de même, pris des risques identiques et il jouissait d’une heureuse santé, personne pour briser ses portes-fenêtres, pas d’homme cagoulé qui le vise à la tête… una selva oscura… et les lumières éventuelles, tu les redoutes, car à la fin, elles n’éclairent que le néant.

      Le matin point de derrière les remparts. Encore une nuit engloutie, encore un jour brûlant ; encore des énigmes pour ton esprit fatigué.

      Ton portable vibre à hauteur de ta poitrine, juste la place où elle a une fois appuyé son front. Tu réponds toujours. On vient de trouver l’arme ; chez un petit dealer de Suresnes, aucun rapport avec l’affaire… coïncidence d’une perquisition… Il faut revenir à Paris, ce soir oui, par le dernier train, tu auras le temps de déjeuner avec ta mère ; pourquoi t’en voudrait-elle ? Causes, effets, hasard. »

 

13.

 

      En premier, Côme avait levé la main ; puis tiré la peau de son visage d’un air contrarié en disant « heu…non, en fait non. » ; et finalement fait sursauter le groupe par une exclamation trop forte qui couvrit l’intervention de Charlotte : « Bon, allez ! Je me lance ! ». Comme ses participations étaient rares et suscitaient autant de curiosité que de scepticisme, le groupe l’avait laissé couper la jeune femme. Elle avait l’habitude d’être coupée.

      D’abord, il peina beaucoup à retrouver le fil de son rêve. Après s’être emparé de la parole, c’était donc comme s’il ne savait plus du tout ce qu’il avait voulu dire. « …il y a une ville… non, attendez… peut-être s’agit-il d’un appartement… ce dont je me souviens c’est que des murs m’entourent… » ; pour conclure finalement qu’il ne lui restait aucune certitude quant à cet aspect du rêve et d’ailleurs, il ne croyait pas que ce fût le point important. Déjà, Jean-Louis pensait : il se fout de nous. Mais l’histoire prenait son envol, bizarrement, une aile plus basse que l’autre et ponctuée de force plongeons.

      Côme marchait devant ses parents, peut-être était-il adulte, peut-être enfant… chacun d’entre eux tiraient une valise noire à roulettes …ou était-elle verte ? Bref… ça lui revenait, ils descendaient la rue de leur immeuble, dépassaient les commerces familiers – le vendeur d’électroménager, la boulangerie de l’angle, le buraliste… un après-midi ni gai, ni triste, comme il y en a tant dans chaque vie et même dans chaque enfance (Côme ne s’exprimait pas là-dessus, mais le ton de son récit rend légitime cette petite extrapolation.) Au bas de la rue, ils croisaient une autre famille, semblable à la leur par le nombre et l’âge ; eux aussi munis de bagages, d’allure un peu différente. Ils ne semblaient pas remarquer la correspondance qui, en revanche, frappait Côme au point qu’il rebroussait chemin pour leur courir après, rattrapait la famille jumelle dans le hall de leur immeuble et, tout essoufflé, faisait part de sa surprise au garçon inconnu ; celui-ci le considérait sans hostilité, mais avec une indifférence absolue et se contentait de hocher poliment la tête ; tous trois fouillaient dans les bagages en attendant la fin de l’intrusion. Alors Côme s’en retournait près de ses parents à lui, profondément déçu.

      « Pauvre petit garçon… » murmura la pitoyable sœur de Fabien. Puis il se fit un silence un peu étonnant ; le rêve ne présentait aucun caractère exceptionnel, rien qui fût susceptible d’impressionner un groupe déjà aguerri. Restait à penser que la personne même du rêveur ou du raconteur inspirait trop de méfiance pour qu’on osât se prononcer d’emblée. Lui se taisait et regardait chacun, tour à tour, de ce regard embarrassant qui était le sien : impudique, agressif, provocateur, et toujours l’air de rire, ses pâles yeux fendus de part et d’autre du long nez mince, le large ovale de sa face plus étiré encore vers les oreilles. Difficile d’admettre qu’un pareil type se souciait vraiment de creuser au profond de soi, et quel risque aurait-il pris ? Tout en lui paraissait trop anarchique pour être fragilisé, déréglé… Il se pouvait qu’il ne craignît pas grand-chose. « Tu avais des frères, ou des sœurs ? » dit finalement Jean-Louis. Côme répondait que non, fils unique. Sa bouche s'ouvrait maintenant en une moue muette et carrée. Pour qui ces masques antiques ? « Ce garçon reste posé entre nous comme un point d’interrogation. » remarquait un jour Laurence. D’emblée, Fabien avait éprouvé à son égard une antipathie des plus violentes et la réciproque était vraie, il le sentait en toutes les fibres de son être hérissé par l’approche de ce blond massif et insaisissable à la fois. Son faux lymphatisme, ses éclats burlesques lui paraissaient une odieuse tentative visant à tous les ridiculiser – tous, c’était lui compris, car déjà l’écrivain s’identifiait au groupe de Malmer, quelques jours avaient suffi pour le faire captif volontaire du lieu, du lac sombre ainsi que des pensifs habitants, quelques jours de cette étreinte immobile et passionnée, il devenait quasi l’un des leurs ; sans livrer toutefois le contenu de ses nuits. « Et pourquoi vous ne dites rien ? Ce n’est pas juste ! Quand les autres racontent, tout le monde étale des tartines interprétatives… » Peut-être, s’interrogea Fabien, si le silence durait, durait assez longtemps, cela parviendrait-il à mettre l’intéressé mal à son aise et alors il se produirait sans doute… « Mais toi, qu’en penses-tu ? Aurais-tu une idée ? » fit Laurence. Elle aussi qui tentait d’ouvrir une brèche ; au fond, personne ne semblait considérer le contenu du rêve lui-même ; était-ce que chacun éprouvait des doutes quant à sa véracité ? Drôle de chose : douter de la vérité d’un rêve. De son existence. Côme changea de visage ; il prit une tête grave, méditative ; on ne la lui connaissait pas encore celle-là. Entre deux doigts, il tira une mèche lisse jusqu’au bout de son nez. « …dans mon souvenir, la seconde famille paraît plus… chic que la mienne, plus branchée, hein, en quelque sorte. D’ailleurs, ils me regardent d’un air assez condescendant. Alors, on peut y lire un désir d’élévation de ma part, la volonté de me re-présenter les miens sur le mode de ces familles modèles qui partent en balade dans les magazines, genre jeans élimés à point et cabas tressés… je ne sais pas. » Décontenançait chez lui le mélange pervers entre une ponctuelle subtilité d’expression, voire une relative préciosité, mais comme accidentelle, et un relâchement des plus lamentables le reste du temps. C’était du moins la réflexion que se faisait Charlotte tout en opinant civilement aux dernières observations. Oui quoi : tu te demandes s'il est idiot ou intelligent, et tu t'invectives ensuite... poser de telles questions, même à pensée très basse... quelle connasse, quelle connasse arrogante tu fais. C'est comme ça que la jeune femme pense. Elle ajoutait : « Et il s’agit d’un sentiment que tu éprouvais, enfant, cette frustration à laquelle tu fais allusion ? ». Le type plissa exagérément les paupières, comme affolé par l’immense difficulté de la formulation ; pas si jeune finalement si l’on en croyait les ridules à l’angle de l’œil. Aussitôt, elle interprèta - ça y est je l’insupporte, ma pédanterie. « …frustra… nnnon… pas du tout. Je n’avais aucune frustration de ce genre. On ne se prenait pas la tête, tu sais, chez nous… on vivait plus dans le présent. 

-   Je ne vois pas le rapport, intervint Fabien sans grande aménité. Personne n’échappe au sentiment de classe, même un enfant perçoit ces choses-là ! Vous auriez pu être travaillé par des différences sociales entre vous et vos voisins, ou vos camarades, et conserver cette inquiétude enfouie, cachée. Est-ce que ce n’est pas le principe des rêves ? Compléter le travail de notre conscience.

      Le blond faisait semblant de rire, gentiment, bien que la haine semblât le remplir à la limite de l’implosion.

-   Ouahh... Non, non, non… tu permets ! On ne se connaît pas du tout : tu sais de quel milieu je viens ? Tu n’en sais rien, d’accord. J’ai l’air d’un prolo ? Mes parents étaient des artistes, oui ; des marginaux, le fric, l’apparence, ils s’en foutent… j’ai pas été élevé comme ça. Peut-être que toi, tu lorgnais tes petits camarades et que ça t’emmerdait, leurs fringues plus chères, leurs cartables Tann’s ; moi, je les voyais pas ! Crois-moi si tu peux…

      Sa subite véhémence avait surpris chacun ; peut-être jouait-il encore la comédie.

-   Je ne voulais pas vous blesser.

-   C’est bon. Pas de problème.

      Une paume levée en signe de paix, mi-visage encore contracté et décidément on doute si tout ce cirque est sincère. Les tirades, les mines vous auraient une allure de procédés pour acteur rompu. C’est séduisant et détestable ; chacun ne doit-il pas observer les règles, ou rien n’ira plus ? 

      Au tour de Laurence, elle parla de sa voix posée, toujours on l’écoute, sans faute, on suppose qu’elle ne dira que des choses lourdes de sens, un crédit gagné au fil de cinquante années d’exigence, quasi d’ascèse, qui oserait lui en contester la jouissance…

-   Pourquoi ne procéderions-nous pas par associations ? 

-   Associations ? Comme : « Que t’évoque la boulangerie à l’angle de la rue ? Ou les revues porno en devanture du kiosque ? »…

-   Si tu veux, Côme. Je me demandais plutôt ce que t’évoquaient les bagages, les valises à roulettes que vous tirez ?

-    Les familles, au moment où on part en vacances, dit très vite l’homme.

-   Et plus précisément ? As-tu une image ?

-   Hun hun : les quais de gare le matin ; les parents avec des tas de sacs et les enfants autour, vaguement zombiaques à cause de l’heure et quand même excités, tu vois.

-   En un seul mot ? (Jean-Louis)

-   …alors… : les …enfants…

-   Il y a des garçons et des filles, dans cette famille sur le quai ? hasarda Charlotte – les représentations familiales l’ont toujours fascinée.

-   Deux garçons, une fille, je le vois de cette manière… ou deux garçons, deux filles… dans ce sens…

-   Ces enfants, qu’évoquent-ils, eux, pour toi ? reprit Laurence.

-   Et bien… rien… pareil : la famille, …la chaleur, la sécurité, quoi !

      À cet instant, Fabien manqua se sentir mal ; certainement qu’il pensait ailleurs et il venait de voir, aussi distinctement qu’une chose réelle, le cadavre d’une fille inconnue flottant à la surface d’eaux vertes et opaques. Elle le regardait de ses prunelles mortes, tant de tristesse au fond des yeux, il ne devait pas la laisser ainsi et cependant elle s’éloignait inexorablement, se désagrégeait au bord de la pièce sans que l’écrivain pût rien faire. Était-ce l’amoureuse de Jérôme, perdue entre deux univers qui la rejetaient ensemble ? Merde, ces gens le rendaient maboul.

-   Pourtant tu avais une famille ; est-ce que tu ne te sentais pas en sécurité ? intervint à son tour Julia.

-   Si… bien sûr. Je n’ai pas dit le contraire.

      Mais il s’était un peu troublé.

-   Donc ta famille te paraissait semblable à celles que tu observais à la montée des trains, avec enfants et chariots de bagages ?

      Cette fois, Côme hésita. Lorsqu’il réfléchissait, sa vaste face pâle se vidait de toute expression, pas plus d’âme qu’une lanterne en papier éclairée d’une faible bougie.

-   En réalité, j’ai toujours eu l’impression que… quoi, deux, trois enfants, c’était plus sûr…

      Il jeta à Charlotte un regard surprenant, par lequel il quêtait une approbation, mais qu’il eût pu adresser à n’importe qui d’autre ; un regard intime et impersonnel dans le même temps.

-   Plus sûr ? lança-t-elle, effrayée.

-   Cela t’inquiétait, le fait d’être fils unique ? poursuivait la belle Julia.

-   Non… Simplement, je trouvais que trois, par exemple, ou quatre, cela faisait un vrai groupe. Un enfant et ses parents, ils restent des... personnes... des identités distinctes ; voilà : nous avions tous les trois des identités très distinctes !

      Un moment.

-   Te sentais-tu seul ? fit Laurence.

      Les uns et les autres s’agitèrent vaguement, presque ensemble et pour des raisons diverses ; parce qu’ils avaient envie d’aller travailler, une mauvaise circulation, faim ou soif, peur de ne plus avoir le temps pour leur propre rêve. Jean-Lou se pencha de son air préoccupé :

-   Oui, mais en fin de compte, nous nous éloignons de la famille-double ! Qui sont-ils ? Si l’on suit la piste des associations, l’autre garçon pourrait représenter un désir de frère, de jumeau peut-être…

      Il s’interrompit, car personne ne l’avait écouté,  la faute à Côme, détourné vers le dossier de son siège dans une posture étonnante et que ses voisins n’avaient d’abord pas remarquée. Il tenait une main en paravent devant son visage et, par instant, ses omoplates se soulevaient violemment ; une seconde, Fabien le crut pris de fou rire. L’assemblée demeurait immobile, à attendre qu’un voisin ose le premier geste ; sans abaisser sa paume, le blond se leva languissamment, à moitié replié, et gagna l’escalier en direction de l’étage ; son pas traînait à la manière des foulées adolescentes et de sa main disponible, il remontait le pantalon qui lui descendait toujours trop bas sur les hanches. On entendit dans le silence comme un bruit de cloche fêlée venant de sa poitrine, puis il disparut et Jean-Lou poussa un profond soupir. « Oh mon dieu… c’est terrible, il faut aller lui parler… », murmura Charlotte, mise debout d’un mouvement machinal que son expression bouleversée rendait plus poignant encore. Sans fin, cette souffrance des autres qu’elle croyait devoir prendre en charge ! Le frère repoussait sa chaise avec bruit – Tu es sérieuse ? Tu marches au numéro de ce bouffon ? Enfin Lotte ! Quand cesseras-tu de… Merde, ça me tue. J’ai besoin de me reposer de toute votre …compassion.

      Sortie ostentatoire.

-   Il pleurait vraiment, non ? demanda Jean-Lou, le front plissé.

      Laurence haussa les épaules et tendit sa tasse à la sœur ; bien que toute sa personne fût contractée par l’éclat de son frère, la jeune femme n’oubliait pas de débarrasser la table basse ; passerait en cuisine avant de remonter à sa chambre pour pleurer peut-être de véritables larmes.

      Le vent avait chassé les nuages du matin et la neige sur les pelouses accroissait l’intensité du soleil ; on voyait par la véranda la haute silhouette de Fabien qui descendait vers le lac, la tête proche des larges épaules du fait de sa nuque un peu trop brève, la capuche rabattue sur le crâne en signe de mauvaise humeur. « Pourquoi la persécute-t-il ? » protesta Julia en le suivant des yeux. « Je trouve son attitude assez impolie. Très bien qu’il soit écrivain, ça ne l’autorise pas à traiter les gens aussi brutalement. » remarqua Jean-Louis. « Il se peut qu’elle le persécute aussi, à sa façon. » dit très calmement Laurence avant de quitter la pièce.

      Une pendule sonna les onze heures. Bientôt, il faudrait que tous, ils se retrouvent pour déjeuner. Quant aux tâches de préparation, les mêmes que d’ordinaire s’en occuperaient, chaque jour pareil ; Jean-Louis, Julia, Charlotte ; les autres n’avaient que des efforts de civilité à fournir ; Laurence arriverait en retard, avec une bouteille de vin peut-être. 

 

14.

 

-   C’est elle qui est venue vers moi, figurez-vous. Une fille aussi jeune, une étudiante en plus, je n’aurais jamais rien entrepris !  J’ai horreur des rapports de pouvoir, de ce genre de confusion… le désir reste une affaire bien suffisamment obscure sans cela. Et vingt-cinq ans nous séparaient tout de même. Un quart de siècle. C’est moi qui en était gênée d’ailleurs, pas elle ! Vous ne pouvez pas vous représenter… cette beauté… la grâce qui était la sienne lorsqu’elle s'est présentée… ses iris limpides entre les paupières bistres, elle semblait avoir toujours les yeux battus… de trop réfléchir sans doute, tant d’intelligence dans son regard… bien sûr, j’avais souvent éprouvé l’amour, toutes les facettes de l’attraction physique ou sentimentale, à mon âge… on a eu le temps, amplement, jusqu’à satiété croirait-on. Mais là il s’agissait de bien autre chose, comme un ange qui me tendait la main… un présent inimaginable… J’en avais la gorge serrée. Elle assistait à mon cours de littérature comparée, rien d’extraordinaire ; en vérité, elle ne voulait pas me parler de cela…

-   La poésie…

-   Oui, précisément, la poésie. Elle me connaissait par là. Elle seule me connaissait, de tous mes étudiants. En temps ordinaire, je me serais sentie flattée… mais ce qu’elle était, ce qu’elle apparaissait alors, anéantissait l’idée de flatterie ou de narcissisme. Ses paroles résonnaient si sérieusement ; c’était la question de la vie qui était en jeu… pas une histoire de distraction ou de bons points. D’emblée, nous avons senti que nous pouvions nous faire confiance, qu’il n’y aurait pas entre nous ce genre de malentendu.

-   Vous avez eu de la chance ; de vous rencontrer l’une l’autre.

-   De la chance ? Vous y croyez, vous, à la chance ?

-   Oui… enfin : au hasard.

-   Ah. Pas moi. Je suis convaincue que ce qui nous arrive, absolument tout, nous le provoquons. Nos choix, nos mots, les vibrations de notre voix ou les élans de notre cœur créent la matière de l’existence à mesure que nous la traversons.

-   Je n’en reviens pas d’être le seul à savoir, ici. Est-ce qu’ils ont si peu de curiosité ? Ma sœur, même !

-   Pourquoi ? Ils savent que je suis enseignante, cela leur suffit… quelqu’un connaît-il quoi que ce soit des activités de Côme, par exemple, de sa vie au dehors de notre groupe ? Non, il n’a jamais rien précisé et chacun s’en accommode. Comment auraient-ils entendu parler de mon travail ? Et puis d'ailleurs, la poésie, tout le monde s'en fout, vous le savez bien ! Déjà la littérature, alors... de pauvres lignes absconses éditées à quelques centaines d'exemplaires la plupart du temps...

-   Je me souviens maintenant que vous aviez dédicacé certains de vos recueils à Violante. Le prénom m’avait frappé.

-   Oh… ils étaient tous pour elle… qui d’autre ? Comme elle les accueillait, avec une forme de superbe ! Nous nous trouvions absolument sur un pied d’égalité.

-   Je crois que jamais je ne vivrais ça ; je suis incapable d’une telle relation.

-   Ne soyez pas trop fier ! Vous ne voyez que la part d’abandon que comporte l’amour, mais la dureté, l’inhumanité qui le composent aussi, vous ne les soupçonnez pas. Il faut beaucoup de force pour rester au centre du brasier ; ne pas craindre la destruction. Votre tour viendra pourtant, il vient toujours…  

-   Je ne comprends pas, pardonnez-moi, mais pour quelle raison me parlez-vous de cette façon... je veux dire, avec autant d’intimité ? Vos confidences ne doivent pas être fréquentes. Et je ne suis rien pour vous. Arrivé plus tard que …vos collègues de thérapie.

-   Sait-on vraiment ce qui nous pousse à nous confier ? Connivence d’écrivains, mettons.

-   Merci. De m’appeler écrivain.

-   Tsss... Mais non. Ne jouez pas à ça ! Nous nous ressemblons trop là-dessus, aussi orgueilleux, aussi sûrs de nous et égoïstes l’un que l’autre. Heureusement.

-   J’aime beaucoup votre franchise. Il me semble que je l’aime autant parce qu’elle nous dispense de la bienveillance.

-   Ah ! La bienveillance... c'est une chose bien agréable pourtant ! Vous êtes encore jeune ; vous êtes solide. Vous pouvez mépriser ce dont vous aurez soif plus tard. Ce que votre sœur voudrait vous donner par exemple et que vous refusez…

-  Pitié ! Ne me faites pas la leçon. Pas vous.

-   Je n’en avais pas l’intention. Mais vous verrez qu’un jour, elle va reprendre tout ça et alors vous lui courrez après, en vain.

-   Tant mieux ! C’est exactement ce que je lui souhaite… chacun devrait savoir s’emparer de sa liberté, le plus tôt possible.

-   Bien, bien… croire, parler… c’est agréable quand on a cette faculté. Votre inspecteur, dit-on encore comme cela, inspecteur… il délibère sur ce mode, j’imagine ? Il vous ressemble ?

-   Absolument pas. C'est un bonhomme très dramatique. Moi, je suis quelqu’un de convenu, d’installé. De simple. Mes seules excentricités sont dans mes bouquins.

-   Bon. Je vais vous lire, puisque nous sommes ici ensemble… vous me passerez quelque chose avec un mot sur la page de garde, vous voulez bien ?

-   Avec plaisir. Si vous faites de même pour moi. Je me sens heureux de pouvoir discuter comme ça avec vous. Laurence.

-   Oui… nous devrions y aller, je pense. Ils vont nous attendre.     

 

 

15.

 

Quel est le premier parfum dont vous vous souvenez ?

L’odeur du feu de bois dans le jardin, chez nous. Mes parents avaient beaucoup élagué en arrivant et il s’est trouvé des branchages à brûler pendant une longue période, ensuite, il semblait que toute la maison en restait imprégnée de l’intérieur. L’odeur devenait plus âcre en refroidissant, on pouvait distinguer des notes puissantes comme celle du laurier, déraciné et débité avec encore ses feuilles… Mon frère la détestait, alors qu’elle contribuait au contraire à me rassurer, à construire l’identité de notre foyer. Nous avons déménagé lorsque j’ai eu cinq ans, mais je n’ai jamais oublié ce parfum.

 

Quand et comment est née votre vocation ?

Mon premier amoureux. J’avais seize ans alors, il était un peu plus âgé et portait Habit Rouge… pour moi, c’était l’odeur de sa peau. Celle qui m’enveloppait avec ses bras. Je me demande maintenant si ce n’est pas le parfum dont j’étais tombée amoureuse, qui sait ? J’ai demandé à ce qu’on me l’offre ; je ne le portais pas, contrairement à beaucoup de femmes, mais je le sentais chaque matin. Durant cette période, j’ai su que je voulais devenir nez.

 

Vos sources d’inspiration ?

La mémoire, indubitablement. La mienne, bien sûr, mais aussi dans mes souvenirs propres tout ce qui se rapporte au collectif, des éléments liés à un passé commun même si l’imaginaire de chacun les interprète de façon variée. Je pense par exemple à la senteur particulière, très fraîche, des marchés de plein air, ou encore à celle des halles couvertes, différente. Les odeurs salines des bords de mer, souvent liées aux vacances familiales… et les parfums plus agressifs, justement très présents en tant que souvenirs olfactifs : ceux qui émanent de l’essence dans les stations autoroutières, du goudron sur une route de campagne après la pluie… Je travaille avec toute cette matière présente à l’esprit lorsque je dois créer un parfum. D’ailleurs je ne me sépare jamais d’un vieux carnet où j’ai noté la formule des odeurs les plus importantes dans mon histoire sensorielle ; parfois certaines me reviennent de périodes que je croyais disparues de ma mémoire, cela devient une sorte de journal désordonné !

 

La qualité majeure chez un parfumeur ?

Je dirais : l’audace, c’est-à-dire une forme d’assurance. J’en manque absolument dans ma vie personnelle, peut-être parce que je mets tout dans l’exercice de mon métier.

 

Le parfum que vous portez ?

Aucun, surtout ! Nous ne nous parfumons jamais pour éviter la moindre interférence, le moindre parasite… Ayant pour ma part une tendance un peu obsessionnelle, j’ai fait installer une douche sur mon lieu de travail afin de me laver même des odeurs du trajet ; je n’utilise que des cosmétiques inodores et mon propre appartement est aussi neutre que possible sur le plan olfactif… pas de bougies, d’encens, ni de lessives trop marquées… Oui, cela peut sembler très frustrant, mais je doute que les musiciens écoutent autant de musique que les mélomanes… à œuvrer dans le matériau que l’on aime, on trouve une forme de satisfaction qui ressemble à la satiété.

 

Une couleur ?

Gris ardoise. C’est une teinte difficilement descriptible, changeante comme la mer de Normandie, ma préférée.

 

Un chiffre ?

5000. Le nombre d’odeurs que nous devons pouvoir identifier et mémoriser.

 

Un livre ?

Malheureusement, j’ai peu le temps de lire. Disons, Le petit Prince ! Au risque de paraître puérile, j’avoue pleurer à chaque fois que je le referme.

 

Et pour finir, le parfum qui vous est le plus cher ?

Je pourrais en citer tant… Mais véritablement, celui que je porte en moi, c’est celui qui n’est pas encore réalisé, que je me représente depuis que je suis entrée en parfumerie et que j’espère parvenir à créer avant de mourir !

 

16.

 

      Lorsqu’on retrouva le corps, ce fut absolument par hasard. Un hasard des plus purs. Une excroissance rocheuse l’avait capturé, retenu un an durant, et voilà pourquoi il n’était pas remonté comme chacun sait que le font les cadavres ordinaires sous l’effet des gaz et autres dilatations. Ce cadavre précisément ne présentait pas grand-chose d’ordinaire. Tout d’abord, un processus très rare l’avait préservé de la putréfaction classique – le médecin légiste avait parlé d’adipocire. À savoir que visage et corps présentaient un aspect blanc, à peine enflé et translucide ; un grand savon humide qui ne sentait rien et fermait les yeux. Grand et néanmoins petit pour un mort, car son autre spécificité résidait dans son jeune âge. De nos jours, dans nos contrées, il est rare de décéder à sept ans, plus rare encore de périr assassiné. Car l’autopsie avait confirmé ce que l’œil nu décelait sans difficulté : l’enfant n’était pas mort noyé, quelqu’un l’avait étouffé quelques douze mois en amont, puis mis à l’eau comme ça, sans précautions, en comptant sur les animaux ou la fréquentation inexistante de ce coin du lac, ou peut-être par une folie d’indifférence aussi pure que le hasard ayant présidé à la découverte du cadavre. Un type préposé à la protection de la faune et flore locale qui effectuait une plongée en rives sauvages. Plus spécifiquement, il travaillait sur les diatomées, recueillait un peu d’eau lors de ses excursions immergées ; ensuite, les microscopes du laboratoire permettaient d’observer ces fragiles bijoux planctoniques ; l’homme adorait leurs miroitements opalins comme leur extrême sensibilité aux dégradations de l’environnement. Une minuscule inflexion dans la courbe de la pollution, un insecte en perdition dans le foisonnement des espèces lacustres et les précieux organismes mouraient, chutaient à pic, remplacés aussitôt par des cousins plus rustiques. « Si nous respirons, c’est grâce à elles », avait coutume de dire le type ; un quart de notre oxygène, rien que ça ! Donc, il partait en reconnaissance, croisait quelques loches, un vairon, pestait à la vue d’une canette échouée, et soudain son cœur se gelait ; la poupée cireuse émergeait d’un édicule rocheux tout couvert de mousse, ses vêtements ne possédaient plus de teinte spécifique, les traits de sa face enfantine semblaient appartenir malgré leur saisissement gélatineux à un monde minéral étranger au sang et aux passions, les cheveux avaient été emportés, disséminés ; c’était le petit Romain.     

 

 

17.

 

      Le lieutenant de police judiciaire ne se manifesta pas en premier. La communauté de la Grande Bédière résidait dans le voisinage, certes, mais voisin signifiait par ici que des kilomètres vous séparaient ; voisin, c'était trop loin. L’endroit écarté où avait été repêché le corps ne se situait pas objectivement plus près de la Bédière que de Malmer ; à mi-chemin constituait une appréciation exacte… à mille lieues une expression bonne aussi.

      Non, celle qui vint de la ville la toute première n’avait pas encore entendu parler de l’affaire et s’intéressait à bien autre chose : la rumeur l’avait informée de la présence d’un personnage relativement connu… un peu célèbre quoi… enfin à l’aune de la célébrité littéraire, quelques pages d’occurrences sur le web, …mais en comparaison de Rihanna ou, pour rester raisonnable, de Stephen King, ou pour faire plus sérieux, de Julien Assange : le néant. Cependant, cependant. Malmer n’était qu’une petite ville ; le festival hivernal demeurait le seul motif de sa modeste existence médiatique ; on n’allait pas cracher sur une information, fût-elle minime ; et précisons qu’être informée, en premier chef, puis tenir informé représentaient le corps, ou si l’on veut éviter ce mot malheureux le cœur du travail de notre visiteuse : Jasmine se voulait journaliste. En préparation de quoi elle s’était inscrite dans une école à Paris, mais avait trouvé plus simple d’effectuer son stage du second semestre au sein de la chaîne radio locale – Les Ondes du Lac, LOL pour les initiés. La jeune Jasmine se trouvait en effet née à Malmer, sa mère y occupait depuis plus de dix ans la prestigieuse fonction de maire adjoint : femme et bronzée de peau, elle donnait aux réunions comme aux décisions municipales une saveur de modernité dont les électeurs ne se lassaient pas. Quant au père de Jasmine, blanc, le cheveu châtain et l’accent de la région en prime, il n’était autre que ce lieutenant de police précité, fraîchement en charge du cas Romain.

      Le Poulpe apparut à Jasmine par un matin blanc, ciel cotonneux, sol enneigé ; la demoiselle se levait tôt et ne craignait pas le froid. Familier pour la native qu'elle était, le bâtiment lui semblait vieillot, sinon laid, car elle n’avait pas appris à respecter les choses anciennes : ses yeux ne pouvaient lui parler des fêtes somptueuses où se retrouvait la bonne société des années folles, Colette, Van Dongen, Chaliapine avaient dormi dans des chambres à l’époque toutes neuves, cassé des verres sur le sol de la véranda, chanté, lu ou cabotiné pour les époux Bédiers en extase …sans doute que ces détails auraient peu intéressé Jasmine s’ils étaient venus à sa connaissance ; elle ignorait tout de Van Dongen ainsi que de Chaliapine, pour Colette un téléfilm adapté du Blé en herbe  avait marqué les six ou sept ans de l’apprentie journaliste, sa première expérience érotique, bien innocente si on lui juxtaposait les clips d’Eminem ou Shakira dont se gavaient déjà ses contemporaines, mais fille de flic et de politique, on la surveillait un tant soit peu : aussi les feuilletons de France 3 lui étaient-ils plus familiers que les exhibitions musicales de NRJ 12. Tandis qu’elle remontait l’étroit escalier de bois menant à la baraque, un vol de grues cendrées passa loin au-dessus du lac, puis disparut en direction du sud-est où les marais leur serviraient un temps d’auberges. C’est donc ça, songea la jeune fille avec une vague commotion. Le sentiment aigu de la beauté venait de la traverser ; cela arrivait et puis elle oubliait aussitôt. Pas le temps.

      Fabien vit un brin de gamine métisse, pas très jolie, mais l’œil charmeur, la bouche large et plissée, le crâne couvert d’un bonnet marine duquel s’échappait une chevelure en rébellion ; anorak, bottes et jogging dissimulaient le reste ; la fille devait lever vers lui son petit nez busqué et considérait l’homme d’un air que celui-ci qualifia intérieurement de mutin, peut-être même d’ironique. La façon dont elle lui tendit la main, celle dont elle attaqua, sans ambages, l’horripilèrent. On ne pouvait cependant s’empêcher de la trouver amusante. Divertissante.

      Jasmine vit un grand type barbu, mais pas hirsute, quelqu’un qui venait forcément d’ailleurs et probablement de Paris si la jeune fille en croyait sa brève expérience de la capitale ; qu’elle devina facile aussi à amadouer, malgré son air peu avenant du matin ; une bouche longue, mais pas de lèvres – cette déficience particulière des muqueuses augurait mal des hommes chez qui elle se manifestait, voilà ce que Jasmine avait eu le temps d’observer durant sa courte existence ; tout de même de beaux et larges yeux bleus aux angles externes tirant vers le bas. Des fringues de jeune bien qu’il eût beaucoup, beaucoup plus d’années qu’elle, cela ne faisait aucun doute.   

      « Ça tombe bien ! C’est vous que je voulais rencontrer justement, monsieur Brague ; vous êtes chez nous depuis longtemps, je veux dire, à Malmer ? …excusez-moi, c’est la montée… il faut que je retrouve mon souffle… je peux entrer ? Vous permettez ? » Impossible de refuser, et au fond il ne s’agissait pas de sa propre maison ; quel droit aurait-il eu d’en autoriser ou interdire l’entrée ? « Pardon, mais je n’ai pas saisi votre nom. » L’intérieur se révélait plus réjouissant que la façade livide ; cela sentait le café moulu, presque la brûlerie et Jasmine tournait en tous sens sa petite tête de passereau ; une odeur qu’elle ne connaissait pas. « Oh, désolée, oui ! Je m’appelle Jasmine Triet. Je suis journaliste. 

-   Journaliste ? répétait l’homme, plus démonté de minute en minute, envahi par une inconnue qu’il eût cru lycéenne et dont l’assurance croissait à chaque phrase.

-   Oui. Je travaille actuellement pour Les Ondes du Lac, vous savez : la radio régionale. Enfin, je n’y suis que pour une mission de courte durée…

     Seuls levés, Jean-Lou et Julia montraient depuis leurs fauteuils des visages discrètement interrogateurs. « Le trajet m’a littéralement crevée ! Ça ne vous dérange pas si je m’assois ?

-   Vous… êtes venue à pied ? demanda Fabien dans un effort de courtoisie cependant que la gamine tirait sur trois mètres le Mies van der Rohe et s’y laissait choir sans ménagements.

-   Hun, hun. Mais ce n’est pas un problème, j’adore la marche… et puis je suis née ici, vous savez, donc je connais tous les sentiers ! Quoique... Il vaut mieux toujours prendre par la route du Nord, parce que… au Sud, ce n’est pas praticable ; trop de forêt… en général, on se perd.

      La brume ne finissait pas de se lever sur le lac invisible, dessinant au paysage des frontières effilochées qui s’achevaient au ras de la pelouse. Jasmine avait acheminé son siège jusqu’à la véranda et elle pouvait à loisir contempler la vue, s’adresser à son hôte docile ou encore mener de front ces deux activités. « C’est assez beau, finalement… » décréta-telle. Quant à Fabien, il venait de se résoudre à occuper une chaise disponible et inconfortable, laissée à l’intérieur de la véranda par souci d’harmonie visuelle. « Comme ça sent bon ! » continuait la fille. « Vous désirez une tasse de café ? » rétorqua l’homme d’un ton sarcastique. Le regard toujours happé par différents détails de l’ameublement ou du bâti, elle répondait très vive : « Avec plaisir ! C’est trop gentil ! …j’ai dû partir tôt, je n’ai pas du tout pu déjeuner.» et lui de se rendre en cuisine pour servir le bébé journaliste.

      On ne pouvait dire que l’endroit lui plaisait, mais elle commençait à saisir sa particularité et peut-être le charme endormi qui en émanait ; pourquoi les tentures défraîchies, l’isolement même de la demeure, son architecture biscornue faisaient à certaines personnes l’effet d’un appel sourd, aussi irrésistible que celui d’une ondine. Mieux valait ne pas mettre le pied là-dedans à peine d’y rester. Le temps de l’éternité ? Il allait de soi que son entière appartenance au vingt-et-unième siècle préservait Jasmine de ce genre de périls : les sirènes et les vieilles demeures ne la concernaient pas. Simplement et soudainement elle avait envie de visiter, du haut jusqu’en bas, ouvrir les placards, descendre et monter les escaliers quatre à quatre, piquer des trucs inutiles, mettre les pieds sur les meubles… Avec cette délicatesse secrète qui motivait tant de leurs gestes, Julia et Jean-Louis venaient de s’éclipser.

-   Et que faites-vous tous, ici ? interrogea la jeune fille en humant sa tasse.

-   …et bien, nous… Mais vous, que faites-vous ici en fait ?

      Une désinvolture aussi provocante commençait à échauffer Fabien.

-   Quoi ? Moi ? Ah oui ! Je vous disais donc : je suis journaliste et comme je travaille en ce moment pour la radio de Malmer, Les…

-   Ondes du Lac.

-   Voilà, j’ai pensé que ce serait bête de ne pas profiter de votre présence pour réaliser un sujet ! Ça pourrait être vous, ou plus large, le roman policier…

-   Ah... je vois. Et comment... Vous avez lu mes romans ?

-   …heu… alors, pas exactement, mais je me suis renseignée… et j’avais déjà entendu parler de vous, bien sûr !

      Une ombre se matérialisa derrière eux, penchée vers la tête de l’homme, y déposa un baiser. Fabien émit un grognement affectueux, puis se retourna pour crier au sujet du café une phrase inutile dont il espérait qu’elle l’extrairait de cette absurde conversation.

-   C’est votre copine ? dit l’enquêtrice ravie.

      Les yeux levés au plafond ainsi qu’un soupir très audible l’informèrent de ce que certaines bornes venaient d’être franchies.

-   Écoutez…

      S’interrompant, l’écrivain sortit et rentra alternativement la tête de ses épaules ou plutôt effectua une sorte de mouvement de rotation avec la nuque comme s’il espérait ainsi l’allonger de quelques centimètres. Rien de tel ne se produisit d’ailleurs.

-   …je ne doute pas que vous fassiez très bien votre métier… mais, vous voyez, je suis ici pour travailler au calme… je ne sais pas de quelle manière vous avez appris ma présence et peu importe…

-   Ah, c’est facile ! Monsieur Halimi qui tient le garage où vous avez déposé votre voiture, il est fan de vos romans et il a dit à mon père que vous résidiez à La Grande Bédière pour quelques temps… ceci dit, mon père ne lit pas ce genre de choses parce qu’il travaille dans la police, alors quoi, il préfère se sortir le boulot de la tête, par contre il m’en a parlé en pensant que ça pourrait m’intéresser de vous interviewer.

      Levé brusquement, Fabien dit qu’il revenait de suite, partit à la cuisine et murmura dans l’oreille de sa sœur qu’une étudiante folle le harcelait, il ne parvenait pas à s’en dépêtrer, alla pisser dans les wc du fond, plus pour se soulager les nerfs que par envie, rentra avec un sourire patient. Les mains dans le dos ainsi qu’une écolière de l’ancienne époque, la jeune fille debout examinait les photos de célébrités oubliées.

-   Ah mais vous avez un sourire adorable ! s’exclama-t-elle en le considérant. C’est étonnant, on dirait un sourire d’enfant, ça ne fait pas du tout écrivain.

      L’homme rougit comme le gosse qu’on venait de lui jeter dans les pattes, se troubla et demanda d’un coup à Jasmine si elle avait son matériel d’enregistrement avec elle. Mais qu'est-ce qui... Il avait pourtant décidé de la mettre poliment dehors !

-   Oh non, non ! Jamais lors d’un premier contact… je n’aime pas me sentir pressée.

      Absolument déconcertante.

-   À dire vrai, je ne vois pas bien comment vous pourriez me prendre pour sujet alors que vous n’avez rien de lu de moi ?

-   Si, si. L’important, c’est que les auditeurs vous aient lu ; pas moi. Enfin, ceux des Malmerois qui tomberont sur l’émission. Le journaliste doit plutôt poser des questions sur le cadre de vie, les rituels d’écriture, ce qui a conduit la personnalité à choisir son métier… les anecdotes ; de cette manière, on ne s’ennuie pas ! C’est vivant. Les Ondes du Lac n’est pas une radio intello, vous savez.

-   Je vois. J’imagine que je suis… tombé auparavant sur des journalistes intellos.

      Les sourcils écartés, elle lui rendit son sourire.

-   Eh bien, ne soyez pas méprisant ! Chacun son métier et je connais le mien : je vous assure ; vos types de Télérama ou je ne sais quoi, peut-être qu’ils rasaient tout le monde et que vous ne vous en aperceviez pas ! Donc, vous seriez d'accord ? Je reviens dans quelques jours avec le matos… ou bien vous préférez passer aux studios ?

-   Mais enfin rien du tout ! Je ne suis pas même certain d’être encore ici dans une semaine, ou demain… écoutez, vous devriez appeler mon agent ; je peux vous donner son numéro.

-  Vous avez un agent ? Tiens ! Je pensais que c’était seulement pour les gens du showbiz… ou les pointures du style Coben, quoi… meerci. Ça pourra me servir, qui sait ; mais de toute façon j’aime mieux passer ! On ne va tout de même pas appeler votre agent alors que vous êtes à six kilomètres de Malmer, hein…

      Sa main tendue presque brutalement était petite et sèche, agréable. L’homme la regarda s’éloigner le long de la berge immaculée, contourner une fondrière, rajuster ses écouteurs d’un mouvement quasi inconscient ; les rives désertes la faisaient paraître plus menue et plus déterminée encore. L’idée qu’il aurait pu, dû, emprunter une voiture afin de lui épargner le chemin de retour traversa trop tard l’esprit de Fabien. Il hésita à courir, mais une légère rancune le retenait. Et puis un pareil aplomb… quelques bornes à pied ne devaient pas lui faire peur.

      Posté derrière son écran, Fabien essaya sans succès de poursuivre sa relecture ; chaque phrase lui déplaisait, sonnait faux, emphatique ; mais il ne doutait pas : maudissait seulement la fille dont l’irruption avait suscité chez lui un état aussi impropre au travail. En désespoir de cause, il anticipa son prochain roman, s’attela à une ébauche de plan, commença de noter des fragments de dialogues ; échec. Son imagination ne lui présentait que des situations burlesques ou dérisoires, les événements tragiques tournaient à la farce, Jérôme ironisait, tournait sa propre gravité en dérision ; l’écrivain se prit à exécrer la brume sanglante où tâtonnaient ses personnages ; la tentation folle de ressusciter l’amoureuse suicidée s’empara de lui ; intérieurement, il rédigea une fin différente, ouverte, vit bien à quel point ce serait laid et décevant ; « pourtant, si tu le voulais, tu pourrais… il te suffit de vouloir… » ; des mots qui le fascinaient. (Le réel pas plus que le fictif n’avait de forme, on les modelait, on se les représentait, on les choisissait, même le temps n’était rien, un simulacre de contrainte qu’il suffisait d’oser contourner… ). Puck dansait entre les lignes, envoyait valser les mots d'un coup de talon.

      Hors de lui, il rabattit l’écran après avoir effacé les billevesées galopant à sa surface – bon... deux, trois pistes ingénieuses exceptées ; un peu d’humour manquait quelquefois c’est vrai. Ensuite, il sortit marcher.  

       

 

18.

 

     Un immense jardin parcouru d’un souffle permanent ; une terre grasse, odorante, spongieuse, puante par endroit, pourvoyeuse de fleurs variées, renouvelées à l’infini ; des trous, fossés, terriers, galeries, fissures de grottes, où l’on risquait de tomber pour toujours ; des arbres géants, d’une beauté jamais observée, ceux-là permettraient d’atteindre la voûte céleste ; des créatures pesantes ou aériennes, prêtes à se dissoudre, mais perceptibles par tous les sens, qui naissaient et mouraient de cette trame végétale ; son propre esprit contenant et subissant tout cela à la fois, créateur, menteur, chercheur, geôlier, assassin, adorateur.

      Ainsi Charlotte se représentait-elle le monde de ses rêves. Chaque matin, après avoir noté sur un épais carnet jaune la teneur saisissable de la nuit, elle demeurait penchée sur cette matière mystérieuse, molle comme une cire brûlante. Des figures déguisées apparaissaient en son sein, les objets prenaient des formes hasardeuses, on perdait pied sans cesse. Une des difficultés était de ne pas se retrouver à tout coup nez à nez avec ses obsessions ; non qu’elles n’aient pas d’importance, mais il semblait que leur insistance constituait une incitation à soulever le voile plutôt qu’un obstacle à détruire… la vérité se trouvait derrière, toujours derrière… voilà ce qui démoralisait Charlotte. Depuis presque deux mois, elle scrutait, accumulait les notes, se déchirait sans relâche dans la quête de sa liberté, s’épuisait à force d’honnêteté et en dépit de tant d’efforts, elle devait reconnaître qu’elle ne se sentait pas plus avancée qu’à son arrivée ; pas plus heureuse certainement.

      Pour sûr, il y avait son frère ; un peu partout. Mais en avait-elle jamais douté ? Généralement, il se manifestait sous les traits d’un personnage écrasant, sourd aux autres, tortionnaire. Au début, elle avait craint d’éprouver de la gêne à raconter ces rêves devant lui, mais la réalité était différente ; cela la soulageait qu’il entende ; qu’il sût ce qui se terrait au fond d’elle. Et être en mesure de peiner son frère, rien qu’un peu, ne déplaisait pas à la jeune femme ; que ce fût elle pour une fois. D’abord vexé, il l’avait ensuite encouragée : « Tu dois te libérer de moi comme du reste, si je suis un joug, rejette-moi ! » Cependant, Charlotte n’y croyait pas tout à fait ; que Fabien voulût profondément qu’elle se libérât de lui ; ni surtout qu’il fût le joug sous lequel elle peinait. Mais saurait-elle vivre avec cette autre personne entrevue ? Elle ? Les démons puissants qui lui faisaient signe dans l’obscurité du jardin l’emplissaient d’horreur.

      Une nuit, la jeune femme se trouva dans une grande maison qu’elle connaissait dans son rêve pour la propriété d’un ancien collègue - homme souriant et moqueur avec lequel Charlotte n’avait jamais eu que des liens très distendus ; quatre ans qu’ils ne s’étaient vus et aucune raison de refaire surface. Venue néanmoins lui demander conseil au sujet d’une essence rare, elle s’apercevait que de nombreuses personnes les rejoignaient au point qu’il lui était impossible de poser sa question. Dans l’attente d’un moment propice, Charlotte commençait à explorer les lieux, ensemble complexe et inquiétant de recoins, escaliers, corridors sans lumière et chambres inoccupées ; plus elle progressait dans la découverte des différentes pièces, plus la perversion du propriétaire s’imposait à elle comme une évidence qui, curieusement, ne l’effrayait pas ; en particulier, il lui semblait avoir toujours eu connaissance des rapports ambigus qu’entretenait cet homme avec les femmes. Séduction, possession, destruction. Les chambres désertes, emplies d’une sombre clarté bleue, parlaient de séquestration, de secret, peut-être de mort. Commencée au matin, la visite s’acheminait vers le crépuscule ; Charlotte quittait les étages pour l’arrière de la maison et, au travers de longues baies vitrées, elle distinguait un étrange paysage nocturne, composé de sillons profondément creusés dans une terre noire, et répétés exactement jusqu’à la naissance lointaine d’une forêt. Le malaise de la visiteuse se précisait, car les sillons étaient la preuve de corps enterrés, de jeunes femmes assassinées donc… découverte qui ne l’empêchait pourtant pas de rejoindre son collègue, seul à présent, et d’entamer une de ces conversations allusives et dépourvues d’intimité qui faisaient autrefois tout l’agrément de leurs rapports.

      À première lecture, son rêve avait paru simple à Charlotte : l’homme n’avait rien à voir avec le collègue perdu de vue, simple masque saisi au hasard par l’inconscient dans le gigantesque bazar des souvenirs désœuvrés ; limpide, c’était Fabien. Celui qu’elle connaissait sans le connaître, dont l’individualisme poussé jusqu’à la froideur, sous l’apparente exclusivité de leur relation fraternelle, la mettait à la torture, celui qui voulait tout le monde autour de lui, mais personne qui empiète sur sa liberté, celui qui aimait les femmes et les préférait encore hors d’état de nuire ; celui qu’elle adorait et qui la tuait. Qui ne lui faisait cependant pas peur.

      Telle fût d’abord l’interprétation de Charlotte, infiniment fluide, harmonieuse, bien trop facile, louche. En revenir à l’éternelle histoire de la dépendance, du cordon ne la satisfaisait pas du tout. Commençait à soupçonner que Fabien faisait office de bouc émissaire.

      L’œil errant sans les lire à la surface des mots qu’elle savait par cœur puisqu’elle venait juste de les inscrire très vite pour éviter la préméditation, la jeune femme laissait le fantasme l’engloutir. Le collègue oublié entrait dans leur laboratoire, enfilait sa blouse d’un seul geste maîtrisé et élégant comme sont élégants tous les gestes des hommes à l’esprit altier. Il lui parlait, avec une considération bien plus grande que dans la réalité et Charlotte aussi se montrait plus brillante que d’ordinaire face à des êtres de chair. C’était une conversation  rapide, divinatoire, où les mots de l’interlocuteur servaient magiquement les répliques du rêveur, sans surprise puisqu’un même esprit produisait toutes les phrases. Revenue à la Bédière, Charlotte chercha à quoi rattacher cette imagination ; l’homme avait-il compté pour elle sans qu’elle s’en aperçût ? Un souvenir perdu : son collègue l’avait aidée à vendre l’appartement qu’elle quittait, il lui avait trouvé un acheteur ; cet appartement parisien, pas réellement grand, coûteux ; la jeune femme souhaitait par-dessus tout s’installer à la campagne. Alors avait débuté une succession de visites qui conduisaient Charlotte dans des bâtisses à trois étages, beaucoup de salles immenses, beaucoup de marches, parfois des champs alentour. Certaines d’entre elles étaient devenues pour quelques jours l’espace idéal au sein duquel la parfumeuse avait pu se représenter une nouvelle vie aérée. Puis il y avait eu une histoire d’amour malheureuse, un épisode assez fort pour que sa mémoire ne garde aucune trace de la quête immobilière ; mais aujourd’hui, elle revoyait parfaitement ces vieilles maisons paumées, leur atmosphère paisible, au point que le désir même d’y habiter lui revenait avec l’odeur légère de la poussière. Ainsi, la demeure aux chambres obscures n’appartenait pas à l’ancien collègue, elle était bien celle de Charlotte. Elle était Charlotte.  

      Cette révélation avait de quoi laisser perplexe. Seraient-ils en elle également les cadavres putatifs enfouis sous la terre des sillons, les femmes enfermées, les importuns venus investir les pièces de réception ? Que de monde… Et où se réfugier ? D’abord, elle se raidit, se boucha les oreilles, les yeux, tous les interstices par lesquels s’immisçait l’angoisse ; elle savait qui elle était, elle connaissait ses problèmes, ses forces et ses faiblesses, elle croyait en la raison, l’effort, la détermination. Ça devait aller mieux… Oui, autrefois, la puissance de conviction suffisait. Plus maintenant. Charlotte s’était remise sur pied tant de fois, remis le pied à l’étrier. Plus maintenant. Elle n’avait pas le choix ; il fallait arpenter les couloirs, pousser les portes, scruter. Elle avait tué des gens ? Très bien. Elle ignorait le nombre de pièces que comporterait sa propre maison. Très bien encore. N’avait-elle pas laissé sa vie en plan pour cela ? Tout visiter.

       ...elle irait dans le jardin à la tombée de la nuit. 

 

 

 

 

 

19.

 

      OPJ. Officier de Police Judiciaire. Il avait commencé lieutenant, comme tout un chacun ; puis était demeuré lieutenant, après quinze ans de carrière. Allez savoir. Possible que des gens d’en haut ne lui aient pas voulu de bien ; ou que son caractère fantasque aie tapé sur les nerfs de certains ; ou que les origines maghrébines de sa femme en aient indisposé d’autres. Ou encore la faute aux succès de son épouse : elle ne pouvait pas être aussi en cour à la mairie et lui à la police ; il faut choisir dans la vie ; un peu d’équité sans quoi il ne restera rien à se partager.

      Précisons qu’il se posait là, le lieutenant Triet. Un mètre quatre-vingt-dix, déjà pas si fréquent pour sa génération ; une voix de baryton creusée de â et de ô, de oille et de euille, sans parler des vieux mots patoisants conservés par fronde ou coquetterie rustique ; le cheveu châtain clair, mais un poil de chèvre roux autour des lèvres ; le muscle lourd enrobé d’un paquet de chair blanche, grasse, nez large, allongé, comme une grosse goutte prête à lui tomber dans la bouche.

      Lorsqu’il parvint à l’entrée de l’aile sud, la seule porte véritablement utilisée pour accéder au rez-de-chaussée, Julia allait déjà à sa rencontre ; le bruit du moteur lui était parvenu, puis celui des pas pesants sur le dallage rose où fondait la neige, et elle détestait le cri strident émis par la sonnette, c’est pourquoi elle tirait le battant d’un geste si prompt, se trouvait presque front à front avec le lieutenant saisi, s’écartait plus rapidement encore qu’elle ne s’était approchée, mettant entre eux la distance de sa main tendue.

      Quelle beauté, pensa sans faute l’officier Triet ; rien de plus élaboré ne venait à l’esprit la première fois que vous voyiez Julia. La beauté inhibe tout d’abord l’intelligence plus qu’elle ne l’inspire, ensuite seulement vient le temps des sublimations et ce que nous ne pouvons posséder nous en faisons la matière de nos rêves, de nos créations, de nos actes fondateurs, le cœur plein d’une joie douloureuse.

      Il ne se pressa pas non plus, le flic ; l’explication viendrait quand il le jugerait bon, ou elle attendrait indéfiniment, contingente, dispensable. Son rôle à lui était de les chercher, les explications, en donner nuisait plus qu’autre chose : les gens se lançaient tête baissée, ils croyaient avoir champ libre, se bombardaient enquêteurs, parlaient, parlaient, extrapolaient, jamais dans la bonne direction… mieux valait ne rien dire qui les aide à y voir clair. Femme et fille – les siennes - exceptées, le lieutenant considérait ses semblables humains comme des êtres légèrement demeurés, des sources surtout d’embarras interminables.

-   Depuis combien d’années… je suis venu ici… je ne me souviens plus. Il y avait un autre papier peint, et pas autant de bouquins… ce fauteuil bizarre, par contre, je m’en rappelle.

      (ânnées ; pâpier ; fauteulle ; côntre)

      Exagérant l’importance de sa corpulence, il allait avec lenteur entre les meubles, levait une paupière lourde vers les tâches d’humidité dont le plafond se trouvait à cette époque constellé. Julia savait quand et dans quelle mesure sa présence troublait les hommes, en l’occurrence assez peu, mais un peu tout de même ; cela lui indifférait, jamais elle n’aurait usé de ce pouvoir-là.

-   Et vous, madame, quand vous êtes-vous installée à la Grande Bédière ?

-   Moi… je dirais, début novembre, peut-être fin octobre. C’est facile à vérifier, j’ai dû marquer dans mon agenda la date du trajet. Nous sommes arrivés presque au même moment, tous. Sauf une personne, mais qui ne fait pas réellement partie du groupe.

-   C’est drôle que je ne vous aie pas encore croisée, à Malmer. Quand vous dites : « tous », de qui s’agit-il ? Combien de personnes ?

      Il ne s’asseyait toujours pas, ne la regardait pas. Peut-être pour exorciser sa beauté sans réponse, ou pour s’imprégner mieux de l’ambiance désuète.

-   Et bien... mais le mieux serait que vous les rencontriez… je pense...

      Ça y est : le profane pense. Suppose.

-   Est-ce qu’il s’est passé quelque chose de grave ? Rien qui concerne l’un de nous, j’espère !

      D’emblée, elle songea à Charlotte ; ce fût elle que Julia vit, tombée au fond d’une ravine, renversée au beau milieu d’une route que fuyait un automobiliste sans scrupule, étranglée par un rôdeur aux baskets élimées, elle la plus vulnérable, elle la plus diaphane, ou au moins se la représentait-on ainsi, comme une créature pure et anachronique qui ne devrait pas s’aventurer seule dans la nature.

-   Comment pouvez-vous déterminer ce qui vous concerne ou non ? remarqua le lieutenant d’une voix sombre. Un accident à l’autre bout de la planète, cela nous concerne ; l’émiettement d’une météorite à des milliards d’années-lumière, cela nous concerne aussi. C’est ça le seul vrai crime : croire que quelque chose ne nous concerne pas ! Hein ? Pas moi, c’est le voisin… et on s’en lave les mains.

      Le malaise qui s’emparait de Julia, elle en ignorait la véritable origine ; l’officier sentencieux pouvait être fou, il pouvait ne pas être du tout officier, pour ce qu’elle s’y connaissait. Mais non, l’inquiétude n’avait rien à faire avec la fonction de l’homme ou son attitude invasive. En vérité, Julia avait beau le traiter d’énergumène ou d’imposteur, elle avait  été contrainte d’entendre les questions qu’il venait de poser ; (la responsabilité… et pourquoi, pourquoi celles-ci la ramenaient-elle à sa fille ? Une petite fille – adolescente sous peu – qu’elle chérissait plus que tout, que par amour, elle avait laissée loin, tenue à l’écart pour la protéger du vrai fou, l'homme.) Stop. Quelqu’un n’allait-il pas arriver et la sauver du lieutenant Triet ?

-   Que faites-vous ici, d’ailleurs ? Votre groupe.

-   Nous participons à un programme d’auto-analyse. Vous connaissez probablement le docteur Flournoy ?

-   Pourquoi devrais-je le connaître ?

-   …je vous croyais originaire de Malmer.

-   Vous dites cela à cause de mon accent ?

-   Heu… non ; je n’en sais rien ; c’était une supposition.

-   Effectivement, j’ai entendu parler du docteur Flournoy ; un type bizarre.

-   On m’a dit qu’il s’agissait d’un savant très reconnu.

-   Ouais. Ouais.

      L’après-midi ne se pressait pas ; les autres, sortis, ou claquemurés derrière les énormes murs du Poulpe, verrous poussés aux portes de chambres parce qu’on ne garantit jamais suffisamment son intimité dans ce genre de baraque croulante. Il n’y aurait pas un chat jusqu’au dîner.

-   Le docteur Flournoy a lancé ce programme en 2001, il me semble… à titre expérimental, une sorte de résidence, mais vous devez le savoir…

-   Oui, oui… on m’a raconté.

      L’énorme corps se coulait entre les bras du Mies van der Rohe, l’assise tiendrait-elle ? apparemment, de l’excellent matériel.

-   Pourquoi me posez-vous toutes ces questions si vous connaissez déjà les réponses ?

      Un regard empreint de tristesse, ombrageux aussi, se posait sur la femme sans la voir.

-   Et il est ici ?

-   Qui ? Le docteur ? Non, je ne l’ai jamais rencontré. Il paraîtrait que ses recherches le retiennent dans le nord des États-Unis.

-   …Oregon, murmura le lieutenant.

-   Vous m’en direz tant, souffla son interlocutrice excédée.

      Enfin, enfin, il annonçait son départ, portable extrait, consulté, tripoté, encore un soupir, le monde qui poussait à bout le lieutenant, prenait appui sur les deux accoudoirs à la fois, une secousse, et se taisait debout avant de reprendre en fixant sévèrement Julia.

-   Bien. Je dois m’occuper d’une autre affaire ; il serait bon que je voie plus de monde la prochaine fois.

-   Mais enfin, de quoi s’agit-il ?

      Arrivé à la porte, il se retournait.

-   Un petit garçon qu’on vient de pêcher. Mort l’an passé.

-   Mon dieu… Mais... l'an dernier... ? Aucun d’entre nous n’était là !

-   Je sais. Au revoir madame. Rappelez-vous. Tous responsables.

20.

 

Beaucoup bu. Ils avaient beaucoup bu, tous et tous les deux plus que les autres encore, lucides de la suprême lucidité que l’alcool procure absorbé au juste tempo, en juste dose, à l’instant juste, bienheureuse concordance cherchée si souvent, en vain, car elle s’atteint seulement dans l’abandon le plus innocent. Un hôtelier de Malmer leur avait fait un prix sur une caisse de Pinot noir, c’était le prétexte de cette fête sans raison, une bouteille ouverte pour goûter, la merveilleuse odeur de vieux, si délicate qu’un met trop pesant l’annihilerait aussitôt, le désir d’en déboucher une seconde puisque la première était vide si rapidement, puis encore ; la moitié de la caisse, six bouteilles pour six, n’avaient-ils pas fait preuve de mesure … la nuit absorbait la forêt, la pelouse et même le lac ; la ville scintillait loin, sur l’autre bord, semblable à un petit tas d’étoiles submergées. La joie prenait la consistance du froid et de l’air très pur, Julia courait presque vers l’eau tant elle marchait à vives enjambées ; Fabien la suivait. Les silhouettes noires sur fond de lumière rapetissaient derrière eux, le son des voix tout à fait inaudible. « Vous êtes vraiment belle. » disait l’homme si bas qu’il pensait ne pas pouvoir être entendu. Elle pivotait vers lui, hilare, sans cesser d’avancer. Jamais il ne lui avait vu cet air jeune et insouciant. « Pourquoi refusez-vous qu’on se tutoie ? …à une heure pareille ! Drôle de type.» Ils comprenaient que leur bonheur était devenu aérien, rien ne l’atteindrait durant un moment ; une main dans l’autre, une main pressée contre sa bouche, alors qu’il n’avait pas été question de cela auparavant, mais l’obscurité et les reflets dans l’eau invisible appelaient si fort. « Trop de gens se disent tu, trop de gens… » haleta Fabien, transi, mais toujours transporté. La neige allait finir de fondre ; les berges cédaient avec des bruits de succion, gardaient leurs semelles prisonnières de grandes herbes gadouilleuses, gargouillantes. Et voilà que Julia commença à enlever ses vêtements ; d’abord elle avait ôté ses chaussures, en équilibre sur un pied puis l’autre, et son compagnon l’avait regardé faire, stupéfait qu’elle veuille éprouver toute cette terre spongieuse contre sa peau, et il s’était étonné aussi de ce qu’une femme aussi ordonnée jetait simplement les deux baskets un peu plus haut sans un coup d’œil pour vérifier leur point de chute ; et puis, et puis elle se déshabillait pour de bon par un froid pareil, abandonnait ses vêtements comme elle avait abandonné ses chaussures, elle ne cessait de rire, se tournait à demi vers Fabien avec une simplicité désarmante, aucune provocation en elle : ce pur désir de se lancer à l’eau, sous le ciel d’encre, et d’en prendre à témoin celui qui l’avait suivie jusque là. Il ne la voyait pas réellement, c’est-à-dire qu’il ne voyait pas son corps ou sa nudité de la façon frappante qu’il imagina ensuite – en vérité, Julia était aussi splendide que chacun le supposait, oui – d’abord parce que l’obscurité ne permettait pas de distinguer grand-chose, mais surtout parce que la folle jubilation de ces minutes l’emportait sur tout mouvement de désir, de défi, il l’emportait sur la sidération même, et c’est ainsi que l’homme se dévêtit à son tour, malgré son horreur des eaux glaciales et la conviction qu’ils risquaient tous deux d’attraper la mort, cependant Julia était déjà entrée jusqu’à la taille, rien n’avait vraiment interrompu sa course depuis la maison, ni les pierres glissantes, ni les gestes accomplis pour balancer souliers et vêtements, ni le lac gelé où elle continuait de courir, animée d’un élan unique à la suite duquel Fabien se trouvait irrésistiblement entraîné ; il fit un tas de ses affaires, en commençant par son anorak plié afin d’éviter que tout fût trempé à leur retour ; soudain, aucune pudeur ne l’embarrassait plus, la rigueur de la température et autour d’eux cette vie nocturne ignorante de la présence humaine les purifiaient jusqu’à l’os. Par un étrange effet de transposition, l’envie que Fabien avait éprouvé toute la soirée de prendre Julia dans ses bras, de l’embrasser, de connaître l’intimité de son corps trop harmonieux, se traduisait maintenant par le simple besoin de nager avec elle, qu’ensemble, ils plongent dans les mêmes eaux lui suffisait ; plus : lui paraissait un degré de réalisation supérieur à celui qu’il avait souhaité précédemment. Certes, le lac lui coupait le souffle, une barre d’acier brûlant en travers de la poitrine ; comment pouvait-on se mouvoir là-dedans, en ressortir vivant ? « C’est une question d’habitude ! Je viens tous les matins, tôt ; même quand il a neigé, j’étais au lac… je fais quelques brasses et puis je cours jusqu’à la maison… tout le monde dort encore ou presque ! Pour moi, c’est le plus beau moment de la journée. » Cela avait si peu duré puisqu’elle revenait vite, dressée hors de l’eau, les mollets battus de vaguelettes provoquées par sa sortie, les cheveux parfaitement sombres plaqués en arrière, le galbe magnifique de ses fesses oscillant à peine, Fabien à ses côtés, avançant au même rythme, conscient de la duale et merveilleuse présence que constituaient leurs corps transpercés de froid, nus, gelés, des blocs de glace irradiant une lumière bleue ; leur peau irrégulièrement éclairée reflétait la surface mouvante du lac ; juste avant le dernier pas, celui qui les rendait à la terre, Julia saisit son compagnon par les épaules et le pressa contre elle. « Toi aussi, tu es beau… N’est-ce pas extraordinaire une telle liberté ? » Elle parlait bas, mais avec une passion si grande que Fabien crut lui avoir entendu dire ces phrases à voix très forte. Ensuite, elle s’empara du jean et de la veste miraculeusement retrouvés, les enfila à même ses membres ruisselants et fila en direction de la Grande Bédière. « Tu devrais te sécher rapidement et prendre une douche bouillante après, sinon tu seras mal demain ! » cria-t-elle en s’éloignant.

      Du temps avait dû s’écouler en leur absence, car les seules lumières des chambres brillaient encore au front de la maison. 

 

 

21.

 

      « Ma sœur est une personne magnifique… exceptionnelle… mon modèle en quelque sorte. Elle file très loin au-dessus de nous… ». L’oxygène se faisait plus rare à mesure qu’ils prenaient de l’altitude et chacun parlait en soufflant beaucoup, Jean-Louis excepté : lui pratiquait l’escalade, le parapente et la course d’orientation durant ses loisirs, il se trouvait donc dans une forme physique remarquable, particulièrement depuis son arrivée au Poulpe. Le vide creusé dans l’emploi de son temps par l’abandon des éreintantes fonctions de directeur qui avaient été siennes douze ans durant, il le comblait à l’aide de randonnées quotidiennes longues de plusieurs heures et qui le conduisaient souvent au-dessus des mille-trois-cent mètres. Il était d’ailleurs aujourd’hui à l’initiative de cette exigeante promenade, progressant d’un pas aguerri avec Fabien dont la constitution compensait un peu l’anarchie de la foulée, Julia et Laurence en discussion assez derrière, avançant à leur manière tranquille de grandes femmes sportives, et Côme enfin qu’on ne voyait plus la majeure part du temps, bouffé qu’il était par le moindre tournant, la plus modeste aspérité, on lui avait bien déconseillé de venir (il souffrait d’asthme, entre autres choses, et occasionnellement de vertige), mais il s’était obstiné, pour suivre Julia sans doute, ses performances ne risquaient pourtant pas d’impressionner la belle randonneuse. Charlotte n’avait pas souhaité se joindre à eux. « Elle travaillait à haut niveau, j’ai cru comprendre. » acquiesçait Jean-Lou qui en cet après-midi tonique se sentait animé d’une bonté universelle, y compris à l’égard de l’écrivain. « Très haut… vous savez, il n’y a que cinq cent nez dans le monde, et Charlotte faisait partie des meilleurs. Elle avait été approchée par Guerlain au moment où elle est partie… » Ce dont on pouvait s’étonner, c’est qu’il parlât de sa sœur avec une pareille ferveur lorsqu’elle se trouvait absente et parût sans cesse lui reprocher quelque chose ou la chapitrer lorsqu’ils se tenaient tous les deux ensemble. « Mais pourquoi est-elle partie ? » Fabien haussa les épaules. « Bah… et vous, vous êtes parti aussi ? » Un retour d’agacement fit hésiter son interlocuteur. « Je fais juste une pause. », remarqua-t-il. Le frère prétendit que pareil, sa sœur faisait une pause, un temps pour reprendre souffle. « Ce n’est pas ce qu’elle prétend ! » insista le méridional. (Car pourquoi ce type condescendant saurait-il mieux que tout le monde ce que voulait Charlotte ? Les liens du sang ? Jean-Louis les considérait avec scepticisme.) « Je la connais bien… le parfum, la composition, c’est profondément son affaire. Elle ne pourra pas s’en passer longtemps. » dit Fabien qui s'apercevait rarement quand il insupportait  les autres. Une forme d'innocence assez charmante, au fond.

      Noël approchait, figeait le pays dans une attente silencieuse et la neige revenue. Si ça bougeait, c’était en bas, à Malmer, depuis samedi matin que les cours avaient cessé – bandes de jeunes en doudounes lustrées, jambes de filles chaussées de Ugg, marmots à la tête des caddys parentaux, tout le monde anormalement léger, l’air de croire une énième fois aux nouveaux départs. Sur les hauteurs en revanche, rien ni personne ; les bêtes de pâturage descendues, calfeutrées des mois plus tôt, les autres terrées ou furtives, l’éclair d’un pelage entre deux rameaux nus, l’effleurement d’empreintes toujours sur le point de disparaître ; pour les humains, juste nos randonneurs emmitouflés, des points rouges gris ou bleus sur fond très blanc ; l’écho de leurs voix.

      « Chef du département de cardio… Cardiologie. J’adorais mon métier, moi. Aucune question sur… quoi, le sens de mon travail, l’épanouissement… quand la vie humaine se trouve si directement en jeu, vous avez tendance à ne réfléchir qu’en termes d’efficacité. Un horizon étroit et large à la fois, en quelque sorte ! J’étais tout le temps épuisée, c’est vrai. Mais aussi, complète… plus que ça : portée ! J’ai dirigé le département durant trois ans ; avant cela, j’en avais fait partie en tant que chirurgienne… je connaissais bien l’endroit, mes collègues, la structure…

-   Tu n’avais pas le choix ?

      Julia hésita, tournée vers le bas du chemin afin de vérifier que Côme ne lâchait pas prise, à moins qu’elle ne voulût s’assurer qu’il marchait trop loin pour les entendre.

-   Si. Je suppose… mais comment être certain de ce qu’il faut faire ? Je n’étais pas seule, tu comprends ; Muriel n’avait que dix ans à l’époque… il pouvait s’en prendre à elle n’importe quand, de tellement de manières… il s’agissait de plus que de la démence ; une perversité, une méchanceté horribles… Un homme très habile aussi. Toi, Laurence, tu es forte… peut-être aurais-tu su faire autrement.

      Des imprécations leur parvinrent ; un oiseau frigorifié qui, tentant de se réchauffer, venait de lâcher une fiente sur l’épaule du retardataire et en sus un peu de poudre blanche libérée par son envol ; certains jouent de malchance avec la nature, ou ils la redoutent tellement que leur seule peur déchaîne autour d’eux une cohorte d’insectes, de mulots ou de chauve-souris, les cailloux s’accumulent en monticules traîtres, les nuages foncent et déversent des trombes d’eau, le vent se lève, d’étranges craquements résonnent dans la nuit. La campagne la plus inoffensive se mue en enfer. Côme était de cette race malchanceuse.

      Julia ne put retenir un sourire.

-   Il vous avait menacées directement ? dit sa compagne.

-   Oui… enfin, il me semble. C’était cela qui me terrorisait ; il faisait en sorte d’être inattaquable. Je me souviens de scènes d’une violence effroyable… et pourtant il ne m’a jamais frappée, ni Muriel. Sa manière à lui consistait plutôt en un geste, répété, répété jusqu’à ce que vous ayez envie de hurler : par exemple, il me touchait les cheveux, ou  me tirait par la manche, ou me forçait à lui prendre la main, et cela trente, quarante fois de suite, avec cette colère froide qui me terrorisait et ce discours ininterrompu, d’une logique de fou… je ne pouvais ni me défendre, ni partir.

-   Et Muriel ? Quels rapports entretenait-elle avec lui ?

-   C’était difficile à déterminer. Encore aujourd’hui, je ne suis pas sûre… Elle n’a pour ainsi dire pas connu son père. Quand… cet homme est arrivé dans nos vies, elle venait d’avoir six ans. Je lui donnais tout ce que je pouvais, mais elle avait besoin d’une présence masculine… en y réfléchissant, mon travail me prenait beaucoup… Et puis, il avait de la prestance, tu vois ; il savait s’imposer. C’est comme ça qu’il m’est apparu, tout d’abord : un grand séducteur. Seulement, les enfants ont de l’intuition… on les dit malléables, influençables… pourtant je sais que Muriel a perçu bien avant moi le démon qui se cachait en lui.

-   Oui… les enfants et le démon, on pourrait écrire à ce sujet une longue et curieuse histoire.

      Ça descendait à pic sur leur droite ; tournicotait, grimpait, et de plus en plus abrupt au-dessous d’eux. Julia s’accroupit au bord du précipice pour mieux contempler la vallée ; d’un geste machinal, sa camarade se pencha et lui posa une main sur l’épaule ; la neige au sol empêchait de bien distinguer les reliefs de la corniche. « Malmer est derrière nous, n’est-ce pas ?

-   Il me semble, oui. Ici, on regarde vers le sud.

      Quant à Côme, il s’était évaporé. Définitivement distancé.

-   Un jour, il a sorti une arme. Je ne sais pas d’où il la tenait… Il m’a accusé d’entretenir une liaison avec un collègue, une de ces histoires délirantes avec lesquelles il me harcelait. Une liaison… ! La dernière chose qui me serait venue à l’esprit à l’époque. Entre lui, Muriel et mon travail, je n’aurais tout simplement pas eu le temps. Bref. Je me souviens de son calme, son calme glacial. La façon ostensible dont il a posé le revolver sur le bord de l’évier, sans faire de commentaire, comme un objet anodin… ça m’a ouvert les yeux : il était fou et capable de tout ; par ailleurs, je savais qu’il s’arrangerait pour rester inattaquable, au moins jusqu’à ce qu’il soit trop tard… toute la nuit, j’ai réfléchi. Une nuit atroce, la pire de ma vie. Il était là, proche à me toucher, dormant ou faisant semblant, comme moi, impossible de savoir, en train de guetter peut-être… je l’avais laissé me faire l’amour… cela aussi, c’était… j’évite d’y repenser. Mais je devais jouer son jeu, tenter de le duper pour pouvoir agir ensuite.

-   Pourquoi n’es-tu pas allée trouver la police ?

-   Non. C’était inutile. J’y avais songé mille fois bien sûr. Seulement, il ne m’avait jamais donné un seul véritable motif de plainte ; même pour l’arme, il a prétendu posséder un permis… et je suppose que c’était exact ! Il était habile, diaboliquement habile. Tu vois, il y a des gens qui se représentent le Mal, le diable sous l’aspect de dictateurs, de bourreaux, Hitler par exemple… et bien pour moi, c’est cet homme. Son visage, ses gestes, ses mots surtout, ils sont ceux de Satan.

      Le chemin avait quitté la corniche pour louvoyer entre des arbres bas ; l’extrémité de leurs rameaux pétrifiés se rejoignait au-dessus du crâne des promeneuses et, involontairement, celles-ci brisaient les fragiles stalactites formées par le gel ; la lumière, joueuse étincelante, transperçait cette voûte improvisée, achevant de lui donner un caractère féerique. Ici, il était permis de douter de l’existence même du mal. Une pensée identique fit se regarder Laurence et Julia ; elles sourirent.

-   …alors le lendemain matin, poursuivit tranquillement la plus jeune, j’avais pris ma décision.

-   Tu es partie.

-   Je suis partie. D’abord, j’ai attendu qu’il ait quitté l’appartement ; nous étions à notre travail tous les deux, sauf que moi, je ne m’y suis pas rendue ; je n’y suis d’ailleurs jamais retournée. Après avoir fait quelques valises, je suis passée prendre Muriel à son école, prétextant… un décès je crois… j’ai envoyé une lettre de démission à l’hôpital. J’ai dû les mettre dans une merde épouvantable… mais à ce moment, c’était le cadet de mes soucis. On a pris la voiture et roulé, très longtemps. Plus tard, j’ai fermé mon compte courant, l’appartement était loué par mon compagnon, mais je lui reversais une moitié du loyer et je ne voulais pas qu’il tente d’obtenir ma nouvelle adresse par la banque… Enfin, nous avons disparu, tout simplement. C’était il y a trois ans.

      Un peu d’air passa sur le grand plateau où s’achevait leur randonnée. Fabien et Jean-Louis s’y trouvaient depuis un moment déjà, silencieux. Ils ne s’entendaient sûrement pas assez pour parler longtemps sans contrainte. Sans qu’ils s’en rendent compte, l’arrivée des femmes allégea leurs esprits. Le silence devenait à présent la simple et pure expression du paysage blanc, bleu. « Où est Côme ? » murmura enfin Fabien ; son regard distrait ne se posait vraiment sur personne, la question même n’en était pas une, probable qu’il s’en foutait de l’endroit où s’attardait Côme, du ravin où peut-être il avait chu. Ce qu’il souhaitait sans en avoir pleine conscience : Julia, sa présence, au moins sa proximité, éprouver par exemple contre sa peau l’énergie dégagée par la chair vivante si vivante de la femme ; juste ce courant intense qui n’impliquait aucun contact ; une communication invisible entre leurs deux corps. Pourquoi n’avait-elle plus rien manifesté depuis cette étrange nuit de baignade ? Se pouvait-il qu’elle tînt pour rien leur intimité, par elle provoquée, n’est-ce pas ? Il n’avait pas demandé ça. Évidemment, cette réserve rendait la situation plus simple pour tous… oui, la simplicité, l’indifférence ; il ne courrait pas après les aventures, les emmerdes, pas pour ça qu’il était venu, et pas lui qui ferait le premier geste, le nouveau premier geste. Plus âgée que lui d’ailleurs, dans l’absolu pas d’importance, mais enfin… ce ne serait pas durable. Ils avaient recommencé de se voussoyer… avaient-ils réellement cessé ? Tout de même, une nuit, une fois, ce serait bien. Dieu, elle était belle. Plus que belle, elle avait de la force.

      Laurence s’approchait de lui - quant à Julia, elle déballait les provisions en compagnie de Jean-Louis ; ils s’entendaient aisément ces deux là, rien de sexuel.

« Je crois que nous devrions chercher Côme… on ne va pas manger sans lui…

-   Est-ce que vous êtes inquiète ? C’est un grand garçon, non ?

-   On peut facilement avoir un accident par ici, n’importe qui. Je vais redescendre un peu, il doit être quelques mètres plus bas…

      Déjà, elle se mettait en route, jamais d’hésitation chez elle ; ce jour où il l’avait rencontrée en lisière de la forêt, hagarde… elle semblait égarée, pas hésitante ; apparemment, on pouvait s’égarer d’un pied sûr. Il lui emboîta le pas. Le soleil fut voilé d’un coup et la neige devint un argent sombre, menaçant ; le faible discours du couple en pique-nique acheva de se dissoudre ; la lumière brillait beaucoup plus loin, sur les sommets opposés qui apparaissaient soudain comme un lieu d’éclat et de béatitude, un éden rutilant, promesse de toutes les libérations. Le vent gagnait en puissance, poussant dans le dos des deux excursionnistes ; cela produisait dans le vallon un sifflement intermittent, comme le chant irrité d’un grand serpent. « Ce garçon s’arrange toujours pour se rendre la vie compliquée, et celle des autres aussi par la même occasion…, protestait Fabien dont les pieds devançaient les genoux.

-   Je ne trouve pas. En réalité, c’est une impression que sa conduite produit chez certains… mais si on considère objectivement notre organisation, et bien sa présence est plutôt discrète et n’influe que très rarement sur notre vie commune. Il ne cherche jamais à imposer une préférence ; au fond, il donne rarement son avis, il se trouve le plus souvent absent. Donc, non : je ne pense pas qu’il nous complique l’existence. Sans doute, est-ce ce qu’il voudrait nous faire croire…

-   …ça aussi, je ne comprends pas bien. Que les femmes prennent systématiquement sa défense… Si seulement il avait du charisme ! Du charme… Mais enfin !

-   Il est très drôle.

-   Vous trouvez ?!

-   … oui, il possède un certain sens du… cocasse, de la bizarrerie, les choses dont personne ne parle. Et puis, je le trouve plutôt beau.

-   Si on aime le genre enrobé…

-  Enrobé ?

-   Tout de même ! C’est bien pour ça qu’il se traîne à des kilomètres derrière nous. Putain !  …pardon, mais enfin où est-il ? On ne va pas refaire tout le chemin !

      Stoppés à un coude du sentier, ils considérèrent le précipice immaculé, juste à leurs pieds, l’œil pensif de ceux que troublent d’infinies possibilités.

      Très doucement, attentif à ne pas faire craquer les branches, pas faire tomber trop de neige, Côme se dégageait du réseau végétal où il s’était inséré pour uriner à l’écart ; remonter par la gauche, discrètement, regagner le chemin plus haut. Les mots des autres vous blessaient toujours bien qu’on veuille les tenir pour rien. Quel porc, ce mec. Des airs d’intello et du fiel dans le cœur. Aucune importance, aucune. Pas de rapport entre eux ; il pouvait oublier simplement, oublier les phrases ; se concentrer sur la fine poussière blanche pleuvant sur son passage, elle lui tombait dans le cou, rien d’agréable dans tout cela ; frigorifié… il ne comprenait pas la nature, elle l’incommodait ; on ne parvenait jamais à communiquer avec elle. Seuls les oiseaux étaient gracieux, mignons, un peu sauvages, mais sans hostilité ; avec eux, on pouvait s’entendre… et les femmes, avec elles aussi ; il les aimait vraiment bien. Des gentilles, le plus souvent ; prêtes à tendre la main, là, tout de suite, s’il tombait dans le ravin, nul doute que l’une d’elles viendrait à son secours. Voilà pourquoi elles prennent ma défense ducon. Julia qui regarde, Laurence qui pense et Charlotte qui cherche. Enrobé. Il eût envie de taper, de taper, de broyer...

      Une lumière vive inonda la montagne, la vallée, tout le soleil qui revenait en un instant et emplissait tant le cœur que vous repreniez entièrement courage. Julia agitait une main, se couvrait le front de l’autre. Et souriait à la brebis perdue, retrouvée.

 

22.

 

      « Cela se déroule dans une propriété appartenant à mes parents, à la frontière entre le Var et les Bouches-du-Rhône. Je suis avec un homme, plutôt jeune, qui ressemble à Julien… mon ancien fiancé. Mais je crois qu’il ressemble aussi à mon frère – oui... tant mieux que Fabien ne soit pas là ! Des gens circulent dans la maison, cousins, cousines, tantes. Cela ne nous empêche pas de nous taquiner, de nous embrasser, comme des adolescents… il y a un moment où nous nous déshabillons et sautons sur un sommier en chantant… je suis très heureuse, pourtant quelque chose me fait peur, j’ai le sentiment de m’engager dans un demi-mensonge… le type avec moi ne paraît pas gêné, lui ; ce qui me met mal à l’aise, je crois, c’est qu’il puisse s’imaginer que nous allons nouer une relation durable alors que nos affinités ne sont pas très grandes… Et puis, il a soudain une réflexion concernant mon physique, mes jambes qu’il trouve courtes ; cette plaisanterie idiote me blesse beaucoup, tellement que je prends à témoin mes cousines de ce qu’au contraire on considère mes jambes comme plutôt longues par rapport à mon buste… Ensuite j’accompagne une amie dehors ; nous suivons d’abord le chemin de ronde car elle souhaite poster une lettre, mais très vite nous nous retrouvons à travers champs, en pleine campagne. Je ne reconnais pas grand-chose, nous parlons tranquillement…

-   Et cette amie, qui c’est ? Elle existe ?

-   Oui, oui… je ne l’ai pas vue depuis longtemps… c’était une amie de l’École. Nous nous entendions très bien, ma meilleure amie peut-être. Elle est partie travailler dans le nord, alors nos relations se sont espacées. Je ne sais plus grand-chose d’elle… si ce n’est qu’elle a tout à fait changé de branche, il me semble qu’elle s’est réorientée dans les nouvelles communications, l’étude des réseaux sociaux… enfin, je ne m’y connais pas vraiment… Nous arrivons à un cours d’eau assez important que nous traversons grâce à un pont de bois branlant suspendu au ras du courant. Je n’avais aucun souvenir d’un endroit pareil, mon amie me dit que des crues ont modifié le paysage. Ensuite, nous nous trouvons devant une petite falaise abrupte où monte une échelle de corde. Marianne …elle s’appelait comme ça… Marianne grimpe sans difficultés jusqu’au sommet, tout en haut l’échelle se transforme en un entrelacs sommaire. Je la suis avec plus de peine, un début d’angoisse me saisit, car la falaise devient très haute, seuls mes avant-bras me permettent de me hisser par traction, mais il m’est devenu impossible de redescendre. Je m’aperçois alors que le sommet est constitué d’une sorte de boyau creusé dans la roche à l’intérieur duquel on doit se glisser après l’ascension. Je me sens impuissante et prête à me laisser chuter. Mon amie me saisit par les bras, elle me tire avec une force étonnante si bien que je finis par passer le boyau. » Surprenant l’audace qui lui permettait aujourd’hui d’aborder le registre de l’intimité, même furtive – il ressemble à mon ancien fiancé, à mon frère, nous nous embrassons devant les autres – pas imaginable pour elle d’exprimer de telles choses auparavant. Un progrès ? Sûrement qu’elle se serait tue si Fabien avait été présent… et d’ailleurs, raconterait-il un jour ? Ce qui hantait ses nuits d'homme ? Ou n’y avait-il rien d’obscur en lui, tout passait dans ses bouquins, dans les boucheries des scènes de crimes, les yeux grands ouverts sur des horreurs, la neurasthénie de Jérôme, les pages qu’elle sautait à la lecture, trop de sang, trop de tristesse surtout. Elle aimait les comédies romantiques, ou les écrits un peu désuets dans lesquels l’héroïne obtient au bout du bout amour, richesse et reconnaissance, le beurre, l’argent et le sourire. Lignes exaltantes exultantes tracées par de trop intelligentes jeunes femmes que leur temps condamnait à la solitude, Charlotte savait cela par cœur, quoi… on avait bien le droit de rêver ! Une usine à rêve ici, à produire du songe, à creuser le songe ; à détricoter les apparences.

-   …ils ont de nombreux points communs, tu ne trouves pas ? Celui que tu rapportais l’autre jour : une grande maison également, un homme avec lequel tu entretiens des rapports ambivalents, et beaucoup de monde autour de vous…

      Ainsi parlait Julia. Aujourd’hui, son rayonnement paraissait moindre ; une fatigue diffuse affaissait les traits de son visage. Ses gestes aussi présentaient un caractère d’inquiétude inhabituel, l’inquiétude alentie d’un animal antique aux approches du cataclysme. La récente venue de l’inspecteur l’avait émue, plus que les autres auxquels elle en avait fait part ; nul doute que l’enfant assassiné ravivait ses peurs …bien loin d’ici, une adolescente était seule et attendait sa mère. Seule, non. Des grands-parents attentifs veillaient sur elle tandis que Julia tentait de vaincre un spectre. Ceux qui n’ont pas de corps, ceux qui siègent dans votre imagination, ils possèdent le don terrible d’être partout, sans limitations à leur force et à leur savoir. Afin qu’il ne leur fît plus jamais mal, elle devait l’anéantir ; puis elle retournerait vers sa fille. Elles seraient libres, plus libres que jamais. Qu’est-ce qu’ils connaissaient de la violence, les autres ? Des fantasmes, des représentations, ils ignoraient le climat pesant qui s’instaure peu à peu, si insidieusement qu’on croit pouvoir continuer avec, jour après jour, on s’accommode de tant de choses, on accepte les contraintes, une, une, une, cent, mille, et on ne s’en aperçoit pas lorsque l’on en arrive à ne plus vivre du tout ; chaque mot compte, chaque geste et chaque regard, l’innocence n’existe plus ; imaginez... vous dites : « Je rentre tard, ce soir. » et votre phrase crée un épouvantable réseau d’implications, de reconnaissances minuscules ; vous demandez : « On débouche le bordeaux ? » ou n’importe quoi, « Peux-tu conduire la petite à l’école… ton patron a appelé… » et vous vous enfoncez encore avant. Quelle preuve, au hasard, que vous n’aviez pas l’intention de dire : « Je sors avec mon amant… je bois pour oublier et j’oublie exprès que tu ne bois pas… tu me dois bien un service… ce coup de fil, ce sont des ennuis mérités qui se profilent pour toi… ». Les mots qui peuvent sauver, ils deviennent ceux qui tuent… à la fin, on n’ose plus seulement entrouvrir les lèvres, on prend garde à ne pas respirer trop fort. Et surtout, surtout, règle sans exception : on détourne les yeux. Elle qui avait poussé droite, chevalier sans peur, tête haute ! Si peu d’années et voilà qu’elle ployait, tordait ses membres, pauvre arbuste japonais ligoté des tiges aux racines.

-   Oui… mes rêves se ressemblent… c’est vrai, mais je ne m’en rends pas compte avant que l’un d’entre vous ne me le dise… j’aime bien être là pour cette raison : tout s’éclaire d’un coup, grâce aux autres.

-   …et la falaise ? Tu as le vertige ? fit Côme depuis le Mies von der Rohe qu’il affectionnait décidément. Première fois qu'il parlait pour de bon, cela faisait un bail ; la dernière promenade ne lui avait pas réussi, en tous les cas elle lui avait fait perdre l’appétit. Fini le pain, fini les viandes en sauces, fini ce qui rappelait un dessert, un entremet fût-ce lointainement ; « …je dois faire attention… » se contentait-il de marmonner quand on s’inquiétait de son manque d’entrain. Le vertige bien sûr, il compatissait. Une sensation perturbante.

-   Non, je ne crois pas. Il s’agit d’un symbole, de toute façon ?

-   Moi, j’ai le vertige, c’est chiant ; un vrai handicap, répondait sombrement Côme.

      Sans cesse, il triturait quelque extrémité de son corps, nez, main, orteils même, ce qui le faisait pure extériorité aux yeux de son entourage ; déjà qu’on lui entendait peu de mots cohérents, l’intérieur restait impénétrable ; un homme-matière, caoutchouc ; grand pantin étonné. On n’aurait pas été plus surpris que ça s’il avait de temps à autre émis des cris de nourrisson ou d’animal dépité ; la nature, notre mystérieuse mère, pouvait surgir de bien des façons hors cette créature déconcertante.

-   Une fois, marmonnait-il, j’avais postulé pour un travail de réceptionniste au dernier étage d’une tour de la Défense ; l’accueil était dos au vide, cent cinquante mètres de vertige derrière les vitres… je suppose que ça le faisait ! Je n’ai pas tenu deux jours.

-   C'est vrai ce que tu racontes ? s’exclamait Charlotte.

      Avec un long soupir, il se renfonçait entre les bras du siège.

-   Enfin… ça aurait pu se produire… et j'aurais loupé le poste pour cause de vertige : le réglage de l’oreille interne est sûrement un critère d’embauche. Dommage… les couchers de soleil doivent être les plus beaux d’Ile-de-France, vus de là-haut…

      Une certaine déception résultait toujours des dérobades de Côme ; les hommes lui en voulaient à cause de cela. À peine vous avait-il permis d’entrevoir la possibilité du baroque, les prémices d’un univers tout juste licite, à peine commenciez-vous à imaginer la variété des choix, qu’il vous plantait là, dupe, vous laissait très con, avec votre désir amputé et pas l’ombre d’une excuse. Vivait-il pour de bon de cette façon extravagante ? Ou s’organisait-il comme tout un chacun, dans une demi-mesure demi-satisfaite ? Ses jongleries vous réduisaient aux suppositions. Déjà auparavant, il avait évoqué une mère cleptomane, l’ascension puis la chute d’une startup fondée par lui à dix-huit ans, l’existence d’une demi-sœur asiatique, la spectaculaire guérison de son meilleur ami leucémique grâce à un voyage initiatique en terres africaines… Au meilleur moment, lorsque le poisson ferré ouvrait grand les yeux, plus personne. Ce n’est pas qu’il se dédisait, mais rien ne semblait plus précis, définissable ; la parole se faisait évasive, faits et dates devenaient des éléments négligeables du récit, voire importuns. L’auditeur avait perdu le droit de questionner.

-   Je trouve ça difficile de travailler de cette manière, intervint Jean-Louis qui ne se donna pas la peine de commenter la digression.

      Lorsque se présentait une contrariété d’ordre intellectuel, son front dégagé se barrait de deux fortes rides horizontales.

-   C’est vrai… nous nous connaissons trop mal, nous ne savons rien les uns des autres… de nos passés, notre enfance, ce que représentent les gens dont nous rêvons… tous ces amis, parents, amoureux ! Ce sont juste des enveloppes ! Nous ne voyons que la surface… il faudrait des années ; et puis, un travail différent ! Plus en profondeur… je ne sais pas…

-   Oui, notre groupe fait très amateur, grommela Côme.

-   Eh ! Je t’en prie ! Je suis sérieux… il me semble que notre séjour représente un gros investissement, à tout point de vue, pour chacun d’entre nous, enfin presque chacun… Mais nous ne nous donnons pas les moyens.

-   Le Docteur Flournoy ne nous a pas laissé beaucoup d’indications… remarqua Laurence.

-   …aucune. Je finis par me demander s’il y croit, à ce projet de résidence. Ou s’il veut seulement s’assurer qu’on entretient sa baraque durant son absence !

-   Pas du tout, tu es très injuste, est-ce que tu l’as vu ? Moi, je l’ai rencontré.

      Julia avait rougi, un peu échauffée ; seule du groupe, elle avait été face au docteur ; relation de relation, réseau médical oblige. L’homme lui avait fait forte impression, plu ; de ce jour, elle s’était sentie comme responsable de sa réputation.

-   C’est un idéaliste, un esprit pur. Je peux vous assurer que l’état de la Grande Bédière, il s’en fout ! D’ailleurs, ce n’était pas tellement brillant quand nous sommes arrivés… Il regrettait de ne pas pouvoir nous parler, à tous, mais ce qui l’intéressait surtout c’était la solitude de cette expérience, que nous trouvions notre chemin sans guide, sans prescription ; bien sûr, j’ai des moments de doute, n’est-ce pas un peu… fou, ce que nous sommes en train de vivre ? Pourtant, je trouve aussi cela palpitant… Regardez : nous nous réunissons ici, tous les matins, nous parvenons à exprimer des sentiments dont nous n’avons jamais fait part à personne… et puis, il s’agit d’un choix, non ? Sans contrainte… nous sommes…

-   Entre adultes consentants…, murmura Côme.

-   Adultes, je ne suis pas sûre de ce que cela signifie, commenta Laurence. En revanche, nous étions tous parvenus à un point où la rupture seule nous paraissait rendre la vie possible.

      La radicalité de ces phrases ou peut-être le ton sourd à l’extrême sur lequel elles avaient été prononcées créèrent un moment de stupeur. Pour la première fois depuis qu’elle se trouvait au sein du groupe, Laurence manifesta un début de gêne comme si l’expression de son propre mal-être eût constitué une indécence plus grande que toute la douleur déversée par chacun, jour après jour, dans l’oreille des autres. Elle reprit plus doucement :

-   En réalité, il se produit bien des changements, des actes et des pensées ont pris naissance ici, que nous les voyions ou pas. Moi, je peux dire que je respire mieux… oui, je me sens presque en paix ; mon esprit est plus clair.

      L’ombre du docteur Flournoy occupa vaguement leur imagination. Sans qu’il sût d’où cela lui venait, Jean-Louis pensa à un petit homme souriant, archaïque barbiche sous son nez épaté et plus de cheveux sur l’avant du crâne ; l’œil brillait d’un éclat sagace, on devinait le bonhomme plein de curiosité et d’empathie.

      Charlotte ne l’avait pas vu, elle, ou en tout cas cette apparition d'un autre âge ne l’avait pas réconfortée, car sa voix et ses mains tremblaient tandis qu’elle parlait :

-   Pardon, mais est-ce que vous croyez… que c’est normal si moi… je ne me sens pas… pas du tout réconfortée ? Cela ne fait qu’un mois, en fait… il faut sûrement réfléchir longtemps, encore, chercher… parce que, sans exagérer, ce serait presque pire actuellement ! Je ne comprends absolument plus où j’en suis ; les choses… m’échappent… et j’ai toujours le sentiment que c’est… de ma faute… pourtant, je fais ce que je peux, enfin j’essaye ; je ne veux pas avoir de préjugés !… Pourquoi, cela ne fonctionne-t-il pas avec moi ? …est-ce que je suis un cas désespéré ?

-   Oh ma chérie !

      Elle ne repoussa pas Julia qui venait de se précipiter vers elle et lui entourait les épaules, mais son corps ne répondait pas, se raidissait même imperceptiblement contre l’emprise de la tendresse ; aucune larme, aucune pitié, juste une rage terrible qu’elle enfermait en elle parce que personne ne pourrait la comprendre, personne ; et elle en avait tant assez d’elle, désirait si fort se débarrasser de Charlotte ! Charlotte, mais qui était Charlotte ? La bazarder, la nier… la remplacer. Si seulement quelqu’un d’autre avait voulu prendre en charge ce fardeau.

-   Probablement que tu en es déjà plus loin, que tu nous as distancés, remarquait Laurence sans s’émouvoir. L’apaisement ne constitue qu’une étape, une possibilité pour notre corps et notre esprit de repartir sans trop de casse.

-   Tu crois… ?

-   Je le sais. Une nuit obscure nous attend, chacun… aujourd’hui, dans vingt ans, tout à la fin, peu importe. Ceux qui ne la connaissent jamais vivent dans un mensonge.

-   Il me semble que je préférerais me mentir tranquillement…

-   Mais tu n’as pas le choix, non ?

      Une petite pluie criblait le lac dans lequel achevaient de glisser les dernières neiges. C’était un de ces matins à vif où tous comprenaient mieux pourquoi ils étaient là et quel lien puissant les unissait, au moins pour un temps. La grisaille même de l’heure concourait à l’essor de leur pensée, comme si une certaine pénombre eût été nécessaire pour que s’éclairent les consciences. Et paradoxalement, plus leurs efforts tendaient à cerner leur individualité propre, plus ils se rencontraient, les uns les autres, dialoguant avec une fluidité nouvelle, mystérieuse, semblable au flux qui unit entre eux les exécutants d’un quintette. Entente fondée sur un discours et un but commun, enrichie heure après heure par une inlassable écoute de l’autre, le voisin, le prochain, le frère, le chambriste, le rêveur.

      Laurence reprit :

-   …s’il nous reste quelques minutes, j’aimerais vous dire le mien. Parce qu’il m’a laissé une impression curieuse… il y avait comme une contradiction entre la sensation de plénitude que j’ai éprouvée en me réveillant et l’atmosphère du rêve, objectivement pesante. Nous sommes à Copenhague, Violante et moi – c’est le premier voyage que nous ayons fait ensemble, juste après notre rencontre – et nous décidons de nous rendre à la Rundetaarn, cette grosse tour construite pour un astronome du dix-septième siècle… le bâtiment apparaît au détour d’une rue, presque au moment où nous le mentionnons. Je commence à gravir cette rampe extraordinaire, à ce qu’on raconte conçue dans l’idée que le souverain puisse parvenir au sommet sans descendre de son cheval ; elle comporte sept anneaux et demi, de cela je me souviens très précisément dans mon rêve et je compte à chaque révolution, une, deux, trois, quatre… il me faut beaucoup de temps avant de m’apercevoir que Violante ne me suit plus. Des enfants, une classe, montent en courant et hurlant de joie… je me retourne, mais ne redescends pas ; je ne tente même pas d’appeler. Au contraire, c’est elle, Violante, qui crie après moi, sans que je la voie. Elle dit… elle dit : attends, attends, attends… elle n’arrête pas de répéter cela et son timbre a quelque chose de désespéré. Le plus troublant, c’est que je repars, à peine ai-je entendu sa voix ; impossible de dire pourquoi. Il me faut continuer à monter ; lorsque j’ai passé une boucle de l’anneau, je me penche aux ouvertures et constate que de nouveaux monuments apparaissent, la vue se dégage, le ciel s’ouvre au-dessus des toits rouges ; c’est comme une aspiration irrésistible. Au sixième cercle, Violante se tait ou bien je ne l’entends plus ; la progression devient une lutte, la pente parait à présent incroyablement raide, et surtout une très grande fatigue me pénètre, fait ployer mes genoux ; elle me contraint à m’adosser à la paroi interne pour avancer… un éclat inhabituel empêche presque de distinguer le sommet, et je me demande s’il n’a pas été éventré pour que toute cette lumière entre… l’arrivée ne me semble ni belle ni désirable, simplement je dois continuer. Alors, je souhaite que Violante se trouve avec moi, cependant je sais aussi que je ne la reverrai plus…

       Commencée sans bruit, la pluie avait pris fin dans le silence, tandis qu’ils attendaient une suite, la chute. Une apothéose.

-   Et ? finit par oser Côme, les traits si lissés dans leur impatience de gosse qu’il en perdait soudain dix ans, la décennie des illusions reléguées au placard, des amours déçues et des responsabilités prises enfin. Tout ça, d’un bond, effacé, encore devant lui, les dés à relancer.

-   Et rien. C’est fini. Un bruit a dû interrompre le rêve, je ne saurai jamais de quelle manière il se serait terminé. Mais est-ce que ce n’est pas fort déjà… ? Il m’a fait songer au tien ; l’ascension, cette rampe qui rappelle le boyau où tu dois te glisser.

-   Oui, mais moi, il y a quelqu’un pour m’aider.

      La pelouse allait sécher, de longues heures à venir, et ondoyer dans le noir avant que ne la mouillent de nouvelles pluies. Ils pouvaient chercher, tous. Laurence seule savait exactement, définitivement de quoi son histoire parlait.

 

23.

 

-    Putain, elle est revenue !

      …trois mots susurrés derrière le crâne sombre de sa sœur par Fabien en fuite. Les femmes se démenaient sans hâte, en cuisine ; on avait passé quatorze heures et rien n’était prêt encore. Les hommes, en général, ils adoraient traîner par là, regarder faire, sans vraiment voir ni proposer d’aider ; parfois ils prenaient au hasard une pile d’assiettes ou un repose-plat et allaient le déposer sur la table du salon, là où ça ne servait à rien de préférence et l’air de rois qui viennent d’embrasser un mendiant ; le plus souvent, ils parlaient, débattaient et bombardaient les filles de questions en s’agaçant de ce qu’elles répondaient un peu à côté, entre les rondelles de tomates et la poivrière ; Côme était saisi de logorrhée, il échafaudait des théories dépourvues de prémices et surtout de conclusions. L’écrivain se prenait au jeu, agressif et patient à la fois, tentant de tenir le rôle du père ou du logicien face à cette cervelle en ébullition. Celui qui faisait le moins de chahut : Jean-Lou, parce qu’il cuisinait avec les femmes. Sa cote avait bondi lorsqu’elles avaient découvert chez lui cette passion tranquille pour les choses de la table ; ses dispositions ne le portaient pas simplement vers l’art culinaire, la cuisson des rôts, l’assaisonnement d’un tartare ou le choix des vins, mais aussi vers les détails modestes qui contribuent pourtant au plaisir d’un repas ; oui, il aimait aussi placer les couverts, les verres, un à un, à juste distance de l’assiette ou du plat, choisir la couleur des serviettes ou allumer de petites bougies assorties, le soir, quand la nuit était tombée. Dans ces moments il n’écoutait que d’une oreille ses congénères, les types en verve qui mettaient les doigts dans les casseroles et embrassaient les femmes dans le cou – Fabien sa sœur et Côme Julia, quand elle voulait bien ne pas s’en apercevoir ; Jean-Louis se contentait d’opiner, de lâcher quelque phrase brève et un brin moqueuse ; ses compagnes étaient les vraies partenaires dans de tels instants, avec elles il entretenait une conversation murmurée, décousue et pourtant cohérente qu’il préférait peut-être à toutes les autres proximités.

-   Jasmine ? dit trop fort Julia au-dessus de la salade aux gésiers.

-   …ce que j’observe, c’est qu’il y a dans les groupes un principe d’enfermement, un cloisonnement qui se met en place dès qu’on s’habitue les uns aux autres ; hein ? Ici, au bout de trois mois, moins de trois en fait, ça commence ! Moi, je ne vois pas comment on pourrait se soigner en se coupant de l’extérieur… mais vous êtes aveugles…

      Sans plus écouter Côme, l’écrivain essayait de se retrancher tout au fond de la pièce ; proposait subitement son aide pour un épluchage terminé.

-   Bonjour tout le monde !

      Les beaux cheveux frisés se déployèrent hors son bonnet à la façon d’un éventail, et avec eux une senteur pénétrante de menthe, de poivre également, quelque huile essentielle qu’elle diluait aux racines. « Et bien, je pensais que vous auriez fini de manger ! …ce sont des horaires parisiens ?

-   Nous ne venons pas tous de Paris, remarquait Jean-Louis dont s’amplifia l’accent.

-   Je viens de lire un truc complètement vrai… je ne me rappelle plus le bouquin, ça dit : la relation en groupe tend à lutter contre la détérioration sociale de la relation à deux. Mais il faut bien voir que la détérioration sociale de la relation à deux peut s’étendre à tout le groupe qui peut, à son tour, être isolé de l’ambiance sociale par des mécanismes analogues de compréhension, non plus à deux, mais à plusieurs. Je l'ai carrément appris par cœur !

      S’il s’agissait d’une énième tentative visant à faire impression sur Julia, peine perdue ; elle tirait une chaise pour Jasmine, et Fabien avait son air de chat sauvage, pas tout-à-fait mécontent en réalité qu’on se déplaçât pour lui, au vu et su de la communauté. Suprêmement blessé, le blond s’isola dans un mutisme fragile, qu’un mot de considération eût suffi à rompre ; mais le mot ne vint pas, personne n’avait le temps ou la charité assez disponible pour prendre en compte les vapeurs des autres.

-   Tu peux partager notre déjeuner… je veux dire, si cela te fait plaisir, il y en a trop pour nous, proposait Charlotte.

      Son frère pivota vers elle, les sourcils distendus par une mimique de protestation.

-   Elle est gigantesque votre cuisine ! On voit que ces gens-là avaient plein de domestiques !

      Portée par un brumeux souvenir littéraire, l’expression une armée de domestiques traversa la conscience de Jasmine. Les six personnes – trois hommes, trois femmes, parité – qui s’activaient sous ses yeux lui firent soudain l’effet d’appartenir à ce monde ancien de castes et de privilèges. Elle savait n’en pas faire partie.

      On l’avait incluse malgré tout, les rallonges tirées de sous la table, la table tirée au centre du salon, chacun placé face à une chacune, sauf Fabien assis en bout, pour présider, ou afin que la petite nouvelle ne se retrouve pas isolée, à moins qu’il n’ait voulu garantir sa propre intimité, probable, ce qui fait qu’un chacun mangeait sans chacune et que deux chacune se regardaient déjeuner. Ravi ou terrifié, Côme avait Julia pour vis-à-vis ; Jean-Louis était de paire avec Charlotte ; au centre, Laurence faisait la conversation à Jasmine. De son poste, Fabien pensa : « Au fond, elle tient un peu le rôle de l’homme. » et puis s’en voulut d’une réflexion aussi préhistorique.

      Ils avaient cuisiné : la fameuse salade tiède où se conjuguaient les saveurs des gésiers, de la mâche fraîche, des cerneaux de noix, et d’une orange sanguine finement découpée, un trait de balsamique achevant de relever le plat, spécialité de Julia ; des toasts au fromage de brebis agrémentés de quelques brins de ciboulette ; une tarte aux pommes sans presque de liant, juste la pâte amoureusement préparée et les fruits en tranches dorées, c’est ainsi que la concevait Jean-Lou. En plein centre, deux bouteilles d’un Languedoc naturel au gaillard nez de griottes. Tous aimaient manger, et tous ils aimaient boire. Demain Charlotte tenterait les ris de veau.

-   Donc, si je comprends bien, vous ne faites rien… vous vous êtes réunis au Poulpe, sans vous connaître, pour ne rien faire ?

      Quelques-uns rirent. Dirent :

-   …ce n’est pas si faux.

-   Ne rien faire, c’est un début.

-   Quand toute activité a disparu, tu n’as plus le choix, tu dois réfléchir.

-   Vous peut-être, rétorqua la stagiaire. Moi, à votre place, il me semble que je resterais à regarder des séries toute la journée en me gavant de beurre de cacahuète… question de génération peut-être.

      Sa jeunesse qui leur tombait dessus, vengeance anodine. Ils lui envièrent un instant cette légèreté.

-   Alors comme ça, tu es ici pour notre écrivain ? lança Jean-Lou sans clairement la regarder, plutôt un petit sourire à Charlotte qui s’inquiétait - tressaillement de lèvre.

-   Absolument. Il est très célèbre, vous savez. Je pense que tu devrais rester jusqu’au festival, tant qu’à être là, dans ce trou des Vosges… ça ferait sûrement plaisir à ton éditeur.

      Un silence comme une infime commotion ; personne ne tutoyait Fabien à la Grande Bédière, mais la petite journaliste au nez recourbé venait de décréter qu’elle, si. L’homme à la barbe ainsi interpellé parut avaler une potion amère.

-   Encore faudrait-il que je sois invité. Ça ne se passe pas comme ça, ma chérie. Je ne pense pas pouvoir débarquer avec ma pile de livres et un boniment de représentant de commerce.

      Indémontable, Jasmine mâchait ses gésiers à vive allure, parlait à demi en même temps et parvenait pourtant à conserver une grâce un peu animale.

-   Pas du tout. C’est très possible, garanti ! Parce que ma mère, figure-toi qu’elle est adjointe à la mairie et elle a participé à la fondation du festival en question… alors il suffit de lui en toucher deux mots et hop ; moi, je peux m’en charger sans aucun problème.

-   …hop… souffla Côme d’un air rêveur.

      Enchantée qu’elle était, d’avoir marqué tant de points d’un coup : informé la société de la position notable occupée par sa famille, mouché l’écrivain dédaigneux, prouvé qu’elle pouvait se rendre éminemment utile, entériné le tutoiement. Et hop. « C’est une proposition intéressante, tu ne trouves pas Fabien… ? fit la sœur, toujours prête à s’enthousiasmer pour ce qui viendrait accroître la renommée de son frère adoré.

-   Pourquoi pas. J’y réfléchirai.

      Souvent, il s’amadouait d’un coup, sans prévenir ; une certaine persévérance suffisait dans la plupart des cas.

      Brièvement attentif à ces escarmouches, Côme jouait maintenant face à sa dulcinée une sorte de farce démente ou bien maquillait sa panique, qui pouvait le dire ; il est des trésors dont la proximité rend fou : bien entendu son vin s’était répandu sur la nappe immaculée, les taches avaient été ensevelies par ses soins sous le contenu de la salière ; bien entendu il n’avait su que sourire à la femme ou tordre sa bouche très bizarrement et pas du tout parler avec sens ; ensuite, enchaînant dans une sorte d’à-propos délirant sur la très médiatique mode des ice bucket, il avait trouvé parodiquement approprié de se verser sur le crâne le contenu d’un verre d’eau entier, exploit après lequel il s’était épongé le visage à l’aide d’une serviette qui s’avéra être celle de Laurence et non la sienne ; heureusement que la belle doctoresse possédait d'inépuisables réserves d’indulgence, ou qu’elle s’en foutait trop, de la tête que tirait, défaisait, son compagnon, pour émettre le moindre jugement à ce sujet, fût-ce en son for interne.

-   Et le journalisme, ça te plaît ? demanda Charlotte en rougissant. C’est une vocation que tu as ressentie jeune ?

      Le frère se dit : elle pense à sa propre histoire, aux parfums et à la ligne si tendue qu’elle a suivie sans faillir, longtemps, un parcours proche de la perfection.

-   Bah, je ne sais pas trop… non… En fait, j’écris depuis toute petite, mais bon pas des articles ! J’inventais des histoires, genre scénario de film surtout. Rien à voir quoi. Mais ce qui me fascinait complètement, c’était ce que racontait mon père en rentrant du boulot ; ah oui, mon père est inspecteur de police… enfin OPJ on dit, officier…

-   …de police judiciaire, oui, coupa Fabien. Mais il, enfin il ressemble à quoi, ton père, votre père ?

     Le cœur de Julia retint tout son sang, blanches, elles étaient devenues les belles pommettes et les tempes. C’était l’inspecteur sibyllin en personne.

-   Pff… dur de décrire son daron ; il est costaud, les cheveux clairs, il est classe, assez quoi… oui, par contre il a un accent du coin. Bouaf ! Il vous sort des mots, des fois… genre « goupil » !

-   Pardon ?

-   Si, si… les renards, vous savez, il appelle ça des « goupils » ; ça date du… dix-neuvième des expressions pareilles… !

-   C’est lui ? fit Jean-Lou vers Julia très émue.

      Elle acquiesça en silence.

-   Ton père est venu ici, il semblerait, expliqua Laurence. Sa visite n’était pas directement en rapport avec nous ; il s’agissait d’un drame survenu l’an passé, pas très loin de la Grande Bédière.

-   Oh ! Le petit Romain ? Bien sûr… il doit interroger pas mal de monde. Ça n’a rien de secret ; en fait, toute la ville ne parle plus que de l’affaire ! …pas tous les jours qu’on a un meurtre commis à Malmer… et aussi horrible… pauvre chou. J’ai une copine qui l’avait gardé en babysitting quand il était plus gosse, maintenant elle doit se prendre une batterie de somnifères tous les soirs pour ne pas cauchemarder !

      Encore une fois ce commencement de désarroi qui tendait au-dessus des esprits un dais pesant et sombre. Ainsi, le petit corps cireux et détrempé était présent à tous, il incarnait pour quelques mois, quelques années, le profond mystère de la barbarie humaine.

      Les longs yeux de Jasmine parcoururent vivement la tablée.

-   Tout de même ! C’est curieux ; mon père qui vient au Poulpe tout de suite après l’arrivée de Fabien Brague. Vous comprenez : c’est comme si l’inspecteur Mortini, hein ! Jerôme Mortini, c’est ça ? avait appelé l’inspecteur Triet ; ou l’inverse ! Moi, je trouve ça excellent.

-   En tous les cas, ce serait gentil de ne pas faire ce rapprochement dans votre interview, grogna l’écrivain.

      Et dernier point marqué, il venait d’accorder à mademoiselle l’inconnue ce foutu entretien ; pas de doute : en présence du groupe assemblé, il avait évoqué l’interview future ainsi qu’une chose convenue entre eux.

-   C’est toi qui va couvrir l’enquête sur le gosse ? demandait soudain Côme.

      Quelques-uns écartèrent les paumes ou écarquillèrent les paupières, en pure perte.

-   …parce que je suppose qu’il y aura des journalistes sur le coup, forcément ; donc, ce serait logique que quelqu’un du coin s’en occupe et puis ça ferait un travail costaud pour toi…

-   Plus que la dissection d’une œuvre policière marginale, très probablement, dit Fabien d’un ton sec. Et le fait qu’elle soit aussi la fille de l’inspecteur, ça ne vous parait pas problématique ? Conflit d’intérêt ou ce genre de détail… non ?

      Ses yeux clairs très droit devant lui, pas exactement sur son aimable vis-à-vis, mais plutôt fixés à mi-chemin entre le miroir du fond et une antique photo mouchetée, le blond hurluberlu ne bronchait pas. Peut-être qu’il considérait son reflet, d’ailleurs, malgré la distance ; les glaces étaient de fidèles, discrètes amies, face auxquelles il pouvait vérifier la tête qu’il faisait, en changer, tirer ses cheveux en tous sens – attention jamais sur sa calvitie beurk, tant pis, c’est comme ça – se prendre le menton entre deux doigts, qu’il ne s’avise pas de se dédoubler celui-là ! D’une voix basse – aussi plastique que ses traits la voix, il enchaînait :

-   Des conneries… Il y a que ça, des conflits, partout ! Et des intérêts aussi… Encore heureux, sans conflit pas d’issue, et qu’est-ce qu’on s’emmerderait en plus. Moi, je dis que le truc le plus intelligent à faire, ce serait justement de confier cette histoire à la fille de l’inspecteur. Un geste audacieux, quoi. Et au moins, on sait qu’elle s’investirait ; sans compter qu’avec ses sources, ce qu’elle raconterait serait un poil plus fiable que les papiers de ses collègues !

-   D’accord, d’accord. Si à présent ce sont les histrions qui tranchent les questions d’éthique professionnelle, je n’ai plus rien à dire.

      Personne ne disait plus rien, de fait. En quelques secondes, et pourquoi à présent ?

      Côme se servit sans accident d’un peu du Languedoc, porta le verre à ses lèvres sans boire, le reposa et dit :

-   Tu sais quoi ? Va te faire enculer.

      Puis il se leva et sortit.

     L’écrivain s’éclaircit la gorge, eut un geste d’excuse à l’adresse des convives figés.

-   Je ne comprends réellement pas ce que je lui ai fait… c’est lui qui me cherche tout le temps, non ? 

      Il ne put se retenir d’ajouter :

  • D’ailleurs je ne suis même pas certain qu’il connaisse le mot histrion.

 

 

 

 

 

24.

 

      Ça se passa en pleine ville, en pleine foule même, dans la cohue si particulière de l’avant-fêtes.

      Chaque hiver, au bord du lido – comme on disait à Malmer – la municipalité ou la région peut-être finançait l’installation d’un marché de Noël ; de vrais charpentiers débarquaient à la mi-décembre construire de vraies cabanes ; quelques forains profitaient de l’euphorie générale pour monter leurs propres baraques ; un temps, cela embaumait la sciure, puis les artisans et confiseurs prenaient le relais ; les cahutes s’emplissaient de bibelots colorés, santons, rennes en osier, pères et mères noël en habits criards, des stands proposaient des cornets d’amandes caramélisées, d’autres des gobelets de vin chaud ; les odeurs d’une nourriture fumante et sucrée se joignaient à celles du bois fraîchement coupé ; dans le soir tôt tombé, des guirlandes clignotaient en pagailles, les sirènes des auto-tamponneuses ouignaient plus fort que les marmots, tout le monde se prenait en photo, portable à bout de bras tendu haut. Un orgue de barbarie s’époumonait dans le chaos.

      Au-dessus de l’entrée, vous pouviez admirer ce grand panneau arrondi et tout sculpté d’edelweiss, inchangé depuis dix ans, qui annonçait : Village de Santa Klaus. 

      Coup d’envoi, ambiance aussi ensoleillée que le ciel ; le match débute sur les chapeaux de roue.

      Joie, excitation, les plus jeunes enfants déraisonnaient dès l’entrée ; cabriolaient en tous sens, hululaient, tentaient de posséder dans un seul tourbillon les manèges, le sucre rose des barbes-à-papa, le grelot des chansons simultanément diffusées, les camarades accaparés par le jeu d’en-face, la neige tout de suite maculée sous les milles semelles, la senteur résineuse des sapins coupés d’où pleuvait déjà une pluie d’épines. Les aînés en fleur arboraient des airs décemment blasés : on ne devait pas s’y tromper, ils ne se déplaçaient que pour traîner avec leurs bestah, flirter, échanger quelques apostrophes négligentes quand d’autres bandes les croiseraient, twitter, flasher, liker, buzzer ; rien à faire des ritournelles suaves et de toute cette débauche de sourires ; après des heures de débats, certains grimperaient hilares dans la nacelle d’un pendule géant ou le wagonnet d’un train fantôme, et lorsque la télévision locale viendrait s’enquérir de leur degré de satisfaction, ils regarderaient leurs potes avec des mines gênées, contentes : « J’avoue, les vacances c’est trop dar… ! ». Les vieux, les parents, ils avaient passé l’âge des feintes ; aimaient ce qu’ils aimaient ; criaient si les sollicitations tournaient au harcèlement – les enfants, on rentre immédiatement ! Grosse modo se réjouissaient et repartaient un peu éméchés dans les ruelles de Malmer. 

      Fabien s’était rendu là seul. D’abord, il avait toujours aimé les foires. Puis, l’ambiance contemplative de la Grande Bédière, cela allait un temps, pour travailler, mais l’homme a parfois besoin de foule, de tintamarre, de contrastes quoi. Tout de même, il venait de Paris ! Là-bas, on sortait tous les soirs – boire, commenter tout, polémiquer, parader un peu, tenter d’accrocher une fille, cracher dans la soupe, dire qu’on voulait partir pour de bon, se barrer, et rentrer très tard à pied ou à bécane zigzagante aux heures ivres mortes tout en espérant qu’on allait se souvenir du code d’entrée. Alors d'accord, la neige et les parties de backgammon… 

      Riou est à la parade sur une tentative de Morel en pleine surface, le Racing poursuit ses efforts !

      Il allait au hasard, de stand en stand, ayant dépouillé ce soir toute velléité d’intelligence. De temps à autre on le regardait, car son allure n’était pas d’ici, mais presque tous étaient trop occupés par leur plaisir et leurs amis. Personne ne le connaissait et il ne connaissait personne ; il eût pu bien sûr – ça lui avait traversé l’esprit – tomber sur Jasmine ou son OPJ de père, sinon qui… ? Juché au haut d’un tabouret de bar, un vendeur hilare proposait aux passants de clinquants souvenirs de Malmer, forêts à retourner sous globes enneigés, magnets figurants de copieuses fondues ; aux acheteurs il imposait en sus un massage crânien réalisé à l’aide d’une grande araignée métallique qu’il agitait sous le nez des badauds ; sa bonne humeur approchait d’une forme de démence douce.

       Pour les habitants du Poulpe, la rencontre OM-Lens les occuperait à partir de vingt-et-une heures. La nostalgie de son pays avait saisi Jean-Lou, peu importait qu’il ne fût pas des Bouches-du-Rhône mais du Vaucluse, l’OM était son club, chez lui quasi, et il ne raterait ce match pour rien au monde ; occasion d’ailleurs d’admirer à l'écran le Vélodrome flambant neuf, il s’agissait donc autant d’architecture que de sport. Les autres avaient suivi : Julia, Côme, pas un objecteur, Charlotte même, toujours disposée à se réjouir en compagnie ; apparemment, l’écrivain était le seul que le foot ennuyait ; l’enthousiasme du collectif, cette merveilleuse capacité à décupler force et jouissance du simple fait qu’on est mille et pas un seul, cela constituait pour Fabien un phénomène incompréhensible ; le coude à coude, le cri amplifiant le cri, le mouvement alimentant le mouvement, la sueur et les affects comme carburant, toute la  vaste machine fédératrice d’énergies lui inspiraient étonnement et envie. Il devait être bon, pour un moment, de devenir la partie d’un organisme unique ; ni mieux ni moins bien que l’autre, un simple frère. Un jumeau. Une particule soumise à des flux et reflux identiques. Oublier l’effort, la quête, les aspirations, les inspirations individuelles ; tout partager, le lourd et le léger. L’espace d’une heure, n’être plus soi tout-à-fait et être plus que soi.

      Sur le rectangle du portable, un message de Julia apparut : « Jean-Lou a parié pour un premier but de Batshuayi, j’ai misé une bouteille de Drapier sur Payet, mais les garçons prétendent qu’il est nain ! » L’écrivain sourit dans le désordre de sa file d’attente, mais ne sut que répondre ; la femme lui envoyait souvent de petits mots humoristiques qui n’appelaient pas de commentaires ; avec Fabien, elle agissait en bon camarade. Lesté d’un hot-dog et d’une barquette de frites brûlantes, il s’éloigna de la presse pour trouver un banc tranquille, vers le square…

      C’est alors qu’il le vit.

      Riou anticipe, contre Ayew lancé dans la profondeur par Payet. Lourde frappe repoussée en corner par Mandala. Les deux équipes échangent coup pour coup.

      Comment sut-il qu’il s’agissait bien de lui ? Certes le lieutenant avait montré des photos, avant-après, lors d’un second passage à la Grande Bédière, et la presse de Malmer avait abondamment diffusé l’image du bambin blond en tee-shirt vert au point que pour chacun, y compris ceux qui l’avaient connu de son vivant, l’enfant avait fini par devenir indissociable de ce tee-shirt et de ce vert ; le vêtement restait en mémoire comme un élément aussi important, aussi constitutif de sa personne que la couleur de ses yeux ou la courbe de son sourire ; bientôt, il n’aurait jamais porté qu’un seul tee-shirt d’une seule teinte qui collait à son corps ressuscité après s’être désagrégé sous l’effet des grignotements marins. Et c’était là le plus stupéfiant, la preuve raisonna l’écrivain qu’il n’hallucinait pas : Romain ne portait pas ce tee-shirt. D’ailleurs, il faisait bien trop froid pour se promener en tenue estivale ; l’enfant était vêtu d’un anorak bleu foncé et d’un pantalon de survêtement noir qui paraissait clignoter sous les réverbères. Aux alentours, pas une âme. Qui voudrait quitter le cercle heureux, odorant de la vie, pour le domaine humide, si froid, de la nuit ? Qui voudrait quitter la lumière pour l’ombre ?

      Incursion d’Abergel suivie d’une frappe à bout portant ; Mendes renvoie deux tirs de la tête, puis du pied !

      Romain allait de son pas enfantin un peu erratique, ni rapide, ni vraiment lent ; ses jambes glissaient, sans pieds, pieds invisibles plutôt, noyés dans l’obscurité d’herbes pas tondues depuis bien longtemps. Les baskets très rouges apparaissaient néanmoins par instant, fragments de foulées écarlates échappés de la terre. Tranquillement, il traversait la pelouse ; ce square n’aurait-il pas dû être fermé d’ailleurs, à une heure pareille et au cœur de l’hiver… Les gardiens arpentaient la foire peut-être, happés par les effluves de cannelle, des marmots plein les bras. Fabien n’osait aucun geste en direction de l’enfant ; il n’osait pas non plus arrêter de marcher, alors il avançait, stupidement dépourvu de but autre que celui-ci : fixer encore et encore l’anorak rutilant. Romain ne le voyait pas. À cet âge, on regarde tout autre chose que les adultes ; voilà pourquoi on semble souvent avoir les yeux tournés vers l’intérieur ; des bestioles inconnues scintillent au ras du sol, les arbres figurent des maisons, un mot est un talisman ou un coup de poignard. Mais un étranger surgi de la fête à côté, même portant barbe et progressant dans une direction inhabituelle, ne constitue pas un objet suffisamment visible. Ainsi l’enfant poursuivait sa route, rien ne troublerait sa concentration.

      …but de Touzghar refusé pour une position de hors-jeu bien peu évidente. Deux gardiens en état de grâce durant une première mi-temps qui s’achève sur un score vierge.

      L’écrivain reconnaissait le profil pâle, le nez légèrement retroussé, cet air éveillé et sournois à la fois qu’ont les gamins à l’histoire chaotique ; des mots inaudibles, irréguliers comme sa marche, agitaient les lèvres gercées ; balançait les bras de part et d’autre de son corps frêle, il eût pu aussi bien lancer des cailloux, tenir un bâton. Puis eut un geste aérien de la main, élevée devant lui pour rien comme ça, et dessina un cercle du bout des doigts tout en continuant de flotter ou sautiller au rythme de sa conversation solitaire. Fabien fut saisi d’une envie désespérée de serrer l’enfant contre lui ; tellement puissant ce désir surgi de son cœur stupide que l’homme demeura figé au milieu d’une allée. Alors seulement, Romain lui jeta un coup d’œil bref, sans expression, et au moment où il faisait face à l’écrivain celui-ci s’aperçut que l’enfant saignait du nez ; mince filet grenat qui s’écoulait de sa narine gauche, traversait la moue inquiète du gosse, barbouillait une joue et un bout de menton. Étranglé par une brusque compassion, l’homme courut vers l’enfant ; déjà disparu, aspiré par les trous noirs des fourrés. Fabien eût beau faire le tour du jardin, scruter les buissons, pas traces d’un autre visiteur que lui-même.

      À moins de trente mètres, les gens riaient et des châtaignes grillaient sans fin, explosaient, noircissaient les rubriques faits-divers des journaux du cru.  

      Ce soir-là, les phocéens l’emporteraient face aux rouge-et-or, 1-0 au terme de deux ultimes minutes débridées. Jean-Louis passa une excellente nuit.

25.

 

      Depuis que la blonde amie aux yeux bistres était partie vers d'autres horizons, Laurence rêvait de gens à cheveux blancs.

      Des hommes et des femmes connus d’elle, de Violante aussi quelquefois, et qui circulaient à présent au travers des nuits solitaires.

      Il pouvait s’agir d’un collègue, d’un membre de la famille ou simplement d’une personnalité dont l’influence s’était un temps fait sentir dans la vie de Laurence. La particularité de leurs interventions résidait en ceci : que toute leur chevelure était devenue blanche comme la neige.

      Récemment, ça avait été une actrice, jamais rencontrée par la dormeuse, mais souvent vue sur scène ou au cinéma, figure centrale de l’évolution de Laurence entre ses vingt et trente ans. Comédienne talentueuse et d’une beauté exceptionnelle qui avait inspiré les plus grands metteurs en scène de sa génération, écrivait également et avait réalisé quelques court-métrages intrigants que les musées d’art contemporain diffusaient aux côtés des œuvres de Bill Viola. Elle se prénommait Hanna.

      Le rêve avait pour cadre une salle de spectacle moderne, plutôt laide, où des rangs de sièges en plastique serraient de près la scène ; Laurence y était parvenue au terme d’un long périple nocturne durant lequel des banlieues labyrinthiques succédaient aux entrelacs complexes de voies ferrées ; elle s’y rendait seule et pour voir quoi, elle ne savait pas trop.

      Hanna entrait, regardait autour d’elle, s’asseyait au premier rang, à trois places de Laurence ; sa stature en imposait, le port de sa tête, rien n’avait réellement changé dans l’ordonnance de ses traits, mais il y avait les cheveux, soleil cuivré, d’ordinaire torche crépitante triomphant de toutes les obscurités : et maintenant, voilà qu’ils étaient blancs, des racines aux pointes, blancs. Et Laurence ne s’en étonnait pas tellement.

      Il se produisait encore une chose notable ; le spectacle, quel qu’il fût, allait débuter, on se mettait dans les dispositions appropriées, silence, écoute, respect ; pourtant Laurence commençait à parler, ou peut-être bien à chanter, en tous les cas elle perturbait l’assemblée et donc, on était en droit de le supposer, les prémices du spectacle. Quel étrange démon la poussait ? On connaît mal les démons de l’autre versant, ceux que le sommeil seul éveille.

      Hanna fixait d’abord la fauteuse de trouble, l’air réprobateur, mais presque aussitôt son expression se modifiait, car, par un phénomène que ne s’expliquait pas Laurence, l’actrice venait d’apprendre la perte subie par sa voisine, la disparition de Violante, et la connaissance de ce triste fait la rendait infiniment tolérante. Un sourire mélancolique apparaissait sur son visage tandis qu’elle se détournait. La masse de ses cheveux blancs cachait son profil.

      De ceci, la femme n’avait parlé qu’à Fabien. N’avait-il pas été le premier à entendre la nouvelle de la bouche de Laurence ? Le premier à la voir. Ce jour sale, blême et boueux, (ou était-il sec, clair et ensoleillé…) elle venait de la forêt, cela demeurait, indubitable. Derrière les êtres et les liens qui se font, se défont, il y a toujours des arbres. Peu importe ce que Fabien avait compris. Un peu de son âme s’était glissé dans celle de Laurence ; ils s’étaient insinués l’un en l’autre. Lui, il percevait aussi cette autre vérité, que son interlocutrice - cet alter ego femelle ou pas tout-à-fait mais elle fonctionnait en femme pour partie non en homme sa tournure d’esprit ses mépris et ses admirations – le manipulait. Qu’elle aimait jouer, se jouait de lui tout en se livrant ; quelle part de duperie, quelle part d’abandon, bien malin qui saurait dire. C’est pourquoi Fabien conservait une certaine méfiance au fond de ce violent désir que suscitait à tout coup Laurence chez ses interlocuteurs de se trouver au plus proche d’elle ; et lorsqu’elle lui avait raconté son rêve, comme elle lui aurait fait un cadeau, il s’était juré de n’être pas absolument dupe.

      L'homme remarqua : « Vous avez de la chance : vos fantômes vous libèrent au lieu de vous retenir… ils vous disent – vas-y, change de vie, ébroue-toi, oublie de pleurer. Ils vous absolvent… À d’autres, ils crient – Ne nous laisse pas !  Attends encore un moment, qu’allons-nous faire sans toi, que vas-tu faire sans nous ? Ils distillent un poison doux comme une liqueur, et au réveil, c’est la mélancolie qui s’est répandue en vous, la mortelle humeur noire, la plus mauvaise des conseillères et la plus dangereuse car elle vous intime de ne plus bouger, de n’écouter ni vos amis, ni la vie qui bat infatigablement en chacun de nous, mais uniquement les fantômes pétrificateurs ! Et vous n’avancez ni ne reculez, vous vous noyez dans un chagrin aussi amer et sirupeux que la chartreuse, vous aspirez les vapeurs de la délectable bile, et vous êtes perdu pour le monde, pour l’amour, pour l’écriture, pour tout ce qui risquait de vous réjouir le cœur. » Elle l’écoutait avec ce sourire mince et froid, très absorbé, que Fabien eût qualifié de bref, bien que la durée du sourire n’eût rien à voir là-dedans. Tous deux marchaient vite dans les rues désertes ; le froid s’était accentué ces jours derniers. Demain ce serait Noël et il ferait – 15°. « Vous parlez comme si vous aviez perdu quelqu’un vous-même. » finit-elle par dire. « Mais est-ce que nous n’avons pas tous perdu quelqu’un ? remarqua l’homme. Ici, par exemple… Julia a perdu sa fille, pour un temps au moins ; Charlotte a perdu son fiancé, son ami… je ne sais jamais comment… il l’a laissée tomber il y a des lustres et elle ne s’en est pas vraiment remise, n’a pas voulu s’en remettre… les autres, qui sait ? Moi, j’ai perdu une femme ; c’était le grand amour, vous voyez… la félicité, puis finalement elle m’a quitté. » Laurence fit juste « Ah » - comme Félicité, songea l’homme - et entra chez un buraliste acheter un paquet de Gauloises, alors seulement elle déclara : « J’aurais cru que c’était vous qui quittiez. » Ils dépassèrent le commissariat, masse grise et ronde qui eût mérité le surnom de Méduse puisque Malmer avait déjà son Poulpe ; des maisons cossues à grands jardins suivaient, suivaient, augmentaient en taille, diminuaient en nombre à mesure qu’on s’éloignait du centre. Garée juste devant le 4X4 défoncé de Laurence, une extraordinaire Impala. « Tiens. Notre ami n’est pas loin, murmura la femme. Probablement au travail. » Fabien leva le nez de l’asphalte. « Qui ça ? » Et regarda tout autour de lui comme si sa compagne avait voulu lui désigner un animateur célèbre ou un homme politique de passage dans les montagnes. « Triet, le lieutenant ! Vous ne vous souvenez pas de sa voiture ? » s’exclama Laurence. « Oh moi… les bagnoles… Vous savez, à propos de cette histoire avec les femmes… non, je ne veux pas m’appesantir là-dessus, mais on m’a souvent fait la remarque ; ce doit être mon air antipathique ! Ce qu’il y a de surprenant, de très injuste, c’est que ce sont mes compagnes qui ont rompu, à chaque fois, pas une que j’ai quittée, ou par laquelle j’ai réellement souhaité être quitté… Et pourtant c'est moi qui porte le chapeau ! Jusqu’aux copines de leurs copines qui viennent me faire la leçon... au lieu de me réconforter. Je me suis habitué. Peut-être la barbe. Ça doit me donner la physionomie d'un tortionnaire.» Laurence s’installait sans rien dire ; un jean gris très serré faisait paraître plus immenses ses jambes maigres ; le haut de son corps ainsi que son menton disparaissaient dans les replis d’un manteau monumental ; elle semblait échappée de quelque ascétique défilé de mode. Fabien se demanda si elle avait déjà fait l’amour avec un homme – à un homme fut la forme exacte de sa pensée. Question oiseuse qui ne pouvait traverser qu’un esprit masculin. Il décida que c’était le cas, très sûrement. Cette femme paraissait connaître beaucoup de choses. Le moteur démarra dans un grognement.

-   Les cheveux blancs, fit l’écrivain au bout d’un temps de silence, ils sont le signe d’une fin ?

-   La fin d’une époque, oui, dit Laurence à mi-voix.

 

 

26.

 

« …tu manques basculer dans l’eau sombre de la piscine olympique ; pas un athlète, mais il aimait s’entraîner, le type Souchet. Une encre noire que les lumières de sécurité, à peine des veilleuses, font briller vers les bouches de filtrage ; de sinistres petits remous qui voudraient vous mener avec eux, plus profond. Mais ce n’était pourtant pas eux qui avaient eu raison du propriétaire ; pas les muscles qui flanchent, de l’eau plein la bouche, à son âge rien d’improbable pourtant non, une balle dans la tête. Bien plus invraisemblable quand on y pense. Cela s’était produit une autre nuit, et l’eau de la piscine avait continué de briller toute seule tandis que Souchet gisait dans son sang, à quelques pièces de là ; plusieurs heures d’une mort inconnue, qui n’existait finalement que pour une personne : celle qui avait tiré. Une nuit entière pendant laquelle n’importe qui eût dit : non, vous vous trompez, Souchet n’est pas mort, il est bien vivant ! Mais évidemment, ces mots n’auraient rien changé au crâne explosé à dix mètres de la piscine, au cœur froid, au grand merdier silencieux dans la grande demeure silencieuse.

      Tu lèves les yeux aux angles lointains du plafond, là où s’obstinent les lumières rouges ; toutes les caméras de sécurités dorment maintenant, hors tension ; on les a éteintes quand vous avez bouclé le périmètre, posé les scellés. Ta question : pourquoi étaient-elles aussi éteintes durant les minutes entourant le meurtre ? …éteintes, rallumées juste ensuite… Et pourquoi le système d’alarme avait-il été également désactivé ? Le tueur avait pu s’introduire dans la propriété, casser une vitre, tirer, tout cela sans que rien n’y parût à l’extérieur, et puis réactiver le boîtier quinze secondes avant de sortir – c’est ce qu’avait révélé l’analyse de ce dernier par le département informatique.

      L’affaire te fait l’effet d’un ricanement ; d’un bras d’honneur grand-guignolesque. S’il s’est donné de la peine, ça n’a pas été pour dissimuler, pour égarer, tout au contraire ; le maquillage est celui dont on affuble un visage cadavérique pour mieux l’exposer dans son irrémédiable altérité ; traces de pas effacées, appareils qui reprennent leur marche tranquille, la maison bien comme avant : un paquet clos, le sceau intact, en plus : juste un mort à l’intérieur. Il a fermé à clé pour mieux signaler son passage. Il ou elle.

      Une certitude qui s’est imposée à toi, bien avant que tu ne possèdes suffisamment d’éléments pour en faire part à tes collègues : le meurtrier connaissait Souchet, intimement, il a été introduit dans la propriété par la victime, puis il a obtenu les codes de sécurité donnant accès aux systèmes d’alarme et de vidéo-surveillance, à moins qu’il ne les ait déjà possédés. Du temps, il n’en avait pas réellement besoin ; les minutieux disposent toujours de temps en trop, un excédentaire produit par leur exactitude. Un jeu.

      Et la vitre, brisée… seul détail incohérent… Tu t’attardes dans la salle, à contempler les parois, le plafond miroitant de reflets qui transforment le lieu en un aquarium gigantesque. Ce que tu es venu chercher cette nuit, tu l’ignores encore ; il te fallait y retourner maintenant, aux heures où personne ne t’attendait. À l’heure où cela s’est produit.

      Les couloirs te sont familiers, immaculés, sans rien de vieux, pas de livres, pas de gravures, rien que des photos en noir et blanc dans de lourds cadres d’acier brossé ; vous les avez tant arpentés, scrutés, illuminés jusqu’à l’os dans l’espoir d’y trouver un indice. Comme toutes les scènes de crime, celle-ci t’est mieux connue que ton propre logement ; ne t’y sens-tu pas plus à l’aise d’ailleurs ? Le corps est tombé là ; Souchet se tenait dans le salon, une main sur la poignée de la porte ouverte, et en chutant il est passé dans le couloir ; c’est son lui mort qui a changé de pièce. Une ombre te fait tressaillir, un chat entré par le carreau brisé et que ton intrusion vient de faire fuir. L’éclat de la lune baigne les chromes du bar et des hauts tabourets métalliques d’une lumière très bleue. Brusquement, tu comprends que la vitre n’a pas été brisée par le meurtrier, mais par Souchet ou plutôt par un objet qu’il a dû lancer, agiter afin de se défendre. Aucune raison aux illuminations de notre esprit, la seconde d’avant tu n’y voyais rien et celle d’après cela t’apparaît si évident que tu croiras l’avoir toujours su. De cela aussi, sans doute, il n’y aura pas de preuve ; une succession d’intuitions que rien n’étaye et qui finiront pourtant par te mener à la dernière, la bonne. Qui, comment, pourquoi.

      Au mur, un tableau contemporain : un animal baroque jette en avant sept têtes inégalement cornues. Tu te souviens - je vis monter de la mer une bête qui avait dix cornes et sept têtes, et sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des noms de blasphème. La bête que je vis était semblable à un léopard ; ses pieds étaient comme ceux d’un ours, et sa gueule comme une gueule de lion. Le dragon lui donna sa puissance, son trône, et une grande autorité. La toile te semble médiocre, Dali avait fait plus beau avec ce monstrueux sujet.

      Tu regardes en toi, la bête qui monte du fond de la piscine, son dos qui grandit, s’agite, et les remous effrayants lorsqu’émergent ses sept têtes écarlates. Elles hurlent toutes à la fois des choses différentes.

      Dans le salon également, des photos – de Souchet, de ses enfants, de ses ex, d’amis en train de faire griller la sardine dans sa baraque des Calanques, des chiens, des voitures, les tours de la Défense. …tout ça pour finir crevé à l’angle d’un couloir vide. Oui, il n’aimait pas l’antiquité, contrairement à toi, ce qui sent le passé, le moisi. Rien n’a plus de trente ans ici ; jusqu’aux copies de meubles vintages, répliques consciencieuses et sans patine des aînés. Tu te rapproches des photos, ces témoignages ni vrais ni faux que nous placardons sur nos murs tangibles ou virtuels, ils te fascinent depuis tout petit ; comme la parole humaine, si évocatrice, si peu fiable, insignifiante. Et tandis que tu les considères, il y en a une qui te saute aux yeux ; que personne n’avait remarquée, car des photos ce sont des photos… une femme, presque de dos, avec de très longs cheveux noirs coupés droit, au milieu des reins ; on ne distingue qu’un fragment de sa tempe, et les coudes au corps, bras nus hors d’un débardeur blanc. Est-ce elle, la belle-fille ? Celle qui est entrée dans ton bureau l’air de se mouvoir dans un autre espace, sur une autre planète ? Elle qui t’a appelé un jour : Jérôme, et ne s’est pas excusée ? Est-ce elle qui semble si fragile qu’on tremble de devoir la mêler à cette sordide affaire ? Une part de toi la reconnaît, mais tu as peur… pourquoi ? Rien de plus naturel que ce cliché, aux côtés des enfants, des femmes, des chiens.

     Tu préférerais qu’elle ne soit pas là. Tu voudrais qu’elle n’appartînt pas à sa famille, à aucune famille. À personne. Car maintenant, c’est elle que tu imagines entrant dans le salon, se postant, le dos au mur de photos, et pointant le revolver du petit dealer de Suresnes vers le beau-père sidéré. 

27.

 

Mes petites

 

Mes petites ont le cou penché, les cheveux forts comme de jeunes mauvaises herbes, des lèvres serpentines en petits ruisseaux pincés, des oreilles dodues chauffées par les lampes cruelles, des dos mous et tendres mi-abattus sur les sièges et les tables, le souffle tissé de soupirs las et costauds, des pieds enrubannés qui fox-trottent sans répit, des chairs phénoménalement pures de toute aigreur, des oripeaux exquis taillés pour des enfants, des fards de vieilles charmeuses et des goûters d’écolières, des regards de lionnesses sur des discours de bègues. Mes petites sont en train de disparaître au moment où nous les surveillons, de pâlir de la peur que je dois leur donner, de maigrir de la beauté dont elles croient manquer, de se plisser plisser à la recherche des mots qu’elles ignorent, de s’épuiser vite, tellement que j’en pleurerais si elle n’était pas si adorablement grotesque, leur galopade.

 

 

 28.

 

      Elle ne parvenait pas à trouver le sommeil. Pas à trouver le sommeil… Cette phrase trop littéraire, joliment, gentiment cocasse, comme toute sa langue à elle, se faisait se défaisait se refaisait entre ses deux oreilles, écho éreintant qui achevait de lui épuiser la cervelle. Charlotte avait essayé sur le ventre, posture d’enfant esseulée, sa préférée, celle qui la faisait dormir presque immédiatement. Mais pas cette nuit. Elle tenta sur le dos, meilleur pour la chaîne musculaire, lombaires, cervicales… pour la respiration qu’elle mesurait, allongeait avec un soin désespéré ; le plafond luisait violemment, il lui sembla avoir bu une pleine cafetière avant le coucher. D’un flanc à l’autre, pelotonnée, étalée, les bras sous la tempe, sur la tête, rien ni n’y faisait. Le démon de l’insomnie l’habitait. Dehors, il pleuvait ; des heures qu’il pleuvait. La pluie, de nuit, n’était-elle pas une chose troublante ? Cela paraissait contre la nature, cet écoulement incessant, invisible, ce bruit monotone quand tout se taisait sauf les animaux en chasse dont les cris limpides et stridents, eux, s’accordaient si bien aux ténèbres. La pluie allait avec le jour ; avec le gris, le cotonneux, les sons banals de la vie éveillée. La nuit, ça devait être sec, ou neigeux à la limite, mais pas une neige malhonnête et flapie : seulement de beaux flocons scintillant comme du duvet d’oiseau et qui tombent au ralenti. Pourtant, Charlotte aimait la pluie pour les innombrables odeurs que libérait le monde sur son passage ; en ce moment même, la chambre sentait différemment depuis que le temps avait tourné à l’humide : le bois des fenêtres sommairement isolées avait gonflé ainsi qu’une cheville sensible, du parquet avait commencé de monter une senteur complexe de vieille cire et de sol prêt à refleurir, ça suintait sous les gonds, la colle du papier peint ondulait, exhalait une puanteur neuve, et puis toute la forêt s’insinuait entre les jointures des battants, imprégnait de son parfum les demi-pensées de la jeune femme, l’exaspérait à tel point qu’enfin elle repoussa ses couvertures et vint à la fenêtre. Ouverte, celle-ci se mit à dégoutter des huisseries ; plic ploc ploc plic plac ploc plic. Une drôle de musique si jolie : vraie partition pour xylophone. Au-delà de la croisée, c’était la battue uniforme de la pluie sur le lac et les feuillages. Charlotte aspira fortement, régulièrement, jusqu’à la douleur, elle garda l’air dans ses poumons dilatés le plus longtemps qu’elle put ; l’eau et la nuit entraient en elle. Il fallait retenir, ne pas dissocier, garder le souvenir de ce trop plein d’harmonie : aucun jus ne supporterait pour de bon pareil bouquet. La nature seule savait accumuler aux limites de l’impossible, du dégoût, et cependant garder l’équilibre. Lorsqu’elle le concevrait ce parfum, son parfum… elle serait contrainte au tri, au détestable choix, …mais il y aurait cela, un souvenir de lierre froissé, l’humus, et cette étrange pointe de betterave rouge ; les scientifiques parlaient de molécules bousculées par les intempéries, de pétrichor, d’ozone et de géosmine. Ils disaient que les hommes apprécient l’odeur d’après la pluie parce qu’en des époques très reculées, elle a été associée à la survie… La jeune femme souhaitait aller à la rencontre de ces souvenirs universels ; son parfum s’adresserait à tous, il ne serait surtout pas élitiste ; elle haïssait l’élitisme, ce seul mot lui donnait envie de hurler. Comme une mise en accusation. Les adolescentes en tennis délacées pourraient le porter, et les vieilles dames également aux cheveux si permanentés qu'ils tiennent tout seuls en dôme, les hommes pourraient le porter, les migraineuses aussi car aucun composant ne provoquerait de maux de tête, peut-être Charlotte elle-même accepterait-elle de le porter les jours non ouvrés. Du côté de Malmer retentit un long sifflet qui s’amplifia, stridula, emplit la montagne et se termina en fracas d’explosion ; une immense fleur turquoise s’épanouissait dans les airs ; il était minuit, c’était le feu d’artifice annuel que l’on tirait tous les cinq janvier, jour anniversaire de la fondation de la ville selon de douteuses sources médiévales ; et en dépit de la gadoue, du froid et des averses, les arabesques se succédaient dans un magnifique boucan. À chaque fusée, le ciel s’illuminait ; les frondaisons, la barque amarrée à la jetée, le gravillon blanc sous la façade et les capots des voitures apparaissaient en plein, deux ou trois secondes, leurs contours aussi nets qu’au milieu du jour et pourtant irréels dans cette lumière de science-fiction. Une forme sombre se détacha du mur ; Charlotte recula un peu. Qui traînait dehors à minuit, sous une pluie battante ? Un homme sans doute. Ou Laurence - elle était grande et on l’imaginait sans peine portée sur ce genre de bizarre promenade. Illusion ? Un animal… Mais non, il s’agissait d’un homme ; tout se confondait à nouveau dans le noir ; ce ne pouvait être Jean-Lou, la silhouette semblait haute, l’encolure lourde. Le frère ? mais que fabriquait-il à prendre l'’eau devant la façade. Une forte gêne la saisit à l’idée qu’elle observait Fabien alors qu’il se croyait seul ; elle allait refermer la fenêtre quand un immense palmier rouge se déploya au-dessus d’eux ; une violente clarté parut émaner un instant de toute chose. Le type se dressait à l’angle de la Grande Bédière, le visage tourné vers la maison, mais les yeux plissés sous l’effet de l’éblouissement ; une pèlerine vert foncé, informe et ruisselante, le couvrait, capuchon rabattu sur son front trempé, et lui donnait cette allure inquiétante et grotesque qui caractérise les tueurs dans les films d’horreur de seconde catégorie ; son visage pâle et carré rayonnait comme une pierre de lune ; c’était Côme. Il allait, venait, pas vite, semblant indécis, restait par moment tout à fait immobile, la tête légèrement renversée en arrière pour voir la façade de sous les bords de la capuche. Plus surprise encore que si le promeneur avait été son frère, Charlotte ne respirait pas ; elle se tenait en retrait, juste assez proche de l’embrasure pour surveiller l’homme. L’obscurité était revenue. Soudain, elle entendit Côme appeler très doucement, presque dans un chuchotement : « Julia… Julia… ! » Un sourire involontaire vint aux lèvres de la femme ; aucune lampe allumée ; tous, ils dormaient, ou peut-être regardaient des films, des séries, leurs émissions podcastées, casque sur les oreilles, ordinateurs sur les cuisses, plus sûres barricades que la couette et les verrous défaussés au-dessous des poignées. Qui répondrait ? L’homme restait planté, campé, talons enfoncés dans le gravillon mou, on pouvait le supposer ; il tourna la tête en direction de la ville. Maintenant, on envoyait la belle des belles ; crépitements, claques, brasiers multicolores au ras de l’eau, fleurs, fleurs, toutes blanches à la fin, des orchidées neigeuses qui s’effondraient dans le ciel opaque, avalanches aveuglantes. Côme dit encore : « Julia… Julia… », sans plus de conviction. Qu’attendait-il vraiment ? Soudain, Charlotte se rapprocha de la fenêtre et souffla : « Côme ! ». Elle voulait savoir ce qu’il faisait là, et puis c’était triste de l’entendre appeler seul dans le silence, sous la pluie. Les feux avaient pris fin. La silhouette se figea, elle se détachait à peine du fond de gravier clair, et le visage de l’homme moins encore qui flottait sans traits déterminés dans l’ombre du capuchon. D’une voix presque forte, il reprit : « Julia ! ». Épouvantée, la jeune femme fit un pas en arrière et referma les battants. Elle resta ainsi quelques secondes, dos au mur, rendue à l’obscurité totale ; son cœur battait à lui faire mal. D’abord, elle ne put entendre les coups légers frappés contre sa porte ; son sang faisait en elle un grondement terrible, tellement qu’elle eut peur de perdre conscience ; peu à peu, les sons extérieurs recommencèrent à lui parvenir ; la courte salve se répéta, la laissa tremblante, ses genoux se dérobaient sous elle tandis qu’elle approchait. Pas lui. Impossible, trop de distance, moins d’une minute écoulée. « Oui ?! » s’exclama-t-elle d’un ton rogue. Un petit silence, puis : « …c’est Fabien. » Il entrait, l’air vaguement ennuyé, et la considérait avec beaucoup d’étonnement.

-   Qu’est-ce qui se passe ? Quelque chose ne va pas bien ?

      La sœur bafouilla que non, tout en se passant les mains sur les joues et sur ses cheveux dépeignés.

-   Je t’ai entendue marcher alors j’ai frappé… C’est une catastrophe, je me tourne dans ce foutu pieu depuis une heure ! Je ne sais pas ce que j’ai. Tu n’arrives pas non plus à dormir ?

-   Personne ne dort, cette nuit, j’ai l’impression.

      Une nouvelle fois, il la regarda, interloqué.

-   Ça ne te dérange pas si je m’incruste un peu ?

      Déjà, il s’asseyait sur le lit défait, y étendait à demi les jambes ; il avait dû venir directement de sa propre chambre, car ses pieds étaient nus. Charlotte se sentit immédiatement rassurée par sa présence. À son tour, elle vint prendre place à la tête du lit, jambes repliées sous le menton.

-   Ta relecture avance comme tu veux ?  

      L’homme eut un mouvement inachevé, et une moue caractéristique, le menton un peu détourné. Aborder ce sujet lui semblait inutile tout en lui procurant une certaine satisfaction qui n’était pas – uniquement – motivée par sa vanité d’auteur, mais plutôt par des inquiétudes jamais apaisées ayant trait à son travail : oui, sans cesse, il avait besoin d’être convaincu de l’existence même de ce travail, ou sinon, c’était tout comme si celui-ci n’existait pas. Il fallait que régulièrement on lui en parlât ainsi que d’une chose bien réelle, une production occupant une certaine place dans le temps, par la rédaction, dans l’espace, sur les présentoirs des librairies ou dans les rayonnages de bibliothèques, sans quoi il s’éprouvait prêt à laisser tomber pour s’adonner à une autre activité dont les effets seraient plus tangibles. Écrire, ça ressemblait trop à du vent, dans le meilleur des cas quelques feuilles tremblaient, se détachaient en tourbillonnant, mais les gens avaient si vite oublié ! Sérieux … ! eût dit la petite journaliste… Quoi d’indispensable ?!

-   Oh… doucement… j’arrive à la fin, puis je devrais probablement repasser une fois encore… il reste des coquilles. Le plus important, j’ai du mal à en juger. Jérôme me sort par les yeux, certains jours…

-   Quand pourrai-je lire, à ton avis ?

-   D’ici la fin de la semaine ? De toutes les façons, je ne peux pas m’éterniser ; je t’imprimerai ça avant de partir… Il y a ce problème de ravalement, tu sais, des devis à la con… Il vaut mieux que je sois présent à la réunion de copropriété.

     Cela l’éblouissait toujours d’être en mesure de prononcer ces mots ; il avait bien accédé à la propriété ; qui l’eût cru ? Avant ses cinquante, avant ses quarante ans… Quelque part, et à Paris, un appartement de trente mètres carrés lui appartenait. Charlotte songea fugitivement au sien, bien plus grand, vendu à la hâte – pas trop mal cependant - dans le mois où elle donnait sa démission, saisie qu’elle était soudain d’un horrible dégoût à l’idée de ce poids mort, de cette entrave qui ralentissait son départ. Elle était libre maintenant ; plus de dettes, et un peu d’argent de reste ; un pécule grâce à quoi elle prenait ces curieuses vacances expérimentales.

-   Donc tu vas bientôt repartir pour Paris ? dit-elle d’un ton qu’elle avait voulu serein, mais où transparaissait tant de peine que Fabien tressaillit d’impatience.

-   Oui, oui, sûrement. Quand je pense que je suis ici depuis début décembre ! En fait, je dois dire que je ne comprends pas ce que vous fabriquez ; la gosse, Jasmine, elle n’a pas tort : personne ne fait rien !

      La sœur resserra la prise de ses bras autour des genoux serrés ; ses lèvres foncées se pincèrent à peine ; c’est parti, elle verrouille tout, pensa Fabien. Le pyjama à col droit qu’elle portait, couleur prune et cousu dans une matière satinée peut-être synthétique, plus probablement du lin mélangé à de la soie, lui donnait véritablement l’air d’une jeune japonaise mécontente.

-   Rien de visible, c’est possible. Et tu ne les connais pas tellement, les autres, tu ne peux pas juger de l’utilité…

      Devant Fabien, souvent, elle ne parvenait pas à terminer ses phrases. Selon la situation, il recevait les points de suspension comme une marque de confiance ou un aveu de faiblesse. Elle s’en sentait odieusement handicapée.

-   Mais je te connais, toi ! fit l’homme.

      Il avait parlé sous le coup de l’irritation, trop brutalement. Aussi reprit-il avec une douceur excessive : « Tu te reposes encore sur ton entourage, dans cet endroit. Il y a tant de monde, tant d’interactions… On n’est pas seul un instant ! Comment veux-tu te retrouver face à toi ? Tu vas recommencer simplement comment avant, à aider ceux qui vivent là, accomplir une sorte de travail, de tâche, et attendre que ces efforts te donnent la solution. Tu persistes à croire dans une espèce de gratification qu’appellerait sur nous… quoi ? la vertu …!

      Charlotte secoua la tête, butée, les yeux vers la couverture en désordre.

-   Tu ne comprends pas la différence : dans notre groupe, chacun aide les autres, c’est le principe ! Nos comportements sont reliés entre eux, affirma-t-elle.

      Ce qu’il devinait d’aveuglement volontaire chez sa sœur portait Fabien au comble de l’exaspération.

-   Enfin Charlotte ! N’importe quoi ! Ils s’occupent d’eux, uniquement d’eux… et ils ont raison, qu’est-ce que tu t’imagines ?

-   J’ai fait un énorme effort en venant ici ! cria presque la jeune femme, brusquement. Qu’est-ce qu’on peut me demander de plus ?! Qui fait ça ? Qui lâche un poste si difficile à obtenir pour …juste, examiner sa vie ? Dis-moi ! J’ai déjà accompli un pas, un très grand pas !

      Sans l’avoir voulu, elle ajouta mentalement : toi, tu ne le ferais pas ; tu ne prends aucun risque ; tu as tes revenus, ton appartement, un planning scrupuleusement observé, même l’amour, tu t’arranges pour qu’il ne mette pas tes affaires en péril.

-   Et si ce pas ne te mène à rien ? répondit Fabien avec froideur. Quel intérêt ?

      Il s’interrompit d’un coup, voyant que des larmes montaient aux yeux si noirs de Charlotte.

-   Je voudrais que tu sois heureuse, Lotte, murmura-t-il sans bouger.

-   Mais tu veux toujours que je sois seule et moi, je ne veux pas, je n’y arrive pas ! J’ai l’impression que je vais mourir quand je suis seule, que je vais me racornir, ne plus rien sentir et disparaître. Peut-être que tu es content, sans personne, mais nous sommes différents toi et moi !

      Elle avait son timbre désespéré qui ressemblait à un sanglot. Sa véhémence ranima chez Fabien le démon de la polémique.

-   Là aussi, tu te trompes ! La solitude n’est pas ton problème, elle est un résultat. Quand tu seras assez bien…

-   Mais quand, quand ?!

-   Et rappelle-toi : avec Noah… C’était du bonheur, pour toi ? Tu te sentais apaisée, satisfaite ?!

      Une nouvelle fois, elle secouait la tête ; son mouvement avait quelque chose de frénétique ; ce qu’elle niait ce n’était pas le bonheur passé, non, c’était cette terrible pression qui revenait lui écraser les épaules à mesure que Fabien développait sa pensée ; il la tuait.

-   Plus qu’à présent en tout cas, j’en suis sûre.

      Aucune certitude pourtant, mais la nécessité de reprendre souffle, de dénouer les phrases empoisonnées, une à une.

     Avec un rire affectueux, son frère fit mine de lui prendre la main, pour plaisanter ; Charlotte la laissa pendre, inerte, jusqu’à ce qu’il revînt à sa posture initiale, loin d’elle. Comment eût-il pu être touché de la même manière qu’elle-même ? On ne devrait pas évoquer les choses douloureuses lorsqu’elles ne nous concernent pas directement. Il n’avait pas le droit de le faire. Sans doute, qu’il pensait agir pour son bien…

-   J’ai du mal à te croire, Lotte. S’il t’avait convenu, si votre relation t’avait convenue, tu n’aurais pas fait en sorte qu’elle prenne fin.

-   …qu’est-ce que tu racontes ? Tu sais parfaitement que c’est Noah qui m’a quittée !

     Il ouvrait les paumes, ce geste horripilant qui pouvait tout et rien signifier.

-   D’accord, d’accord…

-   C’est toi qui as vécu notre rupture ? Tu sais mieux que moi ?

-  Très bien, cela ne me regarde pas. Seulement…

-   Seulement ?

      Il fallait toujours qu’elle l’amène à parler, à prononcer les mots qu’elle ne voulait pas entendre ; elle ne voulait pas, parce qu’il ne souffrait pas pour de vrai, une simple irritation de surface, sa passion de la psychologie ; et cependant, elle l’autorisait à décortiquer, manier toutes ces histoires : ainsi ils continuaient d’être reliés l’un à l’autre, avec une intensité qui excluait de nouveaux participants.

-   Et bien, ton accident… ! Tu m’appelles moi, d’abord, en premier ! …puis les parents… et lui, il reçoit un coup de fil une demi-journée plus tard, quand nous sommes déjà à l’hôpital, à tout discuter ? Comment voulais-tu qu’il le prenne ?! …enfin ! C’était clair, non. Inconscient peut-être, mais très clair ! Tu l'as prévenu en dernier, après ton frère, après tes parents.

-   Nous nous sommes séparés des mois après… et il n’a jamais fait allusion à cela.

      La réponse était venue si rapidement, comme une parade trop préparée, quasi anticipée. Oui, oui, Fabien avait raison. On ne pouvait rien lui opposer ; malgré cela, elle en était convaincue : l’important était ailleurs, ailleurs…

      Le silence s’établit un moment autour d’eux. Ensemble, ils pensèrent à ceux qui dormaient, probable que tout le monde sommeillait maintenant, sauf le frère et la sœur en train de débattre ; quelle heure pouvait-il être ? Une heure ? Plus …? Ils n’en avaient pas encore assez, pas tout à fait fini.

-   Je suis saoulée de mots… j’en suis malade, parfois je voudrais que l’être humain se soit arrêté à l’avant-parole ! Ça ne nous apporte que du malheur de…

      L’homme s’esclaffa.

-   De communiquer ?

-   De… comment dire ? …toutes ces complications, ces malentendus, ce n’est pas de la communication à mon avis !

      Il continuait à sourire, l’humeur légère. Tous deux aimaient à se sentir particuliers, en ces instants, différents des dormeurs dont les chambres cernaient celle de Charlotte ; leur discussion nocturne les réaffirmait comme famille au milieu des étrangers.

-   C’est pour cela que tu avais cessé de me parler, alors ? remarqua Fabien à voix basse.

-   Quoi ? Pas du tout ! Je n’ai jamais cessé de te parler.

-   Oui, un appel de temps en temps… mais tu ne me parlais plus vraiment ! Tu ne me disais plus rien de sincère, rien qui compte. Il a fallu que je vienne ici…

-   Non, c’est toi ! C’est toi qui ne me parlais plus ! Depuis un an ; je pensais que tu étais fâché… c’était si pénible !

-   …si tu veux. Nous ne nous entendrons pas là-dessus.

      D’un seul coup, ils furent épuisés ; désireux de poursuivre encore, mais le corps et l’esprit vidés de toute énergie.

-   Allez…, fit Fabien pendant que Charlotte disait :

-   Je vais…

      Ils s’interrompirent avec un petit rire. L’homme effleura la joue de sa sœur de sa joue barbue ; ils ne se faisaient pas la bise d’ordinaire, en dehors des retrouvailles, mais cette nuit l’homme voulait signifier à sa sœur la tendresse qui les unissait.

-   Dors bien, souffla-t-elle.

      Il grogna et fut sorti.

      Au bas des fenêtres, le plan de gravier était sombre et désert.

      Charlotte tira du haut de la bonnetière une couette jaunie qu’elle ajouta à la couverture ; des billes de naphtalines glissèrent sous le lit. La jeune femme se roula en boule, les deux épaisseurs ramenées au-dessus de sa tête. Juste à l’instant de s’endormir, elle se souvint d’un rêve surprenant fait le soir de son arrivée à la Grande Bédière. Il s’agissait de Côme qu’elle avait alors pourtant à peine entrevu ; dans ce rêve, il la rejoignait sur le banc d’un parc et, sans prononcer un mot, lui faisait l’amour, d’une façon tellement violente qu’elle s’était éveillée, très bouleversée et mal à l’aise au plus haut point ; bien entendu, elle avait gardé cela par devers elle ; la véritable personnalité de Côme avait d’ailleurs si peu à voir avec cette embarrassante fantasmagorie que le réel en avait dès le lendemain effacé toute trace de sa mémoire.

      Gagnée par le sommeil, Charlotte oublia une seconde fois le rêve.

29.

 

      Comme chaque matin, maintenant, la brume masquait les frontières entre l’eau et la forêt ; le lac semblait fait de la même matière que le brouillard et les arbres émergeaient en hautes pousses noirâtres de ce terreau prodigieux. Pour la ville, elle avait tout bonnement disparu ; engloutie. Il était dix heures, un glorieux et bas soleil d’hiver rasait les rives, traversait la brume sans la dissiper, transformant ses épaisseurs d’ouate opaque en nuées de lumière pure. Alignés sur un rang unique et grave, des canards. Tous avaient la tête tournée en direction du soleil et de Malmer invisible ; ils paraissaient des sages en contemplation ; l’un d’entre eux lançait parfois un appel, sans raison apparente, que tous reprenaient soudain en un bref écho ; puis ils retournaient au silence.

      Un immense anorak à capuche très poilue descendait la pente, de la véranda vers la jetée. Il allait vite, ses pas heurtaient toujours un caillou ou le bord d’un talus ; vraiment, on eût dit un ours pressé. Côme aimait à se couvrir beaucoup. Du bout rougeoyant de sa cigarette, Laurence lui fit un petit signe. Sous la capuche fourrée, il portait un bonnet de laine enfoncé jusqu’au ras de ses sourcils blonds ; plus : une interminable écharpe nouée à hauteur du cou, par-dessus l’anorak, gros nœud enfantin, pas du tout élégant ; et des moufles, et de ces chaussures montantes pour aventuriers citadins. Laurence croyait pourtant se rappeler qu’il venait du nord ; Roubaix ou Bouvines – « Père, gardez-vous à gauche, père gardez-vous à droite. », non, à Poitier ça… Bouvines, c’est Otton versus Philippe Auguste – enfin près de la frontière wallonne. Ah, ou était-ce la frontière luxembourgeoise ? Thionville, Hagondange, un nom extraordinaire – Hagondange… Ce serait bien que le blond eût grandi par là.

-   Tu vas faire un tour ? Je peux t’accompagner ? haletait-il.

      Le mince sourire de Laurence s’accentua ; ce garçon suscitait en elle une tendresse lointainement maternelle ; elle à qui les gosses indifféraient.

-   Alors tu y prends goût ? plaisanta-t-elle.

-   À quoi ? rétorqua l'autre, ahuri, alarmé par avance.

-   Les balades dans la nature, le grand air.

      Non, il n’aimait toujours pas la nature, aucune chance. Il aimait bien Laurence.

-   Je pensais prendre le canot… ramer un peu jusqu’au milieu du lac, ça te convient ?

      Côme tordait son long nez droit.

-   …heu… je ne suis pas sûr d’être habillé pour.

      Elle attendait qu’il se décide, droite, exhalaison, volutes bleutées, sans rire, sans insister, elle ne forçait jamais personne ; c’est pour cela qu’on la suivait presque à tout coup : pour ne pas se sentir trop infime, trop peu nécessaire. Parce qu'elle irait sans vous, de toute manière, où que ce soit... « Bon allez d’accord c’est parti ! » ; à elle, il ferait confiance. S’installait en second, la barque tanguait sous ses pieds inquiets, il criait « Ola ! » et ne faisait pas semblant de le prendre à la blague, l’engin se stabilisait peu à peu tandis que Laurence repoussait les rives d’une rame, ils s’éloignaient très doucement de la jetée.

-   Il n’y a aucun risque que ce truc se renverse, n’est-ce pas ? J’ai de l’Apple plein les poches… il ne faudrait pas qu’on reçoive de l’eau ! Peut-être j’aurais dû repasser déposer tout à la Bédière.

      En illustration, il extirpait de la doublure un bout d’iPad Air 2. Seul à dire « la Bédière » ; ni le Poulpe, ni La Grande Bédière ; entre lui et le site, il marquait ainsi une sorte de distance méprisante. On sentait qu’il éprouvait à l’égard de la baraque une hostilité larvée. Se tenait prêt à fuir. Laurence eut un froid coup d’œil pour l'objet rutilant.

-   Tu te rends compte qu’à l’époque où je préparais mes premiers cours, on se servait de machines à écrire. Je tapais mes cours à la machine…

      Les lèvres de Côme produisirent un « Chhhhhh… » éloquent ; en son for interieur, il tentait de calculer l’âge de sa compagne et en quels temps elle avait pu commencer d’enseigner. L’information avait creusé de lui à elle un écart phénoménal.

-   C’était les années quatre-vingt, précisa Laurence ; quatre-vingt-trois, quatre… je ne me souviens plus. Violante n’était pas née. Tout de même, une machine à écrire ! Comme Burroughs, et encore avant… Hemingway, on pense toujours aux américains ; nous sommes restés plus longtemps au papier et au stylo, en France ; éternellement ringards.

-   Il y en a une dans ma chambre… une Remington, je crois, dit Côme que la suite du laïus ennuyait plutôt.

-   Ah tiens, c’est bien… murmura la femme en vérifiant qu’ils ne déviaient pas trop. C’est le Jurassique pour toi, non ? Pour moi aussi, à vrai dire ; nous utilisons tous l’informatique depuis si longtemps, et ces merveilleuses extensions… les étudiants qui ne se servent pas de tablettes pour noter leurs cours commencent même à nous paraître légèrement originaux ! On peut imaginer que bientôt les supports vont disparaître, tout sera immatériel… comme ce serait beau ; nous pourrions recommencer à donner des cours en plein air, en déambulant au travers de la ville ou de la campagne… un vrai lycée athénien.

      Penché en avant pour déchiffrer le titre d’un bouquin remonté hors la poche de Laurence à force de ramer, l’homme manqua basculer. Rassis, il se cramponna d’une main au rebord tandis que de l’autre il repoussait son capuchon de grizzli ; l’alerte lui avait donné chaud.

-   C’est le bouquin de Fabien, dit la femme. Enfin son dernier publié…

-   Oh…oui, ils l'ont tous lu à La Bédière, grommela Côme.

      Ses contrariétés avaient l’évidence comique des bouderies de môme.

      La barque avait atteint le centre du lac ; Laurence posa les rames sur les bancs. Le brouillard avait fini par se dissiper, laissant au soleil l'entière surface de l’eau. Une ligne invisible traçait entre Malmer et la vieille maison solitaire un diamètre dont le centre exact était occupé par le canot.

-   Et toi, tu n’es pas curieux ?

      Il réfléchit et lâcha :

-   En fait, si… mais, voilà… j’ai peur de le trouver bon, son truc… et franchement, les gens qui ont du talent, ça me fait chier. Surtout, s’il s’agit de Fabien. Alors je préfère ne rien lire et imaginer ce que je veux.

      La femme opina du chef et, une fois encore, ses lèvres s’allongèrent à peine.

-   C’est gentil… ajouta-t-il. Oui… : de ne pas prendre un air du style : « Je vois, très mature, ta réaction ! ».

-   Pourquoi ferais-je ça ? Tu es honnête. Une grosse moitié de l'humanité éprouve ce sentiment que tu décris, mais n’a pas le cran de le formuler. L’autre moitié ne ressent aucune sorte d’intérêt pour quoi que ce soit.

-   Et toi ? Tu te classes dans quel camp ?

-   Aucun. Je suis trop sûre de mes propres compétences pour craindre celles des autres.

-   …houao… ok ! Tu es directe, aussi.

-   Parfois.

-   Ce doit être rassurant, une certitude de ce genre.

      Elle reprit les rames presqu’avec fureur et fit faire à l’embarcation un quart de tour vers le sud, vers la forêt.

-   …rassurant, oui. Si l’on veut ; relativement à l’infini de l’univers et à la persévérante absurdité de l’existence… Pardon, dit-elle devant la face déconfite. Je voulais juste signifier que rien ne m’a jamais semblé « rassurant » dans notre monde, dans le fait d’être en vie. Et vouloir « être rassuré »… c’est précisément le désir humain qui m’épouvante le plus.

      Côme parut perplexe. Les canards s’étaient tirés de leur contemplation et nageaient à présent entre les longues herbes ondoyantes.

-   Mais, observa-t-il, c’est pourtant bien ce qu’on cherche ici, non ? …vous tous... à être rassurés.

      Laurence le fixa une seconde, frappée ; elle cessa même brièvement de ramer.

-   Intéressant. Tu as raison ; beaucoup d’entre nous espèrent se trouver rassurés après cela. Quelle folie ! Comme si poser des questions avait jamais eu un effet pareil !

      Ensuite, ils cessèrent de parler.  La matinée était avancée maintenant et au centre du lac la chaleur paraissait forte, sous toutes ces couches de vêtements. Côme s’affala le dos contre le banc, étendit les jambes autant qu’il put, quasi sur celles de sa compagne, et ouvrit grand son anorak ; il portait au-dessous un pull épais, peut-être d’autres choses encore… un tricot – eût dit Charlotte, une chemise. Le soleil leur arrivait à l’oblique, sur le visage et un côté du crâne ; des vols de freux tournoyaient loin dans le ciel très bleu ; c’était une heure magnifique. Tout le pessimisme du monde n’aurait pu l’assombrir. La main droite de l’homme glissa au flanc du canot, passa la surface de l’eau ; sensation merveilleuse de ces quelques phalanges gelées, saisies, quand tout le reste du corps demeure emmitouflé. Comme de vivre une aventure sans bouger. Seuls les doigts s’agitaient, clapoti, clapota, des gouttes sautaient haut qu’il ne voyait pas, yeux fermés. On ne bougeait plus. La barque penchait langoureuse d’un bord l’autre. La main balayait l’intérieur du lac. L’autre tapotait, plus fort ; à présent les deux mains battaient l’eau, la forçaient à briller et disparaître dans la lumière, projetaient des gerbes liquides. Ça faisait un bruit de baffes et de lavandières. Laurence recevait sa part d’éclaboussures ; elle se redressa et aspergea son compagnon d’un geste rapide. Ils restaient très sérieux dans cette bataille ; l’embarcation oscillait, quelques vaguelettes passaient le rebord, mouillaient leurs jeans, leurs poignets étaient déjà trempés ; Côme en reçut trop dans le visage, souffla à la façon d’un phoque en agitant la tête et son bonnet pendant avec ; soudain il se saisissait d’une rame et la foutait à l’eau, puis considérait avec stupeur l’objet flottant à une distance de quelques mètres. En même temps, lui et Laurence regardèrent la seconde rame, entre leurs pieds. C’est alors que la femme accomplit le geste le plus étrange que Côme lui ait jamais vu faire, mais il est vrai qu’il n’avait pas vu grand-chose d’elle et que le monde dans ce qu’il peut avoir de véritablement surprenant lui était à peu près inconnu. Elle s’empara de la rame et la balança par dessus l’autre bord, d’un grand mouvement puissant qui l’envoya encore bien plus loin que celle bazardée par son partenaire de canotage. Puis ils devinrent très calmes et suivirent du regard, alternativement, les deux rames qui s’écartaient de la barque, paraissaient revenir au creux d’un remous, s’éloignaient davantage, pour toujours… Des musiques en faible  cacophonie leur parvenaient depuis Malmer ; les baraques de Noël demeuraient jusqu’à la mi-janvier. Toute cette agitation les avait mis en nage ; Côme ôta son bonnet et se lissa pensivement les cheveux. Avec prudence, il s’accroupit, se retourna, progressa à reculons d’un pas ou deux et se recroquevilla au fond de la barque, à demi allongé entre les genoux de Laurence. De ses longues mains noueuses, elle lui caressait distraitement le crâne et le front. Il commençait à faire faim. De petits bateaux quittaient les berges ou le port pour aller pêcher. « Tu crois que le lac va geler finalement, cet hiver ? » demanda encore le garçon.   

 

 

  30.

 

Ce rêve, dont elle parle, parle par à-coups, mais jamais vite, non, il n’y a pas de hâte dans son débit, le rythme de son souvenir, le rythme de sa conscience, la conscience possède-t-elle un rythme propre, oui, comme des influx nerveux, ou est-ce tout égal, un courant continu, et le subconscient, peut-on imaginer qu’il soit mort parfois, aucun signal, la nuit c’est sûr il a toute la place, toute la place pour lui, remplir la nuit, moi aussi j’aimerais parler de mon rêve, elle raconte des histoires de petits chats, elle grimpe le long d’échelles, d’échafaudages, à un étage de ces structures métalliques se trouvent les petits chats, des tas de chatons qui ont tous exactement le même pelage, des sortes de clones d’un unique bébé chat, naturellement il s’agit encore une fois d’enfants, son image ne s’use pas, elle me semble toujours très belle, le désir, pourquoi ne s’érode-t-il pas non plus, il reste beaucoup moins de secret maintenant pourtant, je connais sa bouche, ses seins, je l’ai serrée contre moi, je ne suis pas amoureux, le désir disparaîtrait sans doute si nous faisions l’amour, idée insupportable de trivialité, mais c’est vrai, le vrai est souvent banal, ou bien, d’ailleurs elle fait le lien, voilà, association, les chatons lui évoquent des bébés humains, elle les tient sur sa poitrine, on croirait un jeu, téléphone arabe, répète, déforme, répète, déforme, et on fabrique une valeur neuve avec, les surréalistes devaient adorer ça, forme, forme de songe, j’ai rêvé de formes, très difficile à décrire, il vaut mieux que je me taise, ils ne comprendraient pas bien que je me lance à présent, pour ne rien dire, donc on pourrait croire symboles d’enfants égal désir d’enfant, nostalgie de sa fille, mais elle associe bébé et enfermement, elle prononce le mot « cage », tous ces barreaux de métal autour d’elle évidemment, la vérité peut sembler horrible, le scandale de la vérité, qui oserait dire qu’elle ne veut pas de son enfant, qui ose le penser, pas moi, on ne sait rien des autres, moi je rêve de formes, Matta, cette toile du musée, incroyable chose un musée d’art moderne dans pareil bled, Matta à Malmer, titre de blague ou d’album premier âge, les Morphologies psychologiques, retour aux surréalistes, le rêve né d’une peinture surréaliste, ou la peinture surréaliste issue de tous nos rêves, depuis les premiers temps de la conscience humaine, un puits sans fond empli de rêves, des toiles qui rejoignent nos balbutiements, nos pas titubants, mes rêves sont devenus adultes pour la plupart, certains resurgissent par moment, des années d’avant la mémoire, rêve récurrent, en ce qui me concerne bien le seul, un objet non défini, entre mes mains ou au bout de mes mains, son poids, sa température et même ses dimensions changent de façon troublante, comme si ma propre personne devenait géante ou minuscule, m’échappait, peur, fascination, pense au phallus bien sûr, couleur chair qui nimbe l’ensemble ou je la rajoute après coup, énervant comme on voit des bites partout aujourd’hui, intérieur d’utérus, mieux, sentiment de perdre le contrôle sur la matière, ses contours, que les qualités m’en sont en fait non-appréhendables, intérieur extérieur se confondent, jamais éprouvé rien de tel dans la vie éveillée, je sais que cela a constitué un cauchemar il y a très très longtemps, puis cela s’est transformé en un univers familier dans lequel je me sentais assez bien, cette nuit certainement à cause de la toile, plus précis au fait, distancié, retravaillé en quelque sorte, je voudrais comprendre, que quelqu’un me dise ce qu’il voit, on ne s’entend pas, qui d’autre ensuite, ils m’ont réellement accepté, à écouter sans parler, je pourrais réutiliser tout ce qu’ils se racontent pour un bouquin ils s’en foutent, ce qu’on écrit ne compte pas beaucoup en regard de leur réalité de chair, je les aime vraiment, Côme aussi au fond, se sent un peu comme en famille, une grande famille névrosée, c’est décidé je me tais, je ne veux pas les déranger, les obliger à réajuster nos rapports, je chercherai tout seul, quand le livre sera complètement terminé, quel titre, quel titre, repousser les délais pour trouver un titre une absurdité, une part de moi qui ne doit pas vouloir en finir, en février je vais avoir décidé pour le titre, alors qui parle, est-ce qu’ils vont lever la séance, non, Jean-Louis, c’est ça, un autre rythme, ils ne se ressemblent pas du tout, autre rythme autre conscience, après Julia Jean-Louis… 

 

31.

 

Côme : Et si rien de ce que nous vivons n’existait ? Si rien de tout ça n’avait de réalité, vous y avez déjà pensé ?

Jean-Lou : Je ne peux pas supporter cette idée !

Fabien : Tu veux dire, la vieille histoire du rêve dans le rêve…etc. ?

Côme : Non, plutôt : Si nous étions des personnages de fiction ?

Fabien : Je ne comprends pas.

Côme : Mais si… imaginez que nous nous trouvons dans un récit, en train de s’écrire, et nous parlons… de nos affaires, de nos rêves, mais nous n’existons pas pour de vrai ! Seulement comme des héros de film, de séries…

Julia : Nous nous éloignons complètement du sujet.

Côme : Non, on est en plein dedans !

Charlotte : Ça ne t’ennuierait pas de reprendre au début, Jean-Lou ? Je n’ai pas bien suivi, il y a eu trop de coupures.

Jean-Lou : Il y a quelque chose, avant ; un premier rêve, mais je ne m’en souviens plus. Au début du second, je me réveille ; je suis dans un lieu désert que je ne connais pas ; allongé sur des sortes de pierres rondes et mouillées, glissantes, très noires ; mes pieds et mes mains ont du mal à trouver une prise, je dérape à chaque fois que j’essaie de me redresser. Finalement, je suis debout ; autour de moi, une vaste étendue sans arbres, sans maisons, rien que des cailloux ; je marche un peu et j’arrive à la mer ; quelle mer, je n’en ai aucune idée, mais cela ne m’étonne pas, parce que, dans mon rêve, je comprends que je suis sur une île et qu’il n’y aura que ça : des cailloux noirs et la mer partout. Ce que je ne sais pas, c’est qui m’a amené là, pourquoi…

Côme : Hé… tu as trop regardé Lost !

Julia : S’il te plaît.

Jean-Lou : L’endroit ne parait pas dangereux et pourtant j’éprouve une grande angoisse… j’ai peur d’être coincé ici à jamais, sans explication, sans plus voir personne. Même la mer a l’air sinistre, grise… Et puis un appel sur mon portable m’a réveillé. J’ai cru entendre quelque chose dans le ciel, j’ai levé la tête. Ça s’est terminé là.

Charlotte : Peut-être es-tu encore sur l’île !

Jean-Lou : Ne plaisante pas ! Une heure après m’être levé, je sentais encore comme un malaise, le cœur serré.

Julia : Je peux comprendre.

Laurence : …ton rêve, c’est tout-à-fait fascinant, ton rêve est exactement décrit chez Pascal ! Dans les Pensées, il compare la situation de l’être humain sur la terre à celle d’un homme qu’on aurait porté endormi sur une île terrifiante : à son réveil, il ignore où il est et comment en sortir.

Jean-Lou : Et il y a une issue ?

Laurence : Oh… chez Pascal, il s’agit de la quête de Dieu… pourquoi nous nous laissons distraire par le premier objet venu et oublions de chercher l’essentiel… Pour toi, ce pourrait être la quête de sens ; c’est un rêve magnifique que tu as eu ! Je suis jalouse…

Jean-Lou : Je te l’aurais laissé avec plaisir !

Charlotte : Mais n’y-a-t-il pas un deuxième niveau d’explication ? …enfin, je suis sûrement à côté de la plaque… je comprends bien que l’île, ça puisse être l’inquiétude face à une vie qui n’aurait aucun but, dont on ne sait pas comment ni pourquoi elle a commencé…

Fabien : D’accord, et donc ?

Julia : Attends ! Ne la presse pas !

Charlotte : Peut-être que l’île… c’est également ici… La Grande Bédière.

Laurence : Comment ça ?

Charlotte : …et bien : il y a l’eau, le lac… qui pourrait figurer la mer ; les cailloux, j’y voyais une image de la montagne… ensuite, je ne suis pas certaine… est-ce qu’une partie de toi ne voit pas ton arrivée dans ce lieu comme un réveil ?

Jean-Lou : Mais d’un autre côté, j’en serais effrayé ?

Charlotte : Oui, enfin non… le sentiment me paraissait moins important que ce fait : ton moi inconscient considérerait que tout cela, notre groupe, notre travail, est en fait une impasse.

Côme : Pas mal !

Jean-Lou : Je ne suis pas d'accord ! Tu veux dire que nos dizaines de réunions, durant des mois, ne serviraient à rien !?

Julia : Elle ne dit pas qu’elles ne servent à rien, mais qu’une part de toi peut s’en méfier.

Jean-Lou : Tout de même, ce serait violent ! Je parle de moi, Charlotte… c’est une espèce de schizophrénie que tu décris.

Laurence : …nous sommes tous schizophrènes à ce compte ; nos récits le révèlent depuis le début.

Jean-Lou : Un tel investissement… tant de temps consacré à… Non, je comprends ton point de vue, mais il ne me paraît pas vraisemblable ! Je ne pourrais pas faire cela sans être profondément, entièrement convaincu ! Je suis quelqu’un de simple, tu sais… pas comme certains d’entre vous ; une action à la fois, une pensée à la fois, ça me suffit et je vais jusqu’au bout.

Charlotte : C’était juste une idée… le plus probable est que je me trompe.

Fabien : Est-ce qu’elle ne t’est pas venue pour la raison que toi, précisément, tu te sens sceptique ? Nous prêtons sans cesse aux autres nos doutes ou nos obsessions.

Côme : Cette baraque, elle fait un peu fourre-tout, non ? ...une île, un château, un cerveau, plus toutes les maisons qui apparaissent dans nos histoires : à chaque fois, bam ! La Bédière… ! Je crois même qu’un jour, quelqu’un a parlé de catacombes…

Jean-Lou : De sarcophage, Charlotte avait rêvé d’un sarcophage.

Laurence : Et pourquoi pas ? Cela me paraît naturel d’être hanté par cet endroit ; il est déjà assez particulier en soi. Si on considère la conjoncture, notre drôle d’assemblage, il est normal qu’il occupe dans nos consciences une place extraordinaire.

Jean-Lou : Tu me donneras les références de…

Laurence : Pascal, oui très bien … pardon, mais ça ne sent pas le… ?

Charlotte : Malheur ! J’ai oublié le gratin ! Il va être absolument cramé !

Côme : …malheur…

Julia : Je vais t’aider.

Laurence : Au fait, si quelqu’un a besoin d’aller en ville avant le déjeuner… Je vais récupérer un colis au bureau de poste.

Jean-Lou : Alors vous nous quittez bientôt, Julia m’a dit ?

Fabien : D’ici une ou deux semaines au plus, oui. Les vacances sont finies pour moi.

Jean-Lou : Ça y est, le livre est bouclé ? Le dernier m’a vraiment plu, L’envers du décor.

Fabien : Ah, merci. Oui, j’ai terminé les corrections, mais …il me manque le titre ; je suis emmerdé, l’éditeur attend et rien ne me vient ! Ça tourne au grotesque. 

Côme : Nous ne vous… inspirons pas ?

Fabien : …heu, si si. Enfin, ça n’a pas grand-chose à voir en réalité… avec le contexte présent ; d’une manière générale, je travaille d’une façon plutôt cloisonnée. Heureusement.

Jean-Lou : Vous ne pensez pas que nous devrions aller filer un coup de main aux filles ?

Fabien : Oui, naturellement ; je suis distrait !

Côme : Bon ben moi j’ai un truc à régler. Je vous rejoindrai ; ne m’attendez pas, hein.

 

 

32.

 

...il est dix-huit heures et cinq minutes sur L.O.L, Les ondes du lac ! Après la pub, la Spéciale Crim’ animée par Nicolas Bouchaud : aujourd’hui, L’affaire Romain, un reportage de Jasmine Triet sur le meurtre tragique du petit Romain Pernel ; avec elle, nous parcourons la commune de Malmer à la recherche de traces et de témoignages. Qui était Romain ? La police a-t-elle des pistes ? Quarante minutes d’enquête exclusive. Restez à l’écoute de L.O.L. !

      Chéri ! Tu n’as quand même pas oublié ? Heu, quoi ? Les fleurs pour l’anniversaire de ta belle-mère ! Pas de souci, je m’en occupe ! Tu t’en occupes ? Mais tout est fermé maintenant et nous partons dans une demi-heure ! Tu oublies Flor’express… une livraison garantie en moins de quinze minutes sur Malmer et ses environs, de 7 heures à 23 heures ! Soliflores, compositions classiques, personnalisées, couronnes, plantes en pots… un seul numéro, le 03.29.63.00.53. Flor’express : vos bouquets ont des ailes ! Heureusement pour ta belle-maman, c’est encore toi qui aura le dernier mot, chéri !

      Il est dix-huit heures et six minutes. Spéciale Crim’ ; actu, enquêtes, révélations, quarante minutes à vivre intensément sur L.O.L. !

      Bonjour à toutes et à tous ! Ce soir, retour sur le cas Romain ; une terrible affaire qui avait débuté l’an dernier avec la disparition de ce petit garçon malmérois et a été relancée il y a quelques semaines par la découverte de son corps alors qu’un scientifique des Laboratoires PureSearch effectuait une plongée en vue de tests sanitaires. Romain Pernel avait sept ans au moment de sa mort, il était né à Malmer, l’émoi est grand parmi les citoyens de cette ville tranquille. Jasmine Triet a été sur le terrain et nous livre un documentaire sans concessions.

      « Nous sommes devant l’école primaire Lino Ventura, l’établissement où se rendait le petit Romain ; il est 8h20, les cours vont bientôt débuter, des parents se retrouvent, des enfants courent, ils ont entre six et dix ans, ici pas de nervosité, pas de craintes apparentes, la disparition de Romain Pernel date pourtant de moins de douze mois ; il sortait de classe et devait être chez lui quelques minutes plus tard ; mais ce soir-là, il n’est pas rentré ! Le directeur de l’école Lino Ventura nous parle de cet élève fragile, un enfant comme les autres et différent à la fois :

-   Je me souviens bien de Romain. Je me souviens de tous nos élèves récents, bien sûr, mais de lui en particulier. Il était un peu spécial ; hyperactif je pense. Il faut avouer que ce n’était pas un enfant facile ; à plusieurs reprises, nous avions dû convoquer sa mère qui l’élevait seule… elle n’était d’ailleurs pas toujours disponible. Enfin il devait beaucoup se débrouiller par lui-même, j’en ai eu l’impression. Naturellement, je ne veux pas dire qu’il n’était pas attachant ; on avait envie de l’aider, de le materner en fait, et il savait en jouer ; comme il mettait beaucoup de bazar dans la classe, son institutrice l’envoyait fréquemment dans mon bureau… j’essayais de discuter avec lui. On le sentait si …anxieux ! Il ne regardait jamais les adultes dans les yeux, il s’agitait sur son siège, faisait des grimaces, imitait son professeur… Il faisait rire ses camarades, mais ceux-ci ne sociabilisaient pas tellement avec lui. C’était très problématique ! J’étais convaincu qu’il aurait dû voir un psy… quelqu’un qui aurait su canaliser toute cette énergie, mais il venait d’une famille vraiment modeste, sa mère y était absolument hostile… à l’époque où il a disparu, il allait plutôt mieux, ses notes s’amélioraient. Je ne sais pas ce que ça aurait donné ; il fonctionnait en dents de scie, tout à fait imprévisible !

      Une fois le directeur reparti, les langues se délient autour de nous ; les parents aussi se souviennent bien de Romain Pernel et son horrible destin n’empêche pas les jugements sévères :

-   Que voulez-vous ! C’est atroce, ce qui lui est arrivé… mais enfin, tout le monde sait qu’il n’était pas élevé ! Un petit sauvage…

-   En CE1 déjà, il avait manqué éborgner mon fils ; il se battait tout le temps. À mon avis, il était un peu fou ; il n’aurait pas dû se trouver avec les autres, je veux dire dans le système normal !

-   Pour moi, c’était juste un gosse agité, comme il y en a plein. Les gens ont fantasmé après coup parce qu’ils veulent se persuader qu’il y a une raison ; que ça ne peut pas arriver à leurs propres enfants ! Je ne crois pas à ça : que la barbarie a une explication, c’est ainsi et voilà ! Ce malheureux gamin s’est trouvé au mauvais moment, au mauvais endroit.

-   Je ne veux pas en parler. Toute cette histoire a été un choc, surtout au sein de l’école ; la police fait son travail, pour le reste, moins on remuera les souvenirs, mieux on se portera !

-   Vous connaissez comment il vivait ? La mère et le reste ? Bah, il n’y a pas de mystère ! Ce genre d’horreur se serait produit tôt ou tard, il attirait les ennuis… et on ne peut pas dire que c’était un bon exemple pour nos enfants !

      Afin d’obtenir plus d’informations sur sa situation familiale, nous nous sommes rendus chez Madame Pernel ; l’appartement où le petit Romain a vécu durant sept ans se trouve au huitième étage d’une tour, en marge du centre-ville, dans le quartier des Hauts-Sapins. Des bandes d’enfants jouent au foot entre les rangées de voitures ; il aurait leur âge. Samantha Pernel nous ouvre la porte du F2 où elle habitait avec son fils ; un appartement assez vétuste, sûrement exigu pour y vivre à deux.

-   Moi, je dormais là, sur le clic-clac du séjour et ici… vous voyez : c’était sa chambre ; bon, pas bien grand, mais c’était toujours ça qu’il ait une pièce pour lui, pour faire ses devoirs et tout.

      Des peluches, une vieille playstation témoignent de l’ancienne occupation des lieux. Rien n’a encore changé depuis la disparition de Romain. De la fenêtre, on entend le bruit du ballon, au bas de l’immeuble.

-   Des amis ? Oui, enfin, je ne sais pas trop… c’était pas un grand causeur. Mais je crois qu’il restait souvent jouer avec des camarades après la classe ; il rentrait plus tard, il devait être chez eux, ou dehors…

      Nous tentons de comprendre comment s’organisaient ses journées, ses trajets habituels…

-   Et bien, il allait et revenait tout seul de l’école depuis un an ; ça ne posait pas de problème. Il faut prendre un bus, mais pas mal de gamins de sa classe faisaient la même chose ! On était assez indépendants, parce que moi, je travaille souvent tard, vous voyez… Il gérait bien. Oui, à l’école, ça râlait un peu quelquefois, enfin… il leur en faut toujours plus, non ! On ne va pas mettre la pression à un gosse de sept ans.

      Des amis. Ou pas. Un emploi du temps flou. Et son père dans tout ça ?

-   Alors là, sûrement pas, qu’il allait le voir ! Pour devenir un voyou, tout pareil ? On s’est séparé juste après la naissance de Romain. Depuis, j’ai dû lui parler… quoi ? trois ou quatre fois, pas plus ! C’était un sale bonhomme ; il battait les femmes, pas moi… mais son ex, il paraît… de toute façon il a quitté la région ; son fils, il s’en foutait complètement. Jamais il a demandé à le voir. Je crois qu’il a d’autres enfants maintenant, à Toulouse, je ne suis pas sûre…

      En ce qui concerne la profession de Samantha Pernel, nous ne parvenons à obtenir d’elle aucun renseignement précis. Il apparaît plus tard qu’elle est une familière des services sociaux de la ville, une assistante qui ne souhaite pas que son nom soit mentionné nous confie même que Madame Pernel aurait suivi un programme de réinsertion pour anciens alcooliques ; à l’heure actuelle, elle enchaîne les boulots d’intérim comme vingt pour cent de la population malméroise. Un père absent, une mère en situation précaire, des échecs scolaires récurrents, on en viendrait presque à cette douloureuse réflexion : que la disparition du petit Romain aurait pu passer inaperçue ! Interrogée, la police cache difficilement son embarras. Le capitaine Lenoir s’exprime sur l’affaire :

-   Le plus probable est que le meurtrier est une personne isolée, quelqu’un que Romain Pernel a rencontré par hasard, aux abords de la ville et peut-être même dans la forêt ; on ne peut pas savoir s’il s’agissait d’un habitant de la région… c’était le genre d’enfant à partir sans prévenir ; il se trouvait dans une totale vulnérabilité. Il y a quantité de randonneurs par ici, des campeurs, des marginaux, parfois des gens du voyage. Les recherches de l’époque n’avaient rien donné parce que le territoire à examiner était immense, non seulement la forêt, mais l’ensemble des montagnes environnantes …nous n’avions alors aucun moyen de connaître approximativement le lieu où il s’était rendu avant de disparaître ; puis, le climat n’a pas aidé : en plein hiver, la neige revient sans cesse… Et aujourd’hui que nous avons découvert le corps, un an a passé ! Sa très longue immersion pose elle-même problème quant aux analyses et à des traces éventuelles… Bref, il se peut que rien ne soit résolu avant un temps extrêmement long.

      On l’aura compris : l’obscurité est grande autour de ce meurtre et sans doute pas prête de se dissiper ! Le maire de Malmer, Christophe de Nol, tient cependant à ce que les esprits demeurent calmes :

-   Certes, il s’agit d’un drame horrible, un scandale que l’esprit humain ne peut, ne doit pas accepter ! Nous avons à Malmer une unité de police des plus compétentes qui travaille à résoudre cette affaire. Par ailleurs, j’ai estimé de ma responsabilité d’organiser en décembre un hommage à Romain Pernel. Chacun, ici, est conscient qu’il aurait pu s’agir de son propre enfant. Malgré tout, cet acte est probablement le fait d’une personne étrangère à la région et le risque d’une répétition est proche de zéro, au vu du taux de criminalité inexistant à Malmer ainsi que du surcroît de vigilance des services de police. Je pense donc que nous devons être confiants quant à la suite de l’enquête et accomplir tous notre travail de deuil le plus sereinement possible.

      Pas de psychose dans les paisibles artères commerçantes où les groupes d’écoliers et collégiens ont l’habitude de se retrouver après l’école, juste une surveillance renforcée au sortir des établissements scolaires ; on vérifie que les plus jeunes partent accompagnés d’un camarade ou d’un parent… pour quelques semaines… quelques mois… le temps d’oublier le terrible épisode ! Une boulangère du quartier nous livre un dernier commentaire : 

-   …s’attaquer à un enfant, je ne comprends pas. Un enfant, c’est sacré, c’est innocent ! C’est notre innocence. On ne peut pas faire de plus grande saloperie que de la détruire ! Il y avait un démon dans le cœur de cet homme.

 

33.

 

« Et on était parvenu à la fin, à ses fins, à la fin des fins. Les yeux grands ouverts, elle ne regarderait plus rien ni personne. L’eau était devenue écarlate, unie, c’en était terminé aussi des petits nuages vaporeux qui se délitent autour de la plaie ; rien que du beau rouge, profond : un bain de sang. Le robinet avait pissé un jet tiède, régulier comme le désespoir ; elle ne l’avait éteint qu’une fois la baignoire pleine ; les débordements, ça n’était pas son affaire.

      Tu penses à lui fermer les paupières et tu ne peux pas ; un geste de piété que rien ne permet. Tu ne te demandes pas vraiment si elle est encore belle : quoi qu’il advienne ensuite, cette image recouvrira toutes les autres ; elle sera la dernière qui te restera. »

      Ôter un point, remplacer par le point-virgule, phrasé plus souple, allongé. Elle sera la dernière… trop sec, bancal. « Elle sera la dernière et la seule qui te restera. » Pesanteur funèbre des deux adjectifs. Adjectifs substantivés ou simple ellipse du mot qualifié ? L’image envolée, comme l’esprit hors du cadavre rigide. Cela sonne juste, malgré tout tu ne te sens pas absolument satisfait.

      Et pourquoi Jérôme ne se saisirait-il pas à présent du corps de la suicidée, de sa bien-aimée, et pourquoi ne l’élèverait-il pas à plein bras, tandis que des rigoles roses couleraient de la chevelure trempée, du pauvre pyjama noyé sur le dallage de la salle de bain ? Et pourquoi, tant qu’on y est, ne pas rejouer la scène de Bernanos et de son abbé Donissan : supplique intérieure, le regard qui se réveille pour une seconde, filtre sous les cils, l’amour ou le diable qui nous rend à la vie ? Oui, tu t’es demandé cela et mille autres choses, tu t’es donné une réponse et mille autres. La liberté te paralyse ; tu veux croire que tu as emprunté le bon chemin parce qu’il n’y en a pas d’autres. Mais le ridicule ou l’invraisemblable n’existent pas, au moins en écriture ; on les redoute, on les fantasme, on finit par y croire… Tout ce qui importe, c’est de choisir une direction et de s’y tenir, point.

      Notées dans un carnet à toi, ces phrases de Le Corbusier : Un tracé régulateur est une assurance contre l’arbitraire. Le choix d’un tracé régulateur est l’un des moments décisifs de l’inspiration. Combien de fois t’es-tu interrogé sur ce qui serait, pour l’écriture, l’équivalent du tracé régulateur en architecture… Réguler. Au fond, tu n’aimes pas ce mot : il te fascine et il t’horripile. Régule-t-on le désir ou la beauté ? Pourtant oui. Sans doute.

« …mais pas comme tu l’aurais voulu. Il eût fallu que le blanc sortît plus blanc de cette histoire ; que son éclat produisît comme un halo réconfortant autour de la conclusion. Mais ce n’est pas la vie. Le noir était plus noir peut-être ; bien des gens qui sont passés au gris… Toujours pas de pureté, pas d’amour sans une contrepartie exorbitante.

      Qui aura tué Aurélie, finalement ? …»

      Qu’elle se soit ouvert les veines toute seule, comme une grande, cela ne fait aucun doute ; le lecteur n’est pas idiot… le démon de la précision sème le doute en toi, il te tend la main, parait tellement à son affaire que tu t’en remets à lui. Tu développes donc :

« N’est-ce pas toi, tes soupçons incessants ? Par ta conduite, tu la sommais de se justifier ; tes peurs l’assiégeaient. Et maintenant même que tu voudrais en faire une sainte, une icône avec pour ceindre son front immaculé une auréole dorée à la feuille, maintenant encore tu l’imagines coupable ; coupable de sa famille, de son beau-père, de ce qu’elle a subi ou de ce qu’elle a entendu. Tu ne parviens pas à l’absoudre totalement, tu vous maudis. »

      Ouf. Alléger un peu, non ? Évoquer la transparence du ciel au-dessus de Belleville ou la gaieté étourdie des couples en terrasse. Jérôme doit voir cela également. On ne survivrait pas une seconde dans un univers si opaque.

« Le supermarché est fermé, la boulangerie fermée, tu te souviens : on est dimanche après-midi. Ce jour ne signifie rien de spécial pour toi ; le travail se fait dans ta tête, jours chômés y compris… Plus rien à bouffer à la maison tant pis. Tu prends place au bar, debout entre des clients insoucieux de leur confort ; ils veulent juste être heureux quelques heures, suivre le début du match avec des amis de fortune. Tu ne peux t’empêcher de remarquer comme est jolie la fille qui t’apporte ton demi, vivante. »

      Bien, la fille ; elle te plaît beaucoup. Si ça se trouve, une ombre d’histoire existe entre elle et Jérôme. Tu lui rajoutes une ligne.

« Elle te sourit et t’appelle par ton prénom. »

      Bon, comment est-elle alors ? Peu importe qu’elle doive disparaître aussitôt, tu veux savoir à quoi elle ressemble. Les cheveux d’abord, c’est ce qui te vient à l’esprit en premier, à chaque fois… Blonde. Pas trop spectaculaire ; une queue de cheval haute, fournie, et des taches de rousseur sous les yeux. Un brin de gouaille quand elle parle. Ça y est, tu arrives à l’entendre, tu pourrais deviner ce qu’elle va dire, bien qu’aucun de ses propos ne soit rapporté ici. Drôle que tu ais été en mesure d’écrire d’abord, avant de… elle existait pourtant et tu ne la voyais pas. Quoi utile, quoi superflu ?

« D’où connaît-elle ton nom d’ailleurs… Tu es déjà venu souvent, sans être pour autant un habitué, mais il est possible que tu te sois mis ivre, un soir, une nuit, que tu l’aies entreprise qui le dira ? Pas elle, ni toi. »

      L’intermède prend fin ; les wagons se raccrochent sans trop de peine, une chance.

« Aujourd’hui, tu vas rentrer sagement à ton studio (ajout pour accorder à l’épisode du bar : après avoir ingurgité un croque, pallier au frigo vide) ; tu n’auras pas le courage de lire, ou que des magazines idiots ; le visage inexpressif de la morte viendrait se superposer aux pages. La télévision sera parfaite ; une matière totale où s’immerger. Pas d’états d’âme, pas d’âme du tout. »

      Les policiers dépressifs ne regardent-ils pas essentiellement des documentaires animaliers ? Anodins autant qu’une routine et cependant chargés d’une puissance symbolique vague et poignante à la fois ; d’où leur utilisation récurrente, au cinéma en particulier. Efficace, le visage vide de l’homme où se reflète le corps de la lionne dépeçant sa proie. Mais il semble plus probable que Jérôme regarde un film, c’est ce que diffuse la télévision le dimanche soir. Naturellement, il ne dispose pas de ces bouquets de chaînes luxueuses, juste les extensions ordinaires imposées par les abonnements ordinaires et leur lot de vieux westerns que tu connais par cœur.

« Tu resteras devant la énième rediffusion d'un spaghetti ou, toujours la bouffe, d’un de ces navets français dont les années quatre-vingt ont eu le secret, à guetter en toi les signes du sommeil. Puis demain, demain seulement tu appelleras ta mère, lui dire que tu descends à Avignon la voir une courte semaine. Elle demandera si tu viens accompagné ; adoptera un ton à peine condescendant, sera soulagée. »

      Dans le prochain décidément, tu développes le personnage de Léonore. Tiens : il pourrait lui arriver quelque chose, une tuile… ce serait bien fait ; magnifique et insupportable ; c’est par sa faute, nul doute, que Jérôme bousille les quelques femmes rencontrées et qu’il se détruit lui-même ce faisant. Les mères, pour l’éternité. Il n’a pas dû avoir une enfance limpide, qui peut se vanter d’en avoir une ? Comment définirais-tu la tienne ? Bien non. Paisible, en définitive…

« Tu finiras par dormir, on finit tous par dormir ; peut-être face au poste allumé, et les sons émis par l’écran modifieront tes rêves à mesure de leur fabrication. Aurélie n’en sera pas absente… »

      Ce futur systématique est-il pertinent ? Rien de moins sûr. Il t’était apparu comme une évidence lorsque tu rédigeais ce dernier chapitre ; aujourd'hui, il sonne assez lourd, pompeux ; la perspective d’une réécriture t’assomme ; tu te convaincs que la lassitude est mauvaise conseillère : demain… on verra demain. Alors quoi, tu t’arrêtes ? …rompons là. Mais l’écurie proche… la paix divine, après le dernier mot, le dernier point. Ça sent bon, dans l’escalier, jusque sur le seuil des chambres. Jean-Louis voulait préparer …quoi au fait ? Un bœuf bourguignon ; pourrait le deviner d’ailleurs aux effluves de vin et d’herbes aromatiques qui commencent à saturer la pièce ; elles conviennent admirablement aux vieilles fleurs brunes et roses, sur les murs. Les écrivains ne parlent pas suffisamment de ces choses, ce que mangent leurs personnages ; ce qu’ils aiment ; comment Jérôme s’alimente-t-il ? Bien, mal, régulièrement, cuisine-t-il …devrait s’y mettre en tous les cas. Aussi important que l’amour, plus, quelquefois. Cela occuperait une place folle dans un bouquin, si l’on voulait rétablir la proportion de temps et d’intérêt consacrée dans notre vie à la nourriture. Le cousin Pons a de sublimes intuitions …et Lionel Shriver quand elle évoque son frère obèse… mais la légitimation ne paraît possible que dans le portrait d’un excès ; hypocrite : nous sommes tous des obsédés normaux. Ni dieu, ni maître que notre ventre. Va à la fin… si elle marche ; passe…passe… Là. Parfois, il ne faudrait plus que des onomatopées pour rendre le réel, des borborygmes ; nous terminons aussi peu nos phrases que nos pensées ; la plupart de nos gestes demeurent inachevés. Quod natura relinquit imperfectum, ars perficit. Mais l’achèvement et la perfection ne se rejoignent pas toujours ; comme est belle la main qui se lève et retombe sans avoir rien touché ! C’est cela : tu voudrais que ton récit soit cette main ; elle n’empoigne pas, elle n’atteint même pas ; son sens réside dans la courbure du poignet, l’arc des phalanges et l’élan mystérieux par lequel elle entraîne le regard un peu plus loin.

« À l’horizon, la lueur glauque d’un fanal semble flotter un instant ; l’œil la perçoit encore, mais elle a disparu. Les derniers nuages se dissolvent dans la nuit. Mercredi, on enterre Aurélie ; tu seras loin de Paris, la ville insomniaque. Tes paupières battent devant un thriller indigent ; aux abords de la maison rode ce tueur aux traits invisibles tandis que …une fraction de seconde, tu t’es assoupi ; dans ton rêve, tu entends la mère chanter à son bébé, derrière les persiennes closes : …dodo, l’enfant do, l’enfant dormira bientôt… ».

(fin.)

 

 

34.

 

      Ils n’étaient plus des enfants ; ils n’étaient plus du tout des enfants, mais ils aimaient jouer. Certains, du moins. Tous s’y prêtaient.

      Une manière de rituel, institué au fil des semaines ; on avait tâté du lundi, jour triste, du vendredi pour recréer l’effervescence d’usage en ville, ça s’était stabilisé seul, le jeudi et toujours le soir.

      Côme commandait des pizzas, marre de manger sain chaque repas que le Bon Dieu nous laisse faire. Julia mettait la musique à fond. Aucune corvée pour l’occasion, la vaisselle était de carton, les couverts plastiques, rien qui ne parte en poubelle. Jean-Lou avait acheté des bières pour ceux qui préféraient.

      (Libérer le centre de la table, déployer le plateau, disposer les pièces, battre les cartes, soustraire la pioche, distribuer les paquets, décapsuler la première bière, relire les règles, en discuter, boire la première lampée, modifier les règles, partir à la recherche des retardataires, lancer les dés, se mettre à plat ventre dans la poussière, tâtonner sous un buffet poussiéreux, récupérer le dé, ouvrir au livreur, payer les pizzas, boire une seconde gorgée et une troisième, baisser la radio, changer de chaîne, avancer un pion, tirer une carte, protester, laisser le portable vibrer au bord de la table, consulter ses messages, passer son tour, sortir pour rappeler, s’excuser, s’élever contre une nouvelle mutation des règles, terminer sa bière, aller en chercher un seconde, feinter, empocher la mise, découper les pizzas, envoyer un, deux, trois, quatre, cinq SMS, jouer à se prendre au jeu, oublier absolument la partie l’espace d’une minute, roter discrètement, secouer devant la lumière le fond de la bouteille vide, mettre de côté les câpres et les anchois, essuyer une carte maculée d’huile, gagner, hurler de joie, heurter du pied le pied de celui que l’on préfère, de celle que l’on préfère, remettre ça, terminer déjà toutes les pizzas, abandonner la partie, céder, rejoindre une équipe, se rendre dans le cellier, poser un dernier pack auprès du plateau, perdre, faire une scène, sortir fumer, dénombrer les cartes des autres, commenter leurs envers à voix haute, digresser, partir en cuisine casser quelques œufs au plat, déboucher une eau-de-vie, baisser les lumières, sortir pisser, regarder les étoiles, attendre que se produise quelque chose, participer à un débat mystérieux, dire bonne nuit, monter se coucher, déplier un sac poubelle, y démanteler deux cartons, abandonner, monter se coucher, flirter sans plus savoir trop ce qu’on dit, aller se coucher, éteindre la dernière lampe, empiler des coussins, regarder le début d’un film d’épouvante, s’endormir.)  

      Leur jeu de ce jour s’incarnait dans un étonnant plateau figurant la carte de France ou plus exactement ses vignobles, ses appellations et même, en tout petit, ses climats. L’ensemble avait l’apparence d’un nuancier atypique, déclinant tous les tons du blanc, du rosé et du rouge ; avec beaucoup de vert, d’ocre, de brun par là-dessus, contraste oblige, représentation géologique et remplissage des vides – on peut le regretter, mais le vin ne couvre pas l’entièreté du territoire ; plus les filets des cours d’eau, et les bleus des mers pour l’imaginaire. Grâce à un complexe système de cartes, points, fiches viticoles en tout genre, les joueurs se trouvaient en mesure de répondre à diverses questions concernant leur lopin de terre et, ainsi, d’en optimiser la production ; le gagnant était celui dont les notes attribuées par le guide Parker avaient le plus progressé.

-   Quel est la nature du sol à Chiroubles ? Schisteux ? Marneux ? Argileux ? Côme, la question est pour toi ? Schisteux, marneux…

-   Je suis censé savoir un truc pareil ? C’est vraiment un jeu à la con… 

       Jasmine était arrivée en milieu de soirée ; cela faisait un moment qu’on ne l’avait vue au Poulpe. Elle dévorait les pizzas avec des gestes vifs et raffinés de petit chat.

-   …à propos, j’ai suivi ton conseil : de bosser sur l’assassinat de Romain Pernel…

-   Ah oui… il paraît ; les autres sont tombés sur l’émission.

-   Côme ? Est-ce que tu suis ? Tu viens de perdre un point, là. Et les réponses aux questions techniques, elles se trouvent dans ton livret !

      La journaliste s’entendait facilement avec le blond ; il eût presque pu appartenir à son monde. Trop âgé, malgré tout. D’une main aux doigts graisseux, elle défaisait l’élastique de son chignon et les cheveux bouclé-serrés dévalaient d’un coup ses tempes ; ainsi, elle devenait presque une femme. Les mots dévalaient aussi, il lui arrivait toujours beaucoup d’histoires, des histoires qui ne ressemblaient à rien et qu’on ne pouvait s’empêcher d’écouter.

-   …alors le type de la soirée m’emboîte le pas (mots accentués de telle sorte qu’ils semblaient constituer une locution inhabituelle)… il habitait Nation et moi, je lui avais dit « À côté. » parce que Alexandre Dumas, ça me semblait proche ; oui, je ne suis pas parisienne, quoi ! Sur le physique, il ne me plaisait qu’à moitié, mais c’était plutôt un mec intéressant, des relations dans la presse et tout… Donc, je parle, je parle, j’étais bien lancée, on continue à marcher et je comprends qu’il se demande si on va traverser Paris comme ça, en mode « on est des intellos et l’heure n’existe pas quand on discute. » ; je ne le branchais pas assez pour qu’il ait envie de m’accompagner des kilomètres… L’air de rien, il m’a demandé où j’habitais exactement. Je lui ai fait : tu peux y aller, no problem, je rentre souvent seule ! Mais il avait trop peur d’être impoli et il a dit que non, non, il prendrait un vélo. On a continué encore dix minutes comme ça, puis je lui ai trouvé une borne à l’angle de chez moi. C’était gênant et très drôle ! 

-   La différence entre… Alors je dirais : la macération carbonique. La fermeture après mise en cuve, quoi…

-   It’s so Paris, this story.

-    …quand je suis monté de Carpentras, je faisais figure de parfait petit provincial. J’étais bien malheureux avec les filles ; je ne savais pas m’y prendre, je ne possédais aucun code : comment leur parler, où les emmener.

-    Je ne suis pas d’accord, murmura Julia. La province, Paris, cela ne fait pas de différence. Il me semble que nous ne demandons rien d’extraordinaire.

      Distrait de la partie, l’écrivain la regarda soudain jusqu’à ce qu’à son tour elle tournât les yeux vers lui ; une passion proche de l’amour lui brûlait la poitrine. « C’est faux, faux ! hurla une voix en lui. Elles veulent toujours l’extraordinaire, le reste ne les intéresse pas ! ». (...bitch. Nous sommes bien à plaindre). Laurence abattit un Puligny-Montrachet ; elle se souvenait de sa propre arrivée dans la capitale ; elle avait vingt-deux ans, venait d’abandonner ce cursus en sciences économiques qui l’ennuyait mortellement, elle voulait être libre en son esprit, en son corps, libre de son temps. Ça avait été une époque de débrouille, quasiment de misère ; ses parents ne l’aidaient plus depuis qu’elle avait décidé d’interrompre ses études : elle le comprenait, à leur place eût agi tout pareil. Une chambre de bonne équipée d’un simple lavabo, toilettes sur le palier, lui servait de logement ; de sa lucarne, on tombait à pic sur le chevet de Saint Eustache ; de telles piaules ne coûtaient pas cher, alors. Quelques cours particuliers lui permettaient de payer le minuscule loyer ; il ne lui restait rien pour manger. En l’attente d’aides sociales pour lesquelles de copieux dossiers s’envoyaient, s’échangeaient, s’annulaient, elle relayait une amie derrière le comptoir d’une sandwicherie à étudiants et recevait au noir de quoi s’acheter conserves ou cigarettes. Elle n’avait pas le téléphone, gardait éteint le radiateur électrique, passait de longues minutes dans les rayons alimentaires à comparer les prix des denrées, étiquette par étiquette, centime par centime. Il fallait compter pour tout. Les clopes entamaient le budget aussi. Ce train de vie réduit à la limite de la clochardise, elle l’acceptait sans exaltation, sans ennui non plus ; la nouveauté du jour la saisissait à chaque réveil, ses sens comme son cerveau lui semblaient à un point de disponibilité jamais atteint auparavant, et déjà elle écrivait, écrivait ; à certaines heures, les tracas financiers l’obsédaient trop, l’amenaient à des calculs d’épiciers, refaits sans cesse afin de rogner les dépenses superflues ou simplement impossibles, les jours fastes elle rapportait de la sandwicherie des sacs d’invendus qui lui faisaient un semaine complète nourrie à la brioche, au muffin et au jambon-beurre défraîchi ; de toute sa vie elle n’avait marché autant, usant du temps qu’elle avait de surcroît pour économiser les titres de transport… Paris et sa banlieue lui étaient devenus comme sa maison, une maison gigantesque ouverte à tous les vents, la moindre impasse, les derniers terrains vagues de l’est, les enseignes des troquets ou des nouvelles boutiques vivaient aujourd’hui encore dans son souvenir tant elle avait arpenté les rues de la capitale : le monde entier s’offrait à qui voulait bien tout laisser pour l’embrasser, qu’importait qu’une infime partie seulement pût vous tenir entre les bras. Des décennies avaient passé ; oui, tout ça ! Des décennies. Et peut-être que l’argent avait ouvert à Laurence de nouvelles perspectives : elle avait visité de nombreux pays, vécu dans certains, connu bien des gens et bien des sociétés. Maintenant, elle pouvait même s’acheter plusieurs caisses de ce vin dont elle venait de retourner la carte.

« Ça se passe bien ici, sinon ? Vous continuez à vous tourner les pouces ? » persifla Jasmine. L’œil espiègle disait assez son opinion qu’une activité véritable se traduisait par une certaine somme de remue-ménage et d’indispensables claironnements. Les habitants du Poulpe étaient des incompétents ou des flemmards. « Bien dis-nous ! fit Fabien assez vif. Le travail ne peut-il prendre qu’une seule forme ? Tu vois, je viens de terminer la relecture de mon bouquin, et si ça se trouve j’écris le suivant en ce moment, mais qui le voit, qui l’entend ? Il y a des actions souterraines. » Et d’un mouvement bref, il s’étira le cou d’entre les épaules. Ne s’allongea encore pas, cette foutue nuque. Charlotte détourna le regard, mal à l’aise ; il lui semblait que ce tic nerveux diminuait son frère, affaiblissait ses propos. « Tout ce qui a de l’importance est intérieur ! …y compris quand le corps est l’outil du travail, en apparence… : le ferronnier, le boulanger, ils visualisent l’objet et les gestes, ils anticipent, finissent l’ouvrage avant d’y mettre la main ! Ou les TGV que tu vois lancés sur leurs rails : qu’est-ce qui rend leur déplacement possible ? C’est la pensée des ingénieurs et des scientifiques, des années, un siècle avant la réalisation, parfois ! C’est la conception encore abstraite qu’ils en avaient… Non la matière-métal, ou la matière-électronique qui ne jouent au bout du compte qu’un rôle secondaire.» Fabien s’emballait seul, il scandait ses phrases très fortement, sur un mode quasi incantatoire ; il se sentait utile lorsqu’il parlait ainsi et c’était un sentiment merveilleux, rééquilibrant. D’ailleurs tout le monde l’écoutait. « Nous sommes obsédés par l’objet, à présent, par le produit fini, mais c’est un leurre ! Tout comme… l’agitation des médias dont l’attention ne se porte à son tour que sur ce qui bouge le plus… Ils sont les vrais immobiles, ce sont eux qui ne font rien ! » Un silence dubitatif accueillit ces derniers mots ; comment étions-nous passés du TGV à la mise en accusation des journaux télévisés ? L’écrivain ne se montrait-il pas un peu elliptique ? Jasmine n’avait pas trop compris ce qu’il entendait prouver ; la tirade ne lui fit pas le moindre effet. Il continuait à lui paraître évident que les gens de cette maison n’avaient aucune occupation sérieuse tandis qu’elle-même se démenait d’interview en projet, de projet en prospection. La jeune journaliste était assurément force de proposition. En aucun cas les rêveurs du Poulpe.

      Un début de houle parcourut le plateau : Charlotte décidait d’exploiter son domaine du Closel en biodynamie ; Fabien soutenait que les règles du jeu interdisaient de telles mutations sur une AOC ; Laurence proposait d’ajouter un paragraphe à l’annexe des cas particuliers, il y avait là un vide législatif. L’observateur extérieur eût été frappé de constater la permanence de l’entente féminine ; comme une solidarité tacite qui les conduisait à éluder tout risque de conflit, en dépit de leurs différences et de leurs désaccords ; peut-être les antagonismes masculins étaient-ils si forts à La Grande Bédière que la moindre faiblesse des femmes eût fait voler en éclats le groupe entier. Jasmine était seule en position d’analyser ce subtil exercice d’équilibrisme, mais ce qui avait trait à la modération ou à la civilité ne retenait jamais son attention ; il lui fallait du rapide, de l’agressif, du brio, que ça claque ! Les dialogues manquaient de rythme à son goût ; souvent, on ne savait plus même de quoi ça parlait, elle décrochait. Ne perdait pourtant pas contact, reliée à la petite communauté par ce courant érotique ininterrompu qui la fascinait et l’intriguait depuis sa première immersion dans leur monde, lors du midi délirant où la table s’était couverte de plats et de bouteilles, où Fabien avait insulté Côme qui avait insulté Fabien, où personne n’avait paru tellement s’en étonner ou s’en inquiéter, où même la pluie, le beau temps étaient devenus des sujets savants, où on se versait des verres d’eau sur le crâne pour séduire. Et ainsi de suite. Il y avait en chacun d’eux une forme particulière d’intensité que Jasmine n’avait encore rencontrée nulle part ailleurs ; cela, elle le comprenait, peut-être mieux qu’ils ne pouvaient le comprendre.

      L’écrivain cédait sur la biodynamie ; l’accroissement soudain de sa fortune l’avait mis de bonne humeur : des investisseurs chinois qui venaient de lui réserver la totalité de sa production en Vouvray. Il avait copieusement bu aussi, pour de vrai, d’un martini rouge qu’il préférait à la bière et gardait près de son coude droit, un seul geste pour se resservir, ce qui expliquait ses brusques emportements comme ses éclats de joie. Par moment, ça le prenait ainsi qu’une lubie, il se tournait vers Jasmine pour la dévisager en souriant dans sa barbe, sans motif, d’un air un peu dingue. La jeune fille ne consommait pas d’alcool – aucune raison religieuse, non, ses amis le prétendaient quelquefois à tort, juste un fort dégoût pour toutes les boissons fermentées – et l’ébriété des autres lui faisait l’effet d’un numéro indécent. Alors elle ignorait les provocations de l'écrivain et s’adressait à Jean-Lou, ou à Charlotte, parlant d’une voix très haute pour masquer sa gêne.

      Beaucoup trouvaient ce jeu trop difficile. (Laurence s’était emballée en lisant son descriptif sur le net et en avait aussitôt commandé un exemplaire. Auparavant, ils avaient pratiqué le Power dont le plateau ressemblait à une carte politique du monde, si ce n’est qu’un ingénieux dispositif lumineux évoluant au cours de la partie permettait de suivre le morcellement des empires, les embargos, les attentats et les déclarations d’indépendance ; Stellar les avait particulièrement enthousiasmés, étonnant jeu né dans l’effervescence suscitée par la rencontre entre le robot Philae et la comète Tchouri : on y prélevait des échantillons figurés par de véritables petits cailloux multicolores, on y multipliait les missions à la recherche de molécules organiques, le temps se comptait en générations et les distances en années-lumière ; il y en avait eu bien d’autres, pris à l’essai pour un soir, abandonnés parfois à mi-partie, des jeux d’abstraction pure où figures géométriques et illusions d’optique recréaient l’univers, des jeux inspirés de traditions aborigènes australiennes qui se déroulaient au centre d’un grand plateau de bois creusé. Le docteur Flournoy possédait par ailleurs un Cluedo anglais de collection, issu de cette première mouture commercialisée dans les années cinquante, mais personne n’avait souhaité l’exhumer du placard ; le fameux manoir Tudor évoquait trop à chacun l’aménagement vieillot du Poulpe et ses pièces biscornues pour qu’on voulût s’y figurer un meurtre. )

      Désagrégement progressif d’une ultime partie, les uns et les autres s’éloignaient de la table, dérivaient en direction des fauteuils, écartaient leur chaise et posaient sans vergogne leurs talons en bord de nappe, tel un système en expansion dans le vide infini. Minuit sonna – formulation archaïque dont on pouvait user littéralement à La Grande Bédière puisqu’une pendule Napoléon III avec Vénus et Amour, remontée sans faute par Jean-Louis, sonnait les heures, sonnait même les demi-heures, et divisait le temps humain en cloc cloc cloc prétendument réguliers ; pourtant certaines secondes se faisaient attendre plus que d’autres, Charlotte en était convaincue.

      Interrogée sur ses intentions, la journaliste dit qu’elle était venue à bécane, qu’elle rentrerait ainsi, par le côté route, ça ne risquait rien, elle avait de bons phares et aussi un gilet fluorescent. On l’imagina un instant traversant la nuit, toute brillante, inclinée sur le guidon avec peut-être une fine pluie qui mouillerait son bonnet ; chacun pensa au petit Romain, mais une fille de flic ne craignait rien, non ? Il semblait qu’une protection surnaturelle la garantissait des malheurs nocturnes et autres menaces venues des hommes. Facile de faire un lit, aérer une chambre, proposèrent les plus anxieux ; il n’y avait que ça, des chambres, dans cette maison. Mais Jasmine refusait toujours ; jamais elle ne serait restée passer la nuit au Poulpe. En revanche, il lui arrivait de circuler longuement dans la demeure, passant d’une pièce à l’autre avec son IPhone braqué sur des détails de corniches, de gravures, de carrelage, et photographiant, photographiant, des centaines de photos au moins depuis sa première visite à La Grande Bédière. Fort à parier qu’elle les postait ensuite sur Tumblr. Les portraits des occupants devaient aussi pouvoir s’y trouver ; en bonne journaliste, elle s’autorisait de permissions interprétées au plus large pour faire circuler sans entraves informations et images.

  

« Faudrait que j’y aille… je dois impérativement télécharger le dernier épisode de ma série avant de me coucher ! 

-   Si tard ?

-   Ah oui. Ou je meurs. Impossible de m’endormir sans ».

      Fabien balança entre True Blood, Homeland et Breaking Bad. Que regarde une fille de vingt ans, intelligente, impétueuse, plus curieuse de sensation que de réflexion, portée d’instinct vers ce qui fait l’essence de sa génération, née à Malmer, montée à Paris ? Rien de français ni de danois en tous les cas.

      Le blond lança :

« Tu es sur Game of Thrones ? »

      Dès lors, personne ne comprit plus rien, hormis Julia, quelques phrases, elle avait visionné une poignée d’épisodes et dans le désordre encore. Une avalanche de noms recouvrait le peu de sens appréhendable par les auditeurs de cette conversation – pouvait-on appeler conversation un flux alterné de citations, appréciations, interjections débitées dans la passion la plus extrême et à un rythme qui augmentait leur confusion, sans parler des pans de dialogues restitués en anglais ou du niveau d’articulation proche de zéro mis en œuvre par les deux adeptes ? Mais en dépit de la touffeur propre à cette matière sérielle, les nombreuses bières absorbées par la compagnie avaient rendu les consciences particulièrement perméables, poreuses à la suggestion, comme décloisonnées : aussi, par les vertus mêlées d’une euphorique disponibilité et du feu courant dans la parole des discoureurs, une lumière de l’ordre de la compréhension permettait à l’assemblée de reconstituer des pans d’aventure, des confrontations en ombres chinoises, l’hiver sans fin dans les tourbillons de neige, la princesse élevant ses enfants-dragons, les sanglantes querelles de pouvoir, les flottes sillonnant des océans imaginaires, la beauté et l’horreur homériques des combats. Dans le désordre de leur échange, ces mots de Côme firent bondir la jeune fille : « Moi, de loin, je préfère les Lannister… pas le nain, non ; le frère et la sœur.

-   Beeurk, se récriait-elle, mais tu ne peux pas ! Ils sont immondes !

      L’homme rétorquait que pas du tout, la femme au moins lui paraissait très belle, bien sûr leur relation était incestueuse, mais il ne s’agissait que d’un film, soyons francs : des scènes qui surclassaient les autres dans le registre du sexe, sans doute que lui, Côme, n’était pas seul à penser ainsi, les producteurs savaient ce qu’ils payaient mieux que quiconque, ne l’oublions pas, l’objectif restait d’engranger de l’argent, beaucoup d’argent.

      Le blond se défendait vite, légèrement rouge - qu’on le tînt pour un clown, passe, mais que la compagnie, assez honorable, fasse mine de le prendre pour un pervers et un voyeur le vexait tout de même. Laurence vînt à sa rescousse. Soutenait qu’érotisme et transgression avaient toujours cheminé de concert. Rien que de banal. « …à commencer par Roméo et Juliette ; s’ils appartenaient au même clan, leur désir n’éveillerait en nous aucun émoi. Et ce n’est pas une question de pitié, de sympathie exacerbée. Non, c’est une affaire de tabou. » Alors à titre d’exemple elle se lançait dans un bref inventaire des séquences cinématographiques relevant de l’érotisme, selon sa théorie. L’assemblée se montrait un brin choquée – personne n’osait la réprobation – de ce qu’elle citait en premier chef l’étrange baiser échangé dans une cabine de douche par les deux garçons d’Elephant, jeunes tueurs à velléités néo-nazies sur le point de massacrer leurs camarades de classe. C'est parce qu'elle aime les filles, songea Fabien toujours incapable de censurer les hasardeuses pensées qui lui traversaient l'esprit, particulièrement en état d'ivresse.

      « Quand même… C’est chaos. » articula Jasmine. (La jeune fille affectionnait particulièrement ce mot qu’elle utilisait comme un adjectif en de nombreuses occasions, suscitant chez l'écrivain un intérêt proche de la fascination ; il avait souvent tenté de définir en quelles circonstances exactes elle usait de ce vocable et était parvenu à la conclusion que : étaient « chaos » les situations extravagantes, anarchiques au point d’avoisiner la folie, présentant en outre des caractères morbides ou scabreux prononcés. Tout récemment, une vieille femme qui avait sans raison tendu des fleurs à Jasmine avant d’entamer une danse allègre en pleine rue – son mince bracelet de plastique émeraude tendait à la désigner pour une patiente de l’hôpital voisin – avait été qualifiée de « chaos ». Rien de moins fantaisiste qu’un adolescent, concluait l’homme.)

       « Mon choix peut faire figure d’exception ; à tort ! Je crois au contraire qu’aucun des vôtres n’échapperait à cette règle paradoxale de la transgression. Que notre désir soit une chose bien peu claire, voilà la norme… » Et de poursuivre en proposant que chacun se livre à l’exercice. L’écrivain tordit du nez, prétendit qu’il ne savait pas, ce nouveau jeu lui déplaisait, les autres le houspillèrent, ils trouvaient cela drôle, sans conséquence. « Alors, oui… s’il faut absolument se décider pour une scène, je dirais : la première apparition de Grace Kelly dans Fenêtre sur cour, juste avant qu’elle n’entre dans le cadre et n’embrasse Steward, quand son ombre seule se projette sur le visage endormi du reporter. Pour moi, et depuis l’adolescence, cette séquence est restée la plus troublante du cinéma. » Tout le monde fut obligé d’admirer son bon goût. Pour le blond, on considérait qu’il avait déjà participé, ainsi que Laurence. Le cœur de Charlotte s’affola subitement ; prendre la parole en public signifiait pour elle se tenir au bord d’un gouffre. (Pas dans son travail, cependant ; pas dans son travail – rappelle-toi combien tu étais calme, précise, assurée. Et ceux qui continuaient à la prendre pour une métisse, la cause à ses cheveux et à ses iris très noirs, disaient : mais, oui, les Eurasiens sont comme ça, ce qu’ils savent ils le savent. Pas de chichis.)

-   J’ai des goûts très faciles… et puis, je connais mal le cinéma.

      Comme elle aimerait avoir le droit de se montrer aussi chic que son frère, aussi élégante. Désinvolte, voilà le terme. Et sans mentir.

-   Tous les films où joue Viggo Mortensen. Je le trouve magnifique.

-   Tu ne vas pas t’en tirer comme ça, Lotte ! Il faut choisir.

-   …avec ma mémoire ! Et puis nous avons tant bu. Non, je t’assure que c’est impossible !

      Si désemparée qu’ils avaient pitié, se contentaient d’une moitié d’information qui n’appuyait ni n’invalidait la thèse de Laurence. Encore si elle avait dit : Brando. D’autres époques. Saviez-vous que les femmes vouaient un culte à Welles, quand cela ? Les figures monstrueuses des anciens dieux renseignaient plus sur leurs adorateurs que les éblouissants performeurs de notre temps, protéiformes, géniaux à en disparaître. Enfin Charlotte avait donné la réponse de ceux qui n’ont pas pu consacrer beaucoup d’heures ou de nuits au septième art.

      Avec une certaine hésitation, Jean-Lou essaya quelque chose d’innocent au sujet de Marlène Jobert, mais on ne voulait pas être floué deux fois, trois si l’on comptait le vieux film annexé par l’écrivain. L’accent de Carpentras redoubla ; l’homme avoua qu’à l’instar de toute une génération masculine il avait été sidéré pour l’éternité par les jambes croisées-décroisées de Sharon. Il dit cela sans se départir de cette chaleur empreinte d’autorité qui le rendait si agréable à côtoyer, mais on sentait qu’il détestait parler de sexe ; il était très pudique.

      Ce fut le tour de Julia. Chez elle aucun faux-fuyant, sa sensualité devait être aussi directe, aussi limpide que ses regards souriants, une vraie héroïne de Saramago. Et le souffle bienheureux de l’alcool paraissait l’effleurer à peine, la rendre plus calme encore, inaccessible. On voulait la toucher, l’atteindre, mais si son désir ne rencontrait pas le vôtre, rien de plus inutile au monde. « Oh… je pensais à une de ces oubliables comédies américaines ; Scarlett Johansson y est amoureuse d’un homme marié qui essaie de rester fidèle à son épouse… ils sont assis au bord d’une piscine ; elle se redresse pour plonger et ôte son maillot. On ne voit que ses pieds, de très jolis pieds d’ailleurs ; c’est un moment de tension extraordinaire. » Presque ensemble, Côme, Fabien et Jean-Louis dirent : « Ah oui, j’oubliais Scarlett Johansson. » Et Laurence ajouta : « …c’est vrai ! » Tous, ils songèrent à quel point le cinéma était une invention fabuleuse, exceptée la plus jeune d’entre eux qui n’en revenait pas de tant de puérilité. (Décidément, ces gens-là vivaient coupés de la réalité. Étaient-ils capables au moins de distinguer le vrai du faux, le quotidien du rêve ? Ils s’enivraient de paroles, de récits, de leur syntaxe enroulée sur elle-même comme un interminable serpent mordoré ; très français, ça, une langue si arrogante ; les anglo-saxons n’étaient pas ainsi ; lorsqu’elle aurait l’argent, sûr qu’elle se barrait aux States ou à Londres, correspondante quelque part, une place où on s’exprimerait simple, tranché, pour communiquer et pas pour tenir en respect.)

      Une de partie. Salut aigrelet de la sonnette, bouffé par la nuit comme le vélo, déjà loin. Sous peu, le salon serait vide. On avait éteint presque toutes les lumières, sauf l’halogène qui rayonnait doucement depuis un angle et deux appliques aux abat-jours brûlés qui encadraient la porte de la cuisine. Après un long silence où pointait le sommeil, Jean-Lou annonça son proche départ : leur rencontre, leurs discussions lui avaient semblé fructueuses, l’heure était venue pour lui de reprendre son poste, il pensait, il espérait avoir à présent les instruments pour continuer seul le travail, celui qu’ils accomplissaient ici s’entend. Une respectueuse et muette approbation accueillit sa déclaration ; le bon sens, la nécessité et son tempérament rendaient logique qu’il retournât à ses anciennes fonctions ; jamais personne n’avait supposé que Jean-Louis quitterait La Grande Bédière pour se rendre dans un ashram ou même pour embrasser l’état d’apprenti-paysan dans une ferme décroissante. Il avait aimé son métier, ensuite il avait cessé d’être heureux et avait cherché à comprendre pourquoi ; désormais, il croyait qu’attendre plus longtemps ne servirait à rien… il lui fallait œuvrer à la fois à l’extérieur et à l’intérieur : la meilleure solution en ce qui le concernait. S’il s’étendait ainsi sur les conclusions de ses méditations, fruits inattendus de la découpe du bois ou des siestes postprandiales, rien à voir avec un quelconque besoin de justification face au groupe – non, Jean-Louis n’était pas homme à se justifier sauf quand il jugeait le silence nuisible au bien commun. Mais des liens complexes et noués serrés l’attachaient maintenant à ces personnes, à ces femmes inconnues trois mois plus tôt : en parlant de les trancher, il comprenait comme l’opération lui coûterait, et plus les mots s’accumulaient, prolongations ou illusions de pansements, plus ils nourrissaient, renforçaient les mystérieux cordons poussés entre eux ainsi que d’éphémères organes ; il fallait sectionner cette chose toute palpitante, ouvrir la porte, inspirer et crier.

      L’image monstrueuse de La Grande Bédière enflée, saisie de spasmes, puis expulsant un gigantesque placenta rouge sombre qui glissait au fond du lac traversa l’esprit de l’homme.

       Charlotte avait déclaré forfait, était montée se coucher. Derrière les vitres de la véranda on voyait la haute silhouette de Laurence, le bas de son manteau juste au bord de la lumière, traversant un carreau projeté, et ses éternelles cigarettes dont l’extrémité rougeoyait à chaque aspire. L’écrivain observa que le salon était à présent occupé par trois hommes plus une femme et il en conclut avec un peu d’humeur que tous, ils restaient pour Julia. Ou bien ils restaient parce qu’elle restait – qui quittera la place en dernier ? Elle partit la première. Peut-être lasse du silence prolongé ; plus probablement parvenue au bout de sa fatigue. Le blond monta presque aussitôt sans saluer. Laurence et son petit signal clignotant avaient disparu, on ne savait quand.

      Les deux hommes songent maintenant, des pensées différentes se développent en eux, mais un certain courant de sympathie les unit ; ainsi ils quitteront le Poulpe presque en même temps. Ne peuvent se retenir de supposer d’autres abandons, successifs au leur, provoqués par lui ; ils n’aimeraient pas cela, qu’on poursuive en leur absence… comme si chacun – et surtout eux, surtout moi – n’était pas profondément indispensable. L’histoire touche à sa fin.

« Vous l’avez trouvé, votre titre ? » demande Jean-Lou. « Ah non… Ne m’en parlez pas ; plus je m’obstine, moins il vient ! J’en cauchemarde. »

      Leurs bouches produisirent des sons paresseux – oh… bah…pfff ; ils hésitèrent un instant au seuil d’une ultime conversation, puis Jean-Lou s’extirpa du canapé, dit : Bonne nuit ! et s’en fut à l’étage, oubliant de remplir le poêle une fois encore.

      L’écrivain regretta qu’il ne se trouve pas de cheminée où contempler des braises ; on dirait qu’il somnole un moment. Le sentiment d’une présence le ramena brusquement à lui, telle une main qui l’eût agrippé par le col et forcé à se lever. Laurence était rentrée ; elle le regardait en silence, debout devant le fauteuil, semblait géante à l’homme désorienté. Éclairé par en-dessous du fait de la lumière basse, son long visage sévère faisait l’effet d’un masque de Nô – pas le fantôme de l’amante jalouse, ni la jeune dame à mine réjouie, mais celui qui transforme l’acteur en une femme très âgée. À Fabien, elle paraissait tout à fait étrangère, la même qu’en ce jour poisseux de décembre où il l’avait aperçue revenant de la forêt. Loin derrière elle, un miroir reflétait le lourd chignon par lequel elle avait rassemblé ses cheveux et l’épaulement carré de son pardessus. L’écrivain voyait cela, mais ne se voyait pas. 

      « Je pensais tout le monde au lit. », dit-elle seulement.

      Une latte craqua au-dessus d’eux et leur fit lever la tête ensemble.

      « Vous allez me manquer. » fit l’homme dans un élan de sentimentalité, ou de détresse ; en cet instant, il lui était insupportable de s’imaginer à nouveau seul, dans son appartement parisien, sans sa sœur, sans le foisonnement des conversations, sans les multiples et invisibles séismes qui remodelaient sans cesse le paysage de leur quotidien. En lui, une forme de superstition larvée appelait un signe, la marque d’un achèvement quelconque ; ça y est ! Tu peux y aller, ce qui devait avoir lieu est accompli. Rien d’approchant ne s’étant produit, il en était réduit à prendre l’initiative dans l’arbitraire le plus complet. Car une arrivée antérieure, un départ ultérieur demeuraient imaginables, possibles même dans un autre espace-temps et des savants téméraires n’ont-ils pas été jusqu’à imaginer un univers semblable au nôtre, évoluant en parallèle mais sur un mode temporel inversé ? Du futur vers le passé ? Fou celui qui croit encore à l’irréversible ; pour chaque acte : des millions de frères dans les limbes du vivant.

      « Tenez… ». Laurence se dirigea vers un rayonnage pour y prendre un mince livre dont le corps s’ouvrit juste à la page marquée par elle ce matin. « C’est Freud au sujet de La Gradiva… j’ai pensé à vous en tombant sur ce passage. » Toujours debout et très droite, elle lut : « …les écrivains sont de précieux alliés et il faut placer bien haut leur témoignage car ils connaissent d’ordinaire une foule de choses entre le ciel et la terre dont notre sagesse d’école n’a pas encore la moindre idée. » Chacun de ses yeux était souligné d’un cerne si marqué qu’il formait une sorte d’hématome, palette congestionnée où se confondaient le bleu, le rouge, un vert tendre de feuille malade. « Vous vous moquez de moi… ? Je ne distingue rien, je ne devine rien ; jamais. Ma tête est trop pleine de bouquins… les miens, les autres. Les événements me prennent par surprise. Vous savez, il y a sept, huit ans mes parents se sont séparés. C’était… incroyable pour moi ; je n’avais pas compris. Aucune des semaines passées auprès d’eux, aucune de nos paroles ne m’avaient éclairé. Je les prenais pour des personnes déjà vieilles, installées ; j’étais aveugle et sourd à tous les signes annonciateurs. Plus que leur séparation, assez paisible, c’est ma propre méconnaissance qui m’a fait souffrir. Et quant à mon métier, qu’est-ce que cela signifiait ? Pouvais-je prétendre faire exister des hommes et des femmes de fiction si les êtres de chair qui m’entouraient me restaient aussi hermétiques !

-   Hermétique et imprévisible, ce sont deux choses différentes, remarqua Laurence.

-   Et vous, que comprenez-vous aux humains ? Vous avez de l’intuition, n’est-ce pas ? fit l’écrivain avec une certaine vivacité.

      Son interlocutrice parut désarçonnée, presque méfiante ; toute ironie avait quitté son visage. Elle s’assit enfin entre les bras du Mies von der Rohe. Ainsi enchâssée, elle ne faisait qu’un avec le meuble ; ils étaient une inquiétante et éphémère œuvre d’art.

-   J’ai vécu beaucoup de choses. Il s’agit d’expérience finalement, plus que d’intuition. J’ai aimé, désaimé, construit, détruit, appris des langues, appris des sentiments, été détestée quelques fois, j’ai failli mourir, à une époque ancienne j’ai eu aussi un peu de pouvoir… ce qu’on appelle une vie, quoi.

      Mais Fabien ne pouvait croire à cette réponse ; il s’agitait nerveusement, changeait d’assise.

-   Non, non. Écoutez. Vous êtes spéciale… vous voyez les gens et ce qui les relie, en ce moment même vous me regardez comme si…

-   Comme si quoi ?

-   C’est un fantasme, n’est-ce pas ? Nous voudrions tous que quelqu’un nous comprenne intimement. 

      Face à face, ils se fixaient avec une sorte d'ardeur, mais leurs esprits étaient ailleurs, attachés à une autre, à d’autres personnes et soudain ils ne savaient plus quoi se dire. Laurence baissa enfin les yeux.

-   Il paraît que chez nous, les femmes, le sens de l’ouïe est plus développé que la vue ; pour vous, ce serait l’inverse…

-   Vraiment ?

-   Non, je n’en sais rien… il s’agit d’une hypothèse. Logiquement, cela signifierait que nous choisissons ceux qui nous entourent, nos amours, en fonction de cela. Le timbre de la voix, l’élocution, en ce qui nous concerne. Et les hommes… bien, je suppose qu’on en revient à l’éternelle histoire des apparences, de la superficialité... Notez que les vibrations d’une onde sonore, ça constitue autant un habillage que le grain d’une peau, ou que son odeur. L’âme a tout ou rien à voir là-dedans.

-   Pourquoi pensiez-vous à cela ?

      Les grandes mains pleines de veines lissaient d’un geste machinal l’étoffe de la jupe, une longue jupe coupée en biais dans un tissu rêche qui, sous le pardessus sombre, produisait un effet anachronique ; comme une voyageuse du XIXème siècle faisant halte le temps d’une nuit à La Grande Bédière, avant de s’en retourner vers son époque.

-   Je m’interrogeais sur ce qui nous relie. Ce que je peux ou crois comprendre de votre personnalité. Je ne vous trouve ni attirant, ni même sympathique. Pourtant, pour une raison qui m’échappe, je me sens proche de vous.

      Bizarrement, Fabien s’estima flatté par la rudesse de la femme ; si elle pouvait lui tenir ces propos, s’il pouvait les accepter sans sourciller, c’était bien parce qu’ils possédaient en commun cette chose mystérieuse qui les faisait différents des autres. Certainement pas meilleurs. Mais qui ambitionne aujourd’hui d’être le meilleur ? Se distinguer constitue la vraie jouissance.

-   Quelle voix avait Violante ? …a, pardon : quelle voix a-t-elle ?

-   Elle avait un accent bien sûr, répondit calmement Laurence. Une voix de petite fille, qui ne correspondait en rien à son tempérament ; pas une jolie voix, je dirais… Comment savoir … J’ai toujours préféré ce qui, pour la plupart des gens, semble désaccordé.

      Elle se leva et alla éteindre les appliques ainsi que la lampe halogène, puis elle resta un moment immobile dans la lumière grise, le visage tourné vers la véranda, vers l’est et vers Malmer.

-   Regardez, murmura-t-elle. Il va bientôt faire jour ! Nous aurons parlé jusqu’au matin.

      Fabien eut l’impression qu’il allait mourir de sommeil.

-   Si l’on mettait bout à bout tous les mots qui ont été prononcés dans cette maison, il y en aurait assez pour faire le tour du monde…

      Et il se demanda pourquoi il venait de prononcer une phrase aussi idiote.

      Au-dessus de la montagne le ciel devenait blanc ; les premiers rayons frapperaient d’abord les vitres du Poulpe tandis que la ville demeurerait dans l’ombre.

 

35.

 

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36.

 

      Grand tigre blanc. Ville inconnue.

      …doit y tourner un film. Et des gens le suivent avec le matériel en bandoulière ; perches à l’épaule, caméras au poing.

      L’ordre des plans est primordial, il tient à tourner dans l’ordre qui sera celui du montage.

      Une cité anarchique, ses rues se superposent, ondulent ; il y a même des pont-levis et de hautes murailles de pierre grise, il y a des cachots.

       Ce dont il se souvient, c'est de l'animal échappé ; court court en liberté, nul ne sait où se trouve encore moins où va. Un tigre. Ils l'ont vu, ne doutent pas de son existence, bien qu'il soit blanc. Si blanc et si long, de l'extrémité du museau au tout dernier poil de la queue, on dirait que son corps ne veut pas finir.

      Les a pris en chasse. Qui ? N'importe. L'être humain.

      On a oublié film, tournage, repérage. La bête rôde quelque part ; elle se promène et personne n'ose dire : elle attend peut-être là, juste derrière nous.

       Alors il ne se rappelle plus de son film, le sujet, l'a-t-il jamais su ? Pourquoi mais pourquoi pense-t-il – comme ce tigre est beau ? On doit avoir peur du fauve, créature née pour vous dévorer, et cependant il ne ressent pas de crainte ; pour faire comme les autres, il se sauve, suit les compagnons en déroute ; les abris ne manquent pas, non ce n'est pas ça qui manque, dans ce genre de ville médiévale. Anfractuosité, secret, guérite, lit-cage, coffre, colimaçon. Se cacher devrait être affaire de logique.

      Maintenant ils ont tous ensemble trouvé. Il s'agit d'une vaste pièce austère close de barreaux. Imprenable.

      En ligne, les voici qui se regardent et ne peuvent s'empêcher d'attendre encore.

      Enfin il arrive, il est là, il se sera tenu face à eux.

      Ses yeux... ses yeux pleins d'un feu glacé. Fixe les hommes enfermés. Un deux et trois qui sera mangé.

      Les murs ne lui font rien. Oui, il a pris quelqu'un et l'a emporté.

 

      À présent tu peux sortir. Tu te sens paisible, empli de la joie du tigre. 

 

 

37.

 

« Hé, dieu gris au sein tiède ! »

 

Oui, chaque nuit, quelquefois aussi de jour, moins souvent pourtant qu’autrefois

Il déroulait étendait ses inoubliables mains opaques d’oiseau numineux dressant

Oui, la tente plumeuse sorcière où l’on devient inaccessible aux regards mots flous.

 

D’abord, déambulations inquisitrices en demi-eau, sait ce qu’on cherche mais aussi

Oui, que patauger, hésiter, fouiller y prélude, après le vrai plongeon en pointe piquée

Nous rue au centre d’une action unique au monde dont le décor n’a qu’à être pensé.

 

Oui, le corps vibre du féminin au masculin du passé au futur et la plus menue dent

D’une phrase ou d’un épiderme timide éclate en proliférations luxuriantes de chair.

 

Oui, existent les creux stériles où la farfouille envahit l’espace, culbutes de masques

Obtus en silhouettes ridées, ici tout de même pétaradent des éclats de valse dense entre

Oui, l’idée et sa parfaite incarnation, chaque fois un crève-cœur de dé-flotter, aspiré

Par le fonds paisible mais muet où l’on espère parvenir à emporter par erreur une fleur

Oui, de l’autre promenade, qui se ventousera là pour pousser seule ses cris d’amour.

 

On en revient tellement nu, c’est vrai et creusé jusqu’aux orteils, le blanc s’engouffre

Oui, s’agripper à la barre, quelques secondes puis tombent nos yeux de volatile,

Sommes prêts à retrouver les agencements décalés des poids et des signes, car parfois

Oui, il se vérifie que l’originalité d’un visage de sang ne s’invente pas, pour cela

Je reviens voire repousse les ailes infiniment moelleuses du dieu gris au sein tiède.

 

 

  

38.

 

Et voici qu'à présent c'est leur dernière nuit ils se sont assemblés pour célébrer cette dernière nuit ensemble dans la vieille et grande maison. Laurence Fabien Charlotte Côme Julia Jean-Louis. Et personne qu'eux. Comme est glacial l'air venu du lac, si froid dehors l'hiver empêchait de penser ; milieu de saison. Les lais se détachent doucement en angle des pièces, tout au haut ; libérées les bulles saisies un siècle durant entre mur et papier. Elles attendaient les bonnes paroles pour rejoindre le ciel, aujourd'hui un ciel criblé d'étoiles comme au-dessus d'un désert. Parfois les phares d'une voiture filent le long de la rive nord, noir le lac, noire la montagne et ses forêts, le véhicule semble flotter, les lumières de Malmer sont une lointaine nébuleuse. Elles aspirent aussi à quitter la terre. Excitation d'imaginer ce que l'on fera après la séparation, de se représenter la vie de l'autre, tellement riche ; pas assez de passé commun pour en être déchiré. Certaines valises attendent déjà bouclées, au pied d'un lit, au bas d'une armoire, celle de Jean-Lou, celle de Côme ; l'écrivain tarde encore sans surprise, pas grand-chose de prêt – une pile de jean, des bouquins, le reste disséminé aux quatre coins de la maison - pourtant il quittera très tôt La Grande Bédière, oh oui très tôt vraiment on ne se reverra plus premier à se mettre en route, ainsi en avait-il décidé, mais la nostalgie l'emplit plus que ses compagnons de fête. La nostalgie est son métier. Du fond du cœur, il souhaite que tous cessent de vivre après son départ ; que la maison se désintègre. De sous les portes soufflent des courants gelés ; choisir la musique, Julia s'en occupe ; quel corps de pierre ça ne lui fait ni chaud ni froid à elle... le clown blond passe derrière elle, lui prend le coude, esquisse une passe de quoi comme danse ; le mouvement ne l'embarrasse jamais celui-là. L'écran d'un ordinateur se reflète à la surface du guéridon, il diffuse une succession de nouvelles muettes, son mangé par le casque ; c'est la guerre partout comme d'habitude. « Jasmine sait que nous partons ? » La question doit être réitérée. Appartient-elle encore à leur monde, le portrait qu'on fera d'elle pour les proches, bientôt, cinq traits appuyés pour accentuer le pittoresque : son destin. Un destin d'estampe ou de caricature accompagne chacun d'entre nous sa vie durant. « L.O.L. ne lui laisse plus le temps... notre groupe l'a amusée un moment... ». Si on considère individuellement, un par un, les occupants de la pièce, il apparaît qu’aucun n'accomplit la même activité, n'adopte une posture identique à celle du voisin, ne s'intéresse au même sujet : Jean-Lou termine de télécharger une émission pour la route du lendemain, Charlotte papouille le chat évanoui de jouissance, Laurence assise contemple le plafond, Côme improvise un moonwalk, Fabien tente de discriminer verres propres et verres sales, Julia sélectionne des chansons à l'aide d'une application dont elle ne maîtrise pas absolument les paramètres, Charlotte va quérir un gobelet net pour son frère, Laurence tourne la tête pour sourire au chat, Côme disparaît, Jean-Louis cherche le titre d'un air familier, Julia a un frémissement imperceptible en frôlant la main de quelqu'un, Fabien lit, Laurence se lève regarder par-dessus l'épaule de l'écrivain, Julia envoie un message tout en marquant le tempo du front, Fabien se sent furieux et indifférent, de la chambre de Côme proviennent des bruits de chute, Jean-Louis saisit les deux mains de Charlotte, ils dansent. Nul n'ose formuler d'idées aussi dangereuses et saugrenues : on voudrait pourtant que certains instants durent l'éternité. Où sont-ils passés ? Que deviennent-ils, tous ces moments vécus dans l'enthousiasme ou dans la distraction ? Où sont-ils ? Morts ? Anéantis ? Comment une chose peut-elle donc exister puis cesser d'exister ? N'y-a-t-il jamais rien eu, ni joie, ni larme ? On dit que le souvenir justifie la perte, que le présent le passé et le futur ne se distinguent pas, on dit que l'amour n'est pas subordonné au temps, on dit que nous sommes la mesure du temps ; on parle tellement sans savoir où vont les paroles ; on m'a dit que tu étais toujours là. Ne m'avais-tu pas dit que tu serais toujours là ? Chéris. Chéris. On ne peut quand même pas ne plus être et continuer d'aimer ; c'est impossible. D'abord chante Nina Simone, ils l'écoutent d'une oreille scander la liberté, l'endurance, et Billie Hollyday, terribles fruits qui poussent aux arbres du Sud... Gainsbourg rime chou et kopeck. Les grands ; Led Zep, les Doors, Buckley dissout au fil de l'eau, Nick Cave auquel on coupe vite le sifflet - trop de texte ; Cohen pour lequel les femmes font silence. Et même un peu de Kate Bush. Côme s'insurge ; personne ne bougera sur de pareilles musiques. Entre ses paupières mi-closes le chat les observe ; une nuit trop froide pour sortir. Il se souvient. On a dansé pour la première fois au Poulpe il y a un siècle, plus des poussières ; puisqu'on prétend également que le temps se compte en poussières. Des franges de décennies qui se déposent sur les étagères, les tranches de vieux bouquins, les bords des meubles, au cœur des oreillers découverts. « ...sais-tu ce qui me semblait le plus difficile derrière mon bureau ou dans les salles de réunions ? Quand il faisait très beau, que je voyais le ciel bleu par les vitres, les rives de la Seine avec toutes les péniches, l'île de la Jatte, et je ne pouvais pas sortir ; simplement pour marcher, regarder les devantures des magasins ou m'asseoir à une terrasse. Dans ces moments-là, je sentais ma liberté restreinte aux limites du supportable. » Les sourcils sombres de Jean-Lou se contractent, mettre des mots sur un sentiment intime constitue pour lui une tache importante et difficile à la fois, pour laquelle toutes ses facultés de concentration sont momentanément requises. L'introspection lui est demeurée si longtemps inconnue, une chose étrange, littéraire, pas pour les hommes de son genre ; et maintenant il ne pourra plus s'en passer ; comme un pan de mur abattu et tout un bout de monde nouveau qui vous saute aux yeux : rien ne sera pareil désormais – que tu le veuilles ou non, tu sais ! Charlotte écoute sans faillir, empathie empathie reine de nos cœurs ; tend à l'abolition de ses puissants égoïsmes et pourtant. Ce qui domine en elle, alors même qu'elle entend de toutes ses forces, ce sont ses propres peurs qui n'appartiennent à personne, bien éloignées des histoires du ciel bleu ou du cours libre de la Seine. Pyramides de fioles pour milliers d'essences, ce que notre odorat perçoit du reste ; santal, gingembre, encens, fruit cuit, réglisse, menthe, urine, brûlé, vanille, javel, bois juste scié, plastique, musc, civette, caoutchouc, bonbon, tous les plats mijotés et leurs parfums d'herbes aromatiques, cire chaude, gaz, varech, tubéreuse, décomposition, sueur, oud, cigare, moisi de cave, poussière de grenier, cuir, jasmin, fleur d'oranger, ciboulette, thé grillé, soufre, colle, ambre gris. Un exercice, la nuit lorsqu'elle ne dort pas, se rappelle : retrouver de mémoire les odeurs de pièces ou lieux connus autrefois – la salle de bain de la maison de vacances, le jardin potager de leur grand-père maternel, la première cour de récréation, un placard à linge, les mictions du chat le long d'un mur de garage ; au début elle imaginait l'endroit, puis se souvenait des parfums ; à présent elle pense d'abord au parfum, voit ensuite les objets ou les couleurs. « J'ai vécu dans un univers double dont les parties se superposaient parfois... on se sent plus riche que les autres, ainsi qu'une personne détentrice d'un secret. Voilà pourquoi cela me contrariait de livrer le détail de mon travail ; je voulais rester la seule à arpenter les sentiers cachés. Si les magiciens gardent pour eux leurs trucs, ce n'est pas seulement qu'ils veulent préserver l'illusion : c'est une question de privilège... » Mais que craignais-tu, que craignais-tu en vrai ? Ou avais-tu simplement trop travaillé ? Un professeur leur avait dit autrefois : « Nous ne sommes pas égaux devant la mémoire. » Et cette petite phrase s’est ancrée en Charlotte, la scandalise encore à l’heure actuelle, bien que finis les temps des pucelages, des vertes illusions – la justice n’est pas ce qui caractérise le monde – elle aimerait que chacun vienne à la vie avec des moyens identiques ; ce serait un univers terrible, prétend son frère, une existence de lutte sans merci si la grande distribution des tares et talents n’obligeait la majeure part de nos orientations dès le berceau. De la mémoire, elle en possédait à ne plus savoir qu’en faire, bien souvent il devenait difficile de trier, l’essentiel et l’accessoire se rejoignaient, les dates anniversaires, les formules chimiques, des fragments de conversations ou les dialogues d’un film vu tout enfant : mosaïque plane et infinie à la surface de laquelle se perdent les yeux de l’esprit. Smoke gets in your eyes ; les Platters chantent pour les danseurs et pour les autres une musique qui semble émaner de Julia, de son étreinte tranquille. Tête contre tête ; précisément : la courbe de la nuque épaissie des cheveux noirs dans l’arc rond du cou. Coupe au ras de la mâchoire, tout ça a poussé un peu depuis novembre, les coiffeurs de Malmer inspirent une suspicion peut-être injustifiée. La longue longue chevelure de sa partenaire descend jusqu’au bras autour de la taille. Jean-Louis observe : « C’est étrange, on ne les connaîtrait pas on pourrait les croire sœurs. » L’écrivain s’étonne ; il ne voit absolument rien de tel. On ne pourrait pas dénombrer leurs différences. « Je ne t’ennuies pas… » murmure Charlotte ; au contraire, danser avec une fille me plaît mieux ; les hommes ne savent pas rester en paix. Pourtant tu seras tout à l’heure contre la poitrine de son frère, pas besoin que ça ait lieu pour en être sûr, et dans peu de temps. Mensonge. « Je préfère danser avec les femmes ; sinon le rythme, le charme d’une chanson comptent quasi pour rien, ils ne sont qu’un prétexte… » Alors pourquoi nous remuons-nous toujours par paires, un sexe face à l’autre, deux sexes étroitement enlacés ? Il faut croire que l’attrait du jeu amoureux passe tous les autres. La musique, on s'en fout... Chacun se demande si Laurence danse parfois, on se casse la tête à l’imaginer, avec qui, quelle posture ? Ce serait presque un soulagement de se figurer que cette personne dépourvue de ridicule puisse se trouver dans une position aussi légère, en quelque sorte une position dérisoire ; il y en a comme ça qui ont décidé que leur corps demeurerait droit, leur nuque droite, leur regard droit – rien ne plie ni ne se livre incidemment. Une certaine idée de la perfection. « Tu vas beaucoup me manquer… » remarque encore Charlotte à voix moyennement basse, car ces mots n’ont rien d’une confidence ; au fond, il serait même préférable que Fabien les perçoive : ainsi, il saurait que sa présence n’est pas la seule qui importe au cœur de sa sœur. Elle ignore que peu de temps auparavant, il a eu de semblables mots, quasi, pour Laurence ; les phrases et les idées passent du frère à la sœur, d'elle à lui, tels d'invisibles ponts, ou d'intangibles chaînes. « Nous allons nous manquer tous, les uns aux autres. » Drôle de réponse. Et si, tous, nous nous étions manqués. Hier, quelque chose éclatait en elle, devant les autres pas au complet, Fabien dormait encore pour leur dernière séance, couché au matin après une interminable conversation ; cela sortait d’un ultime récit (dernière séance, dernier rêve ; qui continuera le travail ensuite, qui notera ? Combien de temps nous souviendrons-nous de ce que nous cherchions à l’époque ? Carnets cornés au fond d'un tiroir.) : tout se déroulait de nuit, le long de vastes plages du sud de la France ou peut-être d’une ville du Moyen-Orient ; de blanches constructions brillaient et la mer brillait également ; un ancien professeur de Charlotte se trouvait là, avec elle, une femme emplie d’humour dont l’enseignement avait marqué durablement l’apprentie parfumeuse ; du monde circulait, parlait, faisait de la musique ; un groupe de testeurs interrogeait le professeur sur différentes essences, mais celle-ci se trouvait prise en défaut, hésitant plusieurs minutes avant d’identifier des senteurs très simples ; aucun embarras cependant, pas plus chez elle que chez son élève ; au sol, entre les mamelons de sable un tout petit crabe beige qui courait, courait ; un sentiment de grande sérénité dominait l’assistance et les vagues enflaient, diminuaient, moussaient sur la plage, scintillaient dans la lumière nocturne, crachaient leur chant de chat effrayé… Assise à décrire les traces que le songe a laissé en elle, Charlotte s'était troublée. Ce jour-là plus que les autres, leur minuscule aventure lui paraissait dénuée de sens : aux matinales, on venait d'apprendre la mort de dix journalistes, au siège de leur rédaction, assassinés aux lance-roquette et kalash par des individus cagoulés – dégâts collatéraux, flics abattus, un technicien de surface, passants. Quel intérêt de raconter ses rêves après cela ? Toujours possible de te persuader ; l'interne et l'externe ; pas un cheveu de ta tête ; effet papillon ; l'infiniment petit à la racine de l'infiniment grand ; psyché collective pourquoi pas ; des millions de rêves et de cauchemars mis bout à bout finiront bien par fabriquer une action ; et pourtant... Alors qu'elle entendait la chevauchée des récits, des images, vidéos amateurs avec terroristes en fuite, cadres fixes de LCI, débats hâtivement organisés, la jeune femme s'étonnait de ce qu'aucun signe précurseur n'ait contaminé leur nuit à tous ; le mal se manifeste quelquefois avec une force si spectaculaire qu'on se demande à quel moment exact il est né, comment l'on n'a pas éprouvé un vent brûlant avant et après son passage ; la matérialité du mal, nous l'appelons, tellement plus simple : un monolithe planté entre les hommes ; en vérité, il n 'y a rien ; la plupart du temps, rien que les flux d'information et ceux des conversations au bistrot ou entre amis ; mais dans de rares moments le mouvement des pensées et celui des sentiments deviennent semblables à ceux des corps vivants ; alors nous sentons comme une chaleur : des intentions celées, lointaines acquièrent pour un minuscule éclat d'instant le pouvoir de nous émouvoir, notre pouls s'accélère, l'extrémité de nos phalanges s'humecte : c'est le mal qui prend forme une fois tous les cent ans. Enfin cette nuit le silence ; et le matin une foule de femmes et d'hommes qui se disent « sidérés », sidérés... ils répètent le mot, varient, « sidération », sentiment de sidération, le verbe s'enraye, ou s'emballe à vide quand la caméra transforme le carnage en opportunité médiatique. Personne n'a rien vu venir ; Charlotte s'en excuserait presque, on la presse de commencer : pour ses camarades, apparemment, elle n'est pas responsable. De la mer surgirent des souvenirs de vacances, des fantasmes anodins, escapades avortées, pipi de chat ; la nuit semblait plus fructueuse : ses lumières citadines, les fêtes disséminées dans le sable parlaient d'une forme de liberté qui ne s'épanouit qu'au sein des pénombres. Celle que la jeune femme n'a jamais connue. Méditative et blanchie de fatigue, Laurence souhaita parler du crabe, elle insistait même d'étrange façon ; le crabe, le crabe, c'était l'élément révélateur ; tandis que les autres débattaient encore des villes ivoirines ou décrépies, toutes découpées à la lumière orange, telles qu'on se les figure au bord des mers bleues depuis Benjamin Constant, mais non, le crabe, seulement le crabe. Par complaisance, la jeune femme voulut bien chercher ; c'était son paradoxe permanent de se dérober pour contenter ceux qui pouvaient la distraire des questions dérangeantes. Les crabes ou la mer, quelle différence... On s'était mis à la remorque de la bestiole, on traquait le secret en biais ; chacun se découvrit une anecdote où figurait un animal, insecte, crustacé, vivipare. Il lui revint en mémoire qu'un oncle lui avait offert un phasme, une jolie bête inquiétante, figée sous une cloche en verre de naturaliste ; l'adolescente avait placé le globe sur son bureau, entre les manuels scolaires et les kits de maquillage – les ordinateurs n'avaient pas encore envahi les tables étudiantes, trop onéreux, un bien de luxe. Longtemps, l'image du faux bout de bois et de ses pattes déliées en brindille avait habité Charlotte. Au premier emménagement d'adulte, l'objet s'était volatilisé et son souvenir avec. Soudain, elle en avait la certitude : crabe, insecte, l'insecte, c'était elle. Comme lui, elle possédait la capacité de changer d'apparence par une simple illusion optique, de demeurer très longtemps immobile, tant et si bien qu'on ne la voyait plus, comme lui elle aspirait à se fondre dans son environnement jusqu'à disparaître, pour avoir la paix, que chacun se sentît bien. Comme lui, elle avait le sentiment qu'une cloche en verre la recouvrait ; le monde leur parvenait sous forme de reflets concaves. « Mais on ne pouvait pas ne pas te voir ! tempérait Julia. Ton frère dit que tu comptes parmi les plus grands nez de la parfumerie française... ton nom apparaît partout sur internet, il suffit de regarder, je l'ai fait... avec ceux de Cartier, Guerlain... avoue que ça ne ressemble pas à une disparition ? » Sous le coup de la nervosité, la jeune femme s'était levée et tordait de l'index l'une des mèches de son interminable chevelure : elle ne parvenait pas à se faire comprendre, la vérité était, la vérité... sa profession l'avait engloutie, lui avait permis de disparaître, de devenir un nom accolé à d'autres noms, un sous-titre, ou une femme-métier dont on évoquait avec respect les compétences poussées jusqu'à l'hermétisme. Mais Charlotte n'était pas cela. Il y avait erreur sur la personne. On l'avait laissée se muer en phasme couleur de brume et attendre sous sa cloche que les choses se passent. « Tu devrais le dire. » avait alors suggéré Côme. Dire... quoi ? Bien, la différence entre elle et l'insecte ; affirmer pour être sûre. L'autre te fixe de ses yeux multifacettes, lève juste l'angle délicat d'une patte tandis que tu tends la main en miroir. « Ce n'est pas moi... » hasarda la femme ; une pareille expression lui avait semblé absurde, voisine de l'indécence, devant ces gens qui écoutaient sans pouvoir se mettre à sa place. Afin de conjurer le malaise, elle réaffirma plus fort : ce n'est pas moi ! « Tu es certaine … ? » insistait Côme à la surprise de leurs camarades. D'abord, Charlotte fut submergée par une vague de haine : ils ne lui étaient rien, ils ne lui voulaient peut-être même pas de bien ! Quelle obligation avait-elle contractée envers eux, aucune ! Pas seulement l'obligation de les aimer. Ce sentiment la rendait libre enfin, et pleine d'une allègre fureur. « Ce n'est pas moi ! » redisait-elle ; cette fois, le son de sa propre voix la stupéfia, car elle y entendait le son de la revendication. Ce n'est pas moi. Une négation qui valait pour affirmation. Un défi, une provocation. Depuis combien de temps n'avait-elle crié ainsi, crié autrement qu'à l'intérieur, et sur d'autres que soi ? ...ce n'est pas moi ! Elle criait comme seuls crient les enfants scandalisés de l'injustice que leur fait le monde, en permanence, et chacun trouve cela normal ! On pouvait dire qu'elle hurlait ces mots. Côme rit vaguement, réflexe de pitre gêné, mais la stupeur emplissait la petite assistance. Assurément, ce n'était pas elle. Personne ici ne connaissait cette jeune femme. Jusqu'aux objets, meubles obtus et mornes, qui nourrissaient son indignation ; un feu brûlant s'était emparé d'elle, de ses mouvements ; les chaises Napoléon III, honte à elles ! Les consoles guindées, les livres savants... Empoignant le dossier du Mies von der Rohe, Charlotte l'envoya valser, un bon mètre plus loin sur le carreau. Julia jeta un œil inquiet au fauteuil gisant, mais n'osa se déplacer. Honteuse, mais enfin soulagée, la jeune possédée s'était rassise après un regard perplexe à l'assistance. Ses lèvres s'entrouvrirent pour un mot – lequel, désolée, navrée (cela aurait bien été d'elle, « navrée »), je ne sais pas ce qui m'a... ou bien « Je vous emmerde. » ; mais Laurence avait commencé très rapidement à raconter un rêve à elle, et on ignora pour toujours ce que ce mot s'apprêtait à être. Ce soir, l'enivrement de la liberté l'a quittée. « Si ça se trouve, nous nous sommes tous manqués. » songe-t-elle en sortant des bras trop paisibles de Julia. Car pour elle, chaque instant se doit d'être utile, efficient ; bien des choses lui auront été révélées durant ces trois mois, mais elle n'a pas encore compris que vivre se résume à une inefficacité essentielle, que les fins et les moyens sont inscrits là où nous ne pouvons les atteindre : au cœur bouillonnant de la terre, à moins que ce ne soit au-delà des espaces en fuite. Voilà une constatation qui pourrait dénouer les horribles nœuds que forment en nous actes et pensées ; trop tôt... la jeune femme veut rester aveugle ; y croire. « Vous rendez vous compte que nous ne verrons sans doute plus jamais cette maison ? » dit Laurence à l'écrivain après avoir décliné son invitation à la danse. « Pour vous qui partez demain matin, ce sont les dernières heures que vous passez entre ces murs.  Ensuite, la disposition des pièces, la couleur des murs, les odeurs attachées au Poulpe existeront encore un moment dans votre mémoire, elles figureront peut-être un temps dans vos rêves... mais c'est tout. Physiquement, vous aurez cessé d'être là ; comme si l'endroit n'existait plus. » Le regard de Fabien fait le tour de la pièce dans l'espoir d'y distinguer une qualité capable d'en rendre le souvenir impérissable ; s'il a aimé La Grande Bédière, il l'ignore. Certes, ils auront vécu là quelques situations inédites, connu de puissantes émotions : et tout ça, sans rien faire, eût remarqué Jasmine. Subitement, il regrette son absence, ses blagues d'elfe irrévérencieux ; pour le dernier soir, sa place est avec eux, grande fausse famille qui l'a accueillie et traitée en benjamine. Un premier texto, parti dans un éclat vert ; un second plus précis – tu peux arriver jusque tard, nous serons toujours en bas après minuit... S'abstient de biser, d'embrasser en clôture puisqu'ils ne le font pas dans la réalité. Aucune réponse, ni maintenant ni dans la nuit qui va suivre... si occupée... son temps se dissout à présent dans une urgence éblouie ; la petite journaliste est devenue une personne, une grande personne. Tant pis. « Notre vie entière est faite d'endroits que nous quittons, est encore en train de dire Laurence. Certains ont beau prétendre : je ne quitterai jamais cette ville, cet appartement ; ou bien : je cherche une place pour m'installer définitivement, un nid... ils partent comme les autres... au moins lorsqu'ils meurent. Puisque l'existence, c'est le mouvement ! Les corps minuscules qui nous composent sont en mouvement permanent : révolution, transformation, multiplication, appariement. Nous grouillons de partout ; même la mort par quoi nous quittons le mouvement, provoque un renouveau du grouillement. - Alors l'immobilité, qu'est-ce que c'est ? Une chimère ? » La femme réfléchit et répond : « L'éternité, peut-être ! » Ils continuent à divaguer pendant un bout de temps, Jean-Lou s'approche, écoute quelques minutes, émet une opinion sensée et s'en va. La soirée va se prolonger, pas un qui n'aura parlé à l'autre ; essayées, toutes les combinaisons. Les paires, les couples, les trios, les quatuors, et tous ensemble à trinquer par foucade. Ce qui n'empêche pas la tristesse de se nicher ici et là, au cœur de quelques vides, d'introduire ses yeux vagues et ses flottements. Rihanna chante Diamonds ; Côme s'exclame : c'est ma jeunesse ! et mime l'introduction du clip, tête inclinée contre sa poitrine, les cheveux mi-long dissimulent son visage ; il ne craint pas ce ridicule-là. Subitement, l'écrivain s'interroge : parmi eux, qui donc possède encore un peu de ce bien indéfini qu'on appelle jeunesse ? Même Charlotte a le regard subtilement marqué par les déceptions, une poignée de fil blancs dans la miraculeuse chevelure de jais. Sont-ils vieux alors ? Assurément, ils sont sortis de la jeunesse, la vie les absorbait tant qu'ils ne s'en sont pas aperçus ; où est passée leur belle, leur douce jeunesse ? Sans doute continue-t-elle d'exister quelque part, sans eux... Dans son col, Julia murmure : et ce titre, tu as mis la main dessus ? Non. Cessez de me poser la question. Après tout, quel intérêt un titre, sinon décoratif ? Qui t'oblige à titrer ? N'y-a-t-il pas des œuvres qu'on crée avec la mention sans titre... L'éditeur aura du mal à avaler ça. Manque de salive, faire saliver le chaland, raison vraie, accrocher, fourguer la came, aller au second tirage. Les effluves de son parfum font comme un second embrassement, redoublement de ses bras de sa poitrine du sommet bouclé de son crâne, ou bien sont-ce ses bras à lui, son torse et son bassin qui occupent la place exacte du parfum, au plus près du corps de la femme ; cette nuit, il voudrait n'être qu'une somme de particules, le plus intime des vêtements contre la peau, presque la peau elle-même. Comment s'appelle-t-il déjà ? Ton parfum ? ...tu vois que les titres ont leur utilité ! Elle taquine, dix doigts noués derrière la nuque imparfaitement étirée, pas gagné un centimètre durant le séjour. Quand tu auras oublié mon prénom, peut-être te souviendras-tu encore du nom de mon parfum ; ces choses se produisent : demande à ta sœur ! ...on choisit leurs titres pour qu'ils restent en mémoire, nous les rêvons, nos amies, nos collègues, nos amants nous interrogent et ils rêvent à leur tour, ils retiendront le nom ; sans doute achèteront-ils un jour dans leur vie le flacon dont le nom leur est resté. La vendeuse leur racontera une histoire en tendant une petite bouteille au coût exorbitant et, le nez au pli du poignet, ils croiront revivre telle période de leur existence, qui sait, ils reverront un être aimé... toutes les choses importantes sont affair de fantasmes : tes livres, mon parfum, ceux de ta sœur, ce que nous croyons savoir les uns des autres, l'amour... À la fin, la mort paraît bien réelle, songe Fabien. Ils ne se sont pas rendu compte du départ de Charlotte. La musique est trop forte à présent, triomphante ; les basses créent une infime vibration le long des cages thoraciques, aucun voisin pour protester, aucun voisinage, la nuit ne pourrait être plus déserte alentour. Seul dans le bureau du rez-de-chaussée, celui que Laurence a élu pour chambre en réalité mais qu'elle laisse parfois entrouvert, Côme a trouvé une nouvelle glace où se regarder. Un lourd miroir terriblement ouvragé à la surface duquel s'étendent de petites algues vert-de-gris. Le reflet de l'homme paraît sérieux, son expression sépulcrale, même ses grimaces ne le dérident pas. À demi repoussé, le battant de la porte atténue l'écho des chansons. Un surprenant bouquet encadré de pin brut brille dans la pénombre ; on dirait un Derain, il se peut que c'en soit un pour de vrai. Les fleurs bleues et rouges, si vives qu'elles semblent des visages, se détachent sur un noir éblouissant d'intensité ; le vase est fait d'une glaise obtuse, pesante. L'ensemble n'a rien d'une nature morte ; une œuvre mystique plutôt où s'inscrivent trois formes géométriques élémentaires : le cercle au cœur d'une fleur, un reflet qui sur le vase dessine un isocèle parfait, l'encadrement au carré. Seuil d'alchimiste volé en éclats. D'une main, Côme disperse une pile de bouquins, lit les titres en pensant vaguement à Laurence, oublie aussitôt ; on a trop bu déjà et une atroce mélancolie le point. Se trouver dans cette pièce, isolé dans l'ignorance générale, provoque en lui une amère excitation. L'attrait des lumières et des paroles qui se prononcent sans lui, qui peut-être le sortiraient du marasme, le ramène un instant dans l'embrasure de la porte, son verre vide collé entre deux doigts. Le couple unique danse, si serré qu'on ne distingue plus nettement quoi appartient à qui. Ils se respirent, se mordillent l'un l'autre. Même leurs langues s'enlacent, pourtant Fabien sait qu'ils n'iront pas plus loin et c'est tant mieux, car maintenant qu'il part demain les choses auraient pris un tour compliqué ; de son côté, Julia s'inquiète de n'éprouver qu'un désir modéré – l'écrivain lui plaît cependant, sa stature, son odeur – est-elle lassée des hommes, son corps s'est-il étiolé à ce point alors qu'elle fuyait la tyrannie de l'ancien compagnon ? Du fin fond d'un fauteuil, Jean-Louis écoute les accents désenchantés du Velvet Underground, cela parle d'aube précoce, de dimanche matin et de tout ce qu'on laisse derrière soi, les années gaspillées. It's nothing at all. La pointe d'une cigarette s'élève puis s'abaisse derrière la véranda ; c'est Laurence qui médite. Les lieux paraissent soudain vide au blond ; désemparé ; une impulsion le saisit, qui le mène à l'étage en quelques bonds, une bière fraîche dans chaque main. Après quoi il doit s'arrêter derrière la porte close tant la montée quatre à quatre de l'escalier l'a essoufflé. La sensation du verre glacé contre ses paumes le frappe maintenant ainsi qu'une absurdité ; brièvement, presse les bouteilles le long de ses tempes avant de les déposer sur le parquet. Pas un bruit ne filtre au travers du battant ; la chambre est muette. On ne voit pas si c'est allumé. Sans frapper, il pousse la porte et se tient sur le seuil. Une lampe de chevet nimbe le buste de Charlotte d'une lueur orangée ; un livre est posé sur la couverture, le traversin replié fait office de dosseret entre les omoplates et la tête de lit. Ils se considèrent avec effarement. Très vite la jeune femme a souri pourtant et fait à mi-voix : « Oh j'ai cru que c'était mon frère. » Ces mots rassurent un peu Côme bien qu'il se sente toujours comme un homme qui a perdu l'esprit. « Non, il danse en bas. » se dépêche-t-il de répondre. Cependant, la jeune femme ne se départ pas de cet air gentil contre lequel on ne peut rien et elle attend, elle attend ; a-t-elle jamais fait autre chose qu'attendre ; que le monde change autour d'elle ? Surtout que ce changement ne vienne pas d'elle ! On ne pourra pas lui reprocher cela. Derrière lui, Côme a fermé la porte et il ajoute : « Ils s'embrassaient, je crois... ». L'ivresse pourrait lui avoir dicté une remarque aussi inappropriée, mais en réalité il a dessoûlé d'un coup, à l'instant où il mettait le pied dans la chambre. La concentration silencieuse de Charlotte le terrifie et l'emplit de force dans le même temps. La musique vient de changer, elle passe le plancher, remplace leur conversation. Frozen. « J'ai pensé que tu te sentais peut-être seule, tu avais l'air triste. » Pendant que le blond aux bras ballants énonce cette phrase, la jeune femme prononce celle-ci : « La chanson qu'on entend, tu la connais ? C'est vraiment beau ; elle ressemble à notre dernière soirée : mélancolique, et malgré tout elle donne envie d'aller de l'avant. » Le rire de Côme la désarçonne, est-ce encore une sottise qui lui est sortie de la bouche... « Sérieusement ? ...ça ne te rappelle rien ? Tu habites une autre planète que nous, Charlotte. » ...un désert blanc où court un grand chien danois, et les drapés d'un manteau qui se muent en vol de corbeaux. Madonna, naturellement elle sait qui est... aucun titre ne lui revient. Dans la vidéo, ses cheveux étaient... comme les tiens, juste comme les tiens ; très noirs, et sa peau comme toujours ; très pâle. L'espace d'une seconde, on penserait qu'il va se pencher pour toucher la chevelure épandue. Pyjama couleur prune ou lie de vin ; col droit, haut ; une sorte d'asiatique qui s'ignorerait. À nouveau ils ne savent plus quoi dire. Bientôt, il faudra que Côme parte parce que c'est intenable, tout ce qui sort de l'ordinaire ne l'est-il pas ? On frappe ; le blond sursaute ; Charlotte s'est dressée sur son séant, si tendue que ses yeux s'en écarquillent. Elle a placé devant ses lèvres un index dressé et fixe presque férocement son compagnon. Puis de l'autre main, lentement, elle fait un geste circulaire qu'il comprend sans réfléchir. Avec les plus grandes précautions, il a tourné le verrou, l'a poussé dans la gâche. Il se dit : ça y est, nous voilà fous pour de bon. Ça frappe encore. Une voix basse : « Est-ce que tu dors ? Lotte, tu dors... ? » La poignée s'abaisse silencieusement - la targette bloque l'ouverture - revient à sa place. On devine le souffle de l'homme, derrière, et son attente, inconsciente des deux souffles retenus d'autre part de la porte. Il y a les bières pourtant, offrande double déposée au seuil de la chambre, mais qui les voit ? Le couloir s'est éteint. Enfin les pas s'éloignent. Les épaules de la femme retombent ; une grande langueur l'envahit, un épuisement ; ils se dévisagent comme des gens qui viennent d'échapper au péril. Assis au bord du vieux, vaste lit, le blond éprouve la sidération particulière qui nous paralyse lorsque la nécessité de l'action ne fait plus de doute. La femme le considère encore, yeux étirés, aux pupilles dévorantes ; mais il ne veut pas de responsabilité, de cette responsabilité-là. Il passe ses deux pulls par-dessus la tête qui coince, une seconde, le libère tout ébouriffé ; se retrouve torse nu et ahuri, supposant un commentaire qui ne vient pas. Les yeux de Charlotte sont des cannibales ; elle bronche à peine, rougit seulement à hauteur des tempes – elle sera la femme qui rougit en un temps où tout cela est passé de mode. Et puisque son exhibition n'a provoqué aucun cataclysme, il continue, délace ses Nike, enlève le jean, les chaussettes, de plus en plus vite ; tout est au plancher, lui en caleçon et à-demi agenouillé, étranglé de désir, sur le couvre-lit – la courtepointe, on disait à l'époque, peut-être la jeune femme connaît-elle ce mot précieux. Ce serait le moment de s'exprimer ; une phrase brève suffirait ; certaines formules font parfois mieux en quatre mots qu'un volume entier ; il est des romans écrits pour un paragraphe, pour une scène, une proposition. Soudain, Charlotte sourit tellement qu'elle paraît sur le point de pouffer ; elle dit : « Mais, tu es très beau. » De l'index, l'homme tord le bout de son long nez droit. « J'avais peur que tu ne me trouves gros... » soupire-t-il. La jeune femme rit pour de bon ; elle aime beaucoup le corps de Côme et se sent heureuse, enfin, cela fait des siècles. « Quelle idée bizarre ! Moi, je te trouve parfait. » Enrobé. C'est le terme qu'avait utilisé Fabien durant l'excursion. Mais on ne va pas évoquer le frère maintenant ; il n'y a pas de place dans la pièce pour une tierce personne. En se penchant et tournant la tête selon un angle assez inconfortable, il parvient à embrasser la jeune femme, à effleurer sa bouche plutôt, ses lèvres à lui sont très sèches, tout le sang monté au cou ; elle se tient encore assise, droite contre le traversin plié ; à son tour, elle lui prend le visage entre les mains et garde, longtemps, entre ses lèvres la lèvre supérieure de l'homme. Étrange baiser. Les battements de leur cœur les assourdissent ; ils n'ont plus du tout conscience du reste, la musique dont les deniers accords finissent, en bas, la lumière qui découpe Côme en deux, une part sombre, une part couleur d'ambre ; ça ne semble pas absolument réel, c'est beaucoup mieux. La température décroît tandis que l'heure avance ; sans doute le bois est-il venu à manquer. Sacré docteur Flournoy, il s'imagine qu'on peut scruter les esprits quand la chair grelotte ! Le blond part sur le dos ; la chaleur de l'autre corps fait comme un drap tiède tendu au-dessus de lui bien que le pyjama prune de Charlotte reste vissé jusqu'au milieu de sa gorge blanche. « ...tu es adorable, j'ai su que nous serions ensemble. Dès que je t'ai vue. La première fois. » Sa compagne proteste. Qu'est-ce qu'il raconte ? Et Julia alors ? « Ah non... ! Julia...Julia... » Il a pris les cheveux lourds et les met dans sa bouche, s'étouffe, ils rient encore, écrasés l'un sur l'autre. « Julia ! Julia ! » imite la jeune femme. « Mais rien du tout ! Au fond, j'ai toujours su que c'était toi... Seulement, on ne peut pas t'atteindre... Tu ne me crois pas ? Par exemple : la nuit du feu d'artifice, à la fenêtre ? Je savais bien que c'était toi. » Les bras de l'homme la serrent plus fort ; il peine à parler ; Charlotte lui baise le visage, les épaules, presse son nez contre la poitrine pâle presque dépourvue de toison, ça sent agréable, réminiscence des anciennes réglisses. ...l'ombilic qui ne nous relie plus à. Le mord même à l'aisselle ; en secret elle a toujours aimé mordre. Planter ses dents quelque part de vivant, la viande humaine. Elle demande qu'il lui enserre la nuque, d'une prise légère juste à la racine des cheveux ; plus tard elle se souviendra du geste similaire qu'un homme – qui ? - avait pour elle dans un de ses rêves, des mois auparavant. Côme a également une requête, d'un coup, une lubie ; il veut un secret, une confidence, comme un gage : acte ou pensée qu'elle n'aurait confiés à personne d'autre. La bouche de la jeune femme s'entrouvre ; il répète : à personne. Tout ce qu'on livre de soi, jeté à tous vents, des tonnes de déchets ou de fragments encore palpitants qu'on distribue en l'espace d'une vie, et quand on a trop arraché, on peut encore se retourner le cerveau, le cœur et l'exposer au monde qui n'en a cure. À se taire, ils ne sont plus qu'une poignée. « Mais tu vas être choqué. » Elle murmure. Non. Il insiste. « Tu te souviens quand le lieutenant Triet est venu pour la première fois... Julia l'avait reçu seule et nous a dit ensuite qu'il s'agissait d'une noyade, probablement criminelle, un petit garçon. J'aurais dû être épouvantée, compatir au moins, pour la mère, l'enfant, je ne sais pas... au lieu de ça, il ne se produisait rien en moi, pas la moindre émotion ; au contraire... vraiment, c'est effrayant de le dire, mais je me rappelle avoir pensé : peut-être va-t-il enfin se passer quelque chose. Oui, j'ai eu cette pensée, cet espoir... tu te rends compte ? ...est-ce que tu peux te représenter une pareille indifférence ? Parfois, j'ai si peur que mon cœur soit tout sec. » Cache le visage dans un pli du drap tiré. Un semi mensonge ; juste maintenant, elle n'a pas peur, et son cœur est un organe déchaîné, il envoie le sang violent à toutes les extrémités du corps. « Attends ! Toi. Dis-moi... » souffle-t-elle et retient encore les mains de son amant. « Dis-moi qui tu es... Ce que tu fais ici ? Tu n'as pas les mêmes raisons que nous, n'est-ce pas ? ...ça m'est égal, dis ! » D'une secousse, elle est revenue face à face, il devra compter avec les pupilles dévorantes, mais à présent il la tient ferme, lui aussi. Raconte.  

39.

 

5h23. Je m'étais réveillé à cause du froid ; le bois dont j'avais empli la chaudière la veille au soir s'était consumé depuis longtemps et il devait faire douze ou treize degrés dans ma chambre. D'habitude je la charge plus tard, vers minuit, et la température se maintient autour des dix-sept jusqu'au petit matin ; mais avec la fête... je m'y étais pris trop tôt, puis ça m'était sorti de l'esprit en allant me coucher. Bref. Une couverture supplémentaire n'a pas suffi, donc je me suis tiré du lit.

5h30. Avec des chaussures et, bien sûr, un manteau, j'ai gagné le rez-de-chaussée ; rien d'anormal. Évidemment il faisait nuit noire ; j'avais juste allumé la cage d'escalier.

5h31. Dans une semi obscurité j'ai longé le petit couloir qui mène à la remise, puis j'ai poussé la porte. Le froid m'est arrivé d'un coup au visage, ça m'a pris quelques secondes de remonter mon col. Après quoi j'ai cherché l'interrupteur de la main gauche ; il est fixé assez haut sur le mur, au-dessus d'une sorte de crevasse formée par le plâtre. J'avais machinalement repoussé le battant derrière moi. On n'y voyait pas du tout.

5h34. C'est à ce moment que quelqu'un m'a sauté dessus. Ça a fait comme un choc très violent contre mon flanc droit. Mes souvenirs ne sont pas clairs, cela s'est passé si vite ; nous sommes tombés par terre, toujours dans le noir. L'autre me semblait très lourd, curieusement puisqu’il n'est pas bien gros au bout du compte. Je tentais de lui saisir les bras ou les poignets tandis que lui essayait de me plaquer au sol. Si... je me rappelle du faible rai de lumière qui brillait sous la porte et que j'ai aperçu en tournant la tête. La lampe de l'escalier était restée allumée ; j'ai pensé : peut-être quelqu'un va s'en apercevoir, descendre...

5h38. Maintenant, je me dis qu'il aurait été plus simple de crier, d'appeler, mais toute ma concentration était portée sur mon agresseur. On ne réfléchit pas réellement dans ces cas-là, plutôt, c'est le corps qui réfléchit pour nous ; à toute allure. Enfin il m'a semblé. En l'agrippant par le bas avec mes deux jambes, j'ai fini par gêner assez les mouvements du type pour me dégager. Avant que j'ai eu le temps de me redresser, il a bondi vers les brouettes que j'avais moi-même remplies du bois débité en début de semaine. Apparemment, il s'était si bien accoutumé à l'obscurité qu'il pouvait se déplacer sans difficulté ; de mon côté, je commençais à distinguer certaines formes : j'ai donc vu qu'il prenait une bûche et revenait vers moi dans l'idée de m'assommer, ou de me tuer... je n'en savais rien, lui non plus à mon avis.

5h41. Dans un réflexe, je me suis recroquevillé et ai placé devant mon crâne mes deux bras repliés. Puis, d'une torsion rapide, j'ai pu quasi éviter le premier coup et me relever assez pour attraper mon assaillant aux genoux, le faisant chuter à son tour.

5h45. À présent j'avais l'avantage. Je me tenais à cheval sur sa poitrine. Il se débattait comme un fou, oui : comme un fou, avec une force et une nervosité qui ressemblait à celles d'un homme drogué, ou en proie à une crise. D'ailleurs je m'apercevais qu'il était de corpulence très moyenne, pas grand non plus, moins que moi, c'est dire... Tout de même, je ne savais plus quoi en faire ; je ne pouvais pas le lâcher, mais impossible de l'immobiliser durablement …du coup, j'ai crié. Je ne rappelle pas quoi. Le nom d'un des occupants sans doute.

5h47. Cela a suffi pour que mon attention faiblisse, à peine, mais l'homme est parvenu à se dégager ; il a bondi sur ses pieds ; cette fois il ne cherchait plus à m'atteindre, seulement à s'enfuir. Je ne sais pas trop pourquoi et comment j'ai fait ça. Jamais auparavant, je n'avais causé de dommages physiques à qui que ce soit. Même enfant, je n'étais pas tellement du genre à me battre. Je crois que je me sentais furieux, hors de moi. En une seconde j'avais pris la bûche qu'il avait laissée tomber, je le rattrapais et le frappais sur la nuque.

5h49. Le type s'est écroulé tout de suite. Je me suis accroupi à côté de lui, complètement vidé,  sans penser à rien. J'aurais pu l'avoir tué, mais sur le moment ça ne m'a pas traversé l'esprit.

5h53. À peu près à cet instant, Laurence est arrivée. On devait être aux environs de six heures. Elle a appelé et pressé presque aussitôt l'interrupteur. La lumière a inondé la remise ; ça, je m'en souviens bien : l'effet était vraiment pénible, irréel. Je suis redevenu aveugle pendant presque une minute ; j'ai senti sa main qu'elle tendait pour m'aider à me relever ; je l'ai entendue demander si j'allais bien, si je n'étais pas blessé. Puis c'est Julia qui est entrée.

5h58. Nous nous sommes concertés ; l'homme n'était pas mort, juste inconscient. Avant qu'il revienne à lui, nous avons attaché ses pieds et ses mains avec une corde et la corde même à une poutre verticale. J'avais le sentiment désagréable d'agir en gangster, pourtant nous ne voyions pas d'autre solution. Laurence a contacté la police et prévenu que mon agresseur aurait peut-être besoin de soins.

6h10. Ma bouche me faisait mal tant elle était asséchée ; il m'a semblé un instant que j'allai vomir ou tomber dans les pommes. J'ai laissé les filles à surveiller le type dans la remise et suis allé boire un verre d'eau, puis je suis resté assis dans le salon, encore très secoué, jusqu'à l'arrivée du lieutenant Triet. Fabien, Charlotte et Côme ne s'étaient pas montrés, mais nous n'avions pas fait tant de bruit que ça. D'ailleurs je n'ai même pas pensé à eux. Le chat est sorti de la cuisine pour s'installer sur mes genoux.

 

         

40.

 

      ...l'écrivain descendit l'escalier, fit quelques pas dans le salon désert. Le soleil se levait. Un premier rayon dardait entre les crêtes, loin au-dessus de Malmer, et venait frapper la vitre de la véranda. Les meubles paraissaient habillés d'or. Vraisemblablement les chambres étaient emplies de dormeurs ; ils avaient célébré si tard la fin de leur aventure. Fabien s'installa au fond du Mies van der Rohe et contempla un moment ces murs qu'il ne reverrait pas. Puis il commença à raconter son rêve.

 

41.

 

      Peut-être cela importe-t-il de savoir ce que Côme avait confié à Charlotte avant qu'ils ne fassent l'amour. Peut-être cela n'importe-t-il pas. Peut-être cela importe-t-il de savoir quelle fut la réaction du frère lorsqu'il apprit que sa sœur avait quitté le Poulpe bien avant l'aube, avant l'agression de Jean-Louis par le supposé maraudeur, gagné Malmer à pied, à l'insu de tous et en compagnie du pitre blond, pour prendre le train le plus matinal, celui de 6h45 à destination de Dijon, ensuite on ne savait pas où. Mais peut-être que cela est égal.

      Aux alentours de la vingtaine, Côme montait une boite. Création et diffusion de jeux virtuels. Il avait touché un peu à tout : un an en dessin d'animation, deux en programmation, deux autres en communication. L'affaire périclitait rapidement ; des amis bien en fond apportaient du capital, relançaient la machine. Une nouvelle entreprise voyait le jour, se développait heureusement, celle-là. Partenariats avec le Japon, droits rachetés pour une adaptation télévisuelle ; la boite prospérait, se diversifiait, investissait dans les réseaux sociaux ; il fallait aller devant, toujours, avoir l'idée suivante quand les autres exploitaient encore vos trouvailles précédentes, créer au plus-que-futur.

     Dernier-né, ce concept avait été élaboré à partir d'une imagination saugrenue de Côme : un jeu radicalement interactif, modifié, recréé en permanence par tous les membres du réseau au moyen des connexions classiques bien entendu mais utilisant en sus twitter, Facebook, Instagram, Tumblr, et surtout un jeu qui ne se contenterait pas de conjuguer les forces collectives des participants, mais irait également puiser dans leurs expériences les plus personnelles, les plus enfouies... C'est là qu'intervenaient les rêves. L'équipe des concepteurs, poussée par son mentor en ébullition, travaillait à la possibilité d'un scénario en mutation perpétuelle, tissé par des milliers de joueurs et composé des milliers de leurs songes. La matière brute serait traitée bien entendu, analysée et régurgitée en données plus calibrées par un moteur adéquat – un informaticien et deux jeunes psychiatres en rupture de ban bossaient là-dessus ; quant aux rêves, ils devenaient ceux de personnages, avatars des gamers, plongés dans l'obscurité d'un monde réduit presque au néant en raison de catastrophes diverses dont sont familiers les univers post-apocalyptiques du jeu vidéo, condamné à n'exister véritablement qu'au cours de leur sommeil. Le principe, assez élémentaire, pouvait se résumer à ceci : le rêve était la réalité. L'application, en revanche, s'en révélait plus ardue, mais la petite bande d'allumés réunie autour de Côme comptait bien faire un tabac avec leur univers audacieux et encaisser suffisamment de bénéfices pour - qui s'acheter une villa côtière – qui s'envoler deux mois au Japon – qui  aménager son garage en home cinéma. Alors, oui, Côme avait fait la taupe durant les dernières semaines, infiltré au Poulpe afin d'observer les rêveurs en direct, leurs méthodes, leurs réactions, les variations comportementales qu'introduisaient leurs récits dans les interactions au sein du groupe, les mensonges, la vérité, les images récurrentes. Il s'en revenait parmi les siens plus riche d'un gigantesque fichier dont le contenu nécessiterait encore de nombreux éclaircissements ainsi que d'une fille aux cheveux noirs, au vocabulaire châtié.

      Lorsque le fil de l'histoire fut reconstitué, celui au moins qui concernait l'emploi du temps de sa sœur ainsi que le départ précipité, la fuite, des deux amants, Fabien manqua périr de fureur. On meurt bien d'amour, de chagrin, il y avait de ça aussi, certainement, le plus visible était la fureur. Les autres n'en revinrent pas de l'entendre hurler, des phrases que tous oublièrent tant les stupéfia le son de cette voix distincte jusqu'aux combles, jusqu'à l'autre bout du lac peut-être. Ayant fini de s'exprimer, l'homme prit les assiettes de collection pendues au mur – de minutieux ouvrages en faïence locale peintes à la main – et les fracassa une à une contre le carrelage. Puis, comme une tempête lassée de son propre déchaînement, il se calma. S'effondra dans un angle de canapé et déclara sans s'excuser que cela, ce cirque de colère, était stupide, que ça ne servait à rien. Il écouta d'une oreille demi-sourde les raisonnements des camarades, leurs échanges qui complétaient le récit – après l'arrivée du lieutenant, ils étaient partis en ville, au commissariat, terminer les dépositions, leur hébétement avait été tel en apprenant l'identité du rôdeur, du tueur d'enfant, que ni l'absence du frère, ni celle de la sœur, moins encore celle du blond ne les avait préoccupés ; mais seul Fabien se trouvait encore à l'étage, profondément endormi. À l'intérieur de lui, tout sembla saccagé.  

      Peut-être cela importe-t-il ; peut-être cela n'importe-t-il pas.

      Les deux amoureux étaient partis dans la nuit ; ils se tenaient par la main, et l'autre main  tirait une valise ; ils allaient suivant le côté Nord, là où on longeait une route goudronnée. Aucun n'aurait voulu emprunter le chemin de la forêt par cette obscurité. Il ne passait personne pourtant, pas un chat, pas une âme pour freiner, les prendre en stop jusqu'à la gare. Des bestioles crissaient, bruissaient, fouissaient, la lune brillait très ronde au-dessus des cimes ; et cependant Côme n'avait pas peur, il avait oublié de haïr la nature ce matin. Ils allaient main dans la main, sans oser encore parler sauf dans un souffle. Cela importait ni plus ni moins que le reste.      

     

 

42.

 

      « Je vois bien à leur tête qu'ils se croient innocents ; en dehors de tout ce bordel. Rien à voir. Qu'y a-t-il entre lui et nous ? Hein, aucun responsable ici. Ma petite princesse... je te jure... ces gens-là. On aurait cru que je devais leur être reconnaissant ; pourquoi ? ...parce qu'il a assommé le mec au lieu de se faire assommer. Avant-après, peau de balle. Notre travail, à moi, à mes types. Comme si nous n'avions eu qu'un but, attendu qu'une chose : que le suspect déboule dans leur grange pour se faire plaquer et ligoter... Très artisanalement. Tu vois, il y a des personnes – d'ailleurs tu les as un peu fréquentés, n'est-ce pas ? Je comprends, intéressant pour ton boulot, tu dois bien observer chacun, écouter... - précisément, ces personnes vivent sans rien voir, sans rien entendre ; elles s'imaginent peut-être que le monde existe pour leur divertissement, et le leur seulement... le pire, c'est que selon elles, il n'y a pas plus avertis ! Oui, tu as remarqué hein ? Insupportables ; ça me donne envie de flanquer un grand coup dans... Ils savent tout, et tout en même temps ; ce qui se passe à l'autre bout de la planète bien sûr, mais aussi ce qui se passe à Malmer ! À Malmer ! Dieu. Est-ce que l'un d'entre eux avait pourtant la moindre foutue idée de qui était le mec dans la grange ? On ne peut pas savoir les choses et vivre aussi vierge qu'un putain d'agneau, blanc comme un enfant. Quoique les enfants... il y aurait à dire. Sauf toi, ma princesse... Tu étais une petite fille exceptionnelle. Vive, drôle, et respectueuse quand même ; le vrai respect. Mais ça, c'est tout ta mère. Les chiens font pas des chats. Quoi... eux, ils voudraient se gaver... se shooter avec leur truc dégueulasse... d'analyse... on ne fait pas entrer le monde dans sa baraque de cette façon, en fermant toutes les portes. Tu n'es pas d'accord, si ? … et toujours, pas de responsabilité ! Il faut accepter la vérité : on est tous mouillés là-dedans. D'ailleurs, pourquoi l'assassin, cet immonde, cet enfoiré de première classe, ce racleur de fosse septique, pourquoi est-il venu chez eux, droit à la remise ? J'aimerais qu'on m'explique ! Pourquoi, si rien ne l'avait attiré là ? ...pas de hasard, ça c'est eux qui l'ont dit. D'homme à hommes, de bête à bêtes, il a senti une énergie, un élément en commun, et il s'est trouvé collé entre les tas de bûches, une mouche engluée dans une goutte de miel. J'appelle pas ça une coïncidence. Lui croyait se cacher, bien sûr, renifler discrètement le parfum de son ancienne merde, constater le foutoir en ville... classique ; ils le font un jour ou l'autre ; et après, quoi ? Se planquer une nuit. Il faisait froid. Tu sais... il se méfiait, se doutait qu'on avait fini par trouver des trucs... Et au Poulpe, ils se barraient tous le lendemain. Un hasard encore ? La vie, c'est un milliard de nœuds qui nous lient les uns aux autres ; faut l'admettre, pas le choix ; impossible de bouger, en tout cas pas sans risquer de faire se casser la gueule au reste de l'humanité. Ouais... la belle humanité... nos frères et sœurs... concernés ! Ils aiment bien ce mot ; cela ne nous concerne pas ; ou encore, ils se sentent concernés, une autre façon de dire qu'on s'en bat les... Un mot à la con, ma princesse. Nous ne sommes pas simplement concernés, ne l'oublie jamais ! Ce serait vraiment trop facile... concernés et on change de chaîne... concernés et on continue ses combines d'aveugle, de sourd, on emmerde le voisin, mais on reste concerné... Non. Pas de ça. Il faut avoir le cran de regarder la réalité en face : responsables ! Voilà le mot. Moi, eux, lui... même toi, même toi ma petite chérie... écoute. Nous sommes les responsables. De tout. Et tous. » 

 

 

 

43.

 

… et te voilà à traîner dans les rues de Paris. Vers Auteuil exactement, un quartier que tu connais mal, dont tu ne sais plus rien. Tu te sens ainsi qu'un étranger. Plus déroutant encore que prévu, de rentrer ; retrouver ta niche réservée dans la capitale. Personne n'a besoin de toi ici, la place que tu occupais a disparu, tout simplement ; l'espace s'est dilaté autour, on ne t'a pas chassé : non, sois honnête ; tu as décidé de t'absenter un moment ; tu t'es cru libre. Laisse-nous rire... libre ? Le café à la recherche duquel tu es sorti, il devait se trouver là : à l'angle du boulevard, face au square, un des rares endroits que tu aimais bien dans cet arrondissement bizarre. Plus rien ; on l'a remplacé, lui aussi. Maintenant, tu ne sais pas tellement quoi faire. Continuer à déambuler, comme un demi-spectre idiot ; choisir un autre café, inconnu, hostile. Appeler quelqu'un pour se donner une contenance... une ancienne compagne par exemple... ou simplement une amie. Tu désires tant entendre une voix de femme. Et celle de ta sœur, tu ne veux pas encore. Se penserait absoute, graciée, bénie ! ...tsss, le dernier de ses soucis, probable. Ne te leurre pas. Au moins le square existe-t-il encore, lui. Désert à cette heure, les enfants sont en classe, les parents derrière un bureau, des pigeons errent en quête de miettes. Tu hésites entre deux bancs d'un vert similaire, l'un s'orne de fientes séchées, tu t'y installes par esprit de contradiction. Consulte ton portable où aucun message ne s'affiche. Le ciel paraît le plus bas du monde. Consulte tes mails. Un courrier scandalisé de l'éditeur auquel tu as tenté de fourguer les dernières épreuves accompagnées d'un titre provisoire. Provisoire... qu'est-ce que cela signifie, demande ton patron – car c'est un peu ce qu'il est à parler franc... ? Il y a un titre ou bien il n'y en a pas. L'impression ne pourra pas se faire dans les délais et voilà ; tu ne vas pas t'en tirer aussi facilement. Le niveau du ciel vient de descendre encore. Alors un homme s'installe à côté de toi si préoccupé du vide tout autour que tu ne remarques pas immédiatement sa présence. Ensuite, cela t'insupporte : toute cette ville désertée et il vient poser son cul juste sur le même bout de bois que toi. Paris, merde. Hésites à te lever, mais comptes quelques minutes, car toi, tu es une personne décente, courtoise. Incroyable, à présent le type te parle. Un coup d’œil ; grand, brun, les traits marqués, par quoi ? Par qui ? Un blouson particulier... c'est-à-dire ? Un blouson de flic, c'est ça... il te semble familier. « ...où chercher le corps quand on l'a déjà trouvé ? » fait l'homme. Ces mots n'ont aucun sens. « Le problème est que nous avons tous un corps et qu'on ne le fait pas disparaître comme ça ; le corps du problème... voilà l'important, la chair elle-même ne compte pas tellement. Avouez-le ! » Un marginal, un aliéné comme il s'en balade tant en liberté dans cette foutue cité de dingues. « Donc, vous avez un corps ; mort. D'accord. Mais deux cadavres... et un seul coupable. Qui est responsable ? Hein ? La question a l'air toute simple, comme ça... » Le ton de l'homme t'embarrasse ; tu n'oses pas faire complètement semblant de ne pas l'entendre, mais tu te refuses à le regarder. Ne pas entrer dans son jeu. Tu sors ton portable pour y consulter l'heure ; les minutes sont écoulées, tu oublies aussitôt leur chiffre. « ...les gens veulent des réponses claires. Un responsable par corps. Ou sinon... ils préfèrent ne pas trouver l'autre... l'autre cadavre. C'est de cela qu'il s'agit, soyez honnête... Mieux vaut des cadavres en moins que des meurtriers en trop. Dans mon métier, on en voit des vertes, des pas mûres, et surtout des pourries... avec des vers qui pointent leur nez par les trous... bien du plaisir !» Ton cœur s'est arrêté soudain. Une expression, ou le timbre... le revoilà donc ; et jamais auparavant il n'a été aussi réel. Une sorte d'impudence, de désespoir qui sait. Ton visage s'est enflammé brusquement ; ton cœur cogne, cogne, cogne ; tu veux lui parler du coup, mettre tes yeux dans les siens. C'est que le moindre mouvement t'est devenu impossible ; ta personne entière, ta langue sont faites de pierre. Le type tourne tout son buste en biais, vers toi, comme s'il comprenait ce qui t'arrivait, ne t'en voulait pas de ton silence. Il a enfin quelque chose qui lui traverse le gosier et rappelle un rire, plutôt joyeux, avant de remarquer : « ...vous savez, toute cette histoire, on pourrait la résumer... quelqu'un qui chercherait la bonne formule, la manchette, je ne sais pas... les gros titres ; ça sert parfois de rendre la confusion par la concision, quelques mots bien sentis pour la folie où nous évoluons ! Bon j'y ai pensé moi, l'autre jour, l'autre nuit et ça m'est venu tout seul... je vous le dis ? Vous en ferez ce que vous voudrez. Je vous le donne. » Il se redresse pour partir, mais avant, se penche à ton oreille et y murmure quelque chose. 

44.

 

      Jasmine aussi est revenue à Paris, en reine exultante. Qui aurait pu prédire que ce stage provincial lui ouvrirait les portes des vraies radios ? On l'a repérée, lancée ; les mois d'entretiens, les lettres de motivations qu'on finit par photocopier d'une année sur l'autre lui auront été épargnés ; mieux : elle a été débauchée. Il s'agissait de quitter la formation à un semestre du diplôme ; son nom serait sous le titre d'une émission toute neuve. Elle s'est montrée plus prudente que ça, tout de même ; tient de son père. Après négociations, l'école lui délivrait une dérogation afin de mener de front les dernières études et le lancement du projet. Radio France cherche de nouvelles voix, de nouvelles pensées, de nouvelles têtes puisqu'avec les nouvelles stratégies de comm' on la voit également la tête des jeunes journalistes ; que du nouveau, de l'inédit, rien qui fasse l'effet de déjà-ouï. Le Mouv' relancé, à grand renfort d'annonces et d'interviews chez les collègues... du hip-hop, de l'électro, que du son qui te donne l'air vieux après trente ans. Jasmine a eu le ton juste, d'emblée. Un poisson dans l'onde.  En plus, pas vilaine ; acide à peine ce qu'il faut ; un fruit dont la chair vous picote les gencives. Et bonne copine, en dépit de ses airs arrivistes ; n'oublie pas de présenter ses amis, file un coup de pouce aux camarades quand elle peut. C'est sûr, elle ira loin. Pour l'heure, elle chronique des web-séries, des applis à usage obscur ou les compétitions de breakdance en Seine-Saint-Denis. Mais déjà elle ne manque ni d'idées quant au développement de l'émission, ni de culot lorsqu'il s'agit de les présenter. Pourquoi ne pas s'associer au Grand prix de l'innovation, décerné chaque année dans le domaine des nouvelles technologies ? Et créer une rubrique quotidienne spécialement dédiée à ces aspects de la recherche... Pourquoi ne pas lancer sur la chaîne un festival populaire qui mettrait à contribution tous les talents musicaux des auditeurs, sur le modèle des académies lancées depuis si longtemps à la télévision ? Et le feuilleton ? On ne doit pas laisser ce genre aux rameaux intellos du groupe et autres France Culture ; à nous de concevoir la série radiophonique du XXIème siècle, trash, sexy, participative ! En face, ils hochent la tête, sourient, notent au coin d'une tablette. C'est sûr, elle ira loin.   

 

45.

 

...

Ma championne aspirée par la porte du grenier

Je t’ai revue qui flottais en haut d’un escalier

Fait de grincements noirs bougons

 

J’ai grand ouvert la bouche pour te chanter

A tue-gorge un hymne qui retarderait ta fuite

De doyenne des biches et pourtant.

 

      « J'ai pris une chambre en ville, de ce côté du lac... vous savez... Enfin, c'est troublant : lorsque je descends au bord de l'eau, je vois La Grande Bédière, tout là-bas. Et j'ai le sentiment d'être passé au travers du miroir... ça ne semble pas plus réel ; seulement différent. Nous pourrions être de petits personnages à l'autre bout, des silhouettes derrière la véranda, ou remontant la pelouse vers la maison. Quelle drôle d'idée ! Imaginez que nous soyons toujours là-bas. Le bâtiment paraît moins impressionnant de loin, assez laid aussi. Je n'aime pas le XIXème décidément.

      Laurence écoutait sans le regarder, allait et venait à sa manière si calme qu'elle n'avait jamais l'air de bouger ; ses mains belles et noueuses tassaient la poudre au fond de la cafetière, versaient l'eau bouillante qui moussait très brun à la surface.

-   ...alors, la journaliste, elle ne l'aura pas fait ce fameux entretien avec vous...

      L'écrivain rit ; à présent, le souvenir de Jasmine l'attendrissait sans arrière-pensées. Si enfant.

-   Eh non. Mais elle a tenu parole en ce qui concernait le festival. Sa mère devait vraiment avoir le bras assez long...

-   Sans ça, vous ne seriez pas revenu à Malmer ?

      L'homme ne sut que répondre ; il serrait fort la tasse brûlante ; serait-il revenu, si on ne l'avait appelé. Serait-il revenu si sa sœur n'était pas partie au bras d'un inconnu ? Si un autre inconnu ne l'avait abordé, lui, dans un square, un jour de solitude ?

-   La vérité, c'est qu'entre cet endroit et moi il reste des choses qui ne sont pas achevées... Je me sentirais ridicule de m'exprimer ainsi devant une autre personne que vous, mais c'est ce que j'éprouve. Tous, vous en aviez fini ; pour moi, il était trop tôt. Je me suis fait violence quand il a fallu quitter les lieux. Et ensuite Paris était devenu... muet.

      Ici, l'angoisse s'apaisait ; des masques balinais, rouges, verts, blancs, pleins de moustaches et lèvres rouges, éclairaient l'ombre d'un mur ; des plantes balayaient l'évier et la vaisselle humide. Partout, des livres. A vrai dire, Laurence avait été la seule personne à lui manquer, profondément ; même Charlotte... Alors il avait voulu voir dans quel endroit elle vivait. Sa vie ordinaire. Tout de suite, elle avait dit oui, sans fausse chaleur, mais sans surprise ; il pensa lui avoir manqué également, mais à présent il n'était plus sûr.

-   Je parle trop. Lorsque je suis avec vous, c'est comme si vous m'obligiez à me livrer et pourtant... vous ne dites rien !

      Non, elle souriait et se taisait, les reins appuyés au plan de travail débarrassé.

-   Vous vous souvenez ? Cette nuit où nous avons parlé de l'écriture, vous m'avez lu une citation.

       Inclina la tête ; de toutes les façons, elle n'oubliait rien.

-   Et j'avais dit que cela me semblait faux. En ce qui me concernait. Vous voyez comme j'avais raison... à ce point, c'est amer ! Je ne parle même pas de... Mais enfin, Julia et Jean-Louis qui se sont installés ensemble ! Et moi comme un aveugle. Qu'ont-ils à faire l'un avec l'autre, je ne comprends encore pas ? ...vous auriez pu le prédire cependant. Ne dites pas le contraire.

      Beaucoup de lumière, beaucoup de bois également et de métal, dans ces pièces ; il aurait aimé travailler ici. Sans doute que Viviane avait habité les lieux un certain temps, on ne remarquait pas de photos d'elle, aucunes des marques évidentes que laisse une famille en déménageant, en se désagrégeant. Bien entendu, il était dans l'incapacité de distinguer ce qui lui avait appartenu, tous les objets ou les meubles qu'elle avait choisis, de ce qui tenait à la seule personne de Laurence. De nombreuses affinités existaient sûrement entre elles ; des goûts semblables peut-être...

-   Et votre sœur ? Quelles nouvelles ?

      À quelqu'un d'autre, il eût opposé un visage de bois. Mais cette femme pouvait se permettre de l'interroger là-dessus, elle le savait, tout comme elle savait que Charlotte n'avait donné aucune nouvelle à son frère. Pas un appel, pas un message. Pour les parents, un simple mail rassurant ; elle les embrassait. Un certain poids pesait encore sur la poitrine de Fabien quand il s'apprêtait à parler d'elle.

-   Il y avait en votre sœur, continua doucement son hôtesse, une telle volonté... d'être heureuse. Une volonté farouche, tendue vers le bonheur. Cela me remplissait d'admiration. À mon âge, on a du mal à croire qu'une chose de ce genre existe... le bonheur.

-   Apparemment elle pense l'avoir trouvé.

      Puéril, la langue était allée trop vite. 

-   Et vous ne supportez pas que ce puisse être le cas... sans vous, j'entends ?

      L'homme rit nerveusement. À Laurence aussi, donc, il arrivait d'avoir la parole lourde, comme on a le pas pesant. La vérité n'était-elle pas lourde après tout ? Car, plus que d'imaginer sa sœur libre et épanouie sans son aide, sans même sa complicité, c'était d'imaginer ce type lui faire l'amour qu'il ne supportait pas ; ce personnage insane, indigne d'elle en tous points ; la baiser. Voilà. Il eût préféré un rapt, un viol ; il devait se l'avouer. Oui, la réalité des consciences avait ses rusticités et Laurence s'en accommodait avec son ironie coutumière.

-   Vous souhaitez qu'elle revienne ? dit-elle.

      Fabien secoua la tête.

-   Elle ne reviendra pas, cette fois.

-   Non.

-   Le plus étrange... vous voyez... c'est que je ne suis même pas certain de ce que je veux vraiment. Sur le coup, bien sûr... ça m'a fait un choc ! Cela m'arrangeait de comprendre son choix comme une déclaration de guerre. Mais simultanément, je savais qu'il ne s'agissait pas de haine, ni de vengeance. Et surtout, je crois qu'une part de moi se trouve satisfaite, pour elle, pour nous... furieuse et satisfaite à la fois ! L'être humain est un peu fou, non ?

      Laurence s'était assise face à lui, les avant-bras à plat le long des accoudoirs ; deux pures lignes courbes. L'homme s'éprouvait toujours avec elle ainsi qu'un patient en période de transfert ; évidemment il aimait cette sensation.

-   Ne croyez-vous pas, dit-elle, que tous les écrivains, tous les artistes nourrissent ce désir profond d'être débarrassés des autres ? Nous avons besoin des autres pour créer, mais leur existence nous pèse terriblement.

-   Et pourquoi ?

      Tendu vers sa réponse ; une émotion autre que l'amour, plus puissante peut-être.

-   Je dirais... parce qu'elle nous empêche de nous retrancher tout-à-fait en nous-mêmes.

-   Ce qui signifie que nous ne parvenons jamais à être heureux... vous aviez raison ! Nous traversons la vie en boitant.

      Le bruit léger d'un heurt interrompit leur conversation. Tandis que Laurence se dirigeait vers la porte d'entrée, Fabien vit la silhouette d'un immense chien appuyé des deux pattes-avant contre les petits carreaux du battant. Dès que l'animal perçut les pas de la femme, il redescendit sur ses quatre pieds et attendit. Il n'aboyait pas. « ...eh bien, mon grand ? Je te manque déjà ? » murmura sa maîtresse en lui flattant le col. Le chien fit quelques pas dans la pièce, ne regarda pas le visiteur. C'était un grand Sloughi à la robe sable, aux yeux méfiants.

-   Il est à vous ? demanda l'homme que cette apparition stupéfiait sans qu'il sût trop pourquoi.

-   Oui. Ma voisine l'a gardé avec elle les mois où je me trouvais à Malmer... ils s'apprécient beaucoup, mais je crains que mon absence l'ait rendu anxieux. Je pars rarement si longtemps.

      L'animal frotta son long crâne ras aux jambes de Laurence, puis il parcourut la salle d'un pas altier et s'en fut par une porte arrière d'où s'échappa un parfum de ciboulette dont l'homme se souvint comme d'une odeur particulière au poireau fraîchement coupé ; un cellier sans doute, ou quelque pièce ombreuse donnant sur les friches qui s'étendaient à l'est de la maison.

-   Au Maroc, les gens prétendent le Sloughi capable de rejoindre une gazelle aperçue au loin  avant qu'elle ait fini de mâcher le brin d'herbe juste arraché.

-   Votre amie, elle aimait les animaux ?

-   Les chiens surtout, oui. Nous l'avons choisi ensemble.

      Parce qu'il n'arrivait pas à se la représenter en compagne, en amoureuse ; parce qu'il lui fallait se figurer une Laurence plus alanguie, attendrie, vulnérable, dépendante ou, qui sait, maternelle, pour cela il en revenait toujours à Violante. Au peu qu'on lui avait raconté d'elle. Sa sœur par exemple, si bienveillante, et qui cependant trouvait à la jeune Portugaise quelque chose d'antipathique. 

-   Vous vous demandez ce qui s'est produit, pourquoi elle m'a quittée ? ...une autre tasse ? J'en refais pour moi.

      Être aussi transparent l'agaçait, mais aussi il y avait la curiosité, le démon de la connaissance. 

-   D'accord. Merci. J'ai pensé qu'elle était partie pour quelqu'un d'autre. Est-ce que ce n'est pas notre manière d'agir, à presque tous ?

-   Mais il ne me semble pas. Je veux dire : que nous faisions réellement ça, quitter une personne pour une autre... Enfin, ce n'est pas ce qui s'est passé avec Vi.

      Marqua une pause avant de poursuivre. « D'ailleurs je crois qu'elle ne m'a jamais trompée... oui, cela m'étonnerait. En revanche, elle disait souvent vouloir autre chose ; ce que ça signifie ? ...pour nous deux, pour ses études, son travail... ses rares amitiés... : autre chose. La vie entière eût dû à son avis être autre chose !

-   Et c'est ce qui l'a poussée à vous quitter... ?

-   Pas du tout.

      Leur valse-hésitation emplissait l'écrivain d'un certain malaise.

-   Excusez-moi. Rien ne m'autorise à vous poser des questions aussi personnelles.

-   Et rien ne m'oblige à y répondre. Si je vous parle, c'est que je le veux n'est-ce pas ? C'est ce que je veux.

      Dans l'intensité de son expression, il y avait à ce moment un élément anormal, excédant le simple chagrin qu'elle devait ressentir en abordant pareil sujet. Fabien ne put qu’acquiescer à ce qui paraissait une véritable interrogation.

-   En réalité, Vi ne m'a pas quittée.

      Un curieux instant, curieux par la rapidité avec laquelle son cerveau s'était emparé de la phrase pour en chercher le sens, l'homme crut à une sorte de démence, une forme de déni halluciné. Laurence allait-elle prétendre que sa compagne se trouvait avec eux, ici peut-être, dans la pièce ? Une femme si claire dans son raisonnement, si cartésienne. Mais c'était lui qui...

-   Elle était très mal. Condamnée, en fait.

      Un mot peut-être, au bord des lèvres, mais il ne l'entendit pas ; seigneur ; le pensa-t-il seulement ? Une expression qui appartenait à Charlotte, il n'utilisait jamais ce...  Le cœur qui faiblit.

-   On a d'abord cru à un cancer. Une maladie dégénérative, en réalité. Elle partait pour cela, des examens à Lyon...

-   ...mais... personne.

-   Non, nous ne voulions rien dire. Et qu'est-ce que cela aurait changé ? À part le regard des autres. Elle haïssait la pitié, comme moi. On a dû vous rapporter ça, qu'elle n'était pas une tendre.

       Toute l'histoire à réenvisager, le temps se détermine ainsi : avant, après ; fissures presque invisibles à l’œil mais dont le franchissement vous fait passer sur un continent neuf. Une seconde et il se croyait dans le même temps que Laurence ; alors qu'elle habitait cette terra incognita qu'il foule maintenant, une seconde plus tard ; sont-ils réunis à présent ou...

-   Je vous fais peur... pardon. Vous devenez tout pâle !

      Se moquait-elle ? Comment peut-on prononcer de tels mots puis se moquer.

      Pourtant elle avait recommencé de sourire et portait la tasse – fantôme de calice - à ses lèvres minces.

-   Mais alors... Violante vous a laissée... et elle s'en est allée... je ne sais pas, quoi. Seule ? Où ça ?

      Chaque mot sonnait comme une équivoque ; les siens, les miens. Il eût voulu saisir. Les gouffres.

-   Non, non. Mais ne vous affolez pas, Fabien.

      La femme s'était rapprochée de lui, debout et grande, prête à le secourir.

-   Vous comprenez. J'avais eu son médecin la veille, je l'avais appelé parce que Vi tardait à me donner des nouvelles. Un ami commun... et un ponte dans son domaine, il n'y avait pas de place pour le doute, ce genre d'espoir misérable. Quand elle est revenue...

-   Elle est revenue ?!

      ...mais évidemment qu'elle était là, de nouveau ; ce jour de gris, de plomb, où la neige avait pourtant manqué ; et livide, Laurence qui descendait le sentier. Qu'as-tu vraiment vu ?

-   Oui. Je suis allée la chercher à la gare, à pied. Nous avions envie de marcher. Elle voulait me parler tranquille, avant de se retrouver au Poulpe ...avec toute la troupe. Vous êtes certain que ça va ?

-   C'est de l'imaginer malade. Si jeune. Je suis désolé. Cela me retourne complètement.

      Lui tapota l'épaule, la tête détournée, à divaguer au-dessus des arbres ou surveiller les friches, là où le chien s'était évaporé précédemment.

-   Eh oui... vous vous croyez tout-puissant, au sommet de votre vie, j'avais atteint à une sorte de plénitude ; Violante y était pour beaucoup. Non : elle était tout pour moi. ...vous voyez : on peut vivre quand tout a disparu, vivre avec rien. C'est une chose importante à découvrir, et tragique. J'étais emplie ; puis j'ai été vide. Qui a perçu la différence ? Un chagrin d'amour, ils ont dit, et basta. Ça passe.  Il lui restait quelques mois, un an au plus, et de ces temps qu'on préférerait ne pas vivre...

      La main appuyait fortement ; un courant circulait de la femme à l'homme, de lui à elle, et apaisait progressivement cette angoisse mortelle qui l'étreignait tout à l’heure. Les velléités de révoltes sombraient dans le silence.

-   Je ne comprends pas... Alors... Qu'avez-vous fait, Laurence ? dit-il en fermant les yeux. Mais qu'avez-vous fait...

      Au bord des larmes. Un début de pleur qui lui humectait l'angle externe des paupières. Il sentit qu'elle lui caressait le front ainsi qu'on fait à un chat ou à un enfant.

-   Réfléchissez... Nous n'avions pas le choix. Voir la personne qu'on aime le plus transformée, dégradée, détruite jusqu'à ne plus ressentir que de la souffrance ; elle qui vivait si entièrement. Impossible.

-   Pourtant c'est ce que font les gens. C'est comme ça que nous faisons tous.

      Il est là, derrière elles, qui marche et les observe ; la plus grande, la plus âgée a passé un bras autour des épaules de sa compagne ; elles avancent entre les arbres nus et entre les résineux que pâlit un reste de gelée ; de très vieilles feuilles restent collées à leurs talons. Tout paraît simple. On n'entend pas ce que se disent les deux femmes.

-   Et ...elle, enfin, qu'est-ce qu'elle pensait ? Elle partageait votre...

-   Mais quoi ? Que voulez-vous partager dans une heure pareille ? Vous n'y êtes pas du tout, Fabien ! Regardez-moi. Essayez, juste essayez d'imaginer ce que vous feriez si la femme que vous aimez – pour de bon – se trouvait ainsi, tout près de vous, au bord de la mort... il ne s'agit pas d'une éventualité ! C'est là. Imminent. Le regard monstrueux que la mort pose sur nous : un regard qui n'existe même pas, il vous fait disparaître, simplement... Mais avant... J'ai choisi pour elle, vous comprenez ? La seule chose qui nous reste, le seul acte à poser, c'est de devancer ! Affirmer une ultime liberté ou bien tout sera absolument mort. Enfin non, comment pourriez-vous... sans doute ne comprendrez-vous pas avant bien longtemps, en un temps où j'aurai disparu à mon tour.

      D'autres mots rôdent maintenant en Fabien, mais il ne s'aventure pas à les préciser ; les abandonne dans les limbes riches et fangeuses de notre esprit. Qui suis-je pour juger ?

      (Tu vois encore de nouvelles choses. Elle qui se penche et saisit au sol cette pierre irrégulière, terreuse ; ma chérie, tu ne sentiras rien, du tout. Un étourdissement, du noir, du rouge, pas le temps d'avoir peur, mal. La conscience anéantie. Dupée la fausse-joueuse qui nous fauche au hasard, mais ne laisse aucune chance. Évité, tout. Je prends tout sur moi. Le futur qui n'aura pas lieu ; le sang, l'eau, la sueur, les diarrhées et la pisse, l'instant où l'on se connaît soi-même. Le souffle où l'on s'expire. Qui saura jamais ? Ce que l'une aurait voulu garder, ce que l'autre n'aurait pas supporté.

      Demain, la neige recouvrira tout. Il faudra revenir, armée d'une pelle ; fossoyer.

      Cette partie de la forêt est interdite ; on y risque diverses choses, éboulements, glissements de terrain, troncs au cœur pourri qui vous chutent dessus sans gémir.)

      Il parle juste parce que le silence n'est plus supportable. Pour prouver que rien n'a été dit, comment pourrait-il avoir entendu ?

-   Vous avez dit un jour que vous ne m'aimiez pas tellement... si je voulais vous faire du mal ?

      Il cherche à relever le menton, il est plus bas que terre, maintenant. Elle l'a terrassé.

-   Fabien. De quoi a besoin un écrivain, plus que tout ? Ce qu'il a en lui, qu'il donne parce qu'il n'a pas le choix. Ce qui lui permet de poser une phrase après l'autre, jour après jour ? Dites-moi.

-   La confiance ?

      Laurence fut penchée vers lui et l'embrassa longuement. Un baiser stupéfiant qui n'était pas un baiser d'amour, mais redonnait la vie ; vie amère et violente. Par laquelle ils se connaissaient tous deux. Le mal caressé ou aspiré, ou les deux à la fois. Quand leurs langues revinrent entre leurs lèvres et leurs lèvres chacun pour soi, Fabien sentit que la nausée l'avait quitté ; il respirait mieux, surtout, bien plus librement que toutes ces semaines passées. Il lui fallut quelques minutes pour retrouver ses esprits, tenir d'aplomb sur ses pieds.

      Rien n'est comme on le croit.

-   Vous n'avez donc jamais peur des actes que vous posez ? demanda l'homme près de la porte.

-   Peur... la peur est une chose relative. Dois-je avoir plus ou moins peur que Violante lorsqu'elle recevait les résultats de ses analyses ? Plus ou moins peur que l'enfant Romain alors qu'il courait pour échapper à son agresseur ?

      Un précoce soleil de mars brillait sur la campagne lyonnaise. Fabien dit encore :

-   Vous allez m'obséder à présent. ...est-ce que je peux faire comme si rien ne s'était produit ?

      Une main au-dessus de ses sourcils plongeait dans l'ombre le visage de la femme.

-   Ce sera différent dès que vous commencerez à écrire, nous le savons bien. Parlez de moi si vous voulez... mais alors ce moi appartiendra à un autre monde.

 

46.

 

      Le 28 février au matin, une Twingo jaune canari traversa Malmer, puis longea la route du lac jusqu'à la Grande Bédière. C'était le docteur Flournoy qui revenait de voyage.

      Ayant tourné ses clés dans la serrure, il pénétra chez lui ; cela faisait plus d'un semestre ; il n'était pas mécontent de poser ses valises à l'entrée du vieux salon. Une épaisse et gracieuse silhouette se faufilait à sa suite. « Gustave ! » s'exclama le docteur dont la satisfaction atteignait son apogée ; ayant pris place dans le Mies van der Rohe, il s'apprêtait à accueillir le chat dans son giron quand un craquement prolongé se fit entendre.

      Le fauteuil venait de céder.

 

  

47.

       Face au Lido, au lac, il y a deux ans presque.

      Les fesses dans le sable, jambes étendues et je bois parfois au goulot une bière blonde et fraîche.

     J'écris ces lignes, des enfants jouent à demi immergés ; les mères leur apprennent de premiers mouvements de nage.

     Deux semaines durant, il a plu à verse, sans discontinuer. Aujourd'hui, le soleil a troué les brumes entre les sapins noirs et je pensais qu'il y aurait plus de monde ici, une foule.

     Personne ne me prête attention, j'écris, en paix.

     Alors, tandis que je regarde les énormes racines qui plongent dans l'eau en escaliers limoneux, je repense à cette maison. Une immense maison où vivraient ensemble des rêveurs : hommes, femmes, enfants peut-être... ni docteurs, ni patients, juste ce flux de l'un à l'autre, une étrange attention à soi-même et leurs échanges ininterrompus.

     Si intense qu'on pourra y demeurer l'éternité.

      Où suis-je ? Dans la maison ou à l'extérieur ?

      Durant mes songes éveillés, j'ai souvent vu cette scène : une personne, seule, qui remonte lentement un vaste espace enneigé ; sans doute qu'il lui faut des bottes pour avancer car la neige monte bien au-dessus des genoux. Tout autour s'étend la forêt. Quelqu'un attend en haut, de dos.

      Je voudrais être là.   

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