Les Sangliers

Publié par Claire Viain

Lointain descendant des devins grecs, Ilias quitte une patrie désossée pour sillonner le monde et y exercer sans y croire ses talents de divination. Les soubresauts de pays gangrénés par la corruption, le terrorisme ou les effets d’un capitalisme débridé vont le conduire d’abord à Dubaï, où il restera un temps travailler sur les chantiers, puis en Asie, où Perpetua, jeune peintre habitée par une rage inépuisable, va croiser sa route. Mais la destinée d’Ilias et celle de son ancêtre Tirésias se rejoignent peu à peu. Jusqu’au basculement. Poursuivant ses voyages au travers de continents toujours plus abimés, il va s’attacher à remonter le fil de rumeurs semblables à des légendes : un bout de terre existerait encore, préservé, quelque part du côté de la Tanzanie, où afflueraient les réfugiés de la planète en naufrage. Pour le guider, les dires d’un chaman aux allures de charlatan, des bribes de rêve, de conversations interrompues…      

 

 

J'ai seul la clé de cette parade sauvage.

A. Rimbaud

 

Un temps vint où les princes de ce monde ne crurent plus en rien.

(L’ancienne, la mère de Kadmos, l’avait bien annoncé, à ce qui se racontait dans la famille – l’époque était pourtant plus clémente alors, de ces époques qui laissent encore espérer des retournements, à défaut d’un terrain riche on s’accommode du malléable, et elle-même l’aïeule n’avait alors pas vingt-cinq années, aucune raison de se montrer aigrie, ni de jouer les cyniques, elle se mariait ce jour-là, guillerette et amoureuse, néanmoins la prédiction était tombée au sortir de sa méditation, juste avant la cérémonie – personne pour la prendre au sérieux cependant : d’abord elle était femme et ici au moins, en Béotie, les femmes avaient perdu depuis des lustres le don de prédication, un suffirait amplement d’ailleurs dans le couple ! Puis elle était albanaise et très bien qu’elle eût insisté, personne ne la forçait notez, pour que le mariage fût célébré selon le rite orthodoxe mais on attendait voir, comment elle y entrerait pour de bon dans cette famille, et dans ce sang noir et dans cette ombre de pays trop ensoleillé avec lequel ne pouvait cependant pas rivaliser la terre évidée, éviscérée dont elle venait, les grecs en tous les cas avaient gardé la mémoire, eux, et ce malgré les inlassables tentatives d’annexions touristiques ; enfin les albanais ne s’étaient jamais illustrés par leurs talents divinatoires. )

Un temps vint où les princes de ce monde ne crurent plus en rien.

En réalité, s’ils avaient perdu la foi, il leur restait des croyances, et elles proliféraient à y regarder exactement ces croyances, subreptices, serpentines, plus nombreuses que dans les temps religieux, et traîtresses : on clignait de l’œil – ffft ! – changeaient de forme ; parfois il leur suffisait de dire « Je n’existe pas. » et il paraissait bien que vous l’aviez inventée, celle-ci encore. Oui, les puissants se faisaient tirer les cartes, prononçaient leurs allocutions en des places que l’on supposait investies par des champs magnétiques, cherchaient des bases secrètes suscitées par les hackers dans leurs seules imaginations, y envoyaient des troupes sous couvert d’opérations déjà fantômes  ; les chefs de multinationales se soignaient avec des eaux magiques, ou décryptaient des signaux de vénusiens en route pour la terre, ou finançaient des blogs visant à prouver la responsabilité d’un unique bonhomme (le fameux N… dont on ne connaissait ni le visage, ni l’origine ethnique, ni les revendications politiques, dont on ignorait tout finalement.) dans l’affaire de la centrale de Lyon, la récente crise financière brésilienne et la série de fusillades dans le New Jersey… toutes les folies refoulées qui remontaient ainsi au jour, s’adressaient des signes, s’épaulaient parfois. Des continents bizarres qui émergeaient de nuages de gaz, d’océans de pétrole.  

Étonnamment tout cela demeurait hygiénique, sans conséquences. Parce qu’à la communion, à la communauté autre que d’intérêts, ça on n'y croyait plus, aux ressources intérieures de l’homme et à sa capacité de don, on ne croyait plus depuis fort longtemps, en haut, ni guère ailleurs maintenant. Même le spectre de l’Homme Nouveau faisait ricaner, on n’embrigaderait personne désormais sous ce drapeau. Aujourd’hui, il fallait juste sauver sa peau, la sauver très longtemps si l’on pouvait - c’est une bien bonne chose que cette peau, tout ce qu’on a, au vrai ; et entre cette peau et le monde accumuler beaucoup, beaucoup, combien ? les limites demeuraient inconnues, textiles, objets, nourriture, écrans tout vibrant de sons, de couleurs et de voix amies... Ainsi l’on vivait bien, et au bout du compte on ne s’apercevait pas seulement que l’on mourait.

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Les sangliers

 

Partie 1 : curer le monde.

 

...le premier souvenir net de son enfance, si l’on peut parler de netteté lorsque l’on s’apprête à évoquer la musique, le crépuscule et une certaine qualité de la lumière, se situait pour Ilias aux alentours de la quatrième année. Auparavant, un tumulte était perceptible, ainsi que des suites d’images trop semblables à des récits pour n’être pas des implants étrangers venus combler les lacunes des âges bégayants – « Tu te souviens, on allait sur le port avec grand-père et tu courais après les mouettes en criant pouli, pouli parce que tu ne connaissais pas le mot exact… ». À lui vraiment : le souvenir qui le ramenait au haut de la cage d’escalier, les tempes entre les barreaux de métal, relevé bien après le baiser des parents par la force de la musique et d’une nostalgie sans arrière-plan, à écouter sa mère jouer hors de sa vue des suites concertantes et surtout des airs traditionnels qu’elle aimait donner en bis, à épier les variations de la lumière au travers de la moustiquaire qu’agitait le vent de la nuit, depuis la rue, et les échos de la voix paternelle qui réclamait un morceau particulier ou un tempo plus lent.

Le second souvenir sentait fort. Y figuraient des entrailles brunes et comme envisquées de glaires ; des cous coupés, à demi, dont s’épandait un sang brillant qui cheminait ensuite avec lenteur entre les aspérités de la pierre, aux creux d’un sol desséché. Ilias dévalait de sa chambre ; s’il se trouvait sur la place, il entraînait à sa suite une horde de gamins qui préféraient encore la vue d’une bestiole agonisante à leur partie de football. Il n’ignorait pas comme son père se tirait de mauvaise grâce du livre au milieu duquel on le dérangeait toujours, comme il clignait des yeux dans le soleil de la cour et forçait son sourire pour l’homme ou la femme tout papillonnant d’anxiété. « Les enfants… non, enfin ! …ou alors tenez-vous… », répétait-il. Certains jours il avait perdu ses gants et manipulait les organes à mains nues, avec une distraction indifférente que son fils percevait en ce temps ainsi qu’une suprématie et aima plus tard pour la raison inverse qu’elle manifestait l’inadéquation quasi burlesque entre l’homme et la fonction. Le cœur, le foie, la vésicule étaient déposés en marchandise palpitante, examinés avec des soupirs emprunts d’un ennui mélancolique ; Ilias s’exerçait à distinguer avant son père les particularités susceptibles de déterminer la sentence, parfois, avec ses compagnons, il pariait quelques monos sur l’issue. Ce qu’il savait aussi, mais ne disait pas trop, c’est qu’aucun de ses parents ne croyait ; Yannis s’était fait une sorte d’obligation morale de perpétuer une pratique familiale séculaire, ne travaillant pas véritablement, ne remplissant aucun rôle social ou politique malgré une vie dévolue à l’étude, il justifiait ainsi sa posture et évitait l’ostracisme : il était le devin de Messolonghi, à la suite de tous les hommes Allovaras. Pas de mensonge là-dedans, non plus ; rien d’illégitime. Il comblait des vides, des aspirations… que chacun par ailleurs fût l’artisan de son malheur ou de sa chance, c’était la théorie de ce devin rationaliste, à tel point que les mots d’un tiers ne lui paraissaient capables que d’amener au jour des décisions déjà prises dans le secret des cœurs. « Sois bon avec les hommes, disait-il souvent à Ilias, il n’y a rien d’autre à faire… ». Ilias peinait à comprendre ce qu’être bon signifiait ; il allait pêcher seul ou avec ses camarades, leur racontait des histoires sur les gangs de voleurs de chèvres, lisait en cachette des romans de la Vieille Europe et collectait sur la Toile les photos des plus belles femmes du monde.

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Placardée au mur de la cuisine, au-dessus de l’évier ébréché, une grande feuille jaunie semblable aux pages de ces anciens almanachs conservés par des aïeules qui n’y voient plus. Une manière de charte y était inscrite et Ilias la sut par cœur dès petit bien que le sens lui en restât obscur :

Du bon usage de la divination

-    Si les conclusions d’une pratique divinatoire risquent d’orienter les actions d’une personne dans un sens dangereux pour la vie ou l’intégrité physique d’un autre être humain, le devin devra s’abstenir de les communiquer.     

-    La pratique de l’art divinatoire est soumise à l’État et à sa législation, lors même que ceux-ci interdisent tout à fait celle-là. 

-    En aucun cas le devin ne cherchera à voir les choses concernant sa propre personne.

-    En aucun cas le devin ne pratiquera la nécromancie.

-    Le devin n’acceptera en rémunération de son travail rien de plus que ce qui lui est nécessaire pour sa subsistance du jour. 

En ce temps-là, solitude et espace étaient devenus sur la majeure partie de la planète des luxes que les plus aisés expérimentaient une à deux fois l’an, migrant pour une paire de semaines au cœur de lieux exotiques et policés, tout pleins de domestiques invisibles, et surtout bien enclos sur eux-mêmes. À Messolonghi en revanche, on ne connaissait pas plus la gangrène des villes-mondes galopantes que l’étrange quiétude des havres gardiennés : les côtes s’étiraient vierges autour de la Marina, les tours des siècles passés tombaient déjà en ruine, on leur avait préféré des cabanons sans étage où l’air chassait plus vite l’odeur de la poiscaille ; ici, le soleil se levait et se couchait pour tous ; la sauvagerie des collines n’était pas feinte, aucun jardinier n’y dressait les plantes ou les animaux. Le brigandage avait gagné la Grèce entière, débordé une autorité bientôt démissionnaire et accéléré l’abandon des sites touristiques ainsi que la désertion du pays par ses principales entreprises ; pauvre, la terre ne suscitait aucune convoitise et dans l’oubli du monde elle revenait par des voies cahotantes, entre pêche, racket, trafics de pièces automobiles, à une forme de vie primitive. Ilias y avait grandi heureux, inconscient d’une pauvreté qui avoisinait la misère ; puisqu’ils possédaient tant de livres, imaginait-il, c’est qu’ils devaient être riches ; on ne parlait jamais d’argent chez eux, ou seulement en très grand, afin d’évoquer la désagrégation d’un géant économique, commenter la vente du Parthénon dont la dernière pierre venait de quitter le pays, époussetée, étiquetée, emballée. Le garçon avait entendu parler des fortunes déboursées par les salles étrangères, avant qu’il ne naquît, pour avoir l’honneur de programmer sa mère ; elle redonnait alors la totalité de ses cachets à un parti obscur qui ne survécut pourtant pas à l’effondrement du gouvernement en place, après quoi elle refusa de servir ce qu’elle nommait avec emphase « le Système » et ne sortit plus la viole de gambe qu’à l’occasion de concerts populaires donnés dans un périmètre très restreint et lors desquels les présents apportés par les plus fervents de ses auditeurs faisaient toute sa rémunération. Elle ne gagnait donc plus rien du tout et Yannis guère mieux puisqu’il mettait un point d’honneur à respecter le code antique d’une pratique à laquelle il n’accordait cependant aucune créance et n’acceptait pour ses services qu’une obole juste suffisante à acheter un peu de friture et la farine du pain quotidien. « Léna, nous sommes de vrais gueux ! », disait-il quelquefois en retournant le fond d’un tiroir dans l’espoir d’y découvrir deux ou trois monos, mais il riait et Ilias ne le croyait pas.

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Bien que son père n’y fît jamais allusion, le garçon avait d’abord considéré comme la plus glorieuse des vocations la charge, ou le don, selon le sens qu’on lui donnait, qui échouait aux hommes de leur nom, depuis plus de dix générations. La foi lui semblait superflue, le prestige suffisait : les quémandeurs ne repartaient-ils pas satisfaits ? Ils venaient entendre un homme qui oserait répondre à leurs questions. L’image qu'Ilias se faisait de la fonction commença de se dégrader lorsqu’il découvrit que, des deux branches de la divination, la plus basse seule était encore pratiquée dans la région : astrologie, cartomancie, lectures d’entrailles ou de paumes, partout la mantique avait accaparé l’espace laissé au surnaturel ; elle comportait assez de matière pour fournir des excuses à la crédulité de l’homme moderne. Ilias eût voulu être un voyant. Peu importait encore qu’il ne crût pas ; les soupesées savantes avaient ébloui l’enfant, l’adolescent exigeait de la transcendance, que sa mission, dégagée de l’humain, voire de l’organique, s’imposât avec les éclairs et foudroiements du divin. Rien de tel ne se manifesta malheureusement. Il eût beau traquer ses songes, s’adonner à l’écriture automatique, enregistrer même le temps de son sommeil – il se pouvait que l’inspiration y parlât par la voix du dormeur – ses intuitions ne dépassaient pas celles d’un garçon intelligent et trop impatient de vivre pour ne pas se tromper sans cesse.

Autour de ses douze ans, la claudicante quiétude de la Marina fut troublée cependant par un évènement dont le souvenir allait demeurer ancré dans de nombreuses mémoires.

Ilias se trouvait alors chez sa grand-mère maternelle, une octogénaire âpre et fantasque dont l’habitation se situait en frontière de la lagune. Bien qu’une poignée de kilomètres seulement séparât la fille et la mère, Léna comme son époux répugnaient à lui rendre visite en raison de son diable de caractère ; la vieille pouvait demeurer des heures emmurée dans un mutisme farouche, feignant la surdité si ses hôtes insistaient par trop, ou au contraire se perdre dans les méandres de récits et commentaires infinis, à l’occasion vaguement obscènes, sans beaucoup plus de souci de ses interlocuteurs. Il y avait aussi chez elle un homme d’allure douteuse qu’elle appelait son neveu – Lena pinçait alors les lèvres pour répondre que jamais dans son enfance on ne lui avait parlé de ce cousin – et qui disparaissait parfois des semaines entières. On disait que le type avait fait de la contrebande du côté de Mégare, qu’à présent il se contentait d’explorer le fond de la lagune où les courants apportaient ponctuellement une brocante rouillée que l’homme décapait avant de la refourguer pour quelques monos. Les langues les plus acérées et les plus oisives disaient également que le prétendu neveu de l’aïeule était son amant. Cela distrayait le voisinage, d’imaginer les bizarres amours de ce voyou gérontophile et de la vieille au verbe hargneux ; ça changeait des sempiternelles histoires de bateau ou de pêche.

Mais Ilias n’avait cure des racontars ; il aimait bien se tenir dans la cuisine de sa grand-mère à la regarder éplucher de précieux légumes ou ravauder des mouchoirs pour personne ; il aimait l’odeur un peu rance et animale de ces pièces construites en dur, antérieures aux cabanons qu’affectionnaient le peuple de la Marina ; il aimait la laideur colorée des statuettes en plastique ou en cire vers lesquelles l’ancêtre levait souvent le poing en les traitant de « bondieuseries » mais qu’elle époussetait pourtant une fois le mois avec un soin superstitieux. Surtout il aimait sa grand-mère et supposait qu’elle l’aimait aussi.

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Ce fameux jour donc, il avait parcouru à pied jusque chez elle une route au tracé fantomatique, déterminée par l’inspiration de l’enfant autant que par les accidents du terrain. Déjà le ciel à l’horizon se chargeait de noir et une simple ligne blanche, extraordinairement lumineuse, le séparait seulement de la mer ; un souffle bref hérissait les vagues si molles d’ordinaire, enflait le tee-shirt d’Ilias, sifflait entre les feuilles de figuiers, puis le calme revenait, rendu plus saisissant par le silence inhabituel des oiseaux. Le garçon dansait d’un pied sur l’autre, marchait à reculons, ce temps un peu fou lui plaisait. Une femme sortie rentrer du linge qui claquait entre deux jeunes hêtres lui fit de grands signes nerveux, mais le vent emportait ses paroles et Ilias poursuivit son chemin. Bientôt il arrivait chez sa grand-mère, on voyait la baraque trapue, les volets battants ; il commença à courir, porté par l’allégresse gratuite de la jeunesse ; ça grinçait et ça couinait tout autour ; le paysage entier se cabrait. Soudain un fracas invraisemblable pétrifia jusqu’à la joie d’Ilias. Il vit sans vraiment le voir un éclair vertical descendre du ciel dans la mer à quelques dizaines de mètres du rivage. L’encre des flots fut une seconde ainsi qu’un cristal opaque et le garçon sentit d’intenses picotements envahir la surface de son crâne. D’un bond il fut à la porte de la maison. « Mémé, c’est moi ! » criait-il d’un ton qu’il cherchait à rendre désinvolte. Ses cheveux bouclés se dressaient sur sa tête, raides et verticaux comme la foudre.

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D’abord il ne vit rien ni personne ; l’éclair l’avait ébloui et il faisait un noir de four dans cette maigre baraque bâtie contre la roche sur un rez-de-chaussée seul. « Mémé… », hasardait-il depuis l’entrée aveugle qu’il n’osait quitter ; l’endroit avait de quoi inquiéter un gosse de douze ans. Une voix indistincte lui parvint de sous un boucan phénoménal. « Paidí… ! Eh …ramène-toi ! Ilias…». C’était la vieille qui, arc-boutée par-dessus la croisée de la cuisine, tentait en vain de refermer les volets. La tempête semblait avoir fait irruption dans la pièce même, elle tournoyait, se heurtait aux murs et au plafond comme un volatile terrifié, rugissait aux oreilles des occupants et refusait de sortir ; ce n’était que du vent encore, l’air était sec, presque chaud ; plié hors la façade aux côtés de sa grand-mère, l’enfant peinait à respirer, mais cette lutte insensée avec les battants et la ferronnerie commençait à l’enfiévrer à son tour ; on ne savait plus pourquoi, il fallait vaincre à tout prix. Bois, vitres, huisseries bringuebalaient, il y eu un bruit de verre brisé et Ilias vit du sang couler du front de la vieille ; le tonnerre frappait dru maintenant ; à chaque coup, les toitures irrégulières de Messolongui surgissaient de cette étrange nuit diurne pour disparaître aussitôt. À la fin ils tinrent  l’un et l’autre un volet et, adossant leurs deux corps épuisés d’un même mouvement ralenti, parvinrent à rabattre, boucler l’ensemble de la grande bouche furieuse. La femme essuya sa tempe souillée ; encore tétanisé par l’effort, l’enfant la fixait en silence sans obtenir d’elle un regard ; elle ne bougeait plus d’ailleurs, l’œil glauque et tout injecté ; et puis d’un coup elle fût en marche à nouveau, remontée vers un placard d’où elle extrayait deux verres assortis d’un flacon ambré. « On a bien mérité de s’en boire un petit tous les deux, tu ne crois pas ? » glapit-elle en direction de l’évier. Ilias tirait un tabouret sous la table, soudain très excité. Chez lui, il était rare qu’on lui laisse goûter à l’alcool. « Et comment ! » répliqua-t-il sur le même ton suraigu. « J’ai bien cru qu’on allait y rester. ». D’une main tremblante et miraculeusement sûre, la grand-mère remplit les verres au ras. « …de toute façon, c’est pas ce soir que tu vas pouvoir ressortir… et peut-être pas demain… ! ». En quittant la bouteille, le liquide aux teintes chaudes libérait un parfum de vanille et de banane mûre. « C’est de l’ouzo… ? Du raki ? » s’étonna son petit-fils. « J’t’en fous ! » La vieille reposait violemment le flacon dont le fond émit une note sourde en rencontrant la table. « De l’ouzo ! Tssss…boisson pour les ploucs, l’ouzo… » …et sur le mot plouc sa voix atteignit une note réellement stridente. « C’est du RHUM…mon babouin. Et agricole ! Le neveu a repêché ça il y a deux mois, vers les grottes. Prétend qu’il vient de Martinique. Mais qu’est-ce qu’il en sait ? Ahhhh…cette odeur ! Crois-moi rien de peut rivaliser avec un vrai rhum. Ni un bel homme, ni une belle femme, pas même un bon whisky. » Dehors c’était l’apocalypse ; on eût dit que douze mille hydres s’étaient dressées sur la côte, balançant leurs queues, hurlant d’inintelligibles défis. Ilias gardait le nez plongé à l’intérieur de son verre et les yeux clos afin de mieux éprouver les merveilles du vieil alcool. Il distinguait sans les reconnaître des effluves de bois, les senteurs du clou de girofle que sa mère utilisait dans certaines préparations, des émanations de cake aux fruits le ramenaient aux jours de fête lorsqu’immanquablement la musique ou une discussion trop passionnée avait fait oublier aux époux Allovaras la cuisson du gâteau. Un monde dense et couleur de noisette s’éployait autour de lui, accompagné du chant de la viole de gambe à ses dernières cordes. La vieille avait, elle, lampé l’entièreté de son verre et s’envoyait une seconde rasade aussi hâtivement que si leur vie en eût dépendu. Alors qu’Ilias allait enfin éprouver contre son palais et le long de son jeune gosier les saveurs ineffables du rhum, le bruit d’une claque prodigieuse envoyée à la face de la maison le fit sursauter et renverser quelques gouttes d’alcool sur la toile cirée ; jusqu’à la grand-mère qui en fut tirée de sa transe ; ils demeurèrent un instant figés, à contempler la paroi sombre où s’ouvrait l’espace plus obscur encore de l’entrée : au fond, la porte fermée et derrière…quoi ? « C’était la mer ? » balbutia le garçon. « …oui, la mer. Une vague ! Une grande… » répondit l’aïeule sans quitter des yeux le mur ; une sorte d’éblouissement funèbre semblait s’être emparé d’elle, effet conjugué peut-être d’un commencement d’ivresse et de l’électricité qui circulait au travers des airs. Ilias eut d’un coup envie de sangloter, la présence de sa dingue d’ancêtre auprès de lui n’avait rien de rassurant. « Mais tu crois que la mer peut entrer ? Ou si nous restons coincés à l’intérieur… ?» La femme revint subitement à la réalité et, assénant une claque, bien humaine celle-ci, au flanc de la bouteille : « …qui sait, lardon ?! On t’a appris à nager, non ? …eh, ne fais pas une gueule pareille ; non, ça n’est pas ce soir qu’elle nous bouffera. Pas ce soir, toujours ! » Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux aller voir dehors ? L’enfant imaginait l’eau dégouliner le long de la paroi extérieure et les chevelures de varech pendues en bord de toiture. « Vas y donc, si tu y tiens… et qu’est-ce que tu peux y changer si la Méditerranée nous arrive dessus ? …tiens, ça me rappelle une histoire… l’histoire d’une  vieille teigneuse comme moi. Sauf qu’elle avait des fils ; trois … au fait, ils doivent se demander où tu te trouves, tes parents, à l’heure qu’il est…

-   Je les ai prévenus que j’allai chez toi…

-   Sûrement qu’ils préfèreraient te savoir dehors ! …enfin …je disais …mon histoire …oui, voilà, la vieille dont je parle habitait avec son mari sous une tente – comme quoi il y a plus miséreux que nous - un coin dans le genre du nôtre, c’est-à-dire avec la mer toute proche et qui montait chaque jour, oui tous les jours, toutes les heures, l’eau gagnait du terrain ; aussi l’homme avait planté un pieu à quelques mètres de la tente pour surveiller la distance qui les séparait des premières vagues… 

-   Il est où ton neveu ? Il n’est pas à la maison ?

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-   …mon neveu… quel neveu ? De qui parles-tu ? Tu n’écoutes pas l’histoire ! Tu veux ressortir, c’est ça ?!…non ? Bon ; j’en étais… au pieu. Tous les jours, avant le coucher du soleil, le vieux arrache ce foutu pieu et  le replante plus près de la tente ; tous les matins au moment où siffle l’eau de leur thé la vieille descend voir et revient en disant : « Il est entouré par la mer, encore une fois ; déplace le ce soir ou nous allons finir sous l’eau ! ». Et ils plient la tente pour la monter plus haut.

-   …tous les jours ! Pfff…

Ilias prêtait maintenant attention au récit qui se confondait pour lui avec la texture moelleuse de l’alcool roulant sur sa langue.

-   Ne m’interromps pas ! Donc leurs fils, ils travaillent ailleurs, quelque part sur la colline, mais ils viennent souvent les aider : l’aîné coupe le bois, le second cultive la terre et le benjamin élève du bétail. Seulement une nuit, voilà un inconnu qui apparaît derrière la toile de la tente ! …il tient devant son visage une lanterne qui étire son ombre jusqu’aux vagues…

-   Qui est-ce ?

-   Un inconnu, je te dis ! On s’en fiche, on ne sait pas justement. Le couple voit la lumière, ils n’en mènent pas large lorsqu’ils entrouvrent la fermeture de leur abri ; alors l’homme leur fait : « Dites à votre fils aîné de laisser les arbres en paix. Leurs racines tiennent la terre et maintenant qu’elles sont presque toutes arrachées, la colline ne peut plus se maintenir hors de l’eau. ». Mais comme le fils donne aux parents un peu de son bois pour le chauffage et leur laisse aussi une part des gains sur les ventes, beh les vieux préfèrent la fermer ; ils ne lui disent même rien à propos du mystérieux visiteur ! Quelques temps après, ça ne rate pas : les arbres se retrouvent coupés, plus de quoi faire même un dernier chargement, et le fils perd son moyen de subsistance. Sa femme et ses enfants le quittent, ses amis l’oublient…il reste seul dans l’immense maison qu’il avait achetée avec l’argent des stères. Désespéré il marche au dernier arbre, tout au haut de la colline et il se pend.

-  Oh !

-   Eh oui. Les parents pleurent, comme s’il n’y avait pas de leur faute, les frères pleurent, puis au bout du compte ils finissent par se consoler ; c’est ainsi que cela se passe ; toujours ! Des années et des années s’écoulent. Le pieu a été remonté d’au moins un kilomètre depuis la venue de l’inconnu, mais par une belle nuit d’étoiles un autre étranger, ou peut-être bien que c’est le même, débarque près de la tente et dit par l’ouverture : « Votre fils, le deuxième, il empoisonne le sol avec ses produits ; qu’il laisse la terre se reposer ou elle va produire des monstres. ». Et il s’en va. Les parents ne veulent pas le croire, d’abord, des monstres qu’est-ce que ça peut vouloir dire ? Au contraire les légumes et les fruits qu’ils reçoivent de leur second paraissent de plus en plus gros, de plus en plus colorés ! Encore un coup ils gardent l’histoire pour eux. …tiens, tu en reprends un petit coup ? C’est sacrément bon, hein ?

-   Pourquoi n’ont-ils rien dit, ces imbéciles ? » gémit Ilias en tendant son verre vide. « Je suis sûr que le fils va mourir…

-   Bien sûr. Figure-toi qu’il tombe gravement malade : les parois de son ventre ne supportent plus le contact des aliments, on est obligé de le nourrir au moyen de tuyaux, finalement on s’aperçoit que son sang aussi est vicié, il commence à perdre la boule et un matin on le découvre mort, tombé du haut d’une falaise où il s’est égaré. Cette nouvelle perte est rude pour les parents ; il ne leur reste plus qu’un seul enfant ! La vie continue pourtant, l’eau progresse et beaucoup de maisons disparaissent. Une nuit de pleine lune, rebelote ! la lumière d’une lanterne tremble de l’autre côté de la toile ; les vieux se concertent par signes ; ils jugent que les étrangers ont porté malheur à leurs deux fils, aussi, tandis que la femme feint de ne pas y voir assez pour trouver la glissière, son mari sort par l’arrière de la tente armé d’une pioche et fracasse le crâne du visiteur avant qu’il ait pu dire un mot. Le lendemain ils enterrent le corps et oublient l’aventure. Mais ils ne vont pas s’en tirer comme ça… les affaires du benjamin commencent doucement à se dégrader, la faute à la colline toute desséchée, aux cultures du cadet abandonnées depuis sa mort, d’où il s’en suit que les bêtes n’ont plus à manger ; alors qu’imagine ce malin de fils ? Il abat une partie de son bétail et nourrit l’autre moitié avec la chair ainsi obtenue ! Tu parles d’une bouffe !

-   Alors ?

-   …alors, alors… qu’est-ce qu’il va se passer à ton avis ?

-   Lui aussi va tomber malade !

-   Mais non, crétin ! Pas lui. Voici ce qui se passe. La viande change de goût, les consommateurs se plaignent de ne plus la digérer et puis les bestiaux meurent les uns après les autres. Pour ce qui est des vieux parents, ils se méfient de cette étrange barbaque sortie des abattoirs de leur fils ; ils préfèrent consommer le poisson que l’époux pêche dans une crique isolée où l’on n’a déversé ni engrais, ni déchets animaux. Par contre, une gosse, une petite fille plus jeune que toi meurt soudain après avoir consommé un steak très violet qu’on avait mis en vente à un prix défiant toute concurrence…

7

À mesure que la grand-mère s’exaltait la tempête gagnait en puissance. Le plafond d’encre avait cédé brutalement et des cataractes s’abattaient sur la côte, murailles illuminées de loin en loin par de derniers éclairs. L’ombre de la nuit doublait à présent celle de l’orage ; le plafonnier oscillait comme dans la cale d’un navire, les silhouettes d’Ilias et de l’aïeule dansaient sur les murs.

-   …sans surprise le système judiciaire refuse  d’incriminer l’éleveur ; il ne reste donc d’autre choix au père de la victime que d’attendre le fils à l’entrée des abattoirs et de l’égorger. Maintenant, les vieux ont perdu tous leurs enfants ! Malgré son chagrin, l’époux essaie de reprendre la direction de l’entreprise d’élevage. Cela fait encore un paquet de pognon…mais une telle charge administrative, des papiers et des soucis à n’en jamais voir le bout, d’ailleurs on le retrouve un jour assis, sans vie, face aux piles de dossiers… mort de travail quoi ! Ainsi la vieille…

-   …quoi ? Qu’est-ce qui arrive après ?

-   Tchut ! Écoute… Tu n’as rien entendu ?

D’un brusque mouvement du bassin, elle avait repoussé sa chaise et se dressait toute, aux aguets. Ilias essaya bien de l’imiter, mais la pièce valdinguait autour d’eux et il lui fallut se retenir au bord de la table. « Quelqu’un est là… » fit la grand-mère qui lui empoignait déjà les épaules pour lui signifier de quitter la cuisine. « Allez, allez…ouste ! Il est tard. En plus tu es complètement ivre ; il fallait me le dire que tu ne tenais pas l’alcool ! Va dormir, ce n’est pas une heure pour les enfants… ». La démence de la tempête s’était encore accrue, les vents stridulaient sur d’innombrables tons, l’eau commençait à s’infiltrer par les jointures des fenêtres, traçant jusqu’au carrelage de petits chemins sombres. Comment la femme pouvait-elle entendre quoique ce fût ? « …je ne me sens pas fatigué. » protesta le garçon sans conviction tandis que la vieille poursuivait comme mécaniquement : « …allez. Va ! Je ne veux plus te voir. Tu connais le chemin… ». Éberlué, mal d’aplomb, il traversait la pièce et plongeait dans les ténèbres d’une première chambre ; ses pieds heurtaient d’invisibles objets qui, dans ce désordre universel, lui paraissaient mouvants ; la douce brûlure du rhum au creux de son ventre le guidait cependant entre les obstacles ; sans savoir bien comment il fut étendu au centre du matelas qu’on laissait pour les hôtes de passage, dans un angle de la seconde chambre et à même le sol ; juste sous son visage enfoui des taches de moisissures dégageaient une odeur sure et le vacarme était tel au-dessus de sa tête qu’il en devenait semblable au silence. Dans les rêves fugaces de l’enfant figuraient les trois fils morts, un troupeau de taureaux beuglant d’effroi, et surtout de l’eau, de l’eau qui n’en finissait pas de monter… « …ils arrivent… il faut que j’y aille… on ne peut pas prévoir combien de temps cela va durer… mieux vaut être là le premier ! …tu dois me prêter ta lampe, celle qui se fixe sur le front… non, j’aurai besoin de mes mains… »…s’était-il endormi ? Veillait-il en ce moment ? Ilias avait relevé le buste et, appuyé sur les coudes, se retenait de respirer. « …est-ce que je t’ai déjà volé quelque chose ? …saloperie de pingresse… bon, bien tu prendras ce qui t’intéresse et on sera quittes… ». Seul le timbre masculin trouait par moment l’épaisse toile de l’orage, sonore dans la colère, inaudible lorsque l’homme se voulait conciliant ; il avait dû s’écouler un peu de temps car le tumulte s’était légèrement apaisé ; la pluie en revanche demeurait torrentielle, inépuisable. Debout sur le carreau humide, l’enfant se dirigeait grâce à la lueur ténue qui se reflétait dans l’embrasure ; les perles du rideau lui coulèrent dans la nuque, puis se refermèrent dans un froissement que personne ne pouvait distinguer ; il se retrouvait tapi contre la paroi, sur le seuil de la seconde porte, et l’étendue vacillante de la cuisine à demi masquée par la tranche du mur. Les intempéries avaient probablement eu raison de l’électricité et c’était la flamme vivante d’une bougie qui éclairait les deux protagonistes. « Ça y est ! » songea confusément Ilias. « Nous voilà dans l’histoire de grand-mère… l’inconnu est venu nous annoncer la fin… ». Mais ce n’était que le neveu douteux, courbé vers la table et argumentant à force de grands gestes face à la vieille ; d’où il se tenait, l’enfant discernait une moitié de dos et rien de la femme. « …je les ai vues, de mes yeux ! Plusieurs embarcations… le gars du phare était planqué chez lui, tu parles… suis grimpé en haut tranquillement… combien ? aucune idée… ah ça, ils sont foutus, zéro chance… les vagues  dépassaient les mats… il y aura forcément des trucs à récupérer… 

-   Parle moins fort ! Le môme dort à côté…

-   Quoi ? Ton petit-fils ? Ses parents sont malades de le laisser sortir par un temps pareil… ». Nervosité d’entendre Léna et son mari cités durant cette scène fantastique ou conséquence du froid qui lui montait de la plante des pieds à la racine de la nuque depuis tout à l’heure, Ilias fut secoué d’une quinte impossible à étouffer. Les voix s’interrompirent, puis reprirent très sourdes : « C’est lui ? …me dis pas qu’il nous écoute ! Putain…attends… ». Pris de panique, l’enfant avait rejoint son couchage du pas le plus glissant et rapide qu’il lui était possible ; quelques secondes après une lumière incertaine pénétrait dans la pièce, se promenait sans bruit tout près de ses paupières serrées, un souffle saturé de tabac passa sur son visage ou bien il l’imagina au sein de toute cette peur ainsi que le grand corps suspicieux incliné vers la couverture mal rabattue. Et le déluge persistait, établissait dans la nuit d’imperceptibles modulations, étendait son empire au-delà de la lagune, de Messolonghi, de Bouza à l’ouest, d’Evinochori à l’est… pour combien d’heures encore ou de jours ?

8

Il pleuvait autant au petit matin lorsque le garçon s’éveilla et il faisait aussi sombre entre les murs de la maison. L’atmosphère avait pourtant atteint une sorte d’équilibre dans la fébrilité, personne ne parlait ou ne bougeait plus à présent dans l’enfilade de pièces obscures. Ilias fut debout ; en passant la deuxième chambre il perçut la respiration de sa grand-mère endormie, gagna la cuisine déserte, puis le seuil de l’entrée. Il lui fallait voir dehors. Où en étaient l’orage, le ciel et le sol. L’embrasure de la porte encadrait un pays nocturne, détrempé, d’où montaient avec peine les prémices d’une clarté blême ; des ruisseaux de boue dévalaient la pente en direction de la lagune, mais ni la maison ni les rochers environnants n’avaient été noyés par la mer. Une casquette trop vaste sur le crâne pour se protéger de l’averse, l’enfant entreprit de rejoindre la rive. Il avançait lentement, entre les flaques profondes et les roches où glissait le pied ; la pluie qui révèle parfois les odeurs de la terre et des plantes semblait avoir si bien noyé les lieux qu’on ne distinguait plus ni parfums, ni reliefs, ni couleurs ; le monde était devenu gris comme du plomb. Ilias ignorait ce qu’il cherchait ; un signe de vie, un aperçu de la marina qui lui confirmerait que la ville et ses habitants ne s’étaient pas évanouis dans la tempête… Parvenu à la ligne de crête, il vit tout à la fois sans rien distinguer de précis : il y avait la mer Méditerranée, houleuse, sa surface hérissée de pointes pâles, il y avait Messolonghi sur sa droite, très flou derrière le rideau des pluies, il y avait sous ses semelles la masse éclatante du rocher qui paraissait un sol lunaire ou le dos d’un cachalot blanc et renvoyait plus de lumière que l’horizon accablé. Ensuite il vit, ça et là, les débris de barques, les brisures de mats qui collaient au creux de certaines vagues, signes épars d’une catastrophe que son esprit hébété parvenait mal à saisir. Enfin il vit le faisceau de la lampe torche zigzagant en contrebas, au ras des cailloux et de la mer. D’instinct il s’accroupit ; le spectacle présentait un caractère de violence mêlé d’intimité qu’il ne s’expliquait pas mais ressentit intensément. Corps noir en simple support de l’éclatant rayon, le neveu parcourait la grève à pas irréguliers ; par moment il se penchait et restait longtemps à examiner quelque objet échoué, ou bien il s’immobilisait et balayait de sa torche la surface agitée de la mer qui s’ouvrait alors en une voie lumineuse plus inquiétante aux yeux d’Ilias que les déchainements de la nature. À de rares occasions l’homme se saisissait de l’objet étudié pour l’enfouir au fond d’une sorte de sacoche suspendue à la pointe d’un tronc mort. La combinaison de plongée qu’il portait donnait à sa silhouette un aspect inhabituellement lisse et rendait sa tête chevelue aussi ronde qu’un œuf ; le garçon s’imagina d’abord qu’il la portait afin de se garantir contre la pluie battante, mais au bout d’un moment de cette recherche infructueuse l’homme descendit plus bas encore, où s’écrasaient les premiers rouleaux, s’assit sur ses talons, s’agenouilla puis se coucha jusqu’à avoir les épaules et les jambes immergées, puis d’une détente souple et quasi lente il s’enfonça entre les vagues. Fasciné, Ilias suivait du regard le cheminement sous-marin que suggéraient les mouvements de la lampe ; le halo se déplaçait, faiblissait parfois ou se faisait en approchant la surface d’une intensité de soleil. Soudainement, le plongeur ne fut plus seul, mais deux : près de son crâne ressurgi flottait un second crâne, après quoi apparut à ses côtés un dos arqué qu’il entourait d’un bras afin de le soutenir ; le double corps nageait péniblement en direction de la rive et l’enfant hésitait presque à leur venir en aide, mais le neveu lui inspirait de la peur ou peut-être de la répugnance. À chaque vague trop haute les hommes disparaissaient, puis ils étaient à nouveau là, gagnant sur l’eau mètre à mètre, si bien qu’ils finirent par s’échouer sur le flanc caillouteux du rocher. L’air afflua aux poumons d’Ilias. Le neveu se hissait sur la pierre, titubait, se retournait vers le naufragé inerte, le prenait sous les aisselles, achevait de le tirer hors de la mer, le laissait là pour aller prendre la besace, en tirait un briquet et une clope, s’asseyait à quelques centimètres du corps et sous l’œil stupéfait de l’enfant fumait entièrement sa cigarette dont il protégeait d’une paume l’extrémité. Ensuite il écrasait le mégot et commençait à fouiller les vêtements de l’autre homme immobile.

D’un geste inconscient Ilias s’était remis debout et il courait sous la pluie, dévalait l’autre versant de la roche, ses pieds trouvant d’instinct leurs appuis ; l’habitation de la vieille lui apparut dans l’aube ; c’était l’abri qu’il devait gagner à tout prix, la fatigue l’écrasait maintenant, toute sa chair grelottait, un début de fièvre lui brouillait la vue. Il fallait échapper aux trombes d’eau, au poids des nuages, au neveu grenouille, aux bateaux démantibulés… À l’intérieur de la maison le jour entrait peu à peu ; le garçon ne vit pas sa grand-mère ; il s’étendit au milieu du matelas et, repris immédiatement par le sommeil, rêva que sa couche flottait sur un océan infini.

9

C’est dans l’après-midi qu’il se réveilla ; le mal ne l’avait qu’effleuré ; il était affamé et ses jambes flageolaient. La vieille avait enflammé l’intérieur du four et contemplait la plaque rougeoyante posée au-dessus. « On va y griller quelques seiches, qu’est-ce que tu en penses ? ». Elle se tenait là, emplie d’une bonne humeur féroce, comme s’il ne s’était rien passé de particulier cette nuit. Les volets avaient été rouverts, des serpillères un peu partout témoignaient d’un début d’inondation, sur la table un tas de mollusques dégoulinants empestait la marée. Ilias vint se poster près des flammes qu’ils considérèrent un moment sans parler. « Il faudrait que je rentre chez nous… » dit-il d’un ton incertain. « …hunhun… plus tard, plus tard…mange d’abord. Regarde, il pleut toujours ! Attend que ça se calme… ». La chaleur du brasier chassait de leurs membres l’humidité accumulée durant les heures précédentes. « Et d’où il vient, tout ce poisson ? » demanda encore le garçon. « C’est le neveu qui l’a pêché. ». Dans un embrassement mou et glaireux, poulpes et calamars enlaçaient leurs tentacules. Pensif, Ilias les reniflait ; avait-on vraiment pu pêcher ce matin ? Du bout de l’index il déplaçait les bras roses ou beiges, modifiait la disposition aléatoire des têtes sans tronc. « Tu ne m’as pas raconté la fin de l’histoire…

-   Quelle histoire ?

-   Tu sais bien, l’histoire d’hier soir. Avec l’étranger et les fils qui meurent…

-   Aah oui. Et bien elle était finie.

-   Mais non ! Comment fait la vieille quand elle se retrouve toute seule, sans son mari et la mer qui monte ?

-   Comment elle fait, comment elle fait ! Et comment je fais moi, babouin ? Elle continue, tiens ! Elle va pêcher, elle aussi, là où allait le vieux, et elle mange son poisson grillé…

-   Mais elle ne peut plus faire de feu puisqu’il n’y a plus de bois ?

-   Il reste des brindilles.

-   Et l’eau monte toujours ?

-   Oui toujours. Seulement la vieille n’entend plus grand-chose, n’y voit plus trop ; donc ça lui semble normal de ne voir et entendre personne.

-   En fait, elle est la dernière sur la colline ?

-   Voilà. Elle remonte le pieu vermoulu le soir, la tente le matin…

-   Et ?

-   Et puis un jour elle s’aperçoit que la mer baigne le piquet : le sommet est atteint, on ne peut pas aller plus haut ! Le lendemain, la terre sera entièrement recouverte.

-   Qu’est-ce qu’elle va devenir alors ? Elle va mourir ?

-   Peuh ! Non… elle est plus coriace que ça ! Tu crois qu’on se laisse mourir aussi facilement, nous autres ? Elle prend le baquet qui lui servait de table, de coffre, un peu tout… elle plante dedans une voile qu’elle a découpée dans la toile de tente, fait sa petite provision d’algues, embroche un dernier poisson et elle embarque… !

-   Pour où ? Il n’y a plus rien !

-   Ah, tu m’embêtes dis-donc ! Je ne sais pas…l’histoire se termine de cette façon. Passe-moi un encornet au lieu de tripoter ces bestioles. 

Projeté sur la plaque, le crâne flasque émit un sifflement d’agonie. « Tu bouffes comme les animaux ! » fit depuis le pas de la porte une voix basse et pleine d’acrimonie. « Dégueulasse…tu pourrais au moins vider la tête. Je me demande bien pourquoi tu ne les manges pas crus tant qu’à faire… ? ». Les paupières charbonneuses de fatigue, le neveu s’abattit sur une chaise et fixa Ilias ; des gouttelettes de pluie lui couraient le long de la barbe, se perdaient sous son col. « On va faire plaisir à monsieur. » persiflait la vieille sans trop hausser le ton. « On va les éplucher ces pieuvres… monsieur est drôlement délicat avec la nourriture… ». Se saisissant d’un poulpe elle entreprenait de le rincer, puis le disposait sur la nappe de ses doigts maculés d’encre ; d’un coup de lame sec elle séparait corps et tentacules, extrayait de la tête les organes internes et avec le tranchant de la main les repoussait en un monticule délicat ; retourné autour de l’annulaire le crâne avait l’allure d’un gant minuscule. Tandis que, méticuleuse, elle le parait, ôtant le tissu nerveux qui se décollait sans peine, elle ne pouvait se retenir de demander. « Alors ? …tu as rapporté autre chose de cette nuit ? Et ma lampe, où est-elle ? ». L’homme jeta un œil hésitant à l’enfant avant de répondre. « …t’inquiète pour ta lampe. Je l’ai raccrochée près de la porte. Le reste… presque rien. Des cochonneries. Je ne sais pas où chercher…tout est disséminé. ». La vieille épluchait à présent la tête retournée sur son endroit, répétait pour les tentacules chaque opération et ce avec une dextérité stupéfiante. « Qu’est-ce que tu as trouvé pour moi ?

-   Mais que dalle, je dois le répéter combien de fois ? Et la mer était dangereuse. Tu voulais que j’y reste ?!

Mécontente, la femme s’attaquait au restant des mollusques, taillant, séparant, amassant en montuosités baveuses cervelles, peaux, et tentacules. Ilias alignait, triait, coordonnait tout en cherchant à se souvenir de la nuit passée. « Le gosse pourrait t’aider. » remarqua soudain la grand-mère sans regarder ni l’enfant ni le neveu. « Lui ? Tu perds la tête ? Il m’aiderait comment ? Je sais nager et je connais la côte mieux que vous tous.

-   Pas de cette façon. Ce que je dis, c’est que c’est un Allovaras… Tu comprends ? 

10

Le neveu les toisa, incrédule ; Ilias se sentait très rouge et gardait les yeux baissés en direction de la table ; son cœur battait à lui en démolir la poitrine, autant que durant la visite nocturne de l’homme. « Tchhhh…tu es sérieuse ? Tu y crois à ces conneries ? ». La grand-mère haussa les épaules. « Ce n’est pas une question d’y croire. Il y a des faits. ». Après un instant de silence le neveu partit d’un ricanement joyeux. « Et pourquoi pas, hein ? Je ne risque rien… voyons. Quel est le plan ? Hé le gosse. Tu vas nous lire ces paquets d’entrailles dégoutants, comme ton père ? C’est ça… et m’indiquer où se trouvent les objets ; ceux de valeur. Tu saisis de quoi nous parlons, n’est-ce pas ? ». Ilias secoua sauvagement la tête ; une sourde épouvante le gagnait ; il ne comprenait qu’à demi ce qu’on attendait de lui, et puis, même s’il avait en son for interne douté bien souvent, il ne voulait pas blasphémer : s’improviser devin pour ces deux-là ressemblait à une forme de dérision. « Je ne connais pas assez les règles. C’est impossible ! Allez trouver mon père si vous voulez…

-   Ton père, tu rigoles ! s’esclaffa l’homme. Allez quoi… tu dois avoir retenu quelques trucs depuis le temps… et je t’ai vu faire à l’instant : tu déplaçais les membres découpés. Tu les comparais. C’est que cela avait un sens ? ». Le garçon jura que non, c’était machinal, il songeait à autre chose ; cependant qu’il se défendait ses yeux demeuraient captivés par les contours alanguis des mollusques ; un désir mystérieux se superposait à la crainte. La vieille et le neveu s’étaient tus et semblaient également aspirés par la vision des squames aux teintes pastel. « Est-ce que tu arrives à lire … ? » chuchota enfin la femme. Ce n’était pas la qualité des organes crâniens auxquels Ilias était peu habitué ; ce n’était pas leur aspect particulier, excroissances ou symétries, ni les relations qu’ils auraient dû entretenir les uns avec les autres. Non. « …non…je ne lis pas… seulement…j’ai l’impression.

-   Quoi ? s’impatientait l’homme dont la brusquerie paraissait maintenant moins inspirée par une avidité de charognard que par une émotion incontrôlée.

Sur la nappe tachée d’encre et de sang, siphons, bulbes buccaux, enveloppes diverses et membres flasques dessinaient un paysage familier. « Je connais cet endroit… 

-    Quel endroit ?

-   Là… et là… Tout ça, c’est Messolongui et la lagune, la côte…

Les deux autres le considéraient comme s’il avait perdu la raison, mais lui se sentait l’esprit plus clair que jamais : un puissant bien-être remplaçait l’anxiété des heures précédentes tandis qu’il suivait mentalement les reliefs de la marina, les excavations de la roche, la courbure d’un olivier, l’avancée d’une langue de terre dans la mer et que chacun de ces éléments venait se superposer avec exactitude au réseau animal déposé entre eux, maquette organique et gélatineuse où il commençait même à distinguer les microscopiques variations produites par la tempête.

-   Qu’est-ce que ça dit ? Je ne vois pas de quoi tu parles !

-   …ça ne dit rien…regarde… ! Ici, il y a un arbre arraché, plus loin la coque d’une chaloupe… que cherches-tu enfin ? » répliqua Ilias sur le ton brutal qu’avait auparavant employé le neveu pour s’adresser à l’enfant.

-   Tu te sens bien, babouin ? demandait la vieille, alarmée. Tu n’as pas l’air dans ton assiette !

-   Les corps, tu les vois ? Il doit y avoir des corps.

L’averse ruisselant sur eux, le plongeur en combinaison noire et son compagnon désarticulé, il inspecte les vêtements en lambeaux, fume et manipule le cadavre… puisqu’ils sont morts…plus de sentiments, plus de pensées… Les détails sautaient subitement au visage d’Ilias ; ils apparaissaient un à un, incrustés le long du rivage détrempé : le tronc coincé entre deux rochers, un noyé, homme ou femme ; balancé encore par les vagues des ganglions, un autre ; et ce troisième suspendu à l’œsophage… Un frisson parcourut la colonne vertébrale de l’enfant. Plein, oui, partout ; il y avait réellement beaucoup de corps…

-   Tu sais où ils se trouvent ? Conduis-moi à eux !

-   Non, Aris ! Tu ne peux pas faire ça. Je ne veux pas… Laisse le gosse tranquille ! Il est hors de lui.

11

Mais saisi d’une frénésie voisine de la folie le neveu entrainait déjà le garçon hors de la maison, le remorquait par la ceinture, le forçait d’abord à suivre son allure de possédé, puis trop pressé l’abandonnait en arrière. Leurs sandales dérapaient sur le coteau fangeux. Se retournant par instant pour s’assurer de son compagnon, l’homme courait, courait. Il avait cessé de pleuvoir et les vestiges d’un arc en ciel finissaient de se perdre dans les nuages ; mêlant leurs cris en un chœur lancinant, des mouettes tournoyaient au-dessus de la lagune ; mer et ville demeuraient encore invisibles, occultées par la masse rocheuse qu’Ilias avait gravie la veille. « Tu reconnais ? Tu reconnais ? » haletait l’homme. « Est-ce que je prends par là ? …vite ! Dépêche-toi ou il sera trop tard. ». Mais il n’attendait aucune confirmation et poursuivait son escalade dans une hâte croissante, s’aidant des mains lorsque ses pieds patinaient sur les cailloux. Il fut au sommet, absorbé par l’autre versant, avant qu’Ilias ait pu le rattraper. Ses exclamations se firent plus lointaines tandis que le garçon parvenu en haut à son tour découvrait l’étendue ravagée de la lagune et de la marina. Les plantes emportées, les toitures effondrées, il ne les remarqua pourtant pas ; ce qu’il percevait, c’était ces myriades de points animés qui envahissaient la grève, la jetée ; et ces myriades d’autres points que le courant portait à leur rencontre. Hors de portée de la voix le neveu s’activait près de l’arche d’une barque plantée à la verticale dans un banc sablonneux. Peut-être Ilias avait-il mentionné ce lieu, peut-être pas ; ici, ailleurs, ç’aurait pu être n’importe où ; la côte était jonchée de bris. La route vers Messolonghi semblait interminable et trop courte à la fois ; l’enfant soufflait, renâclait, pensait à ses parents, ils furent les premières personnes qu’il aperçut dans la foule atterrée. Lena l’écrasa contre elle ; elle ne s’arrêtait plus de sangloter. « J’étais chez grand-mère. » répétait Ilias stupidement. « …ces gens… ces gens… et nous dormions… je ne pensais pas que ça existait… une telle tempête… » hoquetait la femme. Une irrésistible envie de dormir s’empara du fils ; il détourna le visage du giron tressautant et regarda. La mer apaisée charriait des centaines de corps. Certains se trouvaient déjà échoués sur la rive, les habitants circulaient entre eux, se penchaient quelquefois vers le visage d’un enfant ; d’autres approchaient au gré du ressac, quasi vivants dans le mouvement que leur imprimaient les vagues. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieux, des adolescents, nus ou vêtus ; une masse anonyme et pas un survivant dans le tas. « Ils auraient quitté la Tunisie il y a une semaine environ, après les affrontements… » expliquait Yannis à on ne savait qui. « …pensent que les passeurs visaient Chypre, ou les côtes turques. Les informations restent confuses. Probablement une dizaine d’embarcations…». Leurs affaires suivaient, des jeans aux jambes vrillées, des peluches gonflées d’eau, des écrans dont personne ne se servirait plus mais qui semblaient plus réels que ces êtres inanimés aux extrémités rigides et aux faces bleuies. Les traits tuméfiés de quelques hommes témoignaient de passages à tabac où ils avaient perdu peut-être la vie plus tôt que leurs camarades ; des filles, des jeunes, les plus faibles, présentaient les signes de décès antérieurs à la tempête, par étouffement sans doute sous le monceau des passagers, en fond d’une cale hermétique. Sans cesse la mer apportait de nouveaux corps, elle en paraissait chargée jusqu’à l’horizon. « …Ilias…mais tu es brûlant ! » s’écriait Lena, les deux mains sur les tempes du garçon. « Rentrons, rentrons. ». Et elle le hâlait à rebrousse chemin des curieux, l’éloignait du champ de cadavres. Ils dépassaient une femme livide encore reliée par le cordon ombilical au nourrisson dont elle avait dû accoucher, au plus fort de la tourmente ; un enfant également, de l’âge d’Ilias, à la peau très foncée et qui plongeait le visage dans le limon comme s’il était en train de le manger. Tous les trois allaient habiter durant plusieurs années les cauchemars du fils Allovaras.

À la maison il fut mis au lit, couvert de cataplasmes ; il ne se croyait pas malade mais laissait faire, dormant des jours entiers, oubliant de l’oubli prodigieux des pré-pubères. Pendant ce temps des camions furent envoyés de la ville la plus proche, on les vit circuler un après-midi, leurs pneus énormes creusant d’énormes empreintes dans le sable, des hommes masqués de blanc chargèrent les corps ; d’autres soumirent les habitants à une série de tests sanitaires et ce fut tout. Aucun politique ne se déplaça. Les épaves restèrent longtemps fichées dans la côte, épines en décomposition enfoncées dans la mémoire de Messolonghi. On évoqua l’évènement sous le nom de « la tragédie » ; on en parla jusqu’à ce que s’épuise la soif de drame, que se délite l’ample mélancolie qui avait obscurci les consciences.

12

Ilias crût en centimètres et en audace ; sa voix bascula vers le bas, du côté des mâles ; il embrassa sa première fille  et ne songea plus qu’à recommencer ; un peu après il fit l’amour avec une autre au creux même des roches où il avait épié le neveu et vu son premier cadavre humain, mais le souvenir de cette nuit était perdu, enfoui au moins assez profond pour permettre à la glorieuse jeunesse de s’éployer sans entraves. Tout attrait pour la mantique l’avait également fui ; il lisait trop pour cela, absorbait le monde à s’en saouler, écoutait et discourait à s’en rendre sourd, croyait comprendre que ces chimères lui avaient dans l’enfance masqué l’infinie complexité de l’univers : étreindre la vie entière devint le but proclamé de son existence et il commença à penser que ce père indulgent, un peu absent aussi, chez qui les habitants venaient grappiller des miettes d’avenir était bel et bien passé à côté de la sienne, d’existence. Aussi, après des nuits passées avec les amis de la marina à boire et expliquer comme serait ce fabuleux futur qu’il n’entrevoyait pas mais s’inventerait, après que de nombreux cycles lunaires révolus aient vu grandir son appétit de découverte, le garçon devenu homme boucla un sac et attendit quelques semaines encore que lui vienne le courage de  parler à sa mère. L’impatience l’étouffait à présent, l’appel de toutes ces terres inconnues lui ôtait le sommeil, et la vue de Messolonghi, de ses baraques paisibles, lui donnait la nausée. Chaque minute devenait une minute de perdue pour le monde. Léna savait cela évidemment ; un jour, elle vint trouver ce fils qui la dépassait de deux têtes et lui tendit le sac qu’il planquait depuis un moment sous son lit. « Rappelle-toi de nous quelquefois… », plaisanta-t-elle en l’embrassant et en pleurant un peu. Ilias avait alors dix-huit ans.

Le lendemain il dégringolait l’escalier branlant de la maison familiale, étouffait sous les baisers l’anxiété de ses parents, souriait une dernière fois à la femme du gardien de phare et partait pour Athènes, messager innocent des anciens dieux, éclatant dépositaire de leur beauté et de leur liberté.        

.

…la misère matérielle ne change pas, en cela elle se différencie de ses sœurs, les friches de l’intellect, le délabrement du sentiment, et même la pauvreté abâtardie des quartiers en dur où s’incrustent les frigos pleins, les antennes et les bagnoles tunées ; sur toutes celles-là, on peut encore parler, on ne fait que parler d’ailleurs, s’il y a changement, il y a glose. Glose : évolutions des mœurs, mutations sociétales, études, études de terrain, facteur d’accélération de la crise, prix au mètre carré, optimisation de la consommation, polarisation des conflits, projets de réhabilitation, projections assez loin pour ne pas s’éclabousser… différer toujours et surtout. Voilà pourquoi nous nous sommes implantés ici ; sein du saint quartier vermineux ; voix immatérielle qui n’oublie pas depuis quel tangible cloaque s’élève son chant ! Car une chose ne change pas : il y a eux et il y a nous. Nous sommes différents. Nous avons cette chance, constatation surprenante ; de patauger dans de la vraie fange, pas dans la métaphore, la seule qui se maintienne en forme à travers les siècles. La place des questions s’étrécit à la mesure des faims, à proportion des cadavres ; place de l’élucubration, devrait-on dire. Pour certains, le supplice de la question, comment vas-tu faire hein… lui donner à manger à lui, à elle, tous, si atrocement nombreux, comme des fourmis dont on aurait rasé l’habitat, une ville qui n’est pas leur ville, est-elle une ville pour qui que ce soit, quand bien même ils y sont nés et continuent d’y naître pour le pire. On ne peut être d’ici. Ferme les paupières ! Vois ce monstre brumeux dont le vacarme fait pour l’esprit l’effet d’un cri mortel. Il semble que nous ne pensons plus, depuis des années… l’esprit nous a déserté ; partout de la guenille et des plaies comblées par l’épaisseur de la pollution,  des orbites caves de camés, l’amour ? Il s’est épuisé. Chacun pour soi… Il faudrait fuir où mourir d’air pur. La fin ne serait qu’une interminable inspiration. Mais nous tenons bon, encore un temps. Pour crier, beugler, les mille vérités que personne ne veut entendre. Écoutez-les. De nous, ils disent : « Ne vous occupez pas de ces gens-là ! Ce sont des cochons, des moins qu’animaux, des déchus ! » Mais fermer les yeux, se prosterner, attendre que soit passée l'ombre de la révolte, c'est cela déchoir. À nous il reste les mots et nous en avons encore beaucoup avant le dernier.

13

D’Athènes émanait un parfum capiteux de corruption et de liberté, la capitale charmait autant que les étirements d’un criminel indolent.

Ici, il fallait payer pour tout, et personne n’avait rien ; les hommes et les femmes s’ébrouaient au soleil, s’organisaient dans la nuit ; ils savaient posséder le pouvoir sur leur mort, dans ce pays on ne forçait pas à vivre.

Le poète était décédé trois jours avant l’arrivée d’Ilias. Des foulards noirs flottaient aux balcons, les chaînes de radio repassaient de lentes et fières interviews. Le peu d’affaires licites ayant cours dans la ville avait été suspendu jusqu’à l’inhumation.

Lorsque le jeune homme parvint au bas de la Pnyx, une foule silencieuse couvrait déjà le flanc de la colline, quelques enfants jouaient à se cacher entre les groupes, les vêtements sombres paraissaient aveuglants dans la lumière ; progressant vers le sommet, Ilias entendit une voix qui lui sembla familière non par son timbre, mais par ce qu’elle disait : il s’agissait des derniers vers d’une églogue souvent citée chez les Allovaras et que lui-même, adolescent, avait retranscrite à la mine de plomb sur les murs de sa chambre.

      Où es-tu ? Car je ne te vois plus, as-tu quitté Athènes ? Où es-tu ? Je te cherche depuis ma naissance.

      Je suis le marbre dans tes veines, je suis la figue dans ta gorge, tu ne peux me voir si tu ne fais couler ton sang, si tu ne t’ouvres la gorge.

      Où es-tu ? Car je ne te sens plus, as-tu quitté la Grèce ? Où es-tu ? Je ne respire plus que des larmes.

      Je suis si les distances sont, je suis si la matière pèse, tu ne peux me sentir si tu disparais.

      Où es-tu ? Car je ne te sais plus, tu as quitté le monde. Où es-tu ? J’ai oublié mon nom.

      Plus loin que les constellations et plus loin que les âmes des héros, je suis mort, car tu as cessé de m’attendre.

Le lecteur prit de la terre dans son poing et la jeta dans la fosse. À cet instant un goéland descendit vers l’assistance et décrivit un grand cercle au-dessus du cercueil avant de poursuivre son vol vers la cité ; une femme tomba à genoux en pleurant. « C’est sa fille, Aspasia, elle vivait avec lui dans une tour de Perame ; il parait qu’ils avaient l’habitude de nourrir les goélands depuis leurs fenêtres. Les oiseaux arrivaient en bande le matin à hauteur du septième étage et entraient dans la chambre par la croisée. Leurs voisins voulaient les mettre dehors, ils disaient qu’on ne donne pas à manger aux bêtes lorsque les hommes crèvent de faim… ».

14

La raideur des physionomies, la simplicité des propos prenaient Ilias au dépourvu ; il venait aux funérailles d’un homme si admiré qu’il pensait l’avoir connu, retrouvait des fragments du vieil écrivain dans des couloirs de la mémoire, lorsque sa mère très jeune chutait sur le divan – tu ne sais pas qui est venu après le concert… il voulait que je lui écrive mon nom sur son programme… Puisqu’il n’avait pu le voir, vif, il fallait qu’il l’accompagne dans le dernier voyage ; et le jeune homme s’était vêtu d’un vert éclatant, un chemisier dont il remontait sans cesse les manches avant de les tendre à nouveau sur ses poignets, oublieux que Léna n’aurait pas à le repasser. Le poète ne chantait-il pas la couleur, le bleu écrasant et l’émeraude poussiéreux ? Or, chacun arborait des teintes ambiguës : des noirs claircis par l’usure, des bruns sans profondeur, des outremers qui se réfugiaient dans l’obscurité. Les visages se tournaient vers le jeune homme avec une surprise dénuée de curiosité. La mort avait jeté dans les pattes de l’écrivain un peuple de fidèles étranges et peureux.

« Il était parti vivre à l’étranger, tu sais… », dit soudain une voix tout contre Ilias « en France, puis au Portugal, avant que s’étende l’influence du Bloc Russe. Puis il est revenu. »

L’homme était petit et beau, âgé d’une cinquantaine d’années, les épaules larges d’un passé de voyou ; il pinça l’étoffe moirée de la chemise entre pouce et index, siffla sans émettre de commentaire. « Tu n’es pas d’ici, toi ! » Ilias sourit, son interlocuteur parlait net, avec une sorte de hâblerie et beaucoup de cordialité. « Vous l’avez rencontré ?

-   Ah non ! Je sais des choses de sa vie, comme tout Athénien qui se respecte… regarde ce monde qui est venu, pas les meilleurs encore ! Il aurait eu les gens derrière lui s’il avait voulu…

-   Vous pensez à la politique ?

-   Eh ! Qui te parle de politique ! Personne n’en a plus rien à foutre de la politique ! Il s’agit de beauté, d’idéal, l’élan qui portait sa parole. La seule capable de fédérer notre peuple de perdus… Il nous fallait un poète et un orateur, crois-tu qu’on l’a enterré là par hasard ? Mais c’est trop tard, à présent : le pays s’enfonce doucement au creux des mers. Personne ne nous sait plus, d’ailleurs constate ! …comme on nous laisse tranquille… les instances internationales, les voisins d’Orient et d’Occident, les multinationales, les tribunaux ; plus un bruit… à se demander s’il y a encore un nom à notre endroit, sur les cartes étrangères, ou un simple relief anonyme ! Va savoir si la liberté conserve sa valeur au fond d'un tel silence... 

Ils descendaient sans se presser vers les stations où des carcasses de bus marquaient de mystérieux arrêts que ne régissaient ni la marche des heures, ni les variations d’affluence. Ilias fut surpris de voir l’homme introduire un coupon dans la gueule de la contrôleuse : de ce genre d’homme il se serait attendu à de la resquille au moins.

Les noms de quartiers tombaient des lèvres étroites, comme des clés au bord d’une bouche d’égout. Les vraies illustrations présentaient toutes un caractère détourné. « J’ai travaillé ici, dans un kiosque à journaux, tiens je te parle du temps où on avait encore une presse… quand tu apprenais à lire ; ceux qui achetaient, c’est parce qu’ils voulaient se donner un air de quelque chose ; quant à l’information… La rue et la Toile, il n’y a plus que cela de vrai depuis longtemps, hein… le reste c’est du chic ! Pour la mort du Poète, le réseau a pris les langues de court ; tombé raide dans une rue, bam, en moins de dix minutes la Grèce entière au courant et qui détermine le lieu et l’heure de l’enterrement sans même que la fille ait sa voix dans l’histoire ! Exactement comme ça. Mais quand les membres d’Agapè ont été condamnés à mort, en quarante-deux, c’est de bouche à oreille qu’on l’a appris… je me revois, à deux rues d’où nous sommes, à suivre la finale du Mondial sur un écran de bistrot, quelques voisins de boutiques, le patron qui regarde aussi, et une gamine qu’on ne connaît pas entre en criant « C’est fini ! Tentative d’homicide, ils vont être pendus après-demain ! Il n’y a plus rien à faire… ». Je suis sorti et ai commencé à remonter l’avenue un peu au hasard, beaucoup de gens s’arrêtaient au milieu de la chaussée pour discuter de la sentence ou transmettre la nouvelle, en revanche la Toile était presque muette. On n'y causait que du match... »

15

L’homme se nommait Léite, était appelé ainsi en tous les cas par sa compagne ou par les gens qui le croisaient ; il avait proposé à Ilias un entresol situé sous son propre logement, mais affectionnait tant leurs conversations qu’il gardait le garçon dans la cuisine en haut, des heures durant à lui raconter la ville, tandis qu’Athéna, belle, opulente et lymphatique, suçotait des tasses de café trop noir et tournait autour de son index les cheveux bouclés de leur hôte en soupirant qu’on devrait coudre aux palais de leurs propriétaires toutes les langues trop bien pendues. Léite prétendait exercer le métier de surveillant au sein d’une école voisine, semblait s’y rendre quand cela lui chantait ; les gosses du quartier s’adressaient à lui ainsi qu’à un grand cousin légèrement craint. Il dépensait peu et travaillait encore moins.

 Un matin tôt que lui et Ilias arpentaient les couloirs du métro, un homme accroupi auprès d’un châle couvert de verroterie leur adressa un signe de reconnaissance. Léite lui crocheta le bout des doigts dans un geste presque invisible et échangea quelques mots en dialecte. Quinze ans plus tôt, il avait fait le baron pour lui ; le jeune homme dit qu’il connaissait le truc : à Messolonghi également, avec quelques amis, il jouait à cela les jours de marché et se récoltait une dizaine de monos par temps de chance. Léite eut un de ses brefs rires raclés d’énervement ou de dédain ; on ne parlait pas de ce genre d’affaire, pour eux il s’agissait de gagne-pain, mieux, de sommes magnifiques, de biens qu’on dilapide ! deux ou trois cents monos quotidiens, et pour une matinée seule de travail. Récupérait la marchandise avant l’aube, quelque part du côté du Pirée, sous la bâche d’une embarcation, puis choisissait le coude approprié, le changement le plus fréquenté, vers les huit heures survenait le pic, un flot d’usagers assez disponibles pour s’incliner une minute vers l’étal, assez distraits pour lâcher leur monnaie en échange d’un peu de camelote ; Léite allait au même rythme, vêtu comme eux, soupesait, vantait en ayant l’air de critiquer, marchandait au-dessus du prix réel ; à dix heures tout était terminé et venait le café en surface, dans le meilleur soleil, ils répartissaient les parts, une fille les avait parfois rejoints pour faire l’acheteuse de porte-bonheur ou de bracelet de cheville. Tout le monde se séparait, passer la journée selon son idée. Ils vivaient en princes. Qu'il serait propriétaire maintenant et riche encore s'il n'avait pas tout claqué, à l'époque. Ilias écoutait et souriait sans rien dire. « Tu as ton air de septique… il croit que j’affabule ! 

-   Que tu aimes à parler, peut-être… Pourquoi avoir quitté un métier qui réussissait si merveilleusement ? 

-   Quoi ! Il faut bien se ranger, fit Léite, le geste vague et l’œil assombri. Mais viens avec moi, ce soir, cette nuit ! Au Nemrod, il y aura le type de tout à l’heure et d’autres encore… tu verras ! Puisque tu veux voir, toi, c’est cela ? Voir : tu penses que cela signifie comprendre. Mais le monde n’est pas si simple ; nos yeux nous mentent aussi. Enfin, il y aura du spectacle, cela t’intéressera…

16

Le Nemrod était un gigantesque établissement, rien d’occulte, rien d’officieux ; tous les pignons sur la rue populeuse. Lumières et fresques en façade, trois gorilles devant la seule entrée. En revanche, on payait pour passer le seuil et ensuite toujours, à chaque étape de la nuit : pour le martini, la veste accrochée, le jeton jeté, la fille regardée… payés, payés. Et s’il fallait de l’argent pour tout, en ces lieux, c’est bien que l’argent n’y possédait aucune existence. On ne l’exorcisait pas ; on le niait en le laissant s’évaporer de mot en geste, d’imprudence en devancement. L’argent : celui qui ne servait pas à combler les mille lézardes grimpant au haut de l’unique plafond ogival ; sous forme de billets ocres et mauves : l’argent collé en mosaïque frangible sur les parois des bars et les balustres des cursives ; qui glissait en surface des tapis verts, entrait dans une poche ressortait par une autre, la banque explose, mime allègre des boursicotages mondiaux. D’ailleurs, qui l’ignorait ? D’autres commerces finançaient le Nemrod ; en cuisine, on réceptionnait le produit fini avant de l’acheminer vers les côtes qataries. Cocktails, musique et mannequins en figuration blanchissaient la trop blanche jusqu’à la rendre invisible.

Fixés aux parois courbes du lointain plafond descendaient des câbles de longueurs inégales au bout desquels tournoyaient lentement les têtes d’énormes bêtes… buffles… rhinocéros… tigres… lonze… narvals. Elles semblaient d’en bas un superbe escadron d’anges damnés ; au centre de leurs prunelles mortes flottait le reflet des lustres et des bougies.

Ilias pénétra dans les lieux au bras de Léite, le coude coincé sous celui de son compagnon. Le jeune homme était ainsi qu’un atout dans la manche de l’athénien qui craignait qu’on ne le lui subtilisât en chemin. Des corps de tous âges et de toute taille emplissaient l’espace entre roues et tapis. Si son ami ne le lui avait désigné de l’index, Ilias n’eût pas reconnu l’homme de ce matin.

-   Ce n’est pas seulement une question d’habit, cet endroit métamorphose les gens… je pense qu’il les rend à leur vraie nature… Qui nous détermine ? Qui nous dit ce que nous devons montrer aux autres ? Ne croirais-tu pas à voir ces hommes, ces femmes, qu’il y a un dieu en chacun d’entre nous !

On les pressait sans impatience ni animosité ; le jeu ressemblait au billard si ce n’est que les boules portaient la couleur ainsi que les chiffres ou effigies de cartes classiques. Carreau, cœur, roi, reine ou as… les règles demeurèrent obscures à Ilias jusqu’au bout de la partie. Le vendeur de colifichets la disputait à une grande femme en robe longue qui fut absolument muette durant le jeu ; un homme assis sur une chaise haute donnait après chaque coup des indications sibyllines ; la foule des assistants se dispersa au moment des comptes, tandis que le marchand posait au centre du tapis une liasse de billets écarlates ; le chiffre à l’angle les donnait pour des billets de cinq cents monos, jamais auparavant Ilias n’avait eu l’occasion d’en voir.

17

-   Dimitrios ! Dimitrios !

Ils s’empoignaient, s’embrassaient sur le front et les oreilles.

-   Ta femme va bien nous payer un coup à boire, maintenant qu’elle t’a rincé !   

Tous se collaient au bar ; la belle géante enlacée à présent au marchand défait. Dimitrios parlant à Léite tout en fixant Ilias d’un œil vert et fou. Il portait un smoking et à la boutonnière une orchidée jaune mouchetée de rose.

-   Les brigades ne nous lâchent plus. Autrefois, on s’arrangeait avec elles… tu t’en souviens : certains qui se faisaient payer en écrans pour leurs gosses, ou en faux tatouages pour leurs copines. Maintenant, il ne suffit même plus de leur graisser la patte ! Aucun ne tient parole ; tu leur files les bénéfices de la semaine et ils se pointent malgré tout, sans prévenir, te déloger ou embarquer le matériel ! J’avoue, tu as décroché à temps…

En échange d’un billet rouge, on avait placé devant eux un plateau de verres et de carafons aux cous interminables emplis d’un liquide sombre et visqueux. Consistance de miel liquide, âpreté parfumée du sang.

-   Mais toi, qui regardes depuis tout à l’heure et ne dis rien ? fit soudain la femme à Ilias.

-   Il vient de Messolonghi, répondit rapidement Léite ; Athéna et moi le logeons le temps de son séjour.

Dimitrios continuait de dévisager le jeune homme ; sur ses lèvres un rictus aimable.

-   Ah… un voyageur, donc … Et travailler ? Ça ne t’intéresse pas d’exercer ici ?

L’interpellé, souriant, plus réservé encore :

-   Quels genres de travaux ?...  J’ai enseigné le Glob’spell une semaine dans l’établissement de Léite… vous pensiez à des tâches plus concrètes ?

L’homme rit sans répondre, puis il se tourna vers sa compagne, vers Léite ; se saisit soudain des mains de Ilias par l’extrémité des phalanges, les éleva à hauteur de leurs visages comme pour les porter en pleine lumière. L’or terni des anneaux s’anima un instant.

-   Eh, Léite ! Il t’a dit quoi, le pêcheur… tu lui fais faire des remplacements ? Parce que tu crois que ça sort d’où…

Il pressait le chaton des bagues entre pouce et index ; le jeune homme replia les poignets à l’intérieur des coudes tout en soutenant son sourire. Léite gardait la face un peu rigide de qui maîtrise les discours environnants, mais ses paupières s’écartaient à mesure que Dimitrios se faisait allusif.

-   Comment t’appelles-tu, déjà ? Yannis, d’accord…oui, mais quoi, fils de qui ?

-   Il n’a rien à cacher ! interrompit l’athénien.

-   Sans doute, mais il sait de quoi je parle, fit Dimitrios aussi sec.

-   Il ne s’agit pas d’un secret… murmura Ilias.

La femme se tenait penchée vers les barmans silencieux, à présent légèrement à l’écart de leur groupe et la poitrine écrasée contre le bois du bar. Elle eut un petit geste de lassitude à la façon d’un arbitre sommé d’intervenir dans une affaire délicate.

-   Il est devin. De Béotie…   

-   Mes pères l’étaient. Pas moi.

-   Tu veux dire que tu ne pratiques pas, rétorquait le marchand.

-   Je ne suis pas certain de savoir ce qu’on entend par là ! L’avenir me reste aussi opaque qu’à n’importe qui.

D’un appui contre l’épaule de Léite, le jeune homme indiqua qu’il admettait sa contrariété ; une des nombreuses choses qu’il n’avait pas dites, et ces inconnus le perçaient à jour maintenant. Dimitrios semblait absolument indifférent. Il n’était pas de ces hommes qui vivent et parlent dans la clarté.

-   Ah oui : on s’imagine à tort que c’est une question compliquée… moi, je crois que toutes les composantes de l’existence sont simples, enfantines… ! C’est l’ensemble qui nous affole ; mais viens, venez… si tu veux bien, je vais te montrer une scène grâce à laquelle tu comprendras …un peu mieux…

18

Tous prirent la suite de l’homme, entraînés par la curiosité et une forme de désœuvrement ému qui constituent l’unique mode d’action dans de semblables nuits. Des labyrinthes d’escaliers se nouaient en entrailles du bâtiment. Les couches successives d’enduits et de peintures, ainsi que les graffitis qui pouvaient être d’hier ou d’un demi-millénaire enluminaient parois et plafonds obscurs ; des portes closes surgissaient à certains paliers, d’autres ne comportaient que des fenêtres murées. La femme gravissait lentement les degrés, un pan de robe dans la main gauche, un candélabre dans la droite. Dans les balancements hasardeux de la lumière, Dimitrios désignait certaines phrases, résidus de rites maçonniques qu’on avait gravés au cutter dans la chair des murs.

-   Des gens vivent-ils ici ? demanda Ilias.

Les voix résonnaient autant que si l’immeuble entier eût été vide.

-   Non. Pas officiellement…

Une jeune fille en larmes apparut soudain au tournant de la rampe ; elle descendait les marches par deux ou trois, s’effondra presque contre le groupe sans le voir avant d’être absorbée par le coude suivant ; ses lamentations résonnèrent quelques secondes encore après son évanouissement.

-   Tiens. Nous y voilà.

Si violente avait été la surprise  d’Ilias qu’il sentit la chaleur affluer d’un coup jusque sous ses ongles : la porte qu’ils venaient de pousser les jetait pour ainsi dire au centre d’une minuscule antichambre octogonale et intégralement recouverte de glaces ; leurs quatre personnes démultipliées sans fin se répondaient au travers d’eux, les réduisant quasi à une matrice inerte et négligeable. Léite vacilla une seconde, reprit équilibre au coude de son compagnon, mais garda tourné vers leurs semelles un regard furieux ; au sol même, le monde se creusait, enflait en scintillement de chevilles, d’étoffes, et de crânes inversés, il n’y avait plus ni haut, ni bas, juste une dérive de corps stellaires qui maintenaient dressés par une polarité contradictoire les quatre humains interdits. En périphérie de la nébuleuse, si petit qu’on ne le percevait d’abord pas, un enfant, garçon ou fille à cheveux longs et trop grandes incisives, assis derrière une table de la taille d’un marchepied. « S’il vous plaît, il faut payer pour entrer. C’est dix monos par personne… Meeeerci. Feya va vous recevoir. ». L’argent glissa dans une boite de fer, un panneau bascula à la moitié de sa hauteur, parallèle au sol ; pliés en deux, les visiteurs franchirent ce nouveau seuil.

19

Les ténèbres emplissaient la chambre. Un seul cercle d’une lumière blanche et intense perçait l’ombre ; une lampe courbe que l’on avait placée à ras de table produisait cet étrange éclat de bloc opératoire. Le panneau revint à sa place dans un froissement. Le groupe s’avança vers la table. Un homme se tenait assis sur un tabouret, face à Feya. Des cartes étalées sur une nappe uniforme ; les mains pâles, sans âge. La voix ne parut pas rompre le silence, mais au contraire l’accroître jusqu’à l’irréel. « N’envoie rien avant deux jours entiers ; tes chances de succès seraient incertaines. Et garde par devers toi une moitié de la cargaison, tu la négocieras à l’automne. ». L’homme opina, attendit en vain plus de précision. «  Et mon amie… ? » dit-il finalement. Pour la première fois, Feya leva les yeux vers les  nouveaux arrivants ; elle fixa un instant Ilias avant de retourner à son affaire. « Les cartes ne sont pas bonnes… des éléments de trouble paraissent liés à la présence d’une jeune fille. Mais je ne vois pas au-delà. » Son vis-à-vis poussa vers elle un objet plein et rond suivi d’une chaîne. « En or. », fit-il. « Des navigateurs du XVIIIème siècle s’en sont servi… ». La cartomancienne caressa le couvercle sans l’ouvrir, glissa la chose dans une invisible poche. Des milliers de rides faisaient entre l’œil et la jeunesse de ses traits fins comme un écran mouvant. Les cartes avaient été rassemblées en un paquet unique. Dimitrios poussa doucement le jeune homme sur le tabouret libéré : « Ce garçon dit ne pas savoir ce qu’est l’avenir. Voudriez-vous lui poser quelques questions sur les cartes, Feya ? 

-   Tu t’y connais un peu, hein…

Le client venait de disparaître.

-   Je connais certaines techniques, naturellement, concéda Ilias avec ce surcroît de grâce qui chez de rares individus n’est là que pour masquer l’agacement le plus extrême.

D’un seul geste alenti, Feya éploya le dessus du tas en une rosace tronquée. « Dis-nous simplement quelles sont celles-ci, si tu le peux. » Treize dos uniformes et graissés. Le garçon réfléchit, posa l’index sur la première sortie du paquet - le roi de pique ; remonta la figure. Cinq de cœur… neuf de cœur… as de carreau… dix de trèfle… Feya les retournait une à une sans regarder, Léite seul se penchait vers le jeu ; le couple examinait les deux protagonistes.

-   Cela, c'est naturel pour toi, n’est-ce pas ? remarqua la cartomancienne.

-   Ça ne concerne que la matière ; il suffit d’un peu d’exercice… je serais incapable de prévoir des actes !

20

Rebattues, les cartes furent disposées en trois jeux. Léite, Dimitrios et sa compagne se resserrèrent autour de la table. Feya étendit les paumes sur les tas pour empêcher qu’on y touche. « Et maintenant, que va-t-il se passer ?

Ilias secoua la tête. « Je n’en sais rien. » Sur un signe, Léite retourna sa première carte. « La reine va couper, fit le jeune homme dans un soupir. Puis viennent le trois et le cinq, Dimitrios passe, l’as couvre le valet… ainsi de suite. » Il se tut un temps. « Qui gagne ? » dit Feya en retirant ses mains. Ilias leva des sourcils perplexes, « Personne. C’est un jeu nul… 

-   Vraiment ? Alors commençons la partie.

Les cartes évoquées tombaient à la suite ; le messolonghien observait les visages plus que le jeu : Léite gardait les sourcils contractés, hésitait, comparait, se décidait avec un sifflement de dépit, Feya allait et venait dans l’obscurité afin de vérifier les branchements de la lampe qu’une soudaine défaillance faisait cligner de l’œil depuis quelques minutes, Dimitrios et son amante ne semblaient quant à eux accorder qu’une attention très réduite au déroulement des opérations, en attendant que revienne leur tour ils s’embrassaient ou se tripotaient le lobe des oreilles. « Jeu nul », fit Léite d’un ton brusque. La cartomancienne tenait la boussole suspendue au-dessus des cartes. « Prends-la… » Ilias refusait en riant. « Prends-la ou il me faudra trouver d’autres moyens de te rémunérer… tu as répondu à ma question. Et les faits t’ont donné raison avant même que je ne te paie pour ce service. Le phénomène se produit rarement... heureux pour certains d’entre nous que la sanction du réel soit en général moins prompte…

-   C’est trop. La somme ne peut pas dépasser ce dont j’ai besoin pour une journée.

-   Oh oui, je sais, mais demande donc à tes amis ce qu’ils ont avancé depuis votre entrée au Nemrod ! Le besoin reste une affaire de point de vue.

Dimitrios se pencha vers eux et prit la boussole des mains de Feya. « Tu devrais travailler ici… » ajouta celle-ci. Ilias dit que les cartes n’étaient pas trop leur domaine, aux Allovaras. « Ça te prendrait deux heures ou trois, pas plus ! …comme moi autrefois. Un travail en or.» suggéra Léite ; « …que faites-vous donc de beau… », astiquant les pierres de la pulpe du doigt, « …l’onyx, l’émeraude… on n’en porte pas chez nous… astrologues ? ». Et s’il pratiquait ici, pourrait-il également y vivre, loger à l’un de ces paliers déserts, derrière l’une des portes verrouillées ? Car, sans qu’il le formule, le désir lui en était venu durant leur étonnante ascension.

21

Lorsqu’ils redescendaient les cages délabrées, redétaillaient les trompe-l’œil écaillés, le marchand chuchota dans le dos d’Ilias, « …rêves ?...tâches ?...osselets ?...oiseaux ?

-   Entrailles.

Le bruit assourdi d’un orchestre s’accordant leur parvint au travers d’une cloison ; aucune lumière ne filtrait pourtant de sous le battant. Quand enfin ils furent en bas, l’espace leur parut très modifié : on avait poussé contre les murs tous les meubles de jeux et dressé en leur place une seule et gigantesque table. Une nappe immaculée en couvrait les pieds ; des mets aussi rutilants que des bijoux couvraient la nappe. Voyant approcher le jeune homme et ses compagnons, une femme fendit les groupes et, parvenue au centre de la table, frappa un verre de la pointe du couteau. « S’il vous plaît, s’il vous plaît ! cria-t-elle d’une voix puissante à laquelle chacun se rendit de suite. Ce soir, j’ai l’honneur, le plaisir d’accueillir un nouvel hôte ! Il va résider parmi nous le temps qu’il souhaitera… et vous le verrez, ses talents sont grands… ». Applaudissements et cordiales exclamations sur le tout. Ilias s’avança vers elle, inclina rapidement sa tête chevelue en remerciement, ses yeux cherchaient en vain Léite et Dimitrios ; la foule les noyait. « Bienvenue ! », fit la femme, « Au plus jeune et au plus beau d’entre nous, bienvenue ! » Se haussant à lui, et l'embrassant sur les lèvres. « Qui donc a prétendu que la Grèce n’était plus qu’une terre stérile ? », dit-elle plus fort. À cet instant, fut apportée une grande cuve de métal emplie de la pêche du soir ; on en renversa le contenu au milieu des plats, à même la nappe. Des oursins roulèrent entre les carafes. Les algues et les corps ruisselants des poissons exhalaient la vie et le putride. « Ils viennent droit du port ; ils partaient en cuisine… dites moi : celui-là vous semble-t-il convenable ? ». D’un revers de paume, elle balaya la petite pêche de friture et dégagea le dos d’un mérou colossal ; les yeux embrumés, la lippe monstrueuse et pulpeuse, les nageoires en bras trop minuscules pour les vingt kilos de corps - une très belle bête, oui. « Mon père est malade du cœur… il hésite à subir une greffe ; les chirurgiens ne sont pas d’accord entre eux. » murmurait la femme.

Ilias effleura les flancs de l’animal ; sous la peau tachetée, il voyait la machinerie d’organes plus clairs que chez les créatures de la terre et comment l’hameçon avait tracé au travers d’eux une route sanglante. Du plus obscur de l’enfance refluait une mémoire aussi chargée que ces marées des cités pauvres qui dégueulent entre les cuisses des baigneurs tout un étal d’objets jetés en vain. Un homme en livrée apportait sur un plat un assortiment de couteaux nippons qu’Ilias refusa d’un geste. « Je vous remercie. Je n’ai pas besoin de l’ouvrir. ».

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Ainsi se déroula l’intronisation du jeune béotien au sein de cette confrérie anarchique dont se réclamait à l’époque une certaine société athénienne. Il se trouve que la greffe du cœur en faveur de laquelle Ilias se prononça réussit admirablement ; il se trouve que le patient appartenait à une puissante famille d’armateurs et se mêlait de politique depuis peu, avec un succès proportionnel à sa fortune privée, considérable donc. Il se trouve que sa fille Basilie, celle-là même qui avait décidé du sort paternel sur la foi  d’un apprenti devin, s’était entichée du Nemrod, qu’elle y dépensait toutes ses nuits en compagnie des individus les plus fortunés ou simplement les plus spectaculaires de la ville. Les vingt mois que durerait son séjour – ou, comme il aimait à dire, sa halte – Ilias n’allait pas seulement résider au cœur du palais délabré mais devenir l’épicentre d’un grand tremblement dont la figure d’Athènes ressortirait modifiée.

Invisibles et solides, des fils couraient. D’un homme à un autre, de l’individu à l’évènement, du lieu au parti, des mots à la chute. Dix années auparavant, lorsque le fiasco des élections faisait craindre pour la région une période de chaos total,  une révolution peut-être, on avait établi à la tête de l’Attique un quasi inconnu : les ministres le surnommaient « le Paysan », le peuple l’appelait « roi ». Les militaires avaient été le chercher au fond du dème de Décélie, dans un village situé au pied de la montagne Parnès, un vrai trou. Le type entrait déjà dans la soixantaine, avait une femme et deux enfants trentenaires qu’on embarqua avec lui. Il ne s’agissait pas d’un choix absolument arbitraire, non, le bonhomme se réclamait en effet de Constantin II, le roi exilé, un lointain rejeton et sans doute pas de la cuisse droite mais qu’importe, il avait acquis au fil du temps une manière de notoriété et presque du prestige aux yeux des trois cents habitants de son bled, le bruit de ses prétentions avait fini par se répandre à travers la montagne et d’autres villages guère plus étendus ; un midi de frimas, au bar du seul café ouvert, entre deux bières insipides et sous l’écran qui diffusait de muettes chorégraphies, un officier en vadrouille avait eu vent de l’histoire : le sang royal qui coulait bien paumé et sans doute un peu taré, une virginité politique si complète qu’on n’oserait pas en rêver, un péquenaud sans un mono flanqué d’une fille célibataire et d’un grand dadais au chômage… « Voilà notre homme ! » conclut l’officier qui enfourcha derechef sa moto et fila sur Athènes en référer à son supérieur. La suite fût affaire de communication ; des bribes d’informations distillées sur la Toile qui se muèrent en rumeur, une interview diffusée à heure de forte écoute, l’image d’un sexagénaire ouvrant sa porte dans une bourrasque de neige relayée aussitôt par tous les réseaux sociaux… L’hypothétique souverain devint célèbre en moins d’un mois et de suite tout le monde l’adora. Après un siècle et demi de vacance, le trône fut à nouveau pourvu ; on organisa des parades, des apparitions depuis le balcon verni de neuf ; les gens reprirent espoir. La surprise vint de ce que le roi paysan dissimulait sous ses allures débonnaires un certain tempérament, pire : il avait des idées. Lui et sa femme déambulaient ainsi sans escorte dans les quartiers les plus sensibles d’Athènes, là où s’entassaient la tôle et les oubliés de la vie, afin de prendre la mesure de la misère populaire ; témoignages embarrassants de leurs escapades, des mosaïques de clichés décoraient désormais les salles de réception ; plus tolérables étaient les soirées de partage qu’organisaient mensuellement le couple et lors desquelles les familles dotées de faibles revenus se voyaient invitées au palais pour entendre le roi jouer – assez bien il faut le dire – du saxophone ténor et de la clarinette ; en vérité la foule qui se pressait à l’entrée des salons les soirs de fiestas venait pour boire et manger à l’œil au moins autant que pour la musique, sans parler des pickpockets débarqués en bande dans l’idée de s’emplir les poches. Amplement médiatisées ces actions contribuèrent à forger une réputation de saint à l’hypothétique souverain ; son épouse fit construire un hôpital sophistiqué dans le district de la Ruche, multiplia les dîners de bienfaisance. L’armée donnait sa bénédiction et menait ses propres affaires dans une paix euphorique ; rarement celles-ci avaient été aussi prospères ; personne ne râlait plus, les pauvres même se croyaient chanceux, chacun regardait ailleurs et les taxes colossales prélevées sur l’argent de la blanche allaient grossir sans fin les comptes des légumes comme des sous-fifres. L’état de grâce se prolongea quasi une décennie. Puis il advint que le roi musicien attrapa dans les bas-fonds quelque cochonnerie tenace et en mourut, à la suite de quoi les choses se gâtèrent. L’arrivée d’Ilias à Athènes avait suivi de peu l’évènement ; manquant l’enterrement d’un roi dont il ne souciait pas, il avait assisté à celui du Poète, puis  établi ingénument ses quartiers au Nemrod. Mais au sein de cet autre palais interlope se déployaient des intérêts contraires à ceux des dirigeants.

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« Grosso modo, il y a deux camps. », expliquait Léite dont la verve redoublait toujours lorsqu’il était question de conflits d’influence ou de luttes de pouvoir. « Celui du fils que soutient l’armée et celui de la fille, derrière lequel on trouve Démos, le parti du paternel à ta chérie…bon, ou ce que tu voudras, et accessoirement la police. Démos se réclame évidement du couple royal, prétend vouloir poursuivre leur action sociale avec l’aide de la princesse, une authentique bonne âme il semblerait… des gars plus sympathiques en somme, mais ne t’y trompe pas,  autant de milliardaires de chaque côté et surtout une visée identique : le contrôle de la dope ! La question est : élections, ou transmission du pouvoir à l’ancienne ? S’il y a vote, les suffrages iront probablement à la fille qui jouit d’une excellente réputation, cependant l’armée va s’y opposer de toutes ses forces et tenter d’imposer la succession traditionnelle du fils au père. » L’héritier mâle n’irait, en cas de succès, mettre son nez nulle part, trop profond enfoncé déjà dans la poudre et entre les seins de mannequins aussi camées que lui. Des vidéos avaient trainé sur la Toile, qui le montrait vacillant sur la passerelle d’un avion, enlacé par deux immenses nymphettes, le pantalon trop lâche et lui tombant à mi- fesses, prêt à écumer les boites de l’eldorado où il venait d’atterrir. Les électeurs de l’Attique possédaient encore trop de fierté pour donner leur voix à pareil pitre.

Ce jour précis où Léite avait déroulé son petit exposé, Ilias fut sollicité par des militants de Démos. Vers les vingt-deux heures, il avait coutume de traverser la haute salle au gibier, happé par quelques connaissances le temps d’une embrassade, invité à partager un cocktail inquiétant et fabuleux qu’il déclinait le plus souvent, il ne buvait pas avant de travailler, évitait de s’attarder aux tables de jeux. Au Nemrod, on connut vite ses habitudes et on respecta une rigueur qui s’accordait mal avec son âge mais ne le déparait pas. La pièce qu’il avait élue pour officier frappait les visiteurs par sa banalité ; ils en éprouvaient une déception secrète dont le jeune homme s’amusait ; ni dorures, ni ombres, ici, foin des exploits de taxidermistes ornant les pièces d’apparat, les billets mêmes dont la moindre alcôve se trouvait garnie partout ailleurs avaient été décollés des parois. « Il y aura assez à voir et à faire avec les vraies bêtes, avec l’argent des clients… » déclara Ilias devant la moue de Basilie. La pratique demeurait une concession, un moyen un peu honteux de demeurer entre ces murs de conte, de frayer avec ces êtres mi-fées mi-sirènes que l’avenir ni le passé ne préoccupaient. Beaucoup frappaient à la porte du devin et pénétraient dans l’étroite pièce aux carreaux immaculés d’hôpital, clignaient sous la lumière crue de l’ampoule halogène leurs paupières accoutumées au clair-obscur fantastique des salles précédentes, mais près d’une moitié d’entre eux se voyait déboutée ; le béotien se souvenait de la charte placardée au-dessus de l’évier familial, il refusait de recevoir les dealers ou toute autre personne se réclamant du crime organisé, sang et corruption allaient trop souvent de pair et Ilias n’en voulait pas sur ses mains autre que celui des animaux.

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Ce soir-là ce furent trois hommes qui entrèrent ensemble, des sérieux, sobres, la mine fatalement constipée de ceux qu’occupe la politique ; le jeune homme les examina sans rien laisser paraître de sa surprise. Des couples, il en traitait à ne plus pourvoir regarder un amoureux, des tourtereaux timorés que la passion n’éblouissait pas assez pour leur faire faire l’économie de la prévoyance ; des parents aussi un certain nombre, les petits dans les pattes, lestés d’années de soucis réels et plus alourdis encore par celles qu’ils supputaient à venir. Mais des groupes, des bandes, des clients assis en ligne, comme les membres d’un conseil, jamais jusqu’à présent il n’en avait fait. Ils parlèrent de suite très clair : à quel parti ils appartenaient, la considération de leur dirigeant pour Ilias depuis que celui-ci avait facilité son sauvetage, quant aux relations qu’entretenait Basilie avec le devin cela n’entrait pas en ligne de compte mais enfin on restait entre soi, c’était toujours mieux. Ils avaient apporté une chèvre, carrément, une biquette frigorifiée qu’il ne fut pas aisé d’extraire de l’imposante glaciaire traînée au commencement de l’entretien contre la table d’opération. En pareil conjoncture ils ne voulaient pas lésiner. La situation : le parti de Démos possédait, outre d’importants moyens de financement et le soutien de la majorité des médias, un atout majeur en la personne d’un membre de l’assemblée gagné à leur cause, un libéral qu’effrayaient les aspirations isolationnistes de l’armée et la débilité absolue du prince héritier. Pour une absconse raison d’ancienneté ce sympathisant jouissait d’une position particulièrement forte au sein de l’assemblée, assez pour exiger avec quelques francs-tireurs de collègues la tenue d’un référendum ; il faudrait que des journalistes soient présents afin d’assurer une couverture directe, et bien sûr garder le secret jusqu’au dernier instant sans quoi l’affaire capoterait, le type finirait s’il avait de la chance au fond d’une geôle, toute possibilité d’alternative définitivement enterrée. Mais si la requête était amenée à la connaissance du public simultanément à sa formulation, le référendum devrait se tenir, la princesse aurait toutes ses chances, surtout appuyée par Démos et ses solides outils de campagne. Voilà ce que devait dire la chèvre. La conjoncture était-elle propice. L’homme fiable. Etc.

Ilias se livra à l’ordinaire exercice de chirurgie ; incisa les flancs velus et doux ; plongea une main de latex entre les zones digestives et celles dédiées à la reproduction. « Je croyais que vous lisiez au travers de la peau. » s’étonna l’un des clients. Trop tard son voisin le heurtait du coude ; le béotien levait les yeux. « …on vous a raconté ça ? Il arrive que la place ou la conformation des organes soient perceptibles de l’extérieur. Regarder et toucher suffit alors, mais c’est très rare. » Il détachait l’utérus afin d’examiner la symétrie des trompes, cela était de son cru, fantaisie ou perfectionnisme, pourquoi se limiter aux intestins, au bazar de l’abdomen ? « Je ne suis pas un voyant, si c’est ce que vous voulez savoir ! Je me conforme à  un protocole, rien de plus miraculeux. ». Pourtant il gardait en lui les pensées malvenues ; la conviction que l’esprit déterminait la forme des organes animait ces gens, une mystique empreinte de téléologie, pas plus absurde qu’une autre à y réfléchir ; qui es-tu pour leur prêcher l’enthousiasme absolu de la matière.

La réponse de l’animal satisfit les visiteurs. Quelques semaines et l’allocution du politicien tournait en boucle sur toutes les chaines, sur tous les réseaux, ressuscitant d’un coup le grand cadavre athénien, faisant surgir de la moindre piaule les atomes d’un corps électoral fervent. Deux manifestations plus tard, le peuple votait pour sa princesse érigée en icône par une presse exaltée. La liesse était générale, la vertu de la neuve souveraine incontestée ; s’ouvrait pour l’Attique une ère de progrès social et de gentillesse universelle. La clientèle d’Ilias se fit un temps moins dense dans cette atmosphère de confiance légèrement délirante où chacun se supposait béni des dieux ; par jeu, il en profita pour apprendre les cartes auprès de Feya, elle aussi désœuvrée. Lorsqu’aucune fête ne l’attendait au palais, le véritable, car il bénéficiait  d’une faveur redoublée et presque illimitée dans les sphères d’un pouvoir qu’il avait involontairement contribué à asseoir, le jeune homme faisait le badaud du côté de Plaka ; des filles vertigineuses arpentaient la rue Adrianou d’un pas si félin que l’on perdait l’équilibre rien qu’à songer à elles ; leurs chevilles où grimpaient des fleurs de henné poursuivaient la tige de talons infinis et les étirements ambigus de leurs lèvres suffisaient à étancher toutes les soifs. Quelquefois il était impossible de leur adresser la parole, quelquefois elles discutaient entre elles dans un dialecte d’oiseaux et rien n’existait plus, ou encore elles semblaient des statues, assises sur des tabourets de skaï bancals et le regard captivé par les émanations de leur écran. À Ilias, elles ne refusaient rien. Il lui arrivait de rester accroupi des heures à leurs pieds sublimes, adossé contre un mur très puant, à écouter des confidences pour lesquelles mafieux ou officiers auraient payé des fortunes ; elles connaissaient tout le monde, n’oubliaient pas, savaient se taire, à ceux qui leur plaisaient délivraient une information comme on bat des cils. Par elles il connut la terrible instabilité du gouvernement actuel, sut à quel bras de fer se livraient en sous-main l’armée et la police, comment les gangs profitaient du contexte pour négocier les taxes sur la poudre. Il fut averti d’une descente au Nemrod, la première d’une longue série, assez tôt pour ne pas rentrer, trop tard pour prévenir ; la tête majestueuse d’un élan avait été décrochée et plantée sur le lampadaire le plus proche, avertissement un peu dérisoire des militaires. « Ils contestent les élections. » dit Basilie à Ilias ; « Tu vas voir qu’ils parviendront à en organiser de nouvelles… et alors qui sait ce qui se produira ; les gens ont peur, ils craignent que nous ne fassions pas le poids… ». On revota, effectivement, et la princesse l’emporta une fois encore, en dépit des menaces qu’avaient dû affronter de multiples familles. Il va arriver malheur à ton enfant… tu vas perdre ta clientèle… on ne t’accordera pas ce prêt… tu tourneras la clé dans le contact et boum ta bagnole partira en fumée… les voisins entendront des choses infâmes sur toi, des immondices, personne ne te saluera plus…

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La majorité fut loin d’être écrasante ; il n’était plus question de liesse mais de résistance. Parmi la population, des voix s’élevaient qui mettaient en doute les capacités de l’héritière et de Démos, d’anciens partisans troublés par la fragilité de ce régime plus clément. Où en était-on des réformes promises ? Le système de santé allait à vaux l’eau, les écoles continuaient à fermer. Puis une femme à la tête du gouvernement… Et n’était-on pas plus en sécurité du temps où l’armée manœuvrait le souverain ? Certes des citoyens disparaissaient, on s’en rappelait, et d’autres réapparaissaient pour ne plus jamais ouvrir la bouche. Certes. Mais la liberté reste une chose relative, il faudrait savoir ce qu’on est disposé à payer pour elle, à encaisser…

Ils ignoraient qu’ils n’auraient finalement pas le choix.

À neuf heures et trente-sept minutes, un samedi anodin du mois de juin, la princesse fut abattue d’une balle en pleine tête ; elle se rendait dans le salon de musique où son père avait tant aimé s’entraîner et on la retrouva au milieu du couloir, étendue dans une mare écarlate. D’abord chacun assura n’avoir rien remarqué, rien entendu, mystère superlativement insondable, un ange avait fait le coup ; ensuite et toujours par magie on dégotta le coupable : un dérangé en cavale qui se serait introduit dans le palais au petit matin on ne s’étendait pas trop là-dessus les contrôles qu’il fallait passer les grilles à franchir le fou avait laissé partout ses empreintes de la salive peut-être même du sperme… Des funérailles grandioses furent offertes au peuple sidéré, cela faisait trop de deuil en bien peu de temps.

Basilie pointait d’un ongle verni de bleu une carte ou l’autre ; elle avait étalé le tarot sur le parquet de sa chambre et enveloppait son amant de ce regard tendre et acide à la fois qui était le sien lorsqu’elle s’éprenait. « …alors, tes cartes, elles se taisent ? Où faut-il que j’aille ? Et mon père… ils ont été généreux d’une certaine manière, mais nous n’aurons pas une semaine de plus… ». Arcanes majeurs et mineurs se chevauchaient ; le bateleur frôlait le soleil, l’épée fendait l’eau. « Je n’ai rien vu… » murmurait Ilias prostré. « …j’ai suivi ces règles à la con et je leur ai dit qu’ils pouvaient y aller, lancer leur référendum. Et elle allait mourir, et je ne l’ai pas lu. Ça ne marche pas, tu comprends… je l’ai toujours su, ton père, c’était le hasard… il n’y a rien d’autre, le foutu hasard. » Elle se penchait sur sa nuque, beau vampire indifférent, lui emprisonnait les reins de ses genoux nus. « Ils vont fermer le Nemrod maintenant. Tu dois rassembler tes bagages… je te donnerai autant d’argent qu’il faudra, mais tu dois partir, toi aussi. » Ilias secoua la tête, il quitterait Athènes aussi léger qu’il y avait débarqué. « Où irez-vous ? Je devrais vous accompagner, ton père est âgé. ». Elle l’imitait, chevelure agitée en signe de dénégation et les molécules de son parfum – musc, benjoin, ambre gris – allaient se ficher dans la mémoire du jeune devin plus profond que le souvenir des prénoms et des phrases. « Hun hun, nous irons notre chemin et toi le tien… n’aies pas d’inquiétude, il nous reste des amis. »

Les soldats arrivèrent le lendemain ; portes et fenêtres avaient été laissées grandes ouvertes, le vent soufflait au travers des pièces désertées, plus trace des animaux, les fioles d’apothicaires avaient été vidées de leur divin contenu, les billets seuls paraient encore les cloisons, ultime défi au nez des intrus qui les arrachèrent, un par un, et en fourraient leurs vestes, leurs casquettes, leurs godasses, leurs ceintures…     

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…encore un jour qui se lève sur la terre. Encore un jour durant lequel ils persisteront dans l’indécente exposition de leurs vies. À la surface de la planète, au-dessous, ou à des centaines de pieds au-dessus s’agite la chienne Humanité. Lents et fébriles à la fois, ces bouts d’hommes qui envahissent chaque matin, chaque soir, les avenues des grandes cités… boulevards, ruelles, ronds-points, escalators… : des couloirs de chenil. De loin ils semblent se traîner avec peine, modifier minusculement l’espace. Nous espérons si fort ce changement qui ne vient jamais. Que faire d’autre en attendant que rivaliser d’obscénité avec les habitants de ces villes essorées ? Grimacer pour faire rire ! Le clown barbouille  un autoportrait : c’est votre image qu’il  tend. Il hurle un pamphlet illisible et vous lisez de plus belle. Question : jusqu’à quand écouterez-vous ? Jusqu’à quel point de scandale nous laissera aller l’appareil médiatique dans sa fascination ambiguë pour ceux qui le conspuent ? Et puis quoi, nous manions si bien l’autodérision ; vos moues sont indulgentes, vous tempérez : bah, tout ça est à prendre avec distance, il s’agit d’exercice de style, il s’agit de jeu de rôle, il s’agit de catharsis ! Et c’est vrai malgré nous ; à force de ne ménager personne, on finit par ménager chacun. …alors oui « Bonjour ! », encore une fois. Pour une infernale éternité : « BONJOUR ».

Aujourd’hui, 2 mars 2355, merveilleuse information : les SOLDES s’ouvrent ! Oui, vous avez bien entendu ; les deuils, famines, agonies, asphyxies, vont devoir patienter ; on a plus urgent à annoncer. Aujourd’hui, 2 mars 2355, aux victimes d’ici ou d’ailleurs : vos gueules ! Car de l’hémisphère nord à l’hémisphère sud des foules en démence vont se presser à l’entrée d’escaliers pour géants, pour dieux de la forge et de la terre, se presser avec passion contre les portes monumentales d’édifices industriels ; roche et métal en matériaux guerriers de nos temples contemporains.  Le combat du jour se déroulera en leur ventre… soie, cuir, satin, des pans fragiles comme prêts à tomber en cendre lorsqu’on les saisit à pleines mains. Seul vrai dieu, le vêtement… nous voulons nous faire à son image : inextinguible fringale de se reconstruire une apparence divine. Ils sont là, sur des centaines de portants, muets, idiots et tout-puissants objets du désir et les antres où l’on nous accueille pour cette triste débauche sont entre toutes  élues pour des qualités de dureté et d’obscurité sans mystère, propres à l’idole qu’on y va adorer. Nous vénérons l’Argent dans des temples d’acier, nous nous prosternons à la face de ce qui nous rejette, dans l’humide, le suintant, nous laissons retomber sur nous et l’objet de notre culte concupiscent les pierres de caveaux profonds, rassurés seulement lorsque nous savons que personne ne pourra plus nous libérer. L’humanité trépigne, sud-africains, finlandais, colombiens, mongols, hollandais, noirs, blancs, ivoires, tous : « Il faut être les premiers surtout ou tout sera foutu… et de toutes les façons il va être trop tard …ne poussez pas, vous me marchez sur le ventre… ! ». Des sacs brillent de toutes leurs écailles ruisselantes, entre les tringles de chrome et les barres lointaines des projecteurs. Un érotisme triomphant, mécanique, déferle sur des milliers de scènes, comme d’un plateau de théâtre excitant jusqu’à la douleur. Un rire impatient monte de quelques gorges. On vous fait descendre quatre par quatre, dix par dix, collés à l’haleine de l’autre, en victimes extatiques et plus très vierges d’un culte barbare. Des sacs poubelles. Voilà ce qui vous sera distribué à l’orée du sanctuaire afin d’y déposer les marchandises. Oh ! Géniales intuitions des serviteurs de Mammon ! C’est de l’ordure sur quoi vous allez vous jeter, c’est ce que vous paierez et rapporterez à contenants distendus dans l’enceinte de vos appartements, dans les lieux de votre intimité, c’est le coûteux déchet de notre civilisation dont vous couvrirez bientôt vos corps baignés et parfumés… Comme elle est profonde et amère la joie de saisir la vérité d’un instant et d’en beugler le sens ! Comme nous vous aimons, compagnons tordus vers le but unique ainsi que de longs arcs impitoyables ! … ahanements,  sueur entre les seins et les omoplates des femmes qui s’arrachent la même tunique, hanches contre hanches des hommes qui enfilent un pied unique de la basket la plus désirable, regards aveugles et attouchements précipités ; c’est tout le cirque de l’amour vidé de son actualité, pas de sensualité, du projeté, de l’expectative en fièvre ; … comment serai-je ? Mieux ? Beau? Plus qu’eux ? Populaire ? Célèbre ? Une entité souveraine propre à susciter tous les appétits, libre de tous les décevoir. Avant vous, par la puissance mystérieuse de la pensée, nous touchons les pelures rutilantes, nous caressons le poil et la peau. Nous nous vautrons dans l’imaginaire débauche et savons que tout cela ne nous ira pas. Bien sûr qu’on voudrait être beau, aussi, putain, et dieu, mais au plus caché de nos cœurs pervertis, nous n’en avons rien à foutre ; de nos corps. Le verbe est ce par quoi nous jouissons. Nous parlons. Vous vous déshabillerez, sèchement aussi, dans une fausse anarchie qui correspond en réalité très précisément au besoin du vêtement convoité ; buste, jambes, cheville, tout baille, tout godaille. Tout va se débander. Nous parlerons toujours. Le spectacle deviendra fascinant. Vous piétinerez vos anciennes fringues, les obsolètes, exhiberez sans y penser des corps remarquables ; sourds, concentrés, vous vous abandonnerez sans arrière-pensées - bien moins que dans l’amour - à cette performance gigantesque. Nos paroles vous couvriront encore. Les éclairs des balustres ricaneront, les angles des marches claqueront sous les talons et résonneront sans harmoniques. Et des monceaux de dépouilles inchiffrables, tumulus pour les corps d’autres peuples, pour vos esprits suffoqués, pour vos cœurs anesthésiés, joncheront des sols glorieusement stériles.

N’oubliez pas : aujourd’hui, 2 mars 2355, ce sont les SOLDES !! 

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…Égée, le fils trop tard rentré, le père resté sous les flots, et les autres, un peuple disparate qui dort entre les algues… Méditerranée trop exigüe : sortir du bassin, poussé par les vents étésiens. Canal de Suez. Long tunnel de la Mer Rouge. Golfes : Aden, Oman, Persique…

Ilias désira faire route par l'eau. User de tant de semaines quand quelques heures pouvaient suffire à joindre Dubaï lui parut la meilleure manière d'aborder ces terres étrangères et ces hommes pour lesquels le temps ne mesurait plus qu'une compression illimitée des actes : on lui avait dit que, là-bas, seuls existaient vraiment les êtres immensément fortunés, et que leurs vies, amours, transactions, commérages, rendez-vous, se déroulaient par l'intermédiaire toujours plus fluide d'ondes et d’écrans. Il se sentit curieux.

Léite lui parla des cargos qui approchaient de nuit les côtes grecques, s'immobilisaient à un kilomètre du rivage et, en interstice des conteneurs déjà étagés, chargeaient les caisses d'une cargaison officieuse par le biais de canots dont les allées et venues faisaient jusqu'au petit jour comme un vrombissement de libellules en été. Malgré ces précautions, les groupes de pillards finissaient immanquablement par repérer les lieux de stockage et raflaient le restant des marchandises. En dépit des pertes et de la lenteur des transactions, les contrebandiers préféraient l'interminable acheminement maritime aux dangers de l'espace aérien ; intense et illégale, la circulation qui avait transformé les mers abandonnées en mouvant terrain de jeu ; les routes du ciel étaient l'objet d'une trop grande surveillance, disait Léite au jeune homme, impossible de pénétrer dans la zone des Émirats sans une demi-douzaine d'autorisations, et encore fallait-il débourser à hauteur d'un tiers des ventes estimées. En bas, tu faisais ce que tu voulais comme tu le voulais.

Ils gagnèrent la campagne, non loin des faubourgs de Mégare, par une nuit d'août ruisselante d'étoiles. Les camions roulaient tous phares éteints depuis une demi-heure, pas de lumière, aucune habitation ; Ilias glissa du marchepied dans le sable, le premier son qu'il perçut fut celui des vagues, invisibles ; la conscience d'une solitude infinie l'emplit subitement, jamais il ne s'était éprouvé aussi libre et un peu de tristesse se mêlait à son exaltation. Hormis la voûte céleste, le monde semblait d'encre. Des caisses s'accumulaient au sol, les hommes les poussaient vers le rivage sans parler. La rumeur des moteurs se précisa ; on pouvait distinguer le son de trois canots approchant la plage. Ilias ôta ses sandales et vint s'asseoir en lisière de l'eau, où la mer se retirait avec des clapotis ; dans l'air tiède il crut reconnaître des senteurs d'oliviers bien qu'ils eussent disparu de l'endroit il y avait longtemps déjà. Et de là-haut, on eût dit que le Sagittaire visait les embarcations, il continuait de garder les côtes. Juste à l'instant où il balançait son sac au fond du canot, de l'eau aux genoux, le jeune homme entendit un cri fort et doux dans le même temps qui provenait de la terre et pouvait être humain ou animal ; il sentit son cœur s'alléger alors tout à fait, enfler d'une joie qui en faisait remonter la battue vers la gorge. Puis il se hissa à son tour. Les pierres et le sable ainsi que le capot des camions commencèrent d'apparaître tandis que s'éloignait le rivage, tout irradiait d'une lumière bleue, les véhicules manœuvraient pour quitter la crique ; vides, ils allumaient enfin leurs phares qui traçaient des sillons jumeaux dans le paysage naissant ; le ciel blanchit, rosit, s'enflamma enfin au-dessus d'Athènes tandis que de derrière la ville se levait un gros soleil rouge.

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Ce fut durant les semaines de traversée, entre les heures de vide ébloui, de demi-sommeil et de conversations lentes, qu'Ilias se fit faire les deux premiers tatouages : celui qui couvrait la face externe de sa main gauche, et l'autre, étiré enroulé de la cheville droite jusqu'à la saillance du genou. La Chouette Chevêche, les petites pattes en crocs de vipère, sourcils froncés, ronde et grave, elle avait presque disparu de Grèce avec les cultures et les oliveraies, on pouvait imaginer qu'elle s'était d'abord posée sur le poignet du jeune homme avant de s'étendre contre le métacarpe et de s'y fondre, rétrécie de moitié et fixant le ciel de ses beaux yeux. Un dauphin en plein bond, sa queue comme une vague au creux de la cheville et l'écume au bec, le tatoueur avait dans une ancienne vie travaillé à la restauration de fresques du Quattrocento et le mammifère en avait pris l'allure d'un lion, d'un caniche et d'une anguille tout à la fois. L'homme n'avait pas réclamé de paiement pour son œuvre, mais seulement qu'Ilias lui lût les cartes, car il envisageait de revenir définitivement à terre, ouvrir dans un hôtel de Dubaï un stand de tatouages calligraphiques ; il avait là-bas rencontré une fille qui travaillait au ménage et voulait bien vivre avec lui à condition qu'il ne reprît pas la mer. À sa suite, l'équipage dans son entier présenta au garçon la même requête : chaque jour, l'un d'entre eux posait sa question à Ilias qui recevait en échange le contenu d'une des conserves ainsi que sa part de l'étrange vin - goût médiocre et constant, liqueur funèbre - servi le soir à bord. Dégoûté des entrailles par la tragique déconvenue athénienne, il acceptait de manier les cartes comme on manie encore l’arme blanche après avoir renoncé aux fusils d’assaut ; elles lui paraissaient inoffensives, un brin méprisables, mais lui rappelaient Feya aussi, et Basilie et la merveilleuse insouciance de ces mois écoulés dans la ville pâle. Il prévenait toujours : je transmets un code, seul tu décides ; les hommes opinaient, répétaient leur question ; leur entêtement continuait de le surprendre, l'eût vexé s'il ne l'avait admiré ; sa propre personne ne comptait pour rien dans l'affaire. La beauté et la futilité du tirage lui paraissait par ailleurs s'accorder bien avec ce décor-jouet que constituaient les conteneurs, assemblage monumental de cubes colorés où grimper, se glisser, s'étendre, rift, failles à franchir d'un élan, vivante installation d'art enfantin ; leur surface absorbait la chaleur du jour pour la diffuser ensuite dans la nuit contre les reins des dormeurs ou rêveurs allongés, ni plus ni moins actifs que dans les heures de soleil.

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Ils accostèrent à la mi-août ; le même canot pneumatique déposa Ilias en dehors des ports et des villes, derrière une aile rocheuse qu'il contourna sans hâte, un peu étourdi par la chaleur et cet air immobile, dépourvu d'odeur. Des nuages gris traversaient lentement le ciel. Dans son dos, rien qui ressemblât à une agglomération, tout plat et sec autant qu'un caillou, juste quelques baraquements lointains composés de planches, de parpaings et de rideaux. Les rochers passés, il vit alors une très longue plage et que des femmes s'y tenaient : certaines tout au bord des vagues, à l'endroit où l'humidité fonçait le sable, d'autres entrées dans l'eau à la taille ; et les pans de leurs niqabs qui enflaient et se tordaient en surface de la mer les rendaient comme de noirs fantômes marins. Bien au-delà, Dubaï sortait du rivage ; une forêt de tours scintillait en front de mer ; les hélicoptères oscillaient autour de leurs cimes, se posaient, se détachaient, évitaient d'une inclinaison du flanc les balanciers des grandes grues en mouvement.

Les silhouettes voilées, elles aussi, pivotaient, penchaient les unes vers les autres et Ilias devinaient que les femmes glosaient sur son apparition. Il marcha tout le reste du jour en direction de la ville jusqu'à parvenir aux premiers chantiers que les hommes finissaient de quitter. Un contremaître avait du travail pour lui, un ouvrier blessé par une machine, qu'il se présente demain matin, lui indiqua également où dormir ; s'il avait de quoi pour régler sa nuit, on ne lui poserait pas de question, dans ce genre d'endroit la terre entière créchait sans visas, sans papiers parfois, sans nom. Une connexion de fortune permit l'envoi de quelques lignes à Messolonghi. L'an passé, Ilias avait revu ses parents durant une semaine athénienne ; il les avait trouvé semblables et changés comme tous ceux qu’on laisse vieillir un temps sans surveillance, ils avaient presque cessé de se disputer, s'inquiétaient peu pour leur fils, manifestèrent autant de plaisir dans les retrouvailles avec une ville chèrement aimée que de désir de s'en retourner chez eux... cet aperçu  de leur existence avait rassuré le fils tout à fait. Il ne se sentit plus tenu de fournir par sa présence ou ses récits la nourriture qui circulait de l'un à l'autre, de Yannis à Léna, de Léna à Yannis, et vivifiait le lien conjugal.

Assez vite, il apprit à utiliser les machines ; les grues avaient sa préférence, elles lui étaient comme un second corps dont la sensibilité croissait avec la taille : ainsi le vent, dont il n'aurait même pas eu conscience au sol, devenait un phénomène d'une ampleur sidérante, capable de faire ployer l'énorme tige de ferraille. Les tours autour d'eux, à peine plus hautes que les cabines flottantes, observaient le travail en cercle de sœurs débonnaires, accomplies ; Ilias les connaissaient chacune par les petits noms qui circulaient entre équipes : la Rose de Dubaï, exposée au sud-ouest, qui prenait dans le crépuscule des mordorures de fleur en éclosion...     Arabesque, parce qu'elle se tordait vers les rivages d'un coup de bassin audacieux, claquement de langue à l'adresse des architectes pusillanimes, son buste se projetait parallèle à la mer, la tête sombrait dans les flots, soutenue par d'invisibles structures armées... la Naine encore,  elle ne mesurait que deux cents malheureux mètres, trapue, enflée du tiers comme une femme aux hanches trop fécondes... le Prince Noir qui érigeait neuf cents mètres d'obscurité luisante, un revêtement révolutionnaire tout de carbone pulvérisé, l'émir ayant présidé à sa conception  avait décidé de finir ses jours immergé dans un bain de pétrole plutôt que succomber au cancer qu'on venait de diagnostiquer... et bien d'autres : constellations à leur lever, on pouvait y lire chutes et ascensions, la marche d'un monde clos et le destin du dieu Ploutos.

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Le soir venu, lorsqu'il n'était pas réquisitionné par des chantiers de nuit, Ilias quittait les baraquements après s'y être lavé et sustenté, il passait à pied le long tunnel qui menait dans le cœur de la ville, par delà les vingt voies de l'autoroute ; plus assommés par les hurlements sourds des flux automobiles que par la circulation incolore de la horse dans leurs veines, des junkies, hommes, femmes, silencieux, nus parfois, sans désir. Il traversait les paroles murmurées, les échanges larvés sous les clignotements des néons, invisible pour eux revenait au ciel libre, remontait des avenues monumentales où ne marchait personne, à leurs rives accostaient de blanches limousines : on apercevait à peine les voiles des princesses et les aiguilles de leurs talons aussitôt absorbés par des halls aux vitres dépolies ou de vieilles jeeps qu'affectionnait la jeunesse dorée, ils freinaient, sautaient quasi en marche, laissaient le véhicule à cheval, une roue sous le nez du portier, trois sur la chaussée, s'attardaient plus que les femmes, ces héritiers en virée, tournaient un peu dans leurs grandes robes chamarrées ou défroissaient les pans de leurs smokings, regardaient alentour si quelqu'un se trouvait là pour les voir au milieu du désert en verre et goudron, jetaient les clés au voiturier, s'engouffraient. Le messolonghien baguenaudait, s'arrêtait au coin des places pour dessiner les plans que ses promenades nocturnes lui permettaient de reconstituer, il attendait que la ville lui ouvrît ses portes. Un peu partout surgissaient des oasis artificiels, placés au carrefour les moins humains par des urbanistes pris de scrupules : quelques volutes de plastique coloré y figuraient les bancs, deux palmiers la nature, une fontaine sous verre et c'était l'eau qui ne mouillait, ne désaltérait que ceux dont les revenus les plaçaient au sein d'un réseau protégé où le précieux liquide s'écoulait à flots ininterrompus, assainis, tempérés, inconditionnels.   

En réalité, Ilias n’était durant ces soirées d’expectative pas si seul qu’il le croyait : un homme, la vingtaine, riche autant que ses compagnons, mais plus préoccupé d’observer les autres que de se mettre en scène, l’avait remarqué. Il s’appelait Saad. Lorsqu’il se décida à aborder le jeune grec, il avait acquis de lui une sorte de connaissance muette et unilatérale. Plusieurs jours auparavant déjà, alors qu’Ilias marchait sur un boulevard sans passants ni boutiques, Saad avait abandonné son groupe d’étourdis pour pister l’étranger. Si intrigué qu’il s’était retrouvé à accomplir à pied une demi-douzaine de kilomètres ; aussi vulnérable qu’un manœuvre, un paria. Inconscient de la filature, l’étranger paraissait heureux, dépourvu d’attaches, d’obligations, et certainement venu d’ailleurs, mais pour le reste... Son aspect extérieur ne renseignait guère ; authentique pouilleux ?  Friqué excentrique ? Plus tard, alors qu’il descendait d’un palace pour acheter ses cigarettes, des toutes minces pour fille qui embaumaient la menthe, Saad l’aperçut une seconde fois et se demanda encore, irrésistiblement, ce qu’allait faire ce type bizarre : poursuivre sa route, s'arrêter pour regarder l’arrogante bagnole, parler au chauffeur peut-être... ? …son port était dégagé, pas celui d’un crève la faim, son allure libre et pourtant dénuée d'indécision. « … je ne pouvais rien imaginer d'impossible te concernant et pourtant rien de ce que j'imaginais ne me satisfaisait... » lui raconta ensuite le dubaïote. « Tu te représentes comme je devais m'ennuyer pour oublier ainsi mes camarades, les clopes, la fête qui se poursuivait là-haut ; je pariais sur toi. » Et voilà qu’Ilias traversait la place. Frôlait sans s’arrêter le capot de la voiture, s’éloignait vers... quoi ? Saad ne voyait pas. Il s'agissait d'un moins qu’homme, indigent total, qui les avait hélés depuis la fontaine au pied de laquelle il se tenait recroquevillé, un mendiant et probablement un détraqué, car ses propos n'avaient aucune cohérence... il ne s’était presque rien produit ; juste, le grec avait  traversé pour le rejoindre, entendre ce que le débris avait à dire et pour lui répondre. Bien qu’Ilias n’ait aucun lien avec l’homme - la façon dont il lui souriait et interrogeait du geste l'indiquait clairement - son déplacement possédait la spontanéité des actes naturels. « Moi, je serai incapable de me déplacer de cette manière, crois moi - la machine à décortiquer tu sais : qui est ce mec, que me veut-il, est-ce dangereux, adéquat, pourquoi vais-je à lui, quelle marqueur social effacerai-je ainsi, suis-je désintéressé, va-t-il m'agresser, me réclamer de l'argent. Soudain j'ai éprouvé une envie violente à ton égard, toi et le clodo qui parlez, je veux apprendre le sujet de votre discussion… et il y a mon écran qui ne cesse de clignoter, mes amis s'impatientent… » C'est à ce moment que Saad choisit. De traverser à son tour pour recevoir ce même sourire, plein de curiosité, aucune distance, jubilation étonnée devant l'infinie malléabilité de l'existence. 

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Ilias et lui devinrent amis aussitôt, facilement, absolument, comme aucun des deux n'avait pensé avant cela qu'on pût être ami. Les circonstances, la chaleur qui circule d'un être humain l'autre, la nécessité d'un milieu et les poussées de la vie, ils en avaient accepté jusqu'ici les fruits sans se méprendre vraiment. Il ne s’était pas encore agi de l’amitié. C’était à la fois bien plus facile et mille fois plus exigeant. Dès le commencement, Saad s’était senti en repos. Tous deux s’intéressaient à des choses identiques ; aussi, Ilias ne cherchait jamais à faire parler son ami contre sa pensée ; il n'était plus besoin de s'adapter, effort minuscule et permanent, au timbre, aux qualificatifs, à la distance et à la littéralité.  L’esprit et le corps pouvaient s'accorder dans le discours, sans heurts.

Ce fut une nouvelle société que découvrit Ilias – le dubaïote possédait des connexions dans la cité entière. Le grec ne vagabondait plus dans les quartiers sans piétons mais plutôt d’une nouba à l’autre, réceptions vides et luxueuses qui dessinaient au-dessus de la cité un motif visible des seuls initiés et composé d'images trafiquées qui vous rendait célèbre en un quart d’heure, de maîtresses pour lesquelles se ruiner avant de les passer à un compagnon de fête, de chanteuses idolâtrées que de plus vieux et plus graves venaient écouter depuis les pays voisins, partout des traînées d'argent en baves éphémères dont les réseaux miroitaient encore au matin quand tout ce monde avait regagné sa coquille et que se levait le reste de la ville. Ilias avait dit son nom au jeune prince qui l'avait présenté sous un autre sans que le change présentât d'intérêt véritable, peut-être un jeu, le goût du mystère, ou le sentiment qu'il ne laissait aux indifférents qu'une part superficielle de son ami. Le souci d'obtenir faisait si parfaitement défaut au grec : tous ces jeunes types grandis dans l’habitude des requêtes et obséquiosités, laborieuses stratégies d’arrivistes sans honte, on ne les abordait qu'ainsi, en furent pénétrés de respect et se trouvèrent en position de quémander la présence de l’étranger à la manière d'une faveur.  Hors ces parties à se brûler dix vies, Saad habitait avec une nostalgie de nomade une suite d'hôtel payée à l’année, théâtre de leurs discussions, à deux, le soir, la nuit, puisque l'étranger n'avait accepté ni de quitter son travail, ni l'hébergement proposé par son ami qui de son coté consentait rarement, avec peine, à rejoindre Ilias sur les chantiers. Il avait beau faire, la misère l’écœurait, elle le mettait en échec et se pencher sur elle lui paraissait une perte de temps. L'amitié retenait le grec de l'interroger sur ce chapitre.

-   C'est dangereux, s’était contenté de déclarer Saad un jour. Nous autres ne nous aventurons pas par là. Toi, tu es un naïf, ça te protège. Et puis tu n'as pas les mêmes motifs de crainte.

-   Parce que je n'ai pas d'argent ? Non, je n'accumule rien, c'est ainsi que j'ai appris à vivre... mais il ne se trouve pas plus de voleurs parmi ces gens que parmi tes prétendus amis !

Le dubaïote avait brusquement haussé les épaules, l’air de dire : épargne-nous tes leçons. Malgré tout il vint voir l'endroit où travaillait et dormait Ilias ; il consentit même à suivre celui-ci au haut d'une des grues, cela, c’était une expérience étonnante, et il lui dit à qui appartenait chacune des tours, leurs âges, combien elles avaient coûté, les histoires que ne savaient pas son compagnon - elles étaient sa famille, pour le coup ; ensuite le grec lui mit en main les manettes, indiqua des boutons et quelques fonctions de programmation élémentaires ; Saad fit se mouvoir le grand balancier de droite et de gauche, descendre le treuil, il alla jusqu'à déverser dans une fosse le contenu d'une benne de gravier, après quoi il voulut regagner la terre. Ilias le sentait inquiet, mécontent, l’excitation retombée.

-   C'est une mauvaise farce …comme si je leur prenais tout, murmura Saad.

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Plus tard, ils parlèrent d'abondance de questions abstraites qui éclairèrent un peu pour le jeune homme les propos de son camarade. Le pourrissement du pays obsédait celui-ci et la dérive  de cette chaîne d'états dont s'était évaporé tout substrat culturel commun ; richesse et stratégie de pouvoir remplaçaient l'ancien ciment, le pauvre cessait d'être un frère dans la philosophie, dans la religion, même petit frère, benjamin, lointain, quasi oublié, il n'était plus qu'un outil, au coût à peu près nul, pas besoin de l'entretenir, on le remplaçait avantageusement par un neuf... voilà les idées qu'exprimaient Saad dans des périodes d'une élégance lente, en resservant de thé son hôte et avec une forme de désespoir candide, d'autant plus émouvant que son beau long visage aux yeux allongés, pleins de cils, au mince nez recourbé, demeurait proche de l'impassibilité. Il racontait encore qu'il s'était, enfant, rêvé en architecte : il vénérait les monuments célèbres ainsi qu'on vénère des idoles et se récitait en s'endormant leur liste où variaient les places des favoris... Taj Mahal, Big Ben, Senso-Ji, Notre-Dame, Fernsehturm constituaient les litanies de ses prières. De très antiques divinités érodées par les siècles, certaines effacées de la surface du globe, vieux clichés dans des encyclopédies virtuelles. « Ce qui n'a pas de valeur s’encrotte, il suffit de cinquante ans pour que ça retourne à la boue, déclarait Saad, les objets importants se voilent : des couches successives de brume les rendent moins accessibles et à mesure le fantasme se déploie autour d'eux, en fait des sources inépuisables d'inspiration...

-   D'action, répondait Ilias.

-   D'action ? En ce qui me concerne, je suis empêché d'action. C’est tout ce que tu ne possèdes pas qui te permet l'action, à toi ; agis pour deux, au fond, cela me convient.

Leurs conversations en forme d’ellipses se poursuivaient ainsi jusqu'aux heures où, effleuré par les doigts de l'aurore, le ciel se teintait de rose. À la fin il sembla à Ilias qu'il pouvait vivre sans dormir. Au travail, on l'aimait beaucoup : drôle, séduisant, déjà empli de récits qu’il narrait habilement, ne visant aucune place et quasi pas de salaire – pauvre, déraciné, en pure clandestinité, éliminable en apparence d'une seule pichenette ; faiblesses et qualités s'équilibraient, et il le fallait bien pour que ses camarades de chantier ou de baraquements supportent les escapades mystérieuses du jeune grec, ses relations trop haut placées, en des éthers à grand peine imaginables où flottaient les mets les plus délicieux, les femmes les plus nues, les véhicules les plus rapides, où le crédit se faisait sur des noms inépuisables, où coulait une autre eau, rivière céleste ; et par dessus le marché, comme si on pouvait ajouter encore quelque incongruité sans que s'effondre l'édifice, il leur fallait tolérer les incursions scandaleuses de ce fils d’émir ou de banquier aux vêtements parfumés, à la parole rare et dédaigneuse, qui traversait les hommes et les ébats de gosses puants sans saluer, sans regarder, lèvres pincées. « C'est un homme-lézard, disait à Ilias son compagnon de chambre. Il n'a pas du vrai sang dans les veines ; s'il fallait le tuer, je n'aurai pas l'impression de tuer un être humain. ».

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Saad aimait une femme. Personne n'en parlait clairement bien que tout le monde le sût ; car cet amour avait dès les commencements eut des allures provocantes. Il était néanmoins difficile d'expliquer pourquoi, comme d'y critiquer un point ou l'autre, c'est bien ce qui mettait si mal à leur aise les amis du prince. La fille appartenait à une famille altière, antique, qui n’avait à voir ni avec le pétrole, ni avec le trafic d’armes, ni avec l’import de coke… Elle était très belle évidemment, discrète en compagnie des hommes, vivant sans tapage... ce qui clochait : Saad et elle se voyaient sans cesse, cela aussi on le savait sans en avoir de preuve absolue ; et lorsqu'ils se trouvaient ensemble, et bien ils parlaient, parlaient, et parlaient, ils débattaient de tout ; comme les filles ne faisaient normalement pas, et les garçons non plus ; ils parlaient de la politique qui n'existait plus chez eux, il n'y avait pas besoin de politique quand tant de richesse tenait lieu de loi, d'autorité, de raison, de bonheur ; ils parlaient de poésie et d'architecture, ils comparaient leurs plans de bâtiments imaginaires, se lançaient des défis ayant trait à la pesanteur et à l'irrigation de jardins infinis... il était juste que cet amour choque leurs pairs. Elle ne possédait même pas d’écran, elle et Saad communiquaient de vive voix, ils se rencontraient peu en public, s’estimaient visiblement très au-dessus du commun des mortels. Avant qu’Ilias fît sa connaissance, un incident se produisit qui le remplit de tristesse et manqua le brouiller avec son ami. Un collègue des baraquements auprès duquel Ilias dormait chaque nuit mourut. Rien que de très banal. L'homme avait dû quitter le chantier au milieu du jour et on avait appelé le grec près de lui, étrangement les gens le tenaient ici pour un peu sorcier, peut-être parce qu'on n'avait jamais compris de quelle contrée il venait. Ilias vit son compagnon se tordre, jaunir, baver une salive abondante ; il se souvint l'avoir aperçu buvant dans le matin à une flaque immonde, car l'eau n'arrivait plus à leurs abris depuis la veille. Pour gagner la ville, il fallut au grec traverser le long tunnel et ses autres moribonds, les faubourgs d'échoppes blondies au feu de rayons trop intenses, le tout en croupe d'une bécane huileuse qui l'avait ramassé, pour la première fois il eût payé pour aller vite, autant que ces bolides tonitruants qui sillonnaient Deira…rangs indénombrables de stations-services, longer les terrasses de résidences aux vigiles surarmés, les centres commerciaux pour riches expatriés où l'on n’entendait parler que le Glob'spell et le ventre du camarade agité de spasmes toujours plus violents ; quand enfin il parvint chez Saad, on lui dit que celui-ci était absent. Ilias parcourut les enfilades de salons obscurs en courant ; la rage lui mouillait les paupières. Les volets intérieurs dépliaient aux baies les ajourements minutieux de leur bois marqueté ; les tapis empilés brillaient au sol ainsi que des lacs couverts de fleurs. Il semblait à Ilias qu'on lui mentait, pourtant il explora chaque pièce et ne trouva pas son ami. Le domestique attendait, ouvrait des portes ; on lui avait dit que cet étranger était ici comme dans sa propre maison. Le type du chantier aurait eu besoin d’un médecin, d’être transporté sans délai dans une des cliniques privées de New Dubaï, toutes choses simplement inenvisageables pour un homme comme lui à moins d’une intervention particulière. Des messages furent envoyés en différentes places, mais le grec n'avait plus d'espoir, Saad ne consulterait pas son écran, ou feindrait de ne pas l'avoir fait ; il était ainsi, à disparaître ou faire passer par son chauffeur de petits mots sibyllins crayonnés sur un papier épais.

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Ilias revint au chevet de l'homme qui était mort. À la demande de la communauté, il accepta de dessiner lui-même sur le corps les caractères du départ paisible, enduisit d'encre rouge les paupières fermées, rasa le crâne pour éviter que les démons n'entraînent le défunt par sa chevelure. Au petit jour, il revint chez Saad qui dormait, mais était là. Le grec refusa d'entrer dans sa chambre et attendit ; il se sentait d’humeur sinistre ...son ami sortit, l'air affable, le saluant de l'accolade ordinaire ; aucune allusion aux appels tentés, à la visite infructueuse de la veille. L'explication se déroula sans qu'il cherche à l'interrompre ; Ilias lui demanda un peu d'argent, c'était réellement très peu d'argent pour le richissime dubaïote, en vrai ça n'existait même pas : mais il fallait enterrer l'homme, sa famille voulait emporter le corps, qu'il repose dans la terre de leur village où ils vivaient depuis très longtemps. Le contremaître refusait de payer ce mois non achevé, vrai salopard, et l’épouse n'avait pas les moyens de faire le voyage d'aller, celui de retour, ni les enfants, ni les parents, personne n'avait rien. Ilias n'avait rien non plus, il fallait si peu.

Le visage de Saad se fermait, il se rembrunissait à vue d’œil, devenait plus long, plus sombre, sa bouche s'étrécissait. Non, non, souffla-t-il enfin, quasi inaudible pour son ami incrédule, les marmonnements de quand il voulait se débarrasser d’un importun…non, je ne crois pas. Cela ne me paraît pas s'imposer. Il n'y a rien entre cet homme et moi. Les phrases d'Ilias restaient d'abord en suspens, il ne savait pas s'il s'agissait d'une bizarre fantaisie, d'un mode oratoire de ce pays, qui exigeait de patienter, de marchander si incroyable que ce fût. La somme précise serait de …, il l'avait calculée. Ou aussi, Saad serait remboursé sur les paies futures d’Ilias - ou aussi, que son ami se rende auprès du corps pour constater la chose de lui-même, s'il n'avait pas foi, pour quelque invraisemblable motif, en la parole du grec. Mais Saad n'entendait rien, son regard absent, déjà il se levait pour choisir un livre parmi les milliers de livres des centaines de rayonnages, ses mains tremblaient fort et s'étiraient de part et d'autre de la couverture jusqu'à l'interminable. Sourcils froncés de concentration. Un temps assez  bref s'écoula. Alors Ilias pivota lentement au centre de la pièce, il voyait tous ces objets et tous ces meubles comme jamais ils ne lui étaient apparus : ce n'était plus leur beauté à couper la respiration, leur histoire séculaire ou leur pittoresque qu'il percevait, c'était leur prix ; des myriades de petits chiffres scintillant et sautillant dans la pénombre ; ils appelaient et se présentaient dans des chants facétieux. Ils rivalisaient de vitesse en dévidant les listes des biens équivalents, de ceux qui coûtaient plus, moins ; leur babillage rendait un joli son argenté. Les yeux d'Ilias croisèrent ceux du  prince qui les baissa aussitôt vers les pages du livre ; le grec s'avança vers un guéridon, y prit une statuette d'ivoire et partit.

Avec quoi il y eut tant d'argent que l'on put transporter le corps chez un embaumeur : l'épouse ne verrait pas un visage creux et vert, collé de mouches, mais le visage doux et résigné de son mari parti longtemps auparavant pour trouver un salaire. La semaine suivante, quand Ilias vint rendre le restant de la somme, la famille venue, partie, son ami lui fit un accueil plus que chaleureux, il refusait d'être remboursé, insistait pour que l'on donnât ce reliquat à la femme. « C'est trop tard, répondit Ilias tendu encore de rancune. Il fallait me le dire avant qu'ils ne reviennent chez eux. » Saad  eut  ce geste pressé - main brusquement détendue à hauteur de son visage - qui indiquait chez lui le désir de voir réglé un embarras ; on se renseignerait, on le leur enverrait. Pas un instant Ilias ne supposa qu’il y aurait conversation, des excuses encore moins ; et n’avait-il pas pour habitude d'accepter les hommes comme ils étaient ou croyaient être, pourvu que lui-même eût latitude d'agir à sa guise. La pilule néanmoins n’était pas agréable à avaler, mais Saad savait assez se faire pardonner, il avait sa manière : par lui l'amoureuse, la très belle Khalida fut finalement présentée au jeune grec et cette ultime marque de confiance adoucit un peu l’amertume qu’Ilias conservait au fond de son cœur.

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Tous ensemble ils se rendirent dans la demeure du grand-père : une vaste habitation sans étage, sinueuse et blanche, dont les contours suivaient le mouvement de la côte. On se trouvait loin de Dubaï, loin du bruit, une eau aussi claire que le lapis-lazuli battait les premières terrasses du jardin, la rose, l'hyacinthe et l'oranger ordonnaient des territoires de couleurs et d'odeurs, des tulipes rouges aux hautes tiges protégeaient de leurs rangs serrés fenêtres et portes. La chaleur de leur hôte pouvait être de l’âme ou d'une ancienne courtoisie ; le vieil homme les serra tous dans ses bras en les embrassant, Ilias y compris, qu'il n'avait jamais vu. Le repas s'étendit sur l'après-midi entier et Khalida surtout parlait au grand-père de la végétation ou de souvenirs communs, car l'homme ne suivait plus les affaires du monde depuis des années. Il appelait Khalida, sa fille, et Sadd, son fils. Comme son ami souhaitait montrer à Ilias la collection d'instruments, ils se dirigèrent tous les quatre vers une pièce reculée, étirée et avancée entièrement sur la mer ainsi qu'une proue de verre. Des panneaux de bois clairs disposés par deux et formant angle s'élevaient en différents places ; du haut jusqu'en bas, des ouds y étaient suspendus, une vingtaine en tout dont les tailles, découpes et ornementations couvraient les époques de lutherie majeures. Khalida les présenta d'abord, puis demanda à Ilias lequel il désirait entendre ; elle saisit un instrument et assise au sol le prit contre elle, commença par deux notes uniques répétées sur différents modes rythmiques, les reprit à l'octave, commença à varier les hauteurs, très progressivement, par quarts de ton, une mélodie lente mais déterminée se dégageait de ce qui semblait une improvisation, l'ample chevelure noire de la musicienne se déployait autour d'une épaule à la manière d'un manteau négligent, on ne percevait pas son souffle et elle tenait la tête penchée vers sa main droite, mais soudain une modulation lui fit lever le visage et rencontrer les yeux de Saad qui se mit à sourire, Ilias comprit qu'elle interprétait un air familier, le jeu se faisait un peu plus haletant, la paume gauche glissait avec de souples oscillations, le jeune dubaïote se tenait incliné vers l'avant, son buste mu imperceptiblement par le sentiment des inflexions, son regard ardent fixé sur toute la personne de Khalida, elle interrompit d'un coup le jeu et Ilias, saisi d'une vive déception, crut que la musique se terminait là ; en réalité elle reprenait très basse, aussi précautionneuse qu'au commencement, on reconnaissait les deux notes alternées, la femme regarda encore son amant avec un sourire et celui-ci, en tailleur, bascula à genoux d'un invisible mouvement de chat, assis sur ses talons, il paraissait considérer une arabesque lointaine sur le tapis. Son ami tressaillit en entendant s'élever la voix de Saad, une voix inconnue, dense et claire à la fois, qui amorçait dans l'arabe de ses ancêtres des vocalises lentes ; sur les dernières harmoniques instrumentales, puis dans le silence, l'intonation allait ascendant pour retomber aussitôt, dix fois presque, avec d'infimes modifications de rythme ou d'intervalle, il préludait, le oud continuait de se taire, Ilias percevait tout cela et dans le même temps les battements violents de son cœur et la joie. La joie. Cette musique n'était pas celle de sa mère cependant il était rempli en l'écoutant par la certitude d'une immense et mystérieuse parenté. Ensuite le chant se dessina avec une évidence allègre, c'était le véritable thème qui surgissait, celui dont l'instrument n'avait été que l'introduction, les mains, les poignets, les bras et les épaules de Saad en suivaient le déroulé par d'abstraites figures tracées dans les airs, cela semblait une explication autant qu'un ballet réduit en signes hermétiques, il demeurait assis pourtant mais à Ilias il paraissait debout et en train de danser, le oud reprit à son tour l'aboutissement de la mélodie et le chant et l'instrument furent enlacés dans le lieu nouveau qu'ils ne cessaient de créer. C'était une musique qui vous arrachait des larmes d’extase. Le ciel sur la mer se couvrit de safran. Ce furent les heures les plus magnifiques qu’Ilias connut dans cette contrée.

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L’amitié entre lui et Saad devint de l’intimité, dans la mesure où la nature ombrageuse du dubaïote et sa sauvagerie sporadique le permettaient. Bien que n’ayant jamais eu l’intention de se fixer dans un lieu ou un autre le grec repoussait son départ ; son compagnon ressemblait peut-être au frère qu’il n’avait pas eu et la précieuse affection de Khalida le retenait aussi plus qu’il ne l’aurait souhaité. Lui ne s’attachait ici à aucune femme ; quelquefois il raccompagnait l’une ou l’autre de ces surprenantes héritières qui à l’extérieur découvraient à peine leur front mais s’exhibaient en bikini au bord des piscines scintillantes et faisaient onduler leur bassin toute la nuit pour montrer qu’elles maîtrisaient les traditions ; mais celles qui lui plaisaient le mieux c’étaient les gracieuses clientes des centres commerciaux pour millionnaires, ces épouses inaccessibles dont les vêtements complexes évoquaient en mouvement la voilure des mythiques caravelles ; elles allaient, seules ou en couples amicaux, naviguant lentement d’une enseigne à l’autre, les coudes alourdis de sacs monumentaux où s’affichaient les noms des marques les plus coûteuses. Leurs yeux verts cernés de khol ne s’arrêtaient sur personne, leur nonchalance frôlait l’insulte ; et pourtant c’étaient bien leurs doigts aux longs ongles manucurés qui, au croisement silencieux de deux escalators, pressaient un instant ceux de l’inconnu, entre tous distingué pour une raison connue uniquement d’elles, c’était de leur paume parfumée à celle de l’homme que passait un papier froissé, porteur d’un numéro ou d’un lieu de rendez-vous ; paupières et sourcils demeuraient d’une impassibilité complète, ou même le visage était tourné vers l’amie, dupée elle aussi, et on croyait avoir rêvé. Ces femmes-là faisaient preuve de témérité, certaines risquaient ainsi une vie qui ne leur semblait digne d’être vécue qu’à cette condition.

Sans surprise, Ilias croisait souvent la piste neigeuse et inodore de la très pure. Elle était de toutes les fêtes, de toutes les jouissances, plus nécessaire que le pain ou le sexe. Le grec n’y touchait pas, il lui était arrivé en revanche de surprendre Saad ployé vers quelque console pour y inspirer l’inévitable ligne blanche ; quant à l’orgueilleuse Khalida, ses cloisons nasales s’étaient tant affinées que d’abondants saignements la prenaient quelquefois, l’obligeant à maintenir la tête renversée en arrière pendant d’interminables minutes. Des caïds à gueules d’archanges ou de gosses surgissaient vers les minuits dans l’écran de surveillance des résidences ; il se pouvait qu’ils montent, exagéraient alors les tressaillements de leurs pectoraux ou le balancé de leurs hanches pour se donner une contenance le temps de la transaction, supporter le regard de ces clients si courtois qu’on se sentait soudain comme la poussière sous leurs semelles cousues main. Certains dissimulaient mal la crosse d’une arme glissée à l’arrière de leur jean, plus probable qu’il s’agissait encore d’une manière d’ostentation. Une tentative de revendication sociale. Dans cet univers il était bien peu question de politique ; le jeune grec mesurait à l’aune de  l’indifférence dubaïote la passion qui animait ses compatriotes à lui, au point que les nuits du Nemrod s’achevaient rarement sans que quelques débatteurs trop échauffés en viennent aux mains. Ici, on avait le droit de se conduire en gamin jusqu’au-delà de la trentaine ; à la limite des garçons prétendaient entre deux rails vouloir monter leur boite ; dans la réalité, ils reprendraient tous les affaires de leurs pères et cette perspective dévorait insidieusement l’allégresse de leurs belles années. Finalement chacun admettait que l’argent déterminait un pouvoir avec lequel les convictions et appartenances n’avaient plus rien à voir ; sans doute qu’à Athènes on espérait retarder le grand désenchantement à force d’idées clamées et de coups de poing enboissonnés.

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Pour Saad, les discussions ayant trait au monde de la finance comme à celui du commerce l’ennuyaient à un degré prodigieux ; il s’endormait littéralement, son profil acéré naufragé contre l’arête d’un transat ou d’un canapé, pareil lorsque ses compagnons mâles se lançaient dans des concours de technologie, exhibant écrans et micro-enceintes aux heures où même les filles cessaient de les intéresser. Ou bien il fuyait et entrainait Ilias à l’étage ; initié par Khalida il s’était pris de passion pour les lectures multiples et teintées de poésie que permettaient feuilles de thé ou marc de café. S’en suivaient des séries d’interprétations plus fantaisistes les unes que les autres auxquelles le grec refusait de prendre sérieusement part ; il avait fini par se confier à son ami – le destin des Allovaras, l’esclavage pittoresque à quoi condamnait leur prétendu talent de divination, Saad voulait tout connaître et en détail - mais arguant de la mésaventure athénienne dont les contours s’estompaient pourtant peu à peu dans ce présent survolté Ilias se contentait d’observer les tentatives du dubaïote, ne résistant pas à rectifier l’orientation d’une soucoupe, à suggérer une conclusion quand Saad s’égarait par trop. « Déformation professionnelle … » souriait-il avant de se dérober encore. « Tu comprends, il y a un fond commun à ces techniques. Les constantes du fonctionnement humain, j’imagine… ne vas pas y voir le gage d’une quelconque vérité ! ». Aux déductions les plus aberrantes il s’effondrait de rire, pleurait sur le tapis. « Contente toi de nous préparer ton café, cela tu le fais très bien ! ».

Les mois se succédaient ainsi, peut-être les années, la grande tapisserie se tissait de motifs dont les délicates variations évitaient qu’on se lasse. L’heureux compagnonnage aurait pu se prolonger dans la splendide désinvolture de ceux qui cheminent sans but. Le destin en décida autrement : la mort doit prélever son tribut, à intervalles réguliers, et comme souvent elle épargna celui qui s’exposait le plus insolemment, en avait fait quasi une philosophie, pour emporter le méfiant, le jeune homme prudent qui traversait l’existence à pas de chat :  

Il était dix heures environ. La toile des tentes chauffait depuis tôt le matin au-dessus des étals. Certains vendeurs étaient assis en arrière, tout au fond de leurs pliants, la sueur descendait autour de leurs sourires, ralentissait leurs plaisanteries ; d'autres transpiraient autant et se tenaient debout, penchés vers la marchandise, vers le collègue ou le client. Saad s'attardait, si l’on peut dire puisqu'il n'était ni tôt ni tard, que le temps n'imposait aucune loi, il écoutait les explications d'un homme aux doigts couverts d'encre : il s'agissait d'un calligraphe posté là chaque semaine, entre les tapis et les légumes, les passants lui confiaient leurs lettres les plus chères et il les enluminait, signait pour eux avec pleins et déliés, insufflait la couleur et la poésie. Ilias allait devant; ils avaient parlé jusqu'à l'aurore et éprouvaient cette fatigue heureuse de l'amitié qui introduit le désir de solitude. Son allure était bien celle d'un étranger et les femmes commentaient son passage en dialecte, ne se doutaient pas qu'il les comprenait, souriait intérieurement.

Le ciel s'ouvrit à la sortie du marché ; Ilias s'écarta encore un peu, à la recherche de cigarettes pour Saad ; quelques boutiques déployaient sur la chaussée tables et tabourets, semblables aux commerces athéniens. Le grec aimait ces rues, les seules qui faisaient ressembler  Dubaï à une ville normale, respirable. Le monde se rassemblait là, d'ailleurs, au rythme d'une inspiration hebdomadaire ; aurait six jours ensuite pour expirer très lentement. Il fallait rire doublement, parler doublement, offrir les fruits qui resteraient lorsque seraient repliés les étals, fumer la pipe à eau tard dans la nuit et la partager avec douze personnes au moins. Ilias s'appuyait au comptoir du tabac, négociait le prix du paquet comme si son ami ne possédait pas de quoi acheter des palais, on lui offrit le thé, ils discutèrent la fermeture du port-franc.

Un homme s'arrêta sur le pas de la porte, les fixa d’un regard aveugle, s'éloigna vers le marché en courant presque, curieuse course de qui croit avancer sans se faire remarquer. Ilias et le tenancier plaisantèrent alors au sujet de l'homme. Ils grillèrent ensemble les deux premières cigarettes du paquet, se saluèrent ; une cliente passa le seuil, dévisagea le grec et réclama au patron un produit introuvable.

Dehors un souffle terrible balaya les rues, personne n'entendit plus rien, la tempête brisait la devanture, Ilias et la femme se jetèrent au sol tandis que les vitres en mille bris jaillissaient vers eux, criblaient le vendeur de leurs pointes acérées ; une seconde de silence, puis s'éleva une clameur gigantesque, un hurlement de tout le quartier dévasté, des papillons noirs envahirent la pièce, se déposèrent sur le corps sanglant du propriétaire, la femme tentait de se redresser, elle était devenue sourde et perdait l'équilibre d'ailleurs il ne lui restait plus qu'une seule jambe, Ilias tituba jusqu'à la rue… noir, l’air, des cadavres plein la chaussée, des bouts de bras, des pieds, des pans de vêtements, le marché qui n'existait plus, tout soufflé, une colonne de cendre s'élevait à sa place et elle tournait sur elle-même, tournait, tandis que commencent d'approcher de premiers êtres sidérés.

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…nos vie ressemblent aux caisses d'instruments vandalisés, nous en haïssons le son et sans relâche fendons, fracassons, perçons un bois qui n'est plus que crevures où souffler de furieuses et froides injonctions – gagne plus ! parle bien à tes gosses ! baise mieux ! lave tes fringues ! lis les journaux, tous les journaux !  vas vite ! sois le plus joyeux ! exploite, exploite-toi ! tu es le meilleur, la plus puissante ! suce des pastilles mentholées sans sucre ! gagne encore plus mais respecte ton voisin ! arrête de te sentir coupable ! exprime ta colère ! accueille tes névroses ! cuisine, danse, chante, gueule ! jouis ! jouis ! - notre existence est une existence de trous et de souhaits, un tronc creux dans lequel hurler, peut-être la musique surgira-t-elle lorsqu'il n'y aura plus rien, pour de bon que des débris…Information du jour : ils aiment ce que nous disons, figurez-vous, ils ont proposé de nous financer, mieux, de nous racheter ! Aucune honte. Les crachats que nous éructons à leurs visages ont une saveur excitante paraît-il ; l’audience est en hausse. La question est : prendrons-nous leur argent ? Pour la bonne cause. Ils tendent l’oreille en ce moment, supputent une réponse en direct. Faites le bien avec l’argent de l’iniquité ; votre urine purifiera nos mains, supplient-ils. Accepterons-nous ? Passerons-nous au vote, vos index candides pressant la touche 1 ou 0 de votre écran ? Tenterons-nous le coup de la démocratie pour légitimer le choix du fric ? Vous hésitez, avouez ! Vous êtes tentés : le loup dans la bergerie, pensez-vous, voilà ce que nous serons… Mais la manne est corrompue et à nous en repaître nous nous transformerions en pourceaux. Tout ce que touche l’ordure devient ordure à son tour, les œuvres sembleraient belles d’abord, resplendissantes, puis une odeur fétide commencerait à s’échapper de fentes invisibles, les glorieuses formes imaginées s’affaisseraient, peu à peu nous nous habituerions, deviendrions aveugles car l’ordure aura fait son travail en nous…enfin à notre place entre ces banques, ces écoles, ces entreprises, ces prisons, et tous financés par les mêmes deniers ! Mais nous n’allons consulter personne : nous refusons, simplement. Et vous verrez alors tomber les masques souriants et apparaître des faces sans amour ni haine où flotte le fantôme de la peur, ainsi qu’un respect fuyant, car on ne peut s’empêcher de l’estimer un peu, celui qu’on n’a pas réduit à merci.

Et les nouvelles d’ailleurs ? Les autres vous les ressasseront mieux que nous : oui, on annonce que ça y est, la Chine ne peut plus payer, un siècle durant ils auront dominé le monde et maintenant crac ! catastrophe boursière, la plus catastrophique de toutes, on voudrait repousser l'échéance, hausser les plafonds, mais on ne peut plus, on l'a trop fait, le marché tremble, les marchands hésitent à remballer, mais où aller, tous les temples se sont déjà effondrés. Les dirigeants deviennent intarissables, des crises de mysticisme agitent les courtiers. Le dragon soubresaute, envoie de grands coups de queue, il va balayer la planète dans son agonie…   

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D'énormes montagnes aux sommets arrondis. Entre elles, autour d'elles, débordant jusqu'aux rives, la jungle. Enserré par la jungle, acculé au Mékong -  dieu-fleuve - la minuscule capitale. Le jour s'y levait moite, dans un hululement de cigales qui couvrait les quinze heures suivantes, si puissant qu'on croyait au sifflement d'un nid de serpent. Il faisait trop chaud pour bouger : les laotiens demeuraient assis ou étendus sur le plancher de leurs terrasses, à proférer des blagues effilochées, à somnoler. Les occidentaux suçaient des bières à leurs terrasses pour occidentaux, assis sur des chaises, et tripotaient sans fin des écrans souples et murmurants. La nuit, une lune pesante, écarlate, montait au-dessus des montagnes. Les étoiles brillaient aussi ; des geckos se répondaient sur deux notes descendantes ; les laotiens jouaient aux boules, sortaient des transistors ou des guitares, buvaient leurs bières à présent, jusqu'au matin, tirées toutes les nuits de glacières sans fond. L’hôtel le plus cher se composait d'une dizaine de loges, très blanches et qui dégageaient un suave parfum de citronnelle ; on prétendait que tout le terrain avait été traité de manière à en éloigner le vol même des moustiques. Les touristes contemplaient les rives scintillantes depuis leurs balcons où s’amoncelaient des serviettes, monstrueuses, moelleuses autant que des lits d'éponge. Des fourmis rousses et translucides  couraient sur les draps, le long des rideaux blancs ; pour le dîner on allumait les flambeaux plantés dans le sol autour des tables dressées. Dans les rues, c'étaient des couples à mobylettes qui freinaient devant les bars pour écouter la musique sirupeuse, ou s'arrêtaient sur le seuil de paillotes enguirlandées, frères mères cousins y travaillaient, les scènes nocturnes se reflétaient dans l'eau du fleuve.

Elle ne savait que penser de ce pays ; rien ne la troublait plus que de ne savoir quoi penser. Elle avait remarqué beaucoup de beauté et beaucoup de laideur ; la luxuriance de la végétation dans la montagne, la poussière qui, en bordure des routes, faisait cette végétation couleur de sable, ternissait tout sans relâche. Remarqué la douceur et la grâce des gens, et qu'ils la regardaient ainsi qu'une image qui jamais ne participera de votre vie. Eu déjà l'estomac retourné, liquéfié, en dépit des pilules et des poudres, lasse de la chaleur, lasse de ne s'appuyer sur rien ; et enfin cette sensualité sur laquelle les mots ne tenaient pas, corps invisible de la nature et de la lumière ; elle avait éprouvé l'envie de peindre dès le pied posé hors l'avion, puis maintenant rien, seulement la hâte de se retrouver dans l'abri luxueux de son bungalow. « Vous avez entendu les barrissements, cette nuit...? dit sa mère Léonore. Je faisais de l'insomnie ; j'ai marché vers le pont. Cela sonnait comme un appel pour des troupes fantômes. Tu n'as pas entendu ma chérie ? » Louis et Simon n'écoutaient pas trop lorsque l'on parlait ainsi ; ils réfléchissaient au menu du petit-déjeuner. Elle les aimait beaucoup tout deux. Louis ou Luìs - lointaines origines hispaniques - le blond, un cousin qui partait avec eux : il avait vingt ans, très grand, très beau, une ingénuité qui confinait à l'invraisemblable et le rendait encore plus jeune qu'il n'était ; beaucoup de pureté sans doute, ancienne et archaïque éducation de piété, où se cognaient les hommes et les femmes - des papillons contre une vitre trop propre - une gentillesse peu commune, une certaine rustrerie, car bien des choses lui échappaient. Des traits d'humours inattendus qui laissaient ses interlocuteurs plus idiots que lui. Simon, charmant, doué et frêle, le meilleur camarade emmené par Louis dans leurs bagages ; plus jeune et paraissant plus vieux, l'ironie tendre et féroce, des abîmes de complaisance pour son ami, jouant à séduire les vraies femmes, tristesse allègre, répartie surabondante, il comprenait bien trop, et trop tôt, avait la prudence de ne pas sonder son propre cœur. Ils formaient un duo reposant, les autres n'étaient là que pour leur fournir le cadre d'un emploi du temps malléable ; ensuite, ils s'appliquaient à s'y amuser le plus totalement qu'ils pourraient. « Que fait-on pour tes quinze ans ? » demandait Léonore à sa fille qui la contemplait (c'est que la mère paraissait plus élégante, plus blanche dans sa peau noire que les touristes pâles, ses pairs.). « Une fête ; on sort tous ensemble ? » insistait Louis. Mais ici, cela ressemblait à la fête chaque soir. « Pitié. Je n'ai pas besoin d'anniversaire... ». Patrick rappelait à sa femme qu'ils seraient au cocktail de l'ambassade américaine. « ...oh, avec les expats... » remarquait Léonore.

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Se vautrer sur le lit et en froisser les courtepointes traditionnelles brodées à la main par dix ouvrières locales, faire défiler à voix haute les deux cents chaînes de l'écran, ouvrir les vingt placards et constater que ses propres affaires débarquées du matin ont été rangées-défroissées par des mains étrangères, essayer les trois maillots de bain et se trouver trop énorme pour s'exposer au bord de la piscine bleu turquoise, demeurer immobile à songer à la graisse des cuisses, au ventre jamais plat, aux seins de femme adulte, jouir de l'amertume et de l'existence, penser sans danger au corps parfait de Louis, réfléchir à cette immobilité qui se fait déjà anxieuse et à la nécessité d'investir le temps, dormir comme au fond d'un trou, s'éveiller consolée du poids et de toutes les imperfections, s'échapper du cloître sans moustique, remonter des rues inconnues, interroger des passants qui parlent le Glob'spell avec peine et réticence, aspirer ce monde neuf par tous les pores, par les yeux, par les narines, par la bouche entrouverte, se sentir prête à le régurgiter sous une forme encore autre, se perdre.

« Alors voilà, il y a une chose que je souhaiterais pour mon anniversaire, disait-elle le soir devant Patrick et Léonore. Tout à l'heure, je me promenais dans la ville : je cherchais où acheter du papier et des crayons. Je suis tombée sur un ensemble de cabanes, des habitations sur pilotis qu'on loue à la semaine, ça semblait très tranquille et confortable, avec des familles, des groupes de jeunes... pas très loin d'ici en plus. Je préférerais loger là pendant notre séjour.

-   Des cabanes ? Ma chérie, ça m'ennuie un peu de déménager maintenant...

-   Ça a l'air sympa, commentait Louis.

-   Mais non ! Je voulais dire : moi toute seule ; je vous demande cela en cadeau, tu comprends ? En revanche, je ne sais pas si on vous remboursera les arrhes pour ma chambre.

-   Ce n'est pas l'important. Ce que je n’aime pas plutôt, c'est de te savoir isolée, dans le contexte actuel, déclarait Patrick.

-   Quel contexte ?  (Léonore alertée.)

-   Tankroun a été dégagé jeudi. Par les rebelles. Pendu dans la jungle, à ce qu'il paraît.

Elle vit soudain les branches poussiéreuses, l'homme houspillé, poussé sous la futaie, le groupe en train de plaisanter, les bourrades, les coups mécaniques, le balancement du corps entre les troncs comme un fruit trop lourd, les bêtes qui s'y mettaient dans la solitude revenue. L'opacité de l'humain, la mutité de la nature.

-   Mais cela signifie la fin de la dictature, murmura Léonore ; ils organisent des élections, les premières depuis dix-sept ans.

-   Le patron de l'hôtel dit que la ville est au bord de l'implosion... beaucoup de gens sont interrogés, des établissements fouillés, ce qui implique aussi du pillage, des abus de toutes sortes.

-   Et l'attachée d'ambassade … ? Elle m'a appelée dès notre atterrissage, je suis sûre qu'elle remuerait la ville pour nous.

-   ...une attachée d'ambassade ne remue pas une ville.

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Dans le nouvel endroit, il se produisit ce fait étrange qu'après avoir une première fois grimpé l'échelle étroite, déposé sa valise et changé de chaussures, elle revint à la cabane dans la soirée, crut du moins y revenir. Sur le palier de rondin, ses sandales avaient disparu ... un livre se trouvait au creux du hamac suspendu, dehors... son esprit en prit note sans étonnement, tout était neuf, tout pouvait changer. Pourtant, une fois à l'intérieur, elle demeura immobile, la conscience comme engourdie par la perplexité : des objets installés quelques heures auparavant, on ne voyait plus rien ; la cabane était vide hors un vieux sac de voyage fermé et une serviette de bain abandonnée en travers du lit. Une sorte de découragement mêlé de langueur la paralysait soudain ; on n'avait plus prise sur cette espèce de réalité. La lumière blanche de l'Asie glissait entre les tresses des parois, s'empêtrait dans les mailles de la moustiquaire ; les courroies du sac s'effilochaient, il n'avait ni forme, ni couleur ; chaque seconde, l'endroit se faisait plus blond, plus silencieux... elle approchait sa main de la serviette pour sentir si l'éponge en était encore humide quand la logique redonna d'un coup sa forme à la cabane. « Je suis chez quelqu'un d'autre. », pensa-t-elle ; les trois notes des cigales lui parurent stridentes à l'extérieur et elle sortit rapidement. De fait, son habitation à elle se situait un peu à droite, au-delà des bâtiments sanitaires. On n'avait touché ni à la valise cossue, ni aux sandales.

Dans les jours qui suivirent, les accès à la ville furent obstrués par des colonnes de piétons, deux-roues et camionnettes ; même le grand pont de liane au-dessus du fleuve devint le lieu d'un trafic intense et périlleux : c'étaient tous ceux que la dictature avait séparés de leurs familles qui revenaient au pays, en visite ou pour s'y installer, des épouses, des fils, des grands-parents et des amants qui se ruaient par toutes les voies, traînaient derrière eux des carrioles de meubles, de bouffe et de pastilles hydratantes, car on leur avait assuré que ce pays était tombé dans la barbarie ; des touristes débarquèrent ensuite, pas assez riches pour se payer les visas exorbitants de la dictature, ils arrivaient maintenant et se fournissaient en crystal meth, le moins cher de la planète, c'était également ce que l'on disait, et ils commençaient, stupides, extatiques, à encombrer les ruelles et les berges aux longues herbes molles ; la prostitution prit subitement, c'était comme si l'on avait allumé une cigarette à l'orée d'une pinède, tous les adolescents s'attendirent à être abordés, la jeunesse devenait une chose à vendre. À la soirée de l'ambassade, hommes et femmes ne cachaient guère leur affolement ; sans oser le prononcer exactement, ils soupiraient après l'heureux temps de Tankroun ; museler ou torturer n'était peut-être qu'une méthode d'assainissement particulière : aujourd'hui on avait vraiment l'impression que ces gens allaient faire n'importe quoi de leur liberté, l'issue la plus souhaitable serait que le Cambodge prît les affaires en main, qui lorgnait depuis des lustres vers son trop gentil voisin...  Un grand occidental flanqué de son épouse laotienne refaisait pour Léonore l'histoire du peuple qui n'était pas le sien - les femmes occidentales allaient seules, pour la plupart, tandis que les hommes, spécimens blancs en majorité, suants, ivres et carrés, arboraient des compagnes autochtones, petites, distinguées et de quinze ans leurs cadettes ; les notables laotiens circulaient des uns aux autres, buvaient, draguaient, faisaient en Glop'spell des blagues locales - la splendeur de la réception, du jardin illuminé, des robes de soirées en tissu lamé absorbait la médiocrité, la transformait en un rêve sans consistance. « Nous devons tout leur apprendre, leur réapprendre, lorsque nous arrivons, ils ne possèdent aucun sens de l'harmonie, de l'esthétique, d'ailleurs ils n'ont pas d'art traditionnel propre, juste des rudiments de chant et de danse pris à la Thaïlande, ma femme par exemple, elle ne sait même pas accrocher droit un tableau, elle ne comprend pas l'intérêt, dix ans que j'essaye de l'éduquer, car elle n'est pas si jeune qu'elle en a l'air, n'est-ce pas chérie, ils font tous si gamins, beaucoup moins que leur âge, devinez le sien, non... et bien, trente-six ans, je suis obligé de le préciser toujours, sinon on ne la prendrait pas au sérieux, incroyable, trente-six ans, et elle décore la maison pour me faire plaisir, parce que je le lui ai dit, sinon chez eux c'est un foutoir terrible, non ce pays n'a pas grand chose à offrir à part les éléphants et quelques jolis coins, pas de philosophie, aucune rationalité, même pas de ressources naturelles, sans le tourisme ils crèveraient tous de faim... 

-   Peut-être n'éprouvons-nous pas le besoin d'orner nos intérieurs, parce que la nature est si présente, jusque dans les villes ; la beauté, nous l'avons partout autour de nous », dit doucement l'épouse. Léonore hochait la tête, déconcertée ; sa fille prenait la fuite, la fureur l'étouffait.

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Alors qu'elle errait à la recherche de compatriotes décents un type moustachu, sobre et plus mince que les autres l'aborda ; c'était l'ambassadeur. Lui présenta ses vœux d'heureux anniversaire ; posa des questions sur la peinture, tenta de discuter jazz, sa marotte apparemment, il collectionnait les enregistrements du vingtième siècle, une musique de piano mélancolique et savante planait sur la fête. Puis ce fut un chercheur en biologie norvégien qui écoutait avec une attention soutenue et résuma l'objet de son travail en quelques phrases d'une élégance limpide, mais il avait mille personnes à saluer et l'un de ses collègues laotiens prit le relais, sexagénaire plein d'allant, poussé par une joyeuse ébriété à entreprendre toutes les personnes de l'autre sexe. La jeune fille déguerpit encore. Louis et Simon surgirent d'un kiosque ; ils ne buvaient jamais que des jus et des sodas, mais avaient convenu de s'essayer à tous les plats du buffet. « Vous agissez comme des gosses... j'ai le sentiment d'être toujours plus vieille que vous ! 

-   Justement, on vient de découvrir un jacuzzi, tu devrais jeter un œil : c'est derrière la baraque, il n'y a personne... on va demander au barbon la permission de revenir demain l'utiliser...

Ils avaient aussi décidé d'appeler l'ambassadeur « le barbon ».

L'eau avait l'air très bleue, très sombre entre les planchettes serrées, et blanche sur les bords en raison des lumières sauvages de la terrasse ; la place semblait déserte aussi, personne qui s'embrasse, qui se saoule en solitaire, personne à essayer d'écouter le piano qui développe un univers pour la nuit seule depuis les baies ouvertes. Une absence si totale que la jeune fille se sentit désespérée, au bord de l'imprécation ; il fallait bien qu'il y eût quelqu'un. Penchée au-dessus du jacuzzi éteint, elle vit l'éclair d'un animal zigzagant, tout au fond ; un petit poisson fragile, pâle autant qu'un bout de lune ; comment est-il arrivé là ? Ce n'est pourtant pas possible. Il va sûrement mourir lorsqu'on mettra cette chose luxueuse en marche ; broyé, électrocuté, mille fois meurtri par les coups de cuisses, pieds et bassins trop musclés, bien nourris. Un réceptacle pour le pêcher et le rejeter aux eaux vigoureuses du Mékong juste à côté.

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Elle prit de plein fouet les voix et les rires, la nouvelle dégradation des physionomies ; le contexte ne paraissait pas propice au sauvetage, puis il y avait les horreurs dont causaient ces gens, le trafic d'enfants, les frontières submergées, une vacancière fortunée retrouvée violée et même morte, on n'allait rien entendre à son histoire de bestiole. Elle hésitait, ses yeux croisèrent ceux d'un serveur - service, servir, je suis là pour être servie, je suis une sorte de reine, ou le contexte veut que j'agisse comme telle, il y a les hôtes, les invités et leurs esclaves, il suffit d'écouter, de regarder pour de bon, évidence, donc pourquoi ne pas s'adresser à un serveur, à celui-ci par exemple, un occidental qui ne pourra pas me soupçonner de cracher sur sa culture. En réalité elle pensa, peut-être en raison de son sourire soutenu et familier, qu'il était déjà en train de l'observer lorsqu'elle l'avait vu, qu'elle avait tourné la tête dans sa direction parce qu'elle se sentait l'objet d'une attention particulière, ou encore qu'il était occupé à la détailler parce qu'il savait que cette fille inconnue allait le remarquer, l'aborder, qu'ils devraient s'adresser la parole à un moment ou à un autre ; elle songea également qu'il serait idiot, presque fou de ne pas parler à un jeune homme aussi beau, de le laisser sourire dans le vide tandis qu'elle approcherait une serveuse indifférente, poserait sa question à un serveur plus vieux, sans sexe, qui la toiserait d'un œil dépourvu du moindre éclat de connivence. Ainsi elle avança vers lui qui l'attendait tranquillement, de pied ferme. « Bonsoir. », dit-elle. « Bonsoir. », répondit-il en inclinant deux fois la tête comme si le salut précédent venait tout juste de corroborer une théorie. Il était naturel qu'il ne dît rien d'autre tant que l'invitée n'avait pas formulé de requête particulière, et pourtant son silence présentait quelque chose de nonchalant et de volontaire en même temps qui conduisit la jeune fille à douter de sa qualité de serveur, de domestique, d’esclave. Cependant il y avait cette grande serviette immaculée qui lui sortait d'une poche de gilet. « J'aurais besoin d'un récipient, un bol ou une coupelle. », fit-elle d'un ton rogue. Le garçon continuait de la dévisager en murmurant « Une coupelle... une coupelle... » puis il promena un regard rêveur à la surface des tables voisines. « ...je n'en vois pas... Mais pourquoi faire, une coupelle ? » laissa-t-il enfin tomber. Son interlocutrice en fut suffoquée de colère ; la soirée aurait été pour elle une profonde cuve emplie de colère. Des esclaves, des rois et des reines, se répétait-elle, il m'est possible de m'approprier de tels codes ; malgré tout voilà qu'elle s'expliquait : elle désirait attraper un poisson afin de le remettre à l'eau, dans le fleuve. « Ah ! Le petit poisson du jacuzzi... » remarqua simplement le type en souriant de plus belle et avec une tendresse incongrue puisque la jeune fille et elle seule c'était d'une clarté indécente, pas du tout l'idée du petit poisson pâle ou de son sauvetage, la lui inspirait. « Oui ! Pourquoi y a-t-il un poisson à cet endroit ? C'est très dangereux ! » s'exclamait-elle au comble de la rage. « Oui, pourquoi ? reprenait le garçon en opinant d'un crâne insolemment bouclé. Je me suis posé la question... il se peut qu'un touriste ivre l'ait déposé là-dedans, …ou une farce ; c'est un poisson des mers chaudes, voyez-vous : ça ne sert à rien de le changer de place ; il ne peut pas survivre dans les eaux du Mékong. En vérité son existence sera très probablement plus longue si on le laisse dans le jacuzzi. » Cette fois les larmes débordèrent les paupières de la jeune fille. Tout l'insultait depuis le commencement de cette soirée et elle n'obtenait rien de ce qui lui était nécessaire. « Que faites-vous ici si vous refusez de chercher ce qu'on vous demande ? ». Le serveur la fixait avec toujours plus d'attention ; il posa la main sur le bras de la jeune fille, oui vraiment, il venait de poser une main sur son bras. « Ne voulez-vous pas un verre ? Prenons un verre de ce vin, il est excellent. » Il paraissait dire : puis-je vous offrir un verre, simplement afin de vous rendre plus gaie... « Je n'ai pas l'âge, fit-elle brusquement. Ce sont mes quinze ans aujourd'hui.

-   ... c'est bien tard... Heureusement, vous goûtez au vin le jour de vos quinze ans... le vin aux sombres feux...

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Il poursuivait dans un dialecte incompréhensible à son interlocutrice tout en remplissant deux verres d'un liquide couleur de cerise. Et il lui prit la main. Et il la conduisit jusqu'à l'intérieur de la grande maison vide. Beaucoup de choses inattendues paraissaient possibles puisqu'un extra pouvait, sans que personne le remarquât, traverser les groupes d'invités à la disposition desquels il était supposé se tenir en entraînant une jeune personne inconnue vers l'habitation de ses employeurs. Cette constatation stupéfia l'adolescente et l'empêcha de manifester la moindre résistance ; son horizon venait de s'élargir considérablement. La seconde surprise vint du fait que, au lieu de la conduire en une place isolée, le garçon les amenait au beau milieu des cuisines, là où suaient et parlaient fort une dizaine d'hommes, femmes, enfants ; on imaginait qu'ils s'occupaient de la réception. Un œil extérieur comprenait difficilement leur organisation. La vaisselle usagée se trouvait comme prête à être utilisée de nouveau, la propre jonchait les tables et les plans de travail dans le plus grand désordre, les employés se servaient en boisson, mangeaient avec les doigts, versaient aux ordures le contenu de certains plats encore non entamés, tous transpiraient d'abondance, la température avoisinait les quarante ici, et ils conservaient un air commode et désinvolte.

-   ...les vertus de l'anarchie..., commenta le jeune homme en approchant un tabouret de son invitée.

Il restait debout, avait pour ses collègues curieux quelques phrases en dialecte.

-   Vous leur parlez en lao ? remarqua la fille d'un ton où s'exposait amplement la désapprobation.

-   Je leur disais d'admirer comme vous étiez belle.

-   ...bien sûr... Vous ne devriez pas encourager cela, il y a encore bien trop de gens dans le monde qui ignorent le Glop'spell.

-   Comment vous appelez-vous ?

-   Perpétua.

Il se tournait à nouveau vers les occupants du lieu et transmettait le nom de leur invitée dans cette même langue claquante et modulée.

-   Je ne veux pas que vous parliez de moi, criait l'adolescente.

-   ...ah.

Il souriait toujours, dubitatif.

-   Excusez-moi, reprenait-il aussi sec, mais... Pourquoi croyez-vous qu'on nous présente le Glob'spell comme le seul mode d'expression utile ? Que les groupes MLO ou Hedwin ont investi des milliards dans les programmes d'enseignements au début du siècle ?

Son débit se faisait d'un coup si rapide qu'elle le suivait à peine.

-   ...que des systèmes de brouillard rendent toute autre langue illisible sur la Toile ? Savez-vous qu’il se trouve des pays pour interdire, vous entendez bien, interdire la pratique des dialectes ? Vous pouvez vous représenter cela : envoyer quelqu’un en taule parce qu’il ne s’est pas exprimé en bon Glob’spell… ? Et expliquez moi pourquoi vous, dont l'esprit semble assez fort pour crever toutes ces enveloppes, défendez un pauvre agglomérat éviscéré ? Un simulacre de langue tissé de misérables intérêts mercantiles, un fumier infertile avec lequel les plus arrogants de la planète étouffent notre terre !

-   Vous êtes complètement fou... je ne sais pas ce que je fais ici… Parce qu'il nous protège ! Oui, oui, il nous protège, contre la violence, la guerre, l'hermétisme, contre l'ignorance, figurez-vous... contre les hommes comme vous qui parlent de …viscères, de fumier !

D'une subite inclinaison du buste, il s'accoudait à la table, le nez sous celui de la fille.

-   C'est vrai, vous avez raison... je vois tout ce que vous voulez dire ! Est-ce que vous n'avez jamais songé que les langues, ce que vous nommez dialectes, étaient une dernière frontière, un ultime barrage opposé à une autre forme de sauvagerie, à la circulation démente de l'argent ? Une digue où se brisaient encore les flux de la monnaie ? Oui, maintenant, ils sont heureux, il n'y a presque plus rien ; la mer a tout recouvert ! C'est une remarque moins intéressante que la votre au fond, mais cependant c'est vrai.

-   ...vous êtes... pompeux... Je crois aux …richesses, je crois au commerce… c'est la seule voie vers la liberté, vers l'affranchissement... Nous sommes toujours allés de l’avant de cette manière ! Avez-vous les moyens de sortir quelqu'un de la misère, non, je parierais ? L'être humain a des besoins, des besoins matériels, mais vous n'aurez pas la décence de l'admettre… Oh je m'en vais, je m'en vais, j'en ai assez... 

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Des rêves désordonnés vinrent la visiter cette nuit là. Elle et sa famille traversaient le pays au moyen d'une sorte de vieille voiture, un modèle qui lui paraissait inconnu à l'intérieur de son songe même ; Vientiane, Luang Prabang, toutes les anciennes villes étaient dépassées une à une, et autour ce n'étaient que banlieues en feu, villages calcinés, tours effondrées sous l'effet d'explosions mystérieuses ; personne ne savait trop où l'on se rendait, mais l'effroi de Perpétua provenait surtout de ce qu'elle se savait responsable du désastre.

Le lendemain, elle comprit au malaise et à la rage qui subsistaient en elle que la conduite du serveur l'avait profondément offusquée. Elle rédigea à ce sujet une longue missive où était établie la liste de ses méfaits, puis l'envoya à l'ambassade.

Avec les garçons et un cornac, elle partit ensuite pour la forêt qui d’ailleurs était partout ; il suffisait de marcher quinze minutes pour se trouver en pleine jungle. Le jeune laotien avançait devant ; il chantait par moment et sautait brusquement vers eux d'un air hilare avant de courir plus loin, prêt à les semer tous. Louis avançait, l’œil au sol, bougon, il eût voulu dormir encore ; Simon hasardait des questions en Glob'spell au cornac qui ne répondait pas. Perpétua se persuadait que le trop plein de ces minutes, c'étaient le souffle des bêtes étrangères, le degré d'hygrométrie et la liberté dont on jouit habituellement en terre exotique.

Un lac long et vert s'étendit sous eux. Les arbres y trempaient ; un canot à moteur balançait vers son propre reflet. Transporté de gaieté le jeune laotien interrompait sa course, il leur désignait les trois bêtes qui descendaient face à eux la rive opposée, à galop silencieux. Les deux femelles parvenaient à l'eau d'abord ; la plus âgée : une trompe si dépigmentée que presque rose des narines aux yeux et un mouchetis de taches brunes, le blanc des yeux jaune comme le cœur d'un œuf, lasse ; l'autre, vive, mutine, établissant un périmètre d'agressivité, ivre de ses oreilles claquantes et de sa puissance sexuelle. Sitôt immergées, elles se jetèrent l'une sur l'autre, enlacées passionnément, s'aspergeant, se poussant le flanc d'un front large et ridé, cherchant de l'extrémité de la trompe la membrane d'un pavillon chéri. « Elles sont amoureuses », gloussait le cornac pour son public sans opinion. Le mâle terminait une descente prudente, moins grand que l'ancêtre, plus haut que la jeune ; il ne voulait pas se baigner, il n'aimait pas l'eau. Ses comparses l'intéressaient peu. Les feuilles au-dessus de l'embarcation, un peu de gadoue, mettons de quoi couvrir ses ongles croûteux, ça lui suffisait, il se sentait heureux. Les jeunes américains comprenaient qu'il n'y aurait aucun bébé ; vingt-trois éléphants, leur avait-on expliqué à la maison-vétérinaire, tout ce qu'il restait pour l'Asie entière. Le cornac  s'élança, contourna le lac, fut sur le mâle ; il le houspillait, le contraignait à s'immerger, toujours plus, il n'y avait plus que le torse triomphant du jeune homme, il devait au moins se laver sans quoi il tomberait malade. L'animal s'appelait Tankroun, comme feu le dictateur pendu.   

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Tout le jour on vota. Des tunnels de toile écrue avaient été tendus en divers points de la ville, structures médicales récupérées de vieux camps humanitaires. Les gens entraient d'un côté, ressortaient par l'autre ; des donneurs de sang qui auraient revêtu les habits du dimanche. On ignorait vraiment qui allait l'emporter, il y avait pléthore de candidats et personne qui ait eu le temps de faire campagne. Perpétua avait obtenu l'autorisation de rester sous l'une des tentes et dessinait les électeurs, certains se postaient d'ailleurs en face d'elle afin d'être portraiturés, en famille quelquefois dans des poses archaïques, ils acceptaient ensuite avec satisfaction les figures déconcertantes tracées sur de grandes feuilles granuleuses. La chaleur devint intolérable dans le milieu de l'après-midi ; les contrôleurs se couvraient le crâne ou la nuque de serviettes trempées qu'ils replongeaient à intervalles de plus en plus bref dans l'eau tiède d'un seau commun ; la sueur restreignait à l'extrême les mouvements de l'adolescente, le crayon glissait entre ses doigts et il lui semblait que se relever la projetterait aussitôt au sein d'un élément liquide et plus brûlant encore. Surtout elle se disait qu'elle souffrait tant parce qu'elle était grosse ; il ne fallait pas céder, ou se serait avouer son indignité, son illégitimité, à être là, à dessiner, à regarder des hommes et des femmes plus aguerris quant elle eût pu commander des boissons fraîches depuis une chambre à l’atmosphère idéalement tempérée. Vers dix-neuf heures débuta le dépouillement des bulletins ; les profanes furent sommés de quitter le lieu où s'accomplissait le mystère ; Perpétua se retrouva à l'air libre, vacillante, nauséeuse, le corps pesant autant qu'une fonte. Les rues lui parurent inhospitalières et son carton sous le bras une chose dérisoire. Elle arrivait dans le quartier aux cabanes, apercevait déjà la sienne, havre rudimentaire, et les bâtiments sanitaires où se purifier de toute cette moiteur, quand, juste au milieu de la rue principale, elle vit le type de l'ambassade, le serveur extravagant, qui ne bougeait pas et la dévisageait de nouveau. Le souvenir de leur discussion et celui de la lettre lui revinrent simultanément ; une grande frayeur la saisit, elle tourna les talons et s'enfonça dans la ville perdant toute chance de rencontrer une douche ou des vêtements décents. S'égarer lui paraissait préférable à une confrontation : les rues présentaient un visage familier et pourtant elle savait qu'elle n'en connaissait plus aucune ; l'unique direction dont elle fut certaine était celle du fleuve, invisible, il infléchissait la courbure des arrondissements, exhalait un souffle humide et alourdi. Le cornac le leur avait dit : Mékong avait été dieu et bien des choses se trouvaient encore soumise à lui. La rive où elle parvint n'avait rien à voir avec la rive civilisée, aménagée du haut-côté, celle dont on comblait chaque mois les ornières que recreusaient les pluies, celle qui accueillait les pique-niques pour riches et les commémorations... en aval, dans ce coin, c'était la rive du peuple, des talus comme des terrains vagues, beaucoup d'herbes folles et beaucoup de détritus, du temps de Tankroun les milices ramassaient marginaux et junkies pour les envoyer en camps de redressement, le couvre-feu vidait officiellement la berge hors les plages privatisées des quartiers supérieurs ; aujourd'hui des couples s'étreignaient, des gosses volaient à la tire, les prostituées fumaient à l'avant de leurs voitures en attendant de recevoir à l'arrière ; l'adolescente se posa au milieu de ce nulle part poussiéreux, probablement inacceptable, calamiteux, si on la récupérait morte dépouillée abusée s'en prendre qu'à elle-même, tenté de narguer une classe ou l’autre... les jeunes laotiens la frôlaient de leurs semelles, coulissaient des regards caustiques et abandonnaient des phrases adressées pour partie à l'intruse, pour partie aux petites amies brunes qui coinçaient leur bécanes entre les tiges des bambous, des écrans se déroulaient au creux de chaque paume, le compte des voix était commenté à la manière d'un score de bon match, l'occasion de boire une joyeuse fois de plus... la sensation de passer par dessus le bastingage retourna l'adolescente, elle eut l'estomac aux lèvres, un instant de suspens, puis rien, le contentement de ne pas saisir les conversations ; les gros bouillonnements jaunes du fleuve. Le consentement. 

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Ilias glissa près d'elle. Entre leurs deux corps, l'exacte distance de la courtoisie ; pas plus. Des barques à moteurs freinaient le long des herbes, les filles bondissaient sur les bancs arrières, leurs copains lançaient les embarcations dans des courses déréglées sur lesquelles pariaient les camarades restés à terre.

-   Vous me suivez ? dit enfin Perpétua.

-   Nous sommes voisins... les cabanes... est-ce que tu ne l'avais réellement pas remarqué ?

Elle se persuada de soutenir son regard et l'assurance lui revint, mais une assurance étrange, trop grande en quelque sorte, comme si la conjonction de leurs deux esprits la rendait possible. Les yeux d'un homme qui ne se dérobait pas, cela donnait l'envie de ne plus bouger, pour l'éternité.

-   Il semblait n'y avoir personne, le jour... tu travailles...

-   Assez peu. Le temps qu'il faut pour vivre, ici presque rien.

-   Oui, c'est un pays totalement misérable.

L'homme leva une main évasive. Perpétua sentit qu'il trouvait la contradiction trop facile : elle comprendrait sans aide son erreur. Bien entendu le Laos n'était pas pauvre.

-   Les ressources naturelles..., fit-elle vivement. Quelqu'un nous a expliqué...

L'industriel en nage ressassait : il faut tout leur apprendre, ils font si jeunes, pas un qui sache accrocher droit un tableau. À l'inclinaison dubitative du front, au sourire incrédule, Perpétua saisissait l'indifférence de son interlocuteur.

-   Tu es américaine, c'est ça ?

-   Peut-on dire que l'on est américain de nos jours...  Je ne suis pas certaine, je ne me sens aucunement d'un pays plus que d'un autre.

-   Le Laos et les États-Unis, c'est semblable pour toi ?

-   La lumière d'ici m'est familière. Je l'ai comprise immédiatement, je parviens déjà à la traduire.

-   Ah... tu es peintre ! Je sentais une attention, une faculté de concentration particulière qui ne pouvait correspondre qu'à un objet important.

-   Peintre... ? j'ai quinze ans, je t'ai dit, je ne suis pas adulte... Tu n'avais pas espionné cela, alors ?

La réprobation assombrit un instant le regard bienveillant.

-   Pourquoi parles-tu de cette manière... je n'ai jamais espionné qui que ce soit ; je n'ai aucune raison de me dissimuler.

Pour la première fois il la quitta des yeux et se tourna vers le fleuve. Des lumières s'allumaient, ça et là, mais l'autre berge demeurait obscure, comme privée de vie.

-   Tu dis toujours la vérité, toi ?

Ilias réfléchit un moment.

-   On peut préférer taire la vérité, ou utiliser des éléments d'invention pour la remplacer. Cela ne signifie pas que l'on se dissimule.

Elle ne parvenait pas à s'arracher à sa contemplation, ou plutôt à l'attraction épuisante qu'exerçait sur elle toute la personne du jeune homme, car il y avait en lui si peu de passivité que sa proximité même constituait une activité intense. Chaque passant les détaillait longuement dans le reste de jour ; tout faisait contraste entre eux. La peau hâlée, l'épiderme éburnéen ; la chevelure brune aux boucles semblables à des flammèches d'astre noir, l'embrasement cuivré de la crinière moutonnante ; les enroulements des muscles longs, le bombé des cuisses et des seins élastiques ; les tatouages couleur de marine, le semis des tavelures rousses. D'où il venait, elle souhaitait le savoir et pourtant craignait en l'interrogeant de se retrouver sa débitrice.

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Un peu plus loin, une camionnette trop bas descendue patinait dans la vase ; on en déchargeait des fagots de fusées pour le feu d'artifice.

-   Qui a été élu en fin de compte ?

-   Oui, qui a été élu...

Se penchant d'une torsion subite, il héla un groupe de buveur et les questionna en lao. Perpétua eut beau se rejeter en arrière, elle sentit les cheveux de l'homme sur son front et le bref embrassement de leurs genoux. À cet instant seulement elle comprit qu'il ne se moquait peut-être pas lorsqu'il avait déclaré : « Je leur disais d'admirer combien vous étiez belle. ».

-   Ils ne le savent pas. Ils sont venus voir le feu d'artifice.

On enflammait des torches maintenant, tous les dix mètres, pas les torches élégantes de l'ambassade, des pieux graissés plus exactement, et les insectes se contorsionnaient dans les étincelles. Une ombre noire passa lentement au-dessus d'eux, traversa le fleuve et largua une demi-douzaine d'engins qui explosèrent quelques secondes plus tard, illuminant de l'intérieur le paysage de l'autre rive. Des arbres, des villages et jusqu'à des petites silhouettes humaines et galopantes se découpèrent soudain sur la lumière, puis revinrent à la nuit. Quelques individus s'étaient dressés de ce côté-ci et désignaient la berge lointaine, la plupart n'interrompirent pas leurs activités ; Ilias n'avait pas bougé, il observait sans rien dire le demi-tour spectral qui suivait l'attaque.

-   Que se passe-t-il ? murmura Perpétua.

-   Ce sont les T18, ils viennent de Hanoï, lâchent leur charge et repartent faire le plein... j'imagine qu'ils vont bombarder toute la nuit...

-   Hanoï... mais c'est terrible... les gens votaient tout à l'heure, on n'aurait pas cru à un pays en guerre...

-   ...en guerre ?..., un commencement de moquerie plissait les paupières du garçon. En guerre... tu es bien américaine ! Ce n'est pas entre le Vietnam et le Laos que s'est déclaré le conflit, mais entre le Vietnam et la Thaïlande... ce matin. Et au-delà du fleuve, ce que nous distinguons si mal... c'est la Thaïlande... tu ne savais pas ? À défaut de ressources naturelles, le Laos possède des frontières naturelles ; le Mékong en est une.

Une fusée siffla, s'épanouit en tulipe rose.

-   Alors, ça ne nous concerne pas ?

-   Heu... Je suppose que si...

-   Et ces... T18 ont l'autorisation de survoler le pays pour dégoiser leurs affaires sur des voisins ?

-   Voyons... sans  technologie, sans gouvernement constitué, crois-tu que l'on puisse avoir la moindre emprise sur un espace aérien... c'est sans doute ce que tu entendais par pauvreté.

Les feux se succédaient en fleurs ; camélias, pivoines, grappes de clochettes. L'ombre repassa, bombarda une zone plus éloignée qui se mit à rougeoyer dans l'obscurité des plaines thaïes.

-   Pourquoi n'entend-on personne crier...

-   Je l'ignore... à cause de la distance, probablement... il y a des kilomètres entre eux et nous ; c'est la nuit qui raccourcit cet espace. Est-ce que tu veux partir ?

Elle éprouva clairement que ni l'un, ni l'autre, ils n'envisageaient de se séparer. Comme elle s'agenouillait pour se redresser, il la saisit par tout le corps et la serra très fort contre lui. Ils se relevèrent d'un coup, ensemble. Perpétua se mit à rire.

-   Comme tu es bizarre ! Tu aurais pu... me demander la permission...

Il grimaça une excuse ; tandis qu'ils se prenaient par la main et tournaient le dos au Mékong, une dernière gerbe dessinait dans le ciel un antique vaisseau aux voiles déployées.

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-   Tu n'avais pas envie d'aller danser, n'est-ce pas ? demanda Ilias.

Subitement accablée l'adolescente ralentissait, voulait défaire sa main de la prise étrangère.

-   J'ai fait une chose horrible. Une lettre que j'ai écrite, te concernant... je l'ai adressée à l'ambassade...

-   Au chasseur...

-   Quoi ?

-   On surnomme comme ça l’ambassadeur ; à cause de sa moustache je crois...

-   C'est très sérieux, je t'assure. J'étais folle, je t'y accusais d'avoir des idées politiques dangereuses... oh, pourquoi ai-je fait ça, pardon, pardon...

-   ...mais tu as eu raison ! Oui, mille fois raison ! Que sais-tu de moi ? Je peux très bien représenter... une menace pour l'ambassade...

Arrêté au milieu de la route, le jeune homme s'esclaffait.

-   Qu'est-ce que tu as ? Je te jure que je l'ai fait...

-   Oui, oui, dit Ilias en lui reprenant la main pour la porter à sa propre joue. Le chasseur me l'a montrée...

-   La lettre ?

-   Hun, hun, nous nous entendons bien, nous parlons souvent de musique. Ça l'a beaucoup amusé. Et puis une véritable lettre, en papier, manuscrite, il disait n'en avoir jamais reçue auparavant, qu'il allait l'exposer dans une vitrine avec les cadeaux diplomatiques...

-   Ah bon. Comme il paraît que l'on pend les gens par ici, je me suis inquiétée.

-   Excuse-moi, fit-il à voix basse. Je me sens tellement heureux d'être avec toi ; il me semble que mon cœur va se briser de joie.

Elle avança encore de quelques mètres et brusquement lui sauta au cou, les jambes nouées autour de sa taille, couvrant son visage de baisers. Ils continuèrent d'avancer ainsi, à rebours des motocycles, des couples et des familles qui tous se rendaient à la fête.

-   Je ne suis pas trop lourde ? demandait-elle régulièrement.

-   Lourde ? Tu ne pèses rien, répondait Ilias.

-   C'est impossible. Je suis énorme.

-   Comment ? Est-ce que c'est une lubie américaine ?

Ils sortirent de la ville, firent un peu de chemin à l'arrière d'un véhicule complaisant, marchèrent encore ; dépassèrent des paillotes enguirlandées d'où s'échappaient des musiques-sirops, par là on ne croisait que des autochtones ; la taille et le nombre des habitations allaient décroissant, au bord de l'eau dansaient des feux follets : lampes-torches portées au front par des gamins ; ils pataugeaient entre les rochers et capturaient au moyen de longues baguettes de bois des poissons minuscules qu'ils vendraient le lendemain au marché, en friture ; il n'y eut plus de route, seulement un sentier où l'herbe avait recouvert les dernières traces de pneus ; un parc et des panneaux vermoulus. La lune gibbeuse qui éclairait la végétation, un bout de montagne et les toits de vastes complexes en déshérence. Un producteur coréen avait fait bâtir ces studios au siècle dernier, vieux rêve de maîtrise, fantasme d'utérus, or le cinéma n'existait déjà plus qu'à l'état d'archive, la Toile filmait et tissait avec le réel ses propres histoires ; l'affaire avait périclité ; ne restaient que quelques salles emplies d'un matériel technique obsolète et une fausse cité en ruine. « Jamais je n'ai entendu une chose pareille. », remarqua Perpétua, « Des bruits organiques, rien d'autre : l'eau, le vent, les animaux, et nous... Pas de machines, pas de sonneries, on dirait que les arbres ont tout mangé, comme ils ont mangé ces constructions. » Ils gravirent des escaliers de verre dont les degrés manquants ne se révélaient qu'une fois sous le pied ; traversèrent des cuisines factices, des salons factices, des bibliothèques factices, tout à la fin se trouvait une chambre à ciel ouvert, le toit s'était effondré autour du lit, une terrasse sans plus de garde-fou avançait au-dessus de la jungle. L'adolescente se glissa entre les poutres brisées, grimpa sur le matelas, Ilias la suivit. « Ce que cet homme voulait recréer était plus vrai que toutes les bio-séries de la Toile... » remarqua-t-il. Le lit était grand, pourtant la simple délimitation de l'espace qu'il constituait donna à Perpétua l'impression qu'une intimité absolue et terrifiante venait de s'établir entre eux. On pouvait bien visionner un nombre infini de scènes d'amour, celles où l'on ne formulait aucune phrase articulée, celles où l'on discourait sans trêve, les suaves aux cadrages puritains, les pour-clips avec des corps huilés, les plans-fixes à destination du cours de science, les performances qu'on devait débloquer au moyen de codes d'accès délivrés par un référent majeur, les œuvres d'art néo-réalistes où tout paraissait très laid et très ennuyeux, les sexy après lesquelles les acteurs promettaient une vie heureuse à la condition d'acquérir leur déodorant ou leur essence de parfum. On pouvait s'être muni de tous les talismans censés vous garantir contre l'imprévu, la réalité de cet autre humain qui vous parle, vous regarde, qui se tient près de vous continue de provoquer une stupeur proche de l'effroi. Perpétua supposait qu'elle devrait se déshabiller, elle ignorait quand et de toutes les façons l'idée l'épouvantait : la scandaleuse altérité de sa personne éclaterait, son corps nu confirmerait ce que disait son corps habillé, il était impossible à aimer. « Toutes ces bagues... qu'est-ce que c'est... ? ». Elle avait remarqué du premier jour, à l'ambassade, les anneaux portés par le jeune homme ainsi que dans un tableau de la Renaissance, à l'index, au pouce, souvent à la seconde ou troisième phalange. Ilias ôta le plus étroit et le tourna dans la lumière de  la terrasse. « Celle-là appartenait à la mère de mon arrière-grand-père, Kadmos... c'est une opaline qu'on a sertie lorsqu'elle est entrée dans la famille. Des doigts qui devaient être extrêmement fins, tu vois, je ne peux la porter qu'à l'auriculaire... cette femme avait quitté l'Albanie et toute famille propre afin d'épouser l'homme qu'elle aimait. On prétend qu'elle a  fait une prédiction le jour de leurs noces. » Le calme de son compagnon déconcertait Perpétua ; il ne lui paraissait plus certain qu'ils dussent occuper la nuit autrement qu'en se racontant leur passé. « Pourquoi me regardais-tu ce soir-là, à l'ambassade ? », demanda-t-elle. « Pourquoi es-tu allée vers moi ? », répondit-il. Puis reprit : « ...l'iris de tes yeux avaient une nuance très particulière, rare, comme l'éclat du soleil au fond d'un lac. Dans mon pays une grande déesse possède de tels yeux, des yeux pers... » Il retirait à présent une seconde bague, plus lourde, dont la pierre rayonnait étrangement, glauque, laiteuse, et par  endroit d'un turquoise profond. Alors qu'il la lui tendait, Perpétua recula un peu. « Et elle, à qui était-elle ? - On l'a conçue à ma naissance. Je l'ai d'abord portée autour du cou. ». Il lui prenait le poignet avec une légère maladresse et ses doigts tremblaient soudain tellement qu'il peinait à passer l'anneau. « Tu ne peux pas faire ça... c'est à toi... - À toi tout autant, murmura-t-il. » Un gecko cria sur la terrasse ; on prétendait que sept appels successifs portaient bonheur, mais Perpétua ne parvenait jamais à en dénombrer plus de cinq. Et puis elle ne croyait pas aux signes. Revenu au bord du matelas, Ilias se dévêtait avec lenteur. Apparut une fleur de pavot dont la longue tige montait du côté droit de l'aine et s'enroulait autour de l'ombilic pour s'ouvrir à hauteur des premières côtes en une corolle d'un noir velouté. Un routier afghan l'avait dessinée durant l'année où, de l'Iran au Pakistan, de l'Inde au Bangladesh, d'un camion à l'autre, d'une saison à l'autre, le jeune grec avait remonté les grandes plantations du sud-ouest. Perpétua y appuya son visage, elle éprouva comme l'abdomen se soulevait au rythme des inspirations et comme la chair s'incurvait autour de son nez, de sa bouche, Ilias la tira par le creux de la nuque jusqu'à ce qu'ils se fissent face ; elle pensa qu'il n'était pas seulement beau, mais qu'ils étaient modelés l'un pour l'autre, l'un à l'autre.

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Lorsque tous deux se furent embrassés, caressés, étreints et emmêlés, qu'ils eurent entendu la voix de l'autre dans l'amour, que leurs ventres fondus et leurs esprits devenus un les eurent faits totalement couple, elle vit encore un nom écrit en caractères arabes entre ses omoplates ; il lui parla du jeune dubaïote et de la manière dont il était mort. Il lui confia que le plus douloureux n’avait pas été la perte de l’ami si chéri mais d’éprouver ce deuil mêlé d’un terrible sentiment de liberté ; celui que procurerait l’amputation d’un membre emprisonné et désormais fantôme ; le perdre lui avait permis de reprendre sa route. Ensuite il évoqua la Grèce et ses parents qu'il n'avait vus de longtemps, accepterait-elle de le suivre là-bas ? Perpétua affirmait : oui, entre Léonore et moi il n'y a presque rien, moins encore entre moi et Patrick, la couleur aberrante de ma peau tu comprends, seule ou avec toi je me sais sincère, fidèle à ce qui me constitue, quittons ce pays ensemble, comment vivre éloignés l'un de l'autre à partir de maintenant ? Alors Ilias lui parla d’une île de la mer Égée, un endroit si précieux qu’il voudrait y emmener la jeune américaine et l’habiter avec elle pour toujours. Sûr, le lieu lui plairait, peut-être plus que tout au monde, le Paradis devrait ressembler à cela s’il ressemblait à la terre. Il y avait plusieurs années de cela, son cargo avait fait escale dans l’un des deux golfes qui formaient au sud de l’île de molles et bleues orbites ; par là les hommes d’Asie mineure étaient arrivés autrefois, puis des ornithologues, par airs et par mers, même des lanceurs d’alerte traqués à l’Est et qui se planquaient sous le couvert des forêts. Le pied d’Ilias s’était enfoncé dans le sol de sa patrie, comment savoir si c’était pour la dernière fois ? Lorsqu’ils avaient mouillé, ses compagnons assuraient que plus personne ne venait maintenant. Les arbres et les oiseaux occupaient le territoire ; parfois des bateaux comme le leur déchargeaient quelques caisses, les enterraient dans les criques au pied des hautes falaises blanches ; ensuite débarquaient d’autres hommes, le temps de récupérer la marchandise. Après quoi silence. La poésie avait par le passé établi sa demeure dans ce pays : les eaux y avaient charrié la tête de celui qui parlait aux hommes et aux bêtes, les muses l’avaient inhumé ; une femme avait chanté la beauté de son sexe avant de se précipiter dans les flots translucides. Ilias s’était enfoncé avec quelques compagnons à l’intérieur des terres. La forêt pétrifiée couvrait des dizaines d’hectares ; les arbres avaient la diversité de corps et postures saisis par les éruptions volcaniques ; certains s’étreignaient, certains tendaient au ciel l'extrémité de leurs membres, d'autres demeuraient au plus près du sol ainsi que de petits enfants accroupis, tous des squelettes. Les insectes mêmes se taisaient. « Mais, dit Ilias à Perpétua, si une femme semblable à toi marchait au milieu de ces statues de sel, je pense qu’elles reprendraient vie, couleur ! Elles verdiraient, rosiraient, des feuilles tendres se déplieraient une à une et le vent passerait dans les ramures ressuscitées. » Sur l'autre versant s'étendaient des oliveraies aussi belles que celles des époques mythiques, puis des pins, et de vraies et vivantes forêts dont les animaux étaient la voix. Enfin la petite troupe avait regagné la plage, les marins regardaient les falaises dans le soleil déclinant : des essaims multicolores oscillaient au travers des rayons, tournaient, se désagrégeaient pour se reformer dans un tremblement de l'air. C'étaient les guêpiers d'Europe, sur des milliers qui remontaient d'Afrique, quelques centaines interrompaient leur migration au-dessus de l'île et nichaient là, à flanc de falaise, creusant leurs terriers dans le limon. On peinait à dénombrer les nuances de leur plumage. Orangés, nuque et crâne, bronze le masque entre bec et front, jaunes d'or les joues, ventre comme gorge d'un bleu rare et doux, le bec long, courbé, deux yeux de rubis percés d'une tête d'épingle. « Toi, ô mon amour, aurais pu créer les couleurs propres à rendre la réalité, inventer pour la chair de l'oiseau la double chair de l'art, visible et cachée. Nous nous tenions face à la falaise trouée, et il semblait que seul un regard comme le tien, un regard de peintre, ou un regard de musicien, ou un regard de philosophe peut-être, devait permettre de soutenir la vue d'une telle beauté. La nuit est tombée sur l'île, sur nos réchauds et les lampes de nos tentes, les guêpiers étaient devenus indiscernables, ils plongeaient tous au creux de leurs abris, nous avons écouté encore un peu les cris rapides et trillés. Quand les derniers feux se sont éteints, ce fut aussi saisissant que si l'île venait de s'évanouir… ». Peut-être Perpétua rêva-t-elle ces dernières phrases car sa tête alourdie pesait contre l’épaule de l’amoureux sans sommeil et sa respiration avait la profondeur de celle des nourrissons ou des petits animaux. L’aube s’éleva des brumes du Mékong ; le froid réveilla l’adolescente qui à son tour se perdit dans le récit outrageusement subjectif de son adolescence citadine ; tous les deux aimaient autant à parler. Le grec écoutait, posait de pertinentes questions. Ils retraversèrent à pied les jardins humides, les routes déjà sèches et l'allégresse du très petit matin où ne semblent se lever que des gens heureux. Ilias laissa sa jeune compagne en ville, il vaquait à ...quoi... Perpétua ne saisit pas bien, elle dormait debout, il lui indiqua un lieu de rendez-vous ; elle ne s'éveilla qu'au soir. Le désir autant que l’inquiétude la projetèrent dehors, au pied de la cabane voisine, mais il n'y avait personne, il lui semblait qu'elle ne pourrait faire dix mètres sans rencontrer Ilias, pour elle il était partout à présent ; pourtant elle plongea sans le trouver dans le sein tiède de la ville ; elle marcha une heure, les rues avaient perdu leur sens, les corps et les visages n'étaient jamais les bons. Elle remonta les allées couvertes d'un marché en remballage ; des mouches tournaient au-dessus de tas de viande, des femmes aux larges mollets trônaient au milieu de légumes à même la bâche, des jupes bon marché se balançaient dans le demi-jour bleu, ça sentait une odeur si violente que l'adolescente se sentit prête à vomir. Un véhicule freina d'un coup à l'orée d'une travée ; Léonore en jaillit, arrachait le bras de sa fille stupéfaite – l’existence de ses parents appartenait depuis cette nuit à un autre univers - la poussait au fond contre Simon renfrogné, les larmes de Perpétua étaient mises sur le compte de l'affolement, on la cherchait depuis... ! est-ce qu'elle avait mis son écran hors tension, les troupes vietnamiennes avaient passé la frontière dans l’après-midi ; conjointement aux bombardements elles s'apprêtaient à investir le territoire thaïlandais et massacraient les factions lao s'opposant à la traversée du pays par l'armée, on disait qu’ils possédaient des soldats-robots plus meurtriers chacun que vingt hommes, l'ambassade avait battu le rappel, il fallait partir, évacuer au plus tôt, l'aéroport ne serait peut-être plus opérationnel d'ici le lendemain. Perpétua fut tirée, empaquetée, personne n'écoutait personne. Les jardins et les palmes poussiéreuses s'éloignèrent sous les ailes de l'avion. Le pays avait absorbé Ilias. La fuite, la distance trop soudaine semaient la confusion dans le cœur et l’esprit de l’adolescente ; L'exultation du corps, l'ivresse de l'esprit galopant, l'odeur de l'homme et les paroles échangées, ce pouvait-il que cela ne soit pas éternel, disparaisse en même temps que le visage aimé et les méandres du fleuve ? Léonore embrassait sa fille, chuchotait à l’oreille de Patrick, ils n’avaient rien décelé en elle d’extraordinaire, de dangereux, alors qu’il semblait à Perpétua porter dans la poitrine une bombe prête d’exploser. Le manque l’étouffait, mais un soulagement honteux la submergeait aussi ; après tout, qui était ce garçon…existait-il, et dans quel contexte, aux yeux de qui ? Avait-elle réellement été sur le point de lâcher sa vie au fond d’un ruisseau pour un inconnu sans feu ni lieu…Plus tard, elle se souvint de ces mots qu’il avait prononcés dans la nuit : « Le malheur finit toujours par frapper ceux que j’aime et les lieux où j’espère demeurer. Voudras-tu quand même prendre le risque d’attacher ton destin au mien ? » Et son air était triste comme elle ne l’avait jamais vu.     

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Ilias, ce jour de grand trouble, avait cherché à joindre ses parents. Certes il préférait la matière, le tangible, toutes les lettres n'étaient pas mortes, les messages écrits parvenaient encore à la manière lente, insupportable pour beaucoup, des colis - eux étaient convenus de s'écrire, ainsi avaient-ils procédé depuis quatre ans que le fils avait quitté Messolonghi, rarement, précisément, à rechercher la densité enfuie. Mais voici qu'aucune réponse à ses missives n'arrivait plus, aucune nouvelle, il leur avait pourtant indiqué son adresse actuelle, ici, trois mois sans signe, il pouvait y avoir la grève naturellement, les conflits, les embargos, le courrier perdu, intercepté, le moyen de savoir ; quant à la Grèce - un trou dans les informations.

Au fond d'un bureau de communication bondé, il tapait des noms, obtenait des numéros ; un homme hurlait dans son récepteur « C'est à cause du pont... tu comprends, c'est parce que nous avons ce foutu pont... ! Il aurait fallu le faire sauter ! » ; les gens d'Athènes ne savaient rien et à Messolonghi, ça se taisait, Ilias biffait les coordonnées une à une, on eût dit que le silence avait commencé de recouvrir la Grèce en son absence, ou les eaux de cette vieille histoire relatée par la grand-mère… enfin une voix s'éleva, ténue, vacillante, pas d'image, à peine une grésillement que le jeune homme hésitait à reconnaître, tant d'autres bruits la rongeaient, l'amenuisaient, un voisin des parents, un type assez sauvage pour qui Yannis avait souvent lu, Ilias ne lui reconstituait qu'un visage parcellaire ; ...les Allovaras ? ...mais qui lui parlait... des bandes avaient traversé le village... à Messolonghi, tout brûlait encore... les Allovaras aussi étaient morts, tous les deux... les gangs de voleurs de chèvres... ils avaient fini par venir... tant pis pour ceux qui s'étaient moqués... il ne restait pas grand-chose... untel avait péri, puis untel, et l'épouse du gardien de phare qui lançait des projectiles du haut de sa tour... mais qui parlait, qui ? …oui, le calme revenu, on avait enterré tout le monde, certains s'acharnaient maintenant à étouffer les incendies, reconstruisaient des murs, mais à quoi bon... les jeunes ne voulaient plus vivre là, le village allait se disloquer...  certain qu'ils étaient morts, les connaissait suffisamment... pourquoi voulait-il savoir... Ilias ressortit du bureau en pleurant, le type d’à côté criait toujours « Dis leur de rester de là-bas... ce sera pire...non, ils ne partiront plus... ! ». L’intensité de son amertume lui interdisait l'immobilité et il marchait, marchait, sans plus rien voir à travers ses larmes, il ne courait vers aucun leurre - sentiment de sa propre culpabilité, tentation de l'incrédulité, reconstruction d'un passé différent - la réalité était autre, il le savait trop et avançait, dépourvu de réconfort, transpercé de chagrin. Obligé de vivre, de respirer et penser avec cet immense accablement au cœur. Le souvenir de sa joie précédente se superposait au temps présent comme une musique composée dans un mode éloigné, Perpétua coexistait avec la souffrance actuelle, mais il ne se résolvait pas à l'y mêler.

Quand, plus tard, il voulut la  retrouver, elle ne fut nulle part, ni aux cabanes, ni dans les places où elle avait coutume de dessiner, ni là où il ne l'apercevait jamais, en fait les expatriés avaient quasi tous plié bagages et attendre était désormais inutile ; les hôtels achevèrent de se vider, les lao se disséminèrent à l'intérieur des montagnes, des troupes d'hommes et de machines engorgèrent les rues, le pont, des corps se décomposèrent en pleine chaleur, l'armée lao se reprit enfin, assiégea la ville occupée, libéra des bâtiments déserts, puis ce furent les cambodgiens qui débarquèrent, frais, déterminés, ayant attendu leur tour et l’épuisement des diverses factions… c'était une grande foire sanglante ; en terme d'occidentaux on ne croisait plus qu'une poignée de camés et quelques aventuriers. Une fois de plus il fallait partir.

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2355, octobre, jeudi 11 ; aujourd’hui, pour vous, et comme tous les autres jours : nous - contre le monde. Encore et toujours nous, et contre. Oui, on le sait, vous en avez assez, à la nausée, de ce théâtre d'affrontements incessants, de cette tribune où maudit notre voix hystérique! Oui, vous êtes las et nous sommes las, mais plus entêtés encore qu’éreintés : si vous voulez du miel et du lait, des onguents et des massages, alors que vos oreilles trop sensibles aillent trainer ailleurs, ça pullule de girons sur cette Toile gluante, d’émissions où cajoler son narcissisme ! Allez là où l'on discute, là où l'on se conforte, là où l'on se construit... Ici, l'on dévaste, l’on expectore, l'on met à bas entre des ruines fumantes, et notre seul titre de gloire serait : Maîtres de saccage. Docteurs es démolition !

Tout de suite, c'est d'explosion, de vraie, de gravats et de morts que nous allons parler. L'attentat du mois dernier, en plein cœur de Byzance, trois cent morts, autant de blessés, Sainte-Sophie proprement rasée… une catastrophe humaine et culturelle. Et après… ?! Et après ? L’occasion est trop belle de rappeler qu’en certaines parties du monde, la mort, les gravats et l'explosion sont pain quotidien : peut-être leurs habitants n'auront-ils pas noté ce désastre lointain et particulier au milieu de leur océan de désastre ordinaire. Alors voici une petite liste en forme de litanies, calendrier de l’après et autres surprises :

Janvier – attentats de Buenos Aires, cent vingt huit morts sans compter les corps pulvérisés, effondrement de l’économie, la compétition internationale de tango annulée.

Février – émeutes à Macao, répression armée, cinquante-trois morts.

Février encore – bombardement de Tanger par les forces australiennes, pertes non chiffrées.

Mars – séisme à la frontière italienne, répliques à deux semaines d’intervalle, environ deux-cents corps sous les décombres, populations sur les routes, camps de fortune fleurissant aux abords des villes. À l’heure actuelle, un cinquième des réfugiés aurait été relogé.

Avril – attentats de Los Angeles, les habitants n’en reviennent pas, un musée ravagé, quatre-vingt deux personnes abattues par les tirs de kalachnikov, les Rembrandt du second étage pulvérisés par une grenade.  

Mai – pause.

Juin – Début du génocide géorgien, nombre  des victimes en constante évolution.

Juillet – Nouveaux attentats de Los Angeles, une gare et un aéroport touchés simultanément, la population n’en revient toujours pas, les aéroports sont fermés une semaine, on organise des ateliers dans les écoles, les chaines programment des tables rondes aux heures de grande écoute, cinq cent quarante huit morts.

Août – invasion du sud-Paraguay par la Bolivie, pilonnage préventif, exactions coutumières.

Re-Août – Typhon en Micronésie, pertes inconnues, personne n’en parle.

Fin août –déraillement d’un train à destination de Mumbai et contenant plus de huit cent cinquante pèlerins, probablement un acte criminel dirigé contre la mouvance fondamentaliste hindou.

Septembre – intervention des forces australiennes en Indonésie, pertes militaires : deux ; civiles : plus de six-cent sur l’ensemble du mois et le début du suivant. Mise en place de camps de régulation au fonctionnement opaque, il semblerait qu’on y meure beaucoup. Prudence de la communauté internationale qui ne souhaite pas se prononcer avant expertise de la situation.

Toujours septembre – grandes inondations dans le sud de la France, glissements de terrains (en principe non-constructibles), sept cents morts environ, trente mille personnes déplacées.

Octobre : à suivre…

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Partie 2 :

 

                     Mais moi, du moins, je sais ce que je suis.

 

 

Il voulut rejoindre la Grèce. Enfin ; après toutes ces années et ne sachant plus trop ce qu’il allait y trouver, ce qu’il désirait encore y trouver.

Sa prédilection pour les voies maritimes lui fit descendre le Mékong sur un rafiot sans vrai capitaine, en compagnie d'une vingtaine de thaïs et de laotiens pressés de voir disparaître les côtes de leurs pays. Passé un bout de Cambodge, gagnés la pointe vietnamienne et par l'embouchure du golfe de Thaïlande les eaux malaises, il embarquait sur un bâtiment de plaisance, pont vers un imaginaire archaïque mis à disposition de quelques romantiques bien en fond ; là, il était censé se rendre utile de très diverses manières, contribuer au ménage des cabines rutilantes, servir la bouffe, la préparer parfois, distraire les passagers, leur lire de la poésie pendant le coucher de soleil, réparer le vénérable projecteur découvert en cale, administrer leur médecine aux vieillards pensifs qui lisaient dans la houle, le nez seul et les mains dépassant de leurs plaids.

Ainsi en alla-t-il, au départ… le voyage s’annonçait agréable ; on était début juin, un mois bienheureux, épargné par les moussons, intermoussons, et autres pluies diluviennes ; les températures s’avéraient tolérables, adoucies par une brise régulière ; l’humeur des plaisanciers se maintenait au beau fixe. Le navire devait rejoindre l’Océan indien par le détroit de Malacca, après quoi il poursuivait jusqu’à Trivandrum où Ilias comptait emprunter un des bâtiments qui suivaient la route du pétrole, longer le Yémen, traverser la Mer rouge et ainsi de suite à rebrousse-chemin, franchissant à nouveau le Canal de Suez pour mouiller sur les côtes de sa Méditerranée chérie. Cependant il se produisit cette chose inexplicable qu’au bout de vingt jours de traversée ni les terres malaises ni les rives indonésiennes ne se profilaient. S’ils s’étaient d’abord laissé bercer, sans question et sans trouble, les passagers commencèrent de s’interroger. Abordés, le chef d’équipage comme son second fournissaient d’évasives explications, guerres de satellites, radars brouillés et avaries diverses s’emmêlaient et s’annulaient ; des appels étaient passés aux proches, vers les États-Unis, la Scandinavie, personne ne s’inquiétait vraiment et c’était peut-être le plus mystérieux ; tout semblait si paisible. La mer s’étendait à perdre le regard, plus que bleue : esprit du bleu. Les jours et les nuits s’écoulaient et prenaient la couleur des songes. Toujours rien à l’horizon…le yacht fendait les flots, semblable pour les oiseaux à un narval affleurant à la surface de la mer étale. Les passagers s’en remettaient aux autorités compétentes ; les autorités capitainantes s’en remettaient à l’infaillibilité de leur appareillage technique. On ne risquait rien.

Entre son service de midi et celui de dix-sept heures, Ilias s’allongeait dans la cabine qu’il partageait avec trois camarades : il aimait ce temps paresseux où dormir, écrire, articuler de muettes réflexions. Après la seconde semaine de navigation, des rêves vinrent le visiter, récurrents, ou plutôt développant à partir d’une même matrice d’oppressantes variations. Il y était question de pirates qui abordaient, trucidaient le capitaine et le second avec la virtuosité prodigieuse dont on bénéficie dans le sommeil ; le détail des rafles - bagues, écrans nouveau-nés, valises de cash – intensifiait la violence du rêve ; puis Ilias s’éveillait, oubliait à demi et la suite arrivait le lendemain, le surlendemain : les passagers mis sous clé, personne de violé précisait un homme au visage indiscernable, contraire au protocole, les outils de communication hors-service, nous appareillons pour la Nouvelle-Guinée, le long yacht moiré en remorque du navire crapuleux… ils comptaient négocier les rançons là-bas, sous le filet de brouillage qui rendait invisible leur bunker et imparables leurs arguments…

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Le grec n’était apparemment pas le seul à divaguer ; tandis que le bâtiment égaré battait les mers, que les tentatives de localisation se perdaient dans l’atmosphère, les occupants du yacht entraient dans des transes ponctuelles et incompréhensibles. Ainsi d’un membre de l’équipage, pas gâteux du tout, qui affirma avoir parlé à la lune une nuit durant ; elle lui donnait des conseils pour sa vie future, lui apprit qu’il était sauvé et irait sous peu rejoindre le Penjua, un paradis flottant entre les nuages dont elle lui répéta plusieurs fois le nom. Une touriste occidentale se plaignait, elle, que le Berbalang pénétrait chaque soir dans sa cabine, lui trouant la trachée de ses canines noires et aspirant le sang jusqu’à ce que le pas du vigile sur le pont ne l’incite à fuir. Le médecin de la croisière en perdait ses inutiles rudiments de latin ; c’était des vapeurs, des crises d’hystéries, des bagarres dépourvues de motifs, des migraines accompagnées d’hallucination, et cela de l’aurore au crépuscule ; après le coucher du soleil, la situation empirait, on se croyait revenu aux temps où l’humanité sans feu redoutait plus que tout l’obscurité ; des gémissements, des pleurs s’élevaient de chaque étage, beaucoup préféraient attendre sur le pont la venue du jour, se racontaient leurs vies, tournaient, ivres de fatigue, si bien que quelques uns passèrent par-dessus bord, absorbés pour toujours par la nuit malaise. « Quelle drôle de maladie est-ce là, docteur ? » demandait Ilias quand il croisait le médecin au visage plus vert d’heure en heure. «  Une saloperie… » répondait celui-ci en s’épongeant le cou. « Une saloperie venue de ces putains d’îles… ». Il était islandais et n’avait rien eu auparavant contre les îles, mais le vent tiède le rendait fou et une haine farouche du Sud-Est naissait en lui. « Vous n’êtes pas touché au moins ? » s’inquiétait le grec. « Comment savoir ? Un mal dont on n’identifie pas les symptômes… il faudrait déjà être certain que tout ceci est réel… ».

Un matin que dormaient encore les moins anxieux et commençaient à somnoler les veilleurs, le capitaine crut distinguer à tribord les côtes longues et comme moussues de la verdoyante Palawan. « …nous serions à hauteur des Philippines alors… ? » grommela-t-il, incrédule. Les signaux émis continuaient de n’éveiller aucun écho, les rochers fantastiques s’estompèrent, le yacht indocile ou contraint par des courant trop puissants fila un temps plein nord, c’était à n’y rien comprendre, et puis s’immobilisa ; panne de carburant.

Ilias rêva de mutinerie ; les pirates avaient un chef ; le chef, des hommes et des femmes sous ses ordres, puis des otages, des prisonniers, qui se trouvaient également par la loi de la force, sous les ordres du chef. Les termes d'évasion, de libération n’apparaissaient pas dans le songe : la mer enserrait d’ailleurs les deux bâtiments mieux que tous les murs, c'était donc à l'intérieur de ceux-ci qu'il faudrait renverser le pouvoir en place. Contaminé par le réel ou ce qui y ressemblait, le rêve devenait poreux, la nécessité de se ravitailler en carburant incurvait son déroulé : le bateau-remorqueur s’était dirigé vers les rivages d’une île, jaunes, lisses et récurés autant qu’un très vieux squelette ; alors qu'on approchait, des navires paraissaient ça et là, à l’ancre dans l'enclos d'un port minuscule ; quelques baraques s'étageaient au-dessus des berges, rien qui donnât l'impression d'une vie véritable. Les moteurs furent stoppés à bonne distance de la rade ; il y eut de longs conciliabules, puis les otages se retrouvèrent entassés dans un réduit de quinze mètres carrés, porte cadenassée, avec un seau, deux bouteilles d'eau, et une bouche d'aération qui devait leur éviter une complète asphyxie. Ilias était réquisitionné avec un jeune thaï qui ressemblait à un ami des cuisines lao – il avait fui la guerre, chuchotait-il au grec - ils aideraient à rapporter le carburant. Les flancs des deux navires s'éloignaient, le canot filait sur la ville ; le sentiment d'une subite liberté réunissaient Ilias, le garçon thaï, et leurs hâves geôliers dans le plaisir animal de cette course qui eût pu n'avoir pas de but. Pourtant le rêveur avait l’intuition que leur situation ne tarderait pas à basculer ; il l'avait lu dans les yeux de certains otages, des hommes, un peu plus grands que les autres, porteurs d'une rage obtuse, et qui s'imaginaient dissimuler. Nul doute que le moment leur paraîtrait le bon, l'unique : moins de gardiens à bord, la terre toute proche, il se pouvait qu'ils eussent récupéré un canif, soudoyé un malheureux employé de la défunte croisière…On débarquait. La tête vous tournait aux premiers pas posés sur la plage. Cela faisait tant de temps que le plancher vernis du yacht constituait leur unique sol : endormi même, la terre se dérobait sous les pieds. Pas mal d'hommes dans le port ; presque pas de femmes. Un équipage de forbans décuplé et répandu par trois rues. Une bande d'enfants accroupis retournait du poisson sur un gril bricolé entre des pierres, ils avaient le teint mat, de grands yeux noirs, Ilias les vit subitement sur le port de Messolonghi. L’histoire manquait déraper, se déplacer, migrer vers les côtes grecques, mais Ilias se cramponnait, il voulait connaître la suite…Ses compagnons payaient  un haut fût de jatropha qu'ils roulaient ensuite du fond du hangar jusqu'au bord d'une jetée, le grec descendait au centre du canot pour le recevoir, guider sa chute, manquait se faire broyer une jambe, la faute au jeune thaï/lao qui laissait glisser la charge trop rapidement. Les pirates criaient, flanquaient des beignes au gosse épouvanté. Le canot quittait le port entre deux gerbes d'une eau huileuse… l'embarcation parvenue à quelques encablures de la coque, ils percevaient l’anarchie régnant à bord. Des cris leur parvenaient et les décharges des armes ; l'un des hommes poussa le jeune garçon vers l'échelle pour le faire grimper le premier, celui-ci s'agrippait aux bords du canot, protestait dans son dialecte, un autre homme pointa son canon vers la tempe du jeune laotien, tira, le corps tomba à l’eau, Ilias remonta l'échelle. Des cadavres couvraient le pont, on courait de partout : une seconde bande avait profité du ravitaillement pour investir les navires et tenter de s'emparer d'un butin supposé, de leur côté les otages avaient dû forcer la garde du local où on les avait séquestrés, car leurs corps faisaient le gros des morts. Abasourdi, Ilias avança vers la proue, il voulait s’extraire du cauchemar à présent ; personne ne semblait prendre garde à lui ; des pirates revenus, deux avaient été tués aussitôt, les autres venaient de disparaître dans le ventre de leur bâtiment ; le jeune grec marcha sur une main ouverte, du fond du rêve il pensa encore : voilà que cela recommence, tous ces hommes qui entrent en convulsion autour de moi et je vais m’en sortir, une nouvelle fois ! Alors, tandis que grossissait le bruit d'un affrontement qui n'avait désormais plus lieu qu'entre bandits, il  fut debout sur le bastingage, arqué vers les vagues vineuses et plongea du tribord…

« C’est intéressant, …ce que vous avez vu, imaginé… » remarquait le docteur qui ahanait maintenant entre chaque proposition. « Mais qu’est-ce que ça peut bien signifier ? Hein… ? ». Ilias soutenait que les rêves n’avaient aucun sens qu’on ne puisse trouver dans le réel.

55

Parlant avec les passagers du navire déboussolé plus intimement qu'il n'aurait pu le faire dans un contexte ordinaire, Ilias s'apercevait qu'aucun ne jouissait d'une conscience parfaitement paisible, la faute à leur argent peut-être, à celui de leur famille, ou aux mille liens de compromissions qui leur paraissaient à l'origine de leur position favorisée ; au cœur de la gangue des raisons, des désirs et indignations divers, demeurait l'étrange certitude d'avoir mérité le bizarre malheur qui s'abattait sur eux ; de l'avoir, même, appelé de leurs vœux. Pour Ilias, une telle révélation le fascinait autant que celle d'une perversion rare et il n'était pas loin de parvenir pour des motifs différents à des conclusions identiques : si ces gens se jugeaient bons pour la casse, ou l’évaporation, en fin de sursis quoi, alors il en irait ainsi, leur sauvetage ne constituerait qu'une brève prolongation, adieux reportés d'une chanteuse qui a perdu sa voix il y a longtemps. Les va-nu-pieds, les hors-jeu qui avaient embarqué en tant que cuistots ou mécaniciens, rien dans cette statique évolution ne les troublaient vraiment. Ils conservaient leurs fonctions initiales et s'activaient moins pour des maîtres rendus par les circonstances moins exigeants. Les troubles spectaculaires dont les manifestations avaient un moment maintenu le médecin sur la brèche se firent plus rares, les allées et venues nocturnes sur le pont cessèrent aussi, presque tout le monde dormait sans conscience de l’alternance des jours et des nuits, une profonde léthargie s’était emparée de chacun et maintenait le yacht dans un silence surnaturel. En une semaine, les écrans avaient expirés, aucun appel de possible, le monde réduit à une mer indifférente et au voisin de cabine assoupi. L’étrange mal avait gagné la totalité des passagers.

La Croix du Sud faisait parfois une fantomatique apparition derrière la couverture nuageuse qui masquait habituellement le lever et coucher vertical des étoiles, mais Ilias avait perdu la mémoire de leurs courses ainsi que de l’époque où il demeurait des nuits entières étendu contre les containers à lire les cieux de la Mer Rouge et de celle d’Arabie. Comme les autres, il dormait. Ne mangeait plus, ne parlait plus, buvait les yeux fermés et quasi somnambule, vivait d’une vie intérieure entièrement détachée de sa personne physique, ne se mouvait plus que dans ce second corps inventé par l’âme pour explorer des contrées tout autant inventées… Depuis onze jours le capitaine dormait également. Ni lui, ni ses congénères ne virent défiler à l’horizon les îles Babuyan puis croitre les rives des îles Batan ; personne n’entendit si ce n’est au travers d’une opaque couche de rêves les murmures des hommes en blanc qu’étouffaient encore le port de masques en silicone. Ceux qui entrouvrirent les paupières sans pour autant revenir à eux aperçurent les yeux clairs et fendus de leurs ravisseurs. Car on les emportait, bagages dociles et mous, on les chargeait dans des véhicules ouatés qui démarraient pour le cœur de l’une des onze îles, une zone privée, acquise en entier par qui… pour y mener à bien d’importants travaux. Ilias accostait maintenant à la marina de son enfance, c’étaient d’autres visages masqués de blanc qui émergeaient des flots, ils s’inclinaient vers des faces sans vie, aspergeaient la plage du contenu de leurs bonbonnes, une odeur de soufre imprégnait les lieux pour les années à venir. Le ronronnement des véhicules avait remplacé celui de la mer et berçait leurs reins. L’île n’était pas grande, trente kilomètres carrés tout au plus, la route serait brève…

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Une ère nouvelle débuta : l’ère blanche, au sein de laquelle ne subsistait aucune perception commune du temps, de l’espace, des autres…À mesure que se dissipaient les effets des ondes, celles qui avaient servi à détourner le bâtiment, ceux des armes chimiques qui avaient contribué à annihiler la volonté des passagers, ceux-ci sortaient de leur torpeur. Mais ils ne savaient plus rien. Où ils se trouvaient bien sûr. Qui ils étaient pas mieux. Quelle drogue, quelle sombre magie distordaient leurs sens et identités. Certains étaient en mesure de partager l'incertitude avec leurs compagnons, ils en débattaient à la dérobée, pour éprouver la chaleur fugace de la conspiration dans les interstices que leur abandonnaient sans doute à dessein les figures spectrales de leurs geôliers ; certains se croyaient complètement seuls, au moins ils pouvaient se faire rois, reines, ils étaient libres à leur manière extravagante ; il y avait ceux que l'on avait soumis à l'isolement, les confinés ; leur identité se dénouait, malléable à l'infini entre les mains des sans-visages. Pour eux la durée n'existait plus : on avait pris soin d'éliminer de leur vie tout ce qui fait office de repère : rite, routine, repas, lumière, le caillou blanc déposé à l’orée de la conscience. Puis on était parvenu à moduler à volonté leur activité cérébrale si bien que le contenu d'une seconde paraissait dense d'une existence mouvementée, que celui d'une semaine se réduisait à un peu de vent soufflant sur le désert. Personne n’eut plus d’histoire propre, Ilias pas plus que le capitaine ou la préposée au nettoyage des sanitaires ou le président directeur général de groupe financier embarqué pour trois semaines et avalé pour une vie.

Au large des Mariannes on retrouva un yacht désert, immaculé, pas traces d’agression, pas plus de passagers, le moindre recoin désinfecté et un parfum de propre saturant les couchettes. L’annonce de la découverte passa inaperçue entre celles d’un ouragan en Papouasie et d’une répression meurtrière à Hawaï à moins que ce ne fût le contraire…

Des mois passèrent comme des années, et des années comme des siècles. La dégradation des organes aurait pu servir de marqueur temporel aux cobayes, oui mais s'agissait-il seulement de leurs organes ? …ou de pièces de rechange ? …ou de greffes ? …ou de fantasmes d'organes générés par la suggestion d'impulsions électroniques ? Les corps n'étaient plus présents à eux-mêmes de manière stable. On exerçait les esprits à se quitter : à dire « tu » pour « je », « moi » pour « toi ». Passionnante cuisine sémantique. Et les frontières s'abolissaient. Un homme était ainsi en mesure de s'infliger des blessures plus volontiers qu'à son vis-à-vis, parce qu'il croyait être cet autre, et non la chose souffrante dont les cris l'assourdissaient. De nombreux éléments à la racine de la détermination humaine pouvaient être supprimés :

La faim, la soif.

La peur.

L'amour.

La haine. 

La connaissance.

La croyance.

En créer s'avérait plus délicat. Ça ressemblait, souvent ; ça remplaçait. Ce n'était pas tout à fait cela. On parvenait à susciter l'euphorie assez facilement.

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Lorsqu'on circulait dans cet endroit sans nom, on voyait du blanc. Haut, bas, face, dos, latéral, du blanc sans éclat, qui ferait songer au gris s'il faisait songer. Parties prenantes de ce blanc, des étages, des couloirs, des cloisons et des ouvertures ; tout un jeu de profondeurs qui permettait de se déplacer à l'intérieur du blanc, d'y développer les interactions nécessaires aux recherches des savants – c’était ce qu’ils étaient derrière leurs masques, des hommes immensément savants, certains des cobayes les respectaient pour cela.

La vie restait le matériau de base ; rustique et non négociable. Le truc mort, ce n'était pas faute d'avoir essayé, il ne se passait plus grand chose. De grand progrès restaient à accomplir. Au milieu de tout ce riengrisblanc circulaient des hommes, des femmes, des enfants, des peaux blêmes, ambres, noires, ivoirines, briques, ridées, élastiques, tâchées de vin ou de brûlures. Ce monde discutait, observait en dépit de ; les regards s'animaient ou souvent se vidaient. On ne pouvait être certain de revoir une même personne deux fois de suite, un beau jour les gens disparaissaient ou ils ne vous reconnaissaient plus, ou bien vous ne les reconnaissiez plus. C’était normal ; un abrégé de la vie au dehors finalement. Volatiles, les substances se mêlent et se quittent, tournent à la manière d'un vieux lait, se dissolvent.

De l’amnésie ambiante naissait une familiarité dépourvue d'émotion ; on tentait des conversations sans se souvenir parfaitement du mode opératoire. « C'était votre père...  il vous ressemble. » Silence. « Et vous en avez d'autres, des frères ? ...plus jeunes... quatre ans, non trois... ça sent la cigarette... ». Des odeurs circulaient. Stimuli ? Senteurs synthétiques en cours de test ? Traînant après eux des tuyaux et des poches emplies de liquides colorés, quelques uns passaient et sifflotaient ; comme s'ils savaient exactement où ils allaient. Il arrivait que traverse le blanc un homme porté par un autre, et qu'il émette tout le long de son trajet un râle d'agonie. Les lentes conversations s'interrompaient alors pour une minute.

Parler des Autres. Cela procurait encore une douce excitation comme l’absorption d’une substance  dont on ignorerait le degré de légalité, ou comme un désir qui n'aurait pas encore sa forme d'amour. Les Autres étaient là, officiellement ; on les percevait, on les fréquentait, ils travaillaient avec vous, manipulaient aussi votre psyché, à n'en pas douter, mais il se pouvait que ce fût pour votre bien. Raconter ses propres traitements et entrevues était mal considéré, une forme d'indiscrétion. Qui déciderait si vous étiez un patient privilégié ou une victime abusée ? Ils étaient aussi présents parmi leurs patients, ivresse du danger et du guet « chez nous, en nous » ; cachés sous des faces similaires, à épier les propos, poursuivants de mystérieuses investigations qui serviraient leurs travaux futurs. « Ou ils sont nous ? Puisque nous ignorons qui nous sommes. Rien n'est impossible !... ».

L’ère blanche connut un début, une acmé, pic d’activité et d’excitation ; ensuite vint la fin.

58

Ilias avait été au milieu de ses semblables, à parcourir le lieu blanc. Ce souvenir lui avait été laissé et avait perduré au travers des brumes, lorsqu’il avait cessé de percevoir son environnement ; il ne s'était pris ni pour un roi, ni pour un dieu. L'univers se réduisait aux étirements arbitraires de la conscience, à des sensations purement internes que n'étayait aucun contact avec l'extérieur. Puis la lumière était revenue à la surface, vacillante ; grâce aux balbutiements conservées par sa mémoire, Ilias se sut isolé, empli d'images et de sons sur lesquels sa volonté n'avait pas de prise. On l’avait confiné il y avait de ça bien longtemps, trop longtemps… La lutte lui parut inutile. Il suivit au contraire chaque impulsion jusqu'à son maximum d'intensité et commença ainsi à concevoir l'architecture d'un nouveau monde où sa nature se révélait apte à survivre. Il existait une issue, une fissure dans la cellule où les Autres l’avaient oublié. Il marcha interminablement, traversant des espaces sans délimitations et y trouvant sa subsistance sous des formes variées : objets liquides, solides, seringues, branchements, filaments flottants... l'usage approprié allait de pair avec leur surgissement. Il dormait de nouveau, après une éternité maintenue hors sommeil, mais impossible de prévoir quand, il pliait et sombrait soudain, s'éveillait parfois dans un endroit clos, étouffant comme un caveau et dont il ne pouvait éprouver la consistance ; il fallait attendre alors qu'une réponse se fraye un chemin dans l'effroi ; le temps se faisait aussi vide que plein, une dimension de pure angoisse. Il crut quelquefois que les Autres recommençaient à se manifester ; ils apparaissaient en groupe, assis, et parlaient à l'homme dans différentes langues que toujours il comprenait. Leurs traits se marquaient profondément en lui, il semblait qu'on ne le mettait jamais en face des mêmes personnes. On l'amenait devant une glace et il s'appliquait à retenir le visage qui était le sien, aussi voyait-il fréquemment l'image renvoyée par le miroir sur l'envers de ses paupières fermées. Puis il comprit qu’il s’agissait seulement de réminiscences d’une période révolue, des ratés de la mémoire qui lui revenait en lambeaux méconnaissables.  Le présent s'émiettait et remplissait la tombe ainsi qu'une menue pluie de terre. Il fit presque noir ; en quelques dernières places du lieu, un éclat diffus se maintenait encore. Ilias put à nouveau maîtriser ses temps de veille et de sommeil. Une source d'énergie d’un genre inconnu, matériau de recherche laissé derrière eux par les hommes en blanc : gelée fraîche et translucide contenue dans un bac bleu muni d'une anse. Le grec en mangeait le contenu avec les doigts ; il se sentait faible néanmoins, fragile, exposé autant que si le dedans délicat du corps avait été le dehors. Des liens recommençaient par ailleurs à s'établir dans son esprit entre un instant et un autre, un geste et sa conséquence, mais il n'appréhendait que ténèbres dès qu'il tentait d'atteindre un passé plus lointain.

Lors d'un réveil que rien ne distinguait des autres réveils, il constata l'obscurité absolue : le lieu avait fini de faire naufrage. L'ancienne logique des déplacements avait disparu avec la possibilité de s'orienter, mais Ilias s'aperçut qu'il n'en ressentait aucune inquiétude. Tout au contraire, une force oubliée portait ses pas  au travers de la nuit. Il saisissait que cette nouvelle sorte d'ombre impliquait l'existence d'une lumière différente des artefacts précédents. Les minutes s'écoulaient à présent avec la pesanteur de la matière, accouplées aux battements du cœur et à l'espacement des foulées. Les prémices du jour apparurent enfin par les crevures de l’architecture ; quelques particules éparses d'abord, un reflet sur la surface lisse d'une paroi ; Ilias avançait sans plus s'arrêter, il courait : au bout d’un ultime couloir, la lumière se rassembla en un faisceau toujours plus large, plus puissant ; c’était enfin le soleil vers lequel l’homme eut l’impression de tomber.

Un large pan d'amnésie s'effondra en lui à l'instant où il se tint sous le ciel. Le vent entrait de partout, son goût âcre et parfumé imprégnait la langue et les sinus ; chargé d'odeurs et pourtant pur il balayait les effluves empestés du lieu ; la pensée qu'il quittait une atmosphère de décomposition traversa brièvement l'esprit du grec. Il se rappela les bouleversantes qualités d'éclat qui constituaient la matière du monde et que l'on appelait couleurs. Les nuages et le sol doré chancelaient sous ses pieds, des objets prenaient un à un leur relief distinct ; arbres,  roches jaillissaient bruts de la terre. Le bleu des cieux écrasait tout.

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Alors Ilias eut conscience d'une attention étrangère, quelque chose, quelqu'un qui se tenait non loin de lui et  dont tous les sens se trouvaient aspirés par cet instant. L'être était très proche, la face et le corps couverts de poils, il se tenait sur une sorte de chaise, rassemblé autour d'une construction tubulaire, une arme se souvint le grec ; dangereux, mortel exactement, dans le lieu blanc certaines personnes maniaient des armes. Entassés dans la proximité de l'individu velu, des os de toutes formes et de toutes tailles ; leur contact, sous la plante de ses pieds, n'étaient pas inconnu à l'homme : durant les derniers temps, des ossements avaient parsemé le lieu. Au-delà de l'arme et de son gardien s'étiraient de vastes perspectives sableuses, Ilias savait qu'il lui fallait les atteindre. Il voulut créer un lien entre lui et l'autre pétrifié, il ignorait de quelle sorte devait être ce lien ; il le regarda dans les yeux, émit sans ouvrir les lèvres un son faible et prolongé, il sentait l'effort inhabituel qui faisait vibrer son larynx ; des réminiscences de ce qu'eut dû être sa tentative de communication, d'une modulation plus précise, l'emplissaient de frustration. L'autre ne répondait pas, serrait toujours son arme sans la lever, Ilias le dépassa, s'éloigna, s’enfonça dans la jungle. Plus tard, lorsqu’il revint chercher le gardien car cela lui paraissait trop inhumain de l’abandonner au milieu de la mer, sur son bout d’archipel déserté, l’homme avait disparu. « …est-ce que ça m’est avis ne serait pas que les bêtes l’ont bouffé… » dit Eiji. Le grec ne pensait pas ; il croyait plutôt que le gardien avait replongé au sein du labyrinthe blanc.

Lui et Eiji s’étaient rencontrés dès le second jour hors du lieu blanc. Après avoir traversé une épuisante section de forêt où la plante la plus médiocre vous emprisonnait les chevilles, vous enlaçait le torse, où les fleurs mangeaient des insectes, où l’on se sentait épié sans qu’aucune bête ne se montre, Ilias finit par trouver une voie vers le rivage ; il s’était étendu dans le sable et n’avait pu fermer l’œil de cette première nuit, terrifié par les mélopées animales et végétales qui ne s’interrompirent qu’à l’aube. Au milieu du jour suivant il reprit conscience ; la crique resplendissait sous le soleil de midi ; une grande femme au corps admirable sortait de l’eau et se dirigeait vers lui. Ilias crut à un vestige d’hallucination mais voilà que la nageuse s’asseyait à ses côtés et lui adressait la parole en ces termes peu classiques : « …tu l’aurais par hasard vue…ma beuteille…là j’ai mise. Bien bien là… ». C’était les premiers mots entendus par le grec depuis des mois ; méconnaissables comme le visage familier que reflète un miroir trop oxydé, et pourtant, à partir d’eux, la langue commença à reprendre forme en Ilias, les futaies de la grammaire, le lac sans fond du vocabulaire, les pics des interjections, le brouillard irisé des intonations. L’air contrarié, la femme tournait sur elle-même, explorait le sable à leurs pieds, et marmonnait : « …cachée… c’est toi. Dis-lu, allez… ». Ses traits fins, son nez légèrement recourbé et sa chevelure étaient ceux d’une eurasienne ; elle ne portait qu’un jean trop maculé pour qu’on puisse en définir la couleur. « …fils de pute…fils de pute !! » hurla-t-elle soudain en direction d’un petit gibbon qui les observait d’une branche voisine, une bouteille en plastique pendue au bout de ses doigts immenses. Et elle s’élança contre l’arbre dans un élan frénétique. Le singe n’était déjà plus là. Captivé, le grec la contemplait ; ses seins se soulevaient haut à chaque inspiration, ils étaient la chose la plus fabuleuse et la plus étrange de tout son être, élancés et recourbés ainsi que les anses d'une vasque antique, d'un blanc nacré intense qui bleuissait vers l'attache des épaules, leurs pointes écarlates brillant de l'éclat du grenat, si parfaits qu'ils paraissaient l'aboutissement éphémère de quelque prodige à son apogée et le signe même de l'impossibilité. « …attention…j’ai surveillé…en ce qui te concerne…trop le dormiru…une maladie je l’appelle. » enchaina l’inconnue sans transition ; elle se laissa choir dans la proximité d’Ilias. « …ils dirigeaient avec le dormiru…c’est que costauds fous féroces tous nous ils dirigeaient hein ! ». L’infime balancement de la poitrine plus que la confusion du discours empêchait le grec de saisir le sens de la harangue. En aventurant une main vers leur tiédeur il pressentit toutes les femmes : la divine Basilie, les puériles amoureuses de la marina, Lena qui avait été sa mère avant de mourir, la joueuse de oud qui était la fiancée de son ami, Perpétua l’adolescente peintre et albinos… le souvenir des corps lui rendait encore un peu de son histoire. « …hééé….hé…pas possible…quoi toi arrête… ! ». Elle avait dérobé son buste et saisi les avant-bras d’Ilias en tenailles. Pas de colère dans son regard, mais un désarroi immense ; l’homme n’en revenait pas de la puissance musculaire déployée d’un coup par sa voisine. L’étreinte se relâcha petit à petit, le feu qui animait les pupilles noires perdait en intensité aussi et une sorte de tristesse les ternissait. « …pas ta faute…c’est que quand même je comprends…ça a l’air de mais c’est faux… moi enfin suis un homme…un homme quoi. Si… » Ilias ne saisissait toujours pas, trop difficile de nier la superbe arrogance des deux seins bleutés ; alors leur détenteur descendait sur ses hanches le jean élimé et révélait au creux paisible des cuisses la présence d’un membre masculin. « …au début début, c’était parti…que c’est qu’ils n’ont pourtant pas réussi… ça repoussait… des années garçon des années fille oublié… » Le spectacle de ces attributs contradictoires pétrifia le désir d’Ilias ; un effroi nauséeux le submergeait à l’évocation des tortures, tentatives, torsions qu’avaient eu à subir leurs esprits comme leur chair. Scrupule ou suspicion : « …dis, euh… t’aimes pas les hommes… ? » interrogeait malgré tout l’androgyne. Jamais Ilias n’aurait cru qu’il peinerait un jour à répondre, mais la vision des orbes mirifiques l’obsédait encore. « Je ne sais pas. » dit-il ; et ce furent, après des mois de mutisme, les premiers mots qu’il articulait.

60

Son compagnon lui apprit à tuer les tortues géantes qui s’aventuraient parfois sur les plages, ils s’en nourrissaient des jours durant, tournant les quartiers de viande au-dessus d’un feu allumé grâce au matériel qu’Eiji avait récupéré du lieu blanc au moment de sa fuite. C’était dans une boite en métal, caisse pour outils hétéroclites, des briquets, clés à molettes, cartouches usagées ou non, pilules pour maladies inouïes, composants d’écran, capotes, pinceaux raides de couleur, épingles, un bazar  à ne savoir qu’en faire. À force de fréquentations, la syntaxe dévastée de son camarade devint plus lisible à Ilias ; ils se confièrent les miettes d’histoire que régurgitaient leurs mémoires, suscitèrent par leurs questions de nouvelles résurgences, l’espoir tenait bon. Eiji était sorti plus tôt que le grec, cela faisait un demi cycle lunaire ; informaticien de sa profession, il expérimentait précisément un nouveau logiciel de navigation lorsque leur bateau avait été comme aspiré au large d’Okinawa et attiré jusqu’à l’île maléfique ; il avait un jeune fils, voulait maintenant rejoindre la péninsule de Kii dont il était originaire. Ilias se rappelait moins ; sa famille était morte ; il y avait cette fille, rencontrée au Laos, mais combien d’années auparavant ? Le japonais portait à présent les cheveux attachés en un demi-chignon et avait réquisitionné le tee-shirt du grec afin de réduire la féminité de son allure ; quand, au crépuscule, son profil aquilin se détachait sur la mer flamboyante, Ilias se remémorait le prince Hiraku Genji et imaginait Eiji vêtu des multiples kimonos de l’antique cour Heian. Car les mythes ou la poésie restaient plus vivaces dans son esprit que les méandres de sa propre existence. Son ami ne savait rien du Genji et s’en foutait, il cherchait un moyen de quitter l’île.

Ce moyen leur vint, très naturellement sinon rapidement, par les eaux ; un jeune indonésien féru de voile qui avait entrepris de traverser la mer de Chine en solitaire, puis remonterait le Pacifique jusqu’aux Kouriles. Le couple hirsute lui fit l’effet d’être rescapé d’une secte extrémiste mais sa philosophie était de ne pas interroger. « Je ne suis pas flic ! » assénait-il à ses hâves interlocuteurs qui n’auraient alors rien eu contre la présence d’un représentant d’une quelconque police, n’importe quel être humain aurait d’ailleurs fait l’affaire pourvu qu’on les tire de là… On se mit d’accord sur une escale à Ise, le navigateur dit qu’il en profiterait pour rendre visite à la déesse Amaterasu. Ils embarquèrent à trois, après qu’Ilias eût constaté la disparition du gardien ; la traversée fut sereine ; le jeune pilote refusait d’être relayé, il exigeait en revanche que ses passagers le tiennent éveillé la nuit hors les tranches d’un quart d’heure qu’il s’octroyait quand le temps et la direction du voilier le permettaient. Le grec aurait certes eu bien des choses à narrer mais il se souvenait de fort peu encore, contraint de faire appel au limon de contes et légendes accumulé par les voyages ou rencontres sur les bords du fleuve Oubli :

Entre Taïwan et Naha, il dit comment Tamerlan le Boiteux qui possédait la moitié de l’Asie prédit en mourant un grand désastre si l’on excavait sa tombe, comment, inviolée durant des siècles, elle fut finalement ouverte par un archéologue russe du nom de Gerasimov ; le jour même Hitler rompait le traité de non-agression entre l’Allemagne et l’Union soviétique. S’ensuivait sur le front de l’Est une série d’affrontements parmi les plus sanglants de cette guerre sanglante.

Des îles Amami aux îles Tanega, il rapporta l’histoire de la vieille sur sa colline, contée par sa grand-mère durant une lointaine nuit de tempête, mais de cela il ne se rappelait pas. Le navigateur voulut savoir, sans succès, de quelle mer et de quelle colline il s’agissait.

Ensuite ce fut au tour de Eiji qui se lança dans la légende de Kaguya-hime, malheureusement son élocution demeurait problématique et il fallut interrompre le récit auquel l’indonésien ne comprenait goutte.

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Avant l’arrivée à Shingu, il y eut une dernière nuit. Tandis que Ilias et celui auquel leur sauveteur s’entêtait à s’adresser en des termes féminins terminaient les conserves de soupe au maïs – le met le plus délectable de la terre affirmaient les deux insatiables – le jeune navigateur décréta qu’il allait en guise d’adieux  dire une légende de son pays. Ainsi, tandis que se rapprochaient, invisibles, les côtes de la péninsule, il leur relata le mythe de l’enfant-loutre et l’on croyait, en accompagnement de sa voix chantante,  entendre le son du gamelan :

« …ça se passait il y a trop longtemps pour qu’on puisse calculer, sûrement des millénaires, et dans une île, oui…toujours les îles… celle-ci était trop vaste pour être parcourue à pied en une seule vie et abritait un royaume aux souverains très sages. Leur peuple vivait en paix, entre eux comme avec leurs voisins et les voisins de leurs voisins. Douze cent tribus habitaient l'île. Le roi et la reine avaient une fille…eh oui, toujours les princesses… belle et intelligente également, mais frappée d'une maladie étrange à cause de laquelle son visage et son corps se trouvaient couverts de taches ainsi qu'une peau de léopard ; elle ne sortait de chez elle que masquée des pieds à la tête par un voile opaque et chacun offrait des sacrifices au jour de son anniversaire afin qu'elle guérît de ce mal injuste. La nuit de ses vingt ans, alors que la fête avait pris fin, elle pleurait des larmes amères et sans espoir quand survint un voyageur  égaré ; les souverains et leur fille lui offrirent l'hospitalité, le manger, le dormir et conversèrent avec lui bien qu'ils eussent reçu d'abondance déjà dans les heures précédentes. Avant de repartir, le voyageur raconta ses périples ; il avait parcouru une moitié de l'île et voulait entreprendre de visiter l'autre moitié, autant qu'il lui serait possible avant la fin de sa vie. Il avait connu de nombreux peuples et découvert de nombreuses coutumes : ainsi, il existait tout au nord un pays appelé le Pays des loutres, car c'était ces animaux qui y régnaient tandis que les hommes vivaient en vassaux. Il dit encore que le Prince-Loutre vivait depuis des milliers d'années au fond d'un lac caché, entouré d'une forêt si épaisse que personne ne pouvait y pénétrer sans s'y perdre, et que les eaux de ce lac possédaient la vertu de guérir toutes les maladies du corps et de l'esprit. Ensuite il reprit la route et on ne le revit plus de  longtemps dans ce royaume. La princesse réfléchit aux propos de l'étranger durant de nombreux jours, puis fit part de sa décision au roi et à la reine : elle voyagerait jusqu'au Pays des loutres pour se baigner dans le lac. Ses parents convinrent  avec tristesse qu'il n'y avait rien d'autre à faire, car la princesse vivait une existence trop misérable. Plusieurs mois durant, elle traversa des terres inconnues et on lui indiquait des routes toujours plus difficiles.

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Enfin, elle fut avec son escorte à l'orée de la forêt au lac. Elle descendit de son palanquin, ordonna aux hommes de l'attendre sans avancer au-delà et de s'en retourner si elle restait absente un mois entier. Alors, toujours couverte par son voile opaque, elle pénétra dans la forêt. Les arbres en étaient si hauts et leur feuillage si dense qu'en levant les yeux on ne voyait qu'une voûte bleue, très sombre et très lointaine. Tandis que la princesse s'enfonçait plus avant, les chants des oiseaux se faisaient rares, le petit gibier disparaissait, le sol se couvrait d'une mousse épaisse et spongieuse où croissaient des champignons noirs dont se nourrissait la jeune fille. La dernière nuit de la première semaine, un tigre lui apparut ;  il se tenait perché sur une branche éloignée, à la manière d'un oiseau, et brillait d'une couleur lunaire ; la princesse se rendormit. Elle marcha sept nouveaux jours sans rencontrer aucune bête. Les arbres devenaient tellement immenses que leurs troncs poussaient espacés de plusieurs dizaines de mètres, les lianes tissaient d'une cime à l'autre des filets détrempés ; la princesse chantait parfois pour tromper sa solitude et sa voix résonnait autant que sous les nefs de son palais natal. Un matin, elle s'éveilla avec le sentiment d'un isolement plus grand  encore ; le timbre même de ses chants avait perdu toute harmonique, les sons disparaissaient au seuil de ses lèvres, absorbés par l'air ainsi qu'une flamme par une atmosphère dépourvue d'oxygène. Elle comprit qu'elle parvenait au cœur de la forêt. Les arbres étaient maintenant des géants dont rien n'était visible, troncs comme faîtes se trouvaient trop éloignés, seules des racines isolées surgissaient par endroit de la mousse et faisaient des ponts suintants sous lesquels s'inclinait la princesse. Ses talons commencèrent à s'enfoncer dans le sol, à s'en dégager avec des bruits de succions, ses orteils et ses chevilles se couvraient d'une substance verte et visqueuse ; elle continua plus lentement, guidée par une lourde odeur de soufre. Soudain, le lac s'étendait tout devant elle : c'était une vaste surface sans ride, d'un noir d'onyx et cependant trop mate pour que rien s'y reflétât ; aucune plante, aucun mouvement n'en troublaient les eaux. La princesse appela en chuchotant, mais les mots ne produisirent aucune vibration ; elle se pencha à la surface du lac, mais son visage ne fit surgir aucune lumière, aucune couleur. Alors elle ôta son voile qu'elle déposa sur la mousse sombre, puis se dévêtit entièrement ; le froid la saisit tandis qu'elle avançait et que l'eau montait le long de ses jambes. Un large sillon traversa le centre du lac, se résorba dans le silence ; la princesse eut peur et pensa regagner la rive, cependant elle regarda son ventre et ses membres ocellés et continua de progresser vers l'endroit où s'était fendue la surface de l'onde. Les plantes de ses pieds glissèrent sur les algues et l'eau lui vint jusqu'au cou. Le déplacement de son corps ne provoquait ni remous, ni murmure, mais à l'instant où elle perdait tout à fait pied et commençait de nager, un autre sillon creusa le lac, plus près d'elle, et elle perçut autour de son corps l'agitation des eaux. Plongeant la tête entière sous la surface noire, elle distingua une  longue forme mouvante qui s'évanouit aussitôt dans les profondeurs. Le froid paralysait à présent son cœur, emportait ses forces et elle remonta, demeura inerte, le visage tourné vers le ciel  obscur des ramures ; le liquide recouvrait peu à peu ses yeux, tout son visage, pénétrait entre ses lèvres à mesure qu'elle s'enfonçait et que son corps pesait plus lourd ; enfin, elle ne vit plus qu'un voile épais, n'entendit plus le silence de la forêt, mais la pesante respiration du lac. Le Prince-Loutre fut entre elle et la surface immobile ; il était plus froid et plus sombre que toute l'eau. La princesse malade perdit le souffle tandis qu'ils s'unissaient et descendaient bas vers les algues tendues. Revenue au royaume de ses parents, la princesse accoucha d'un enfant, mi-garçon, mi-loutre ; humain le jour, animal la nuit. Afin de célébrer l’événement on invita les tribus voisines à une fête et, comme bien des peuples ne pouvaient être prévenus de la naissance par voie terrestre l'on envoya chez chacun d'entre eux des oiseaux porteurs de la nouvelle. Par malheur, il advint que l'un des oiseaux mourut : un chasseur l'avait abattu avant qu'il ait pu délivrer le message, mais si grand était leur nombre que personne n'y prit garde. L'enfant-loutre grandit en agilité et en sagesse ; de l'aube au crépuscule, il jouait avec ses camarades, étudiait et accompagnait ses grands-parents ou sa mère dans leurs activités ; tout le temps que brillaient au ciel la lune ou les étoiles, il nageait dans les rivières, dans les lacs, guettait les poissons qu'il dévorait ensuite entre les rochers luisants. Tous se réjouissaient de ce qu'il hériterait du royaume à la mort du souverain. Cependant il advint que le jeune prince s'aventura dans une contrée éloignée où l'avait mené le courant rapide d'un fleuve ; les Guppys se pressaient entre les berges, la nuit avait la clarté d'un beau jour et l'air la douceur des premiers mois d'automne. L'enfant-loutre nageait sans crainte, ondoyait avec les flots, son dos et son crâne d'ardoise affleuraient bien souvent à la surface du fleuve. Un pêcheur allait là, menant sa barque sans frapper les rames, discret et agile ; il perçut les bonds nonchalants de l'animal et le suivit en silence ; quand le dos arqué surgit à hauteur de son embarcation, il leva son harpon et le planta dans l'épine dorsale de la loutre. Lorsqu'il le ramena entre les bancs  humides de la barque et retira la pointe de la chair, il vit le corps se transformer imperceptiblement jusqu'à devenir celui d'un très jeune garçon aux yeux noirs et aux cheveux clairs. Épouvanté, il comprit que sa proie était autant homme que bête. L'enfant-loutre entendit une dernière fois la musique qui montait des villages de pêcheurs, il regarda le visage en pleurs de l'homme et l'ombre couvrit ses yeux. Lorsque la princesse apprit la mort de son fils, elle fut saisie d'un désespoir terrible. Ses parents eurent beau lui dire que le pays où avait été tué l'enfant n'avait pas été averti de cette naissance singulière, elle refusait de pardonner. Un long temps passa ; le roi et la reine atteignirent la fin de leurs jours et la princesse devint souveraine du royaume ; cependant que le pays s'appauvrissait, entrait en guerre contre les peuples voisins, elle continuait de se consacrer à sa peine et les exhortations de ses ministres n'y faisaient rien : la douleur l'empêchait de gouverner. Une nuit que la reine et les pleureuses se répandaient en cris, puisque cette nuit précisément l'enfant-loutre aurait eu vingt ans, le voyageur réapparut aux portes du palais. Il avait terminé le tour de l'île, en effet sa vie s'était étirée bien au-delà du siècle et à présent il s'en revenait mourir chez lui. On lui avait conté l'histoire de la reine, sa visite au Prince-Loutre, son enfantement et la mort tragique de son fils. En souvenir de cet autre lointain anniversaire, la reine consentit à recevoir le voyageur. Et voici ce qu'il lui dit : « Je comprends ta peine et m'afflige avec toi, car j'ai concouru moi aussi à la naissance de cet enfant. Après avoir marché en terre étrangère tout le temps de mon existence, je pensais revoir ma région natale, mais cela m'est devenu impossible maintenant que je connais ton histoire entière. Je vais donc me rendre dans le pays de ce pêcheur et parler avec son peuple, afin que ton cœur s'apaise et que tu puisses régner comme tes parents ont régné avant toi. ». Ainsi fit-il, et il arriva dans le pays du pêcheur ; déjà grandement affaibli, il parla avec le peuple afin qu'ils se représentent la dette qu'ils avaient contractée, puis il pensa à la maison de ses aïeuls et rendit l'âme. On l'enterra avec autant d'honneur que s'il avait été un roi, on fit brûler de l'huile autour de sa tombe durant un mois, des prêtres se relayaient pour réciter les prières de bonne route cependant que le peuple débattait de la meilleure façon de rendre à la mère ce que le pêcheur lui avait pris. Enfin, l'on tomba d'accord sur ceci ; que le Prince-Loutre avait fait don également de son fils et que l'oublier mettrait le malheur sur chacun. La plus belle des filles fut élue pour gagner le royaume du lac ; seule, elle pénétra la forêt, parvint au lac et s'unit au Prince-Loutre ; sous les cimes des arbres géants, elle mit au monde des jumeaux, une fille et un garçon, enfants humains sous le soleil, animaux sous la lune et les étoiles. Alors que leur mère repartait pour son pays, la fille demeura avec son père-loutre vivre dans le lac et le garçon se mit en route pour le royaume de la reine en deuil. La nuit, il remontait les rivières argentées, le jour reposait son corps d'enfant à l'ombre des berges. Quand la reine vit arriver ce garçon aux yeux clairs et aux cheveux sombres et qu'il lui eut dit son histoire elle versa des larmes de joie et le prit pour fils. Désormais le royaume serait en paix, pour des siècles à venir ses souverains se changeraient en loutre après le coucher du soleil et s'en iraient par les eaux de l'île, nager et chasser les poissons en compagnie des pêcheurs… ». 

L’histoire prenait fin avec la nuit ; au-delà du port, ils virent les premières montagnes.

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…qu'est-ce que le noyau ? Pourquoi brûle-t-il d'un feu si puissant ? Nous croyons qu'il s'alimente seul, sans fin ; nous savons de telles choses sans les avoir vues. Nos cœurs s'arrêtent un jour. Le feu brûle. Le reste forme autour de lui un grand remue-ménage. Une croûte sur des blessures mal cicatrisées ; le sang bouillant s'agite et jaillit par endroit. Nous pourrions être des parasites errant à la surface de ce vaste corps impatient. Les océans sombres ou clairs de ses humeurs baignent les plaies. Le cœur aspire à se faire entièrement flux ; la matière entrave ses pulsations. Il s'ébroue, se gratte ; crache, aspire ou éternue. Submerge un coin de l'épiderme grouillant. Les plaques glissent sans disparaître, gêne têtue, elles passent au-dessus des eaux, occultent des océans. Invisibles, les mers attendent. Les battements de nos cœurs s'interrompent par milliards. Les terres changent de noms et de places. Rift. Nous mesurons : cette année, ça a dérivé de 1 centimètre et 5 millimètres ; on observe un  approfondissement de la faille d'environ... l'eau va revenir l'emplir dans 12 millions d'années ± 0,0002. Au creux de la Vallée, des villes se construisent, des troupeaux migrent, des cœurs cessent de battre. La calotte a fondu, depuis longtemps déjà. Avant, les araignées seules crapahutaient là-haut ; d'autres bêtes arrivent maintenant, bientôt nous ? Il y a la forêt sèche et la forêt pluviale ; la forêt de brouillard et la forêt de nuage ; la forêt sacrée. L'eau murmure : rien n'existe sans moi. Elle s'élève en particules plus légères que l'air, rend les arbres semblables à des fantômes ; là où elle ne peut monter, le vent la porte. Les animaux circulent sous l'abri de son charme. La plaine a été sèche, des feux la blessaient et des hectares de plantes basses, espacées comme à l'aide d'un instrument de mesure la recouvraient ; mais la forêt va revenir ; elle attend sous terre, comme l'eau sous les jeunes continents. Les arbres précèdent la mer. Ils croissent dans son haleine humide et leurs ramures soufflent son arrivée. Attendent que nos cœurs ne battent plus.

Thétys est là qui veille, prête à étendre un second manteau bleu sur les chairs usées de la planète.

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Le garçon parlait vite, fort, toujours avec beaucoup de gaieté ; qu'il évoquât des événements burlesques ou terribles. Il se tenait très penché en avant de la table qui basculait par instant, puis revenait en place dans un petit « cloc ». Ses cheveux et son début de barbe mousseuse présentaient toutes les nuances du blond, roux au menton, or sur l'ensemble de la chevelure exceptées les tempes claires comme un paysage trop ensoleillé ; et ses sourcils étaient aussi blancs, son visage beau et si juvénile qu'on pouvait lui donner vingt ans alors qu'il commençait une phrase, quinze tandis qu'il la terminait. Des yeux grands et bleus. Un corps ramassé, tout en muscles et en râble ; la peau miroitait de cette agitation insensée, suait même en dépit des flocons qui se heurtaient dans le vent, derrière les cloisons de papier ; il avait remonté ses manches jusqu'aux épaules et tout en discourant relevait son tee-shirt au-dessus du nombril dans une tentative régulière d'aération. On voyait alors la ligne de poils ambrés, frisés, qui lui traversait l'ombilic.

Entre les deux hommes, des fioles tièdes d'alcool de riz, des cadavres d'une bière légère, une vapeur sucrée  qu'ils ne sentaient plus ou seulement après qu'un client avait fait coulisser la porte de l'établissement et reçu dans les paupières le souffle glacé de février.   

Ilias riait et essayait de répondre. Le type se taisait à peine le temps d'une gorgée.

-   Les gens deviennent comme fous avec moi, je veux dire : lorsqu'ils sont en ma compagnie... j'ai remarqué ça ; je ne peux pas me l'expliquer ! Je les aperçois me semblant raisonnables, et brusquement : des fous ! Parfois ils me huent, veulent me tuer, parfois tout l'inverse, ils prennent fait et cause pour moi, menacent alentour... pourtant je les connais à peine !

-   Et que leur demandes-tu ?

-   Moi ? Oh... mais, rien ! Je crois que je ne leur demande rien de particulier. Puisqu'ils ne savent même pas qui je suis !

-   Et  donc, qui es-tu ?

-   Je te l'ai dit : je viens de chez toi, de Thèbes... je suis une sorte de frère.

-   Mmm... Je n'ai pas de frère. Mais tu es parti ?

-   En réalité, je ne suis pas resté en Grèce. Ma mère était quelqu'un d'important là-bas... elle a eu des ennuis... bref ! On m'a envoyé à l'étranger tout bébé ; figure toi que j'ai grandi en Bulgarie, au bord de la Mer noire. Un vieux type très curieux s'est occupé de moi, on ne peut vraiment pas dire qu'il m'a élevé... je crois que je me suis élevé seul, ce qui me convenait, qu'est-ce qu'on aurait pu m'apprendre d'autre que ce que je sais maintenant ? Hein, quoi ?!

-   Tu as un père ?

-   Et comment ! Oh oui, j'ai un père ! Mais il n'est pas d'ici.

-   Ah... tu l'as connu ? Est-ce qu'il est grec ?

-   Non, laisse tomber ! Il est grec, sans l'être. Tu vois... tu ne me croirais pas... il n'est pas véritablement de ce monde... nous nous voyons parfois, malgré tout. Un sacré personnage... imposant...

-   Je comprends pourquoi les gens deviennent fous à ton contact.

-   ...tu sais ? Je vais revenir à Thèbes. Pas tout de suite, mais un jour prochain je reviendrai et on sera bien obligé de m'accueillir cette fois ; je ne serai plus un nourrisson qu'on peut jeter aux chiens ! Tu me soutiendrais ? Tu es de là-bas, toi ; on t'écouterait. Imaginons que tu te trouves dans le coin lors de mon arrivée...

-   Ça ! C'est peu probable. Et mon opinion ; je suis parti à dix-huit ans et je n'avais jamais mis les pieds à Thèbes.

-   Mais tu es un Allovaras ! Les grecs préfèrent toujours prendre conseil d'un devin.

-   ...comment sais-tu cela ?

-   Tu me l'as raconté.

-   Je ne m'en souviens pas.

-   C'est à cause des trous que tu as encore dans la tête.

-   Bon, et bien... je serais d'avis que les Thébains te reçoivent, je suppose... dans le doute... tu parais avoir eu vent de bien des choses. Moi, j'en ignore beaucoup. Par exemple, je ne connais pas ton nom ? Pour quelqu'un que l'on suppose doué d'une lucidité particulière, c'est à tout le moins décevant...

-   Oh, tu as le temps. L'avenir, ce n'est pas ce qu'il y a de plus intéressant. Pour mon nom... je m'appelle... Denis !

-   Denis. Denis. N'avons-nous pas suffisamment bu ?

-   Quoi ? Jamais ! Il faut boire bien plus, pour devenir immortel, boire, boire encore, n'être plus qu'ivresse ! Quand le monde est devenu assez léger pour s'envoler, alors tu peux passer d'un pied insouciant le seuil de la mort.

-   Je n'en doute pas, mais ici l'hiver n'a pas l'air très favorable aux voyageurs insouciants. On m'a raconté que pas mal de types finissaient morts comme ça, dans la neige. Ils voient sûrement le monde trop léger et ils se perdent, s'allongent dans le froid et s'endorment pour toujours.

-   Ce n'est pas l'hiver ! Est-ce que tu ne le vois pas ? La sève est déjà remontée... demain les premiers bourgeons apparaissent, je te parie !

-   Tu habites loin ? Est-ce que tu as un endroit où dormir ?

-   Eh ! Est-ce que tu as un endroit où dormir ?! Dis-moi : je te fais l'effet d'être ivre, si peu que ce soit ?

-   Non, c'est vrai. Je ne comprends pas comment c'est possible. Mais je vais tout de même t'accompagner ; si je tombe dans un fossé, c'est toi qui me relèveras.

-   Oh oui. Tu es gelé, moi je ne sais pas ce que c'est que le froid !

Prenant entre ses paumes la main d'Ilias, il y souffla d'une violente expire puis embrassa si fougueusement la place où s'inscrivait l'oiseau athénien que son compatriote désarçonné ne sut que se lever et parut ivre, lui, quelques instants.

65

Dans les rues blanches de Nara, Denis chantait et criait : le vin dans mes veines, c'est le printemps, le printemps qui arrive ! Que je vous apporte !

Ilias commençait à chanter aussi, des chansons de sa mère que Denis reprit comme si elles lui avaient été familières. La neige les piquait de partout, aux mollets, aux chevilles ; elle avait cessé de tomber et le gris du ciel s'illuminait doucement ; les habitants ne sortaient pas par un temps pareil ou bien avec de très hautes bottes. Des femmes tendaient parfois un nez dans la bâillure de deux panneaux, voir qui passait depuis le seuil de leurs ateliers à un étage. Les rues montaient, descendaient, Denis allait sans hésitation entre les façades ensevelies. Les chapeaux des temples pointaient par endroit. Comme ils approchaient du parc, la silhouette fantomatique d’un daim s’immobilisa face à eux avant de se dissoudre dans la nuit. « C'est pour eux que j'ai choisi cette région, s'exclama le thébain en désignant un haut portique rouge ouvrant sur nulle part. Des temples partout, et les sanctuaires, dans la forêt, dans les montagnes ! Des gens vraiment religieux, les derniers à comprendre ce qu'est la nature, je me suis dit ; nous devrions bien nous entendre... Mais ils m'ont déçu ; vois-tu : ils ne tolèrent que l'harmonie - je ne suis pas du tout quelqu'un d'harmonieux ! Et quand ils n'y parviennent pas, alors la culpabilité imprègne leur ivresse, la corrompt. Moi, je vais repartir bientôt, dès que le printemps sera installé. » Ilias pensait : sous peu je ne pourrai plus bouger un doigt ; nous ne sommes pas près de sortir de l'hiver. Mais ils s'arrêtaient enfin, gravissaient une volée de marches. Malgré l'auvent, les flocons avaient couvert la terrasse d'une mince couche poudreuse. Un petit objet étincelant se déplaçait à hauteur de leurs pieds. Ilias s'accroupit ; c'était une rainette, gracile, luisante ; les battements de son cœur se distinguaient aux soudaines ondulations qui parcouraient la peau turquoise ; elle faisait un bond, un autre, puis restait longtemps immobile tandis que la faible chaleur de son ventre dissolvait la neige en flaques miniatures. « Qu'est-ce qu'elle fait ici, maintenant ? murmura Ilias. C'est impossible, non ?

-   Oh. Elle est venue pour moi.

Denis se pencha et se releva en un mouvement. Il avait pris la rainette entre le pouce et l'index ; d'un geste sec, il déchira la peau autour de la nuque, déshabilla l'animal, coupa entre ses dents la tête aux yeux clignotants qu'il jeta sans la regarder avant de gober le corps, d'un coup. Si Ilias n'avait eu si froid, la nausée l'aurait sans doute saisi ; il se contenta de fixer son compagnon avec stupeur, mais celui-ci tirait déjà le panneau et franchissait le seuil du pas agile qui était le sien.    

-   Retire tes chaussures.

Ça venait de l'intérieur, une voix traînante et agréable, comme élimée cependant par l'impatience.

-   Et referme ! Tu veux nous tuer ?

Au centre de la pièce, l'unique pièce, un espace avait été ménagé entre les tatamis et une cuve de métal insérée dont les rebords seuls affleuraient à la surface du sol ; un feu y brûlait. Près du feu un homme, assis sur ses talons, qui présentait le dos aux arrivants et tourna la tête à l'instant où entrait Ilias. Il était tout à fait blond, lui, long et mince, et sa posture comme l'ensemble de sa personne donnait à penser qu'il se trouvait transi depuis longtemps, que le rougeoiement dont tremblait la pièce ne constituait pour lui qu'une image impropre à le réchauffer. Sa physionomie se fit plus amère encore et plus méfiante alors que l'étranger s'approchait du feu.

-   ...assied-toi..., fit-il pourtant du bout de ses lèvres exsangues.

66

Denis s'activait à un coin de la salle, remuait un bric à brac d'objets qui semblaient surgir de ses courtes mains et sonnaient autant qu'une remorque de ferrailleur.

-   J'ai froid, gémit l'homme furieux.

-   Et moi j'ai faim, cria Denis depuis son bazar sonnant.

-   Il a toujours faim.

Ilias observa la physionomie de son acariâtre vis-à-vis ; il y lut un déplaisir proche des larmes et s'étonna de ce que cet homme irritable se fût adjoint un compagnon qu'il paraissait détester.

-   Il a... je crois qu'il vient de manger une grenouille...

N'avait pu s'empêcher de confier la chose pour dissiper son propre trouble. L'inconnu le dévisagea, puis considéra sans rien dire l'angle où s'agitait le jeune bouffeur de rainette.

-   Ah oui ? Il fait cela pour m'emmerder, je crois. Rien ne le dégoûte !

-   Théophile aime beaucoup les animaux, jeta Denis par dessus l'épaule, ou ce sont les animaux qui l'aiment, je ne sais pas trop... Il leur parle...

-   N'importe quoi.

Des parfums étonnants arrivaient jusqu'à eux, odeurs de cumin et d'encens, de thym et de fruits cuits. Denis cuisinait apparemment ; on ne distinguait rien avec quoi il pût faire cuire les aliments. Et quels aliments ?

-   Est-ce que tu es grec, aussi, Théophile ?

-   Je ne m'appelle pas Théophile.

-   ...je croyais.

-   Pas du tout.

-   Il ne veut pas me donner son nom, rétorquait le cuisinier sans feu, alors j'ai l'embarras du choix. Offy me plaît bien, ou Ozzy, Orlando...

-   Denis... est très doué pour l'improvisation, tu as remarqué ? ricanait Théophile. Il t'a raconté sa vie ? Un peu, hein... t'a-t-il fait « l'Histoire-de-mon-enlèvement-par-des-pêcheurs-qui-finirent-transformés-en-dauphins » ? Ou bien celle du « Lac-qui-conduit-à-la-mort-où-je-plongeai-pour-ramener-ma-mère » ? Attends... celle sur sa naissance est ma préférée : parce qu'il n'est pas né comme tout le monde, tu sais ! Une seule fois. Non, son père l'a...

-   Hé, ça suffit. Tais-toi, disait Denis très calmement.

Ses mains et ses bras étaient couverts de plats peints où fumaient des mets colorés. Il s'agenouilla près des deux hommes et fit glisser sa charge au sol sans qu'une goutte de sauce ou un grain de riz chût hors de la vaisselle. Puis il toucha à l'épaule Orlando qui parût devenir soudain tout aussi calme. Penché sur la cuve, il gonfla les joues et commença à souffler ; les poils frisés devenaient des flammèches qui embrasaient son menton et tout son  visage ; le bleu des iris tournait jaune, doré, c'étaient des yeux de grand-duc, des yeux de chasseur nocturne qui suffisent à éclairer ses proies. Le feu montait maintenant jusqu'à eux et des escarbilles crépitaient entre leurs genoux avant de mourir. Dans la pièce, régnait une chaleur de four.

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-   Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ? sourit Offy.

-   Hum... tu es comme les autres, les gens commencent toujours par se moquer de moi..., répondait Denis à l'adresse d'Ilias.

-   ...et ensuite ils t'adorent ! C'est ça ? continua l'autre en riant.

Tous les trois, ils se mirent à manger avec les doigts, rapidement, et se turent pendant un moment. Le brasier éclairait la salle plus que le faible jour neigeux. Le désir saisit Ilias de ne plus bouger de là, rester dormir cet après-midi et les suivants, sans but ; il avait tant marché. La bouche encore pleine, Denis recommençait de parler :

-   Puisque tu m'as promis ton aide...

-   À quel sujet... ?

-   Thèbes. Mon retour.

-   Oh. Oui.

-   Tu as fait cela, marmonna Ozzy. C'est téméraire ; autour de lui, tout tourne ordinairement au carnage !

-   ...alors, je vais t'aider aussi. À découvrir ce que tu cherches. Ce dont tu m'as parlé.

-   J'ai beaucoup parlé apparemment. Mais cela ne m’aura pas tellement avancé… ! J’ai tenté de suivre quelques pistes ; elles ne mènent qu’à des culs-de-sac… où sont-ils passés, tous les types de l’île ? Morts ? Amnésiques ? …et les autres… ils se sont bien amusés avec nous… pourraient-ils nous regarder dans les yeux, maintenant que leurs drogues ne nous brouillent plus la vue ?

-   Ah... vous vous ressemblez, murmura Orfeo, avides de sang frais.

Se tournant tout à fait vers lui, Ilias vit que tout son être se trouvait paralysé par la désillusion. L'homme s'était retourné sur sa vie et elle lui avait échappé pour toujours.

-   Non. Il ne s'agit pas de vengeance. Les bourreaux, je ne veux rien avoir à faire avec eux ; ce sont les autres, ces camarades anonymes, violentés, que j’aurais aimé retrouver… comprendre : en quelle faille étrange ont été englouties ces années ; si j'en peux ressaisir la mémoire, du fond de mon propre esprit, ou de celui d'un autre... À quoi me servirait la violence ? Ne fait-elle pas autant de mal au bourreau qu'à la victime ? Je hais le sang.

D'un bond, Denis se leva et, penché en avant comme sous l'effet d'une rage soudaine, émit une sorte de feulement dans lequel ses lèvres retroussées laissaient paraître des canines aiguës.

-   La vie est violence ! Ne la méprise pas ! Tu te crois pur ? Tes paroles sont violence, ton regard est violence ! Nous devons être reconnaissants à la vie, pour le sang qui circule dans nos veines et pour celui qui coule hors d'elles.

Théophile était devenu très pâle. « Hé, hé... paidí... ne te mets pas en colère ! Ce n'est pas ce qu'il pensait... hein ? » ; tiré par le coude, Denis finit par se rasseoir et Ilias vit avec étonnement les poils rouges tout dressés en surface des larges avant-bras. La fureur du jeune homme semblait malgré tout retombée d'un bloc ; il enfournait de grosses bouchées de riz dont les résidus broyés engluaient ses paumes.

-   Tu te trompes, poursuivit-il comme si de rien n'était. Voilà pourquoi tu as besoin de mon aide... Ce que l’on cherche, ce que l’on veut… bah, on se trompe souvent d’objet. Tu sais quoi ? Vas à Hong-Kong ! Tu y retrouveras ce que tu as perdu, c’est moi qui te le dis. Je connais justement un groupe de gens, des gens très sympathiques, qui s'y rend ; une troupe de théâtre ; ils étaient en tournée à travers Honshû, demain ils passent pas loin d'ici avant de gagner Ôsaka, après quoi ils prennent un vol pour Hong Kong... je te présenterai, et pour les papiers c'est plus simple : ils diront que tu fais partie de la compagnie...

Ilias jeta un regard abasourdi en direction d'Ozzy qui paraissait maintenant en proie à un demi-sommeil et piquait du nez vers le feu.

-   Alors, tu t'intéresses au théâtre ? fit-il à tâtons.

-   Certainement, beaucoup ! Il fût un temps... enfin j'ai travaillé pas mal avec ce groupe ; on pourrait dire qu'ils jouent mes pièces, en quelque sorte. Sans me vanter. C'est à un de nos spectacles que j'ai fait la connaissance d'Offy. Il était chanteur, une voix magnifique, tu sais... la plus belle de tous les temps ! Il improvisait des poèmes. Si tu veux je lui demanderai de nous en chanter tout à l'heure...

Ilias remarqua seulement alors la cithare abandonnée sur une couchette. Une lointaine douleur lui alourdit le cœur.

-   Plus tard, peut-être... tu es certain qu'il va bien, il paraît si malheureux.

En soupirant, Denis caressa la blonde tête dodelinante.

-   C'est exact. Il est malheureux. Il a perdu une femme, lui aussi.

-   Ne parle pas d'elle, dit Théophile en dormant.

-   … il faut te reposer également, il te reste de grands voyages à accomplir, chuchota Denis au visiteur. Je peux te réciter quelque chose qui t’aidera à trouver le sommeil. Une poésie à moi…

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Le dos contre la paille du tatami Ilias sentait tous ses membres aspirés vers le sol par une étrange et bienfaisante torpeur. Hong-Kong ? Toutes les places ne se valaient-elles pas ?

-   Parce que tu écris des vers en plus…!

-   Hun hun. En quelque sorte. Des haïkai ; enfin je m’exerce. Un, deux, trois, quatre, cinq ; un, deux, trois, quatre, cinq ; un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept…et ainsi de suite. Ça clopine. Tout le contraire de chez nous. Je te les dis… ?

L’ombre gagnait la pièce ; de la fumée des buches s’élevaient des figures grimaçantes, des monstres en constante métamorphose. La femme jalouse et cornue, le vent à tête de chien, le serpent d’eau dont la danse rend fou, le squelette ivre, le guerrier sans oreilles... Penché sur les braises le rouquin murmurait :

« Dolly ce soir seule

Sortit dans la nuit

Elle s'ennuyait de l'air libre

Ses amis dormaient

Sous le hangar gris

Les néons jamais éteints

On n'y voyait goutte

Mais la jeune brebis

Brillait autant que dix feux

Sa toison turquoise

Rendait le chemin

Semblable à la Voie Lactée

Plus elle avançait

Moins elle se souvenait

Les robots la tonte la traite

On les modifiait

On les engraissait

Leur poil tombait tout exprès

Les petits agneaux

Sans tarder extraits

Comm'viande on les congelait

Alerte donnée

La sécurité

Trop tard pour se raviser

Sans un hurlement

Sans un clignotement

Qu'un claquement de mâchoire

L'animal à terre

Un sang vert et bleu

Quelle issue à cette affaire

Mais les battants cèdent

Il bêle et s’épand

Le troupeau phosphorescent 

Traderilonla

Traderiderette

Traderilonlalirette… »

Et il sembla à Ilias qu’à travers son sommeil une voix moqueuse susurrait encore : « …et ainsi de suite ! ».

 Quand il sortit, le lendemain matin, il vit que la neige avait beaucoup fondu ; des plaques d'une terre noire émergeaient d'entre les flaques et aux arbres ébroués l'extrémité des rameaux s'allongeait, verte et souple.

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…il y a bien longtemps… dans la longue nuit des temps… depuis que l’homme est homme ou même avant… qu’a-t-il bien pu se produire ?

Pour que nous passions du ça préhistorique, chevelu, aux aguets, béat pour un coucher de soleil que l’on nous ébauche à traits condescendants dans les émissions pédagogiques, au ça d’aujourd’hui, joli, survolté, averti et plutôt morose – moi, vous, eux. Quelle mutation. Quelle trouvaille, quel faux-pas. Quelles origines à nos progrès comme à nos maux et quelle racine à notre insatisfaction ? La science améliore sa version de siècle en siècle ; les anthropologues tentent de la faire s’accorder avec leur idée de l’Homme.

Fatalement en avance ou en retard, les poètes nous ont donné leur interprétation...Soyez attentifs, il faut revenir loin en arrière :

Tout commence avec Pandora. Elle est belle, elle est généreuse, on l'accuse de sottise. On la dit curieuse et jalouse. Elle garde une jarre, les anciens hommes l'appellent d’ailleurs « gardienne de l'Espoir » ; elle a bien compris que le mal doit s'échapper et courir le monde. Le trésor qui stagne au fond du pot, qu'elle entend clapoter lorsqu'elle secoue doucement l'amphore, cela suffit pour vivre ; presque heureux, complet.

Sur ce on lui présente un garçon, de son nom : Épiméthée. Un solide gaillard, bien qu'on le dise attardé lui-aussi, décidément ; on déconseille le mariage, pensez, les dégâts… ! Fatalement, ils se plaisent et concluent l’affaire envers et contre tous. Tant que le couple s'occupe d'amour la terre vit en paix : les hommes s'unissent, se battent, se reproduisent et sacrifient de temps en temps à qui il leur semble assez effrayant un bestiau tondu ou un ennemi captif. Leurs épaules ne s’alourdissent d'aucun poids ; les maux seuls sont responsables de la souffrance, pas les humains, ces êtres fragiles qui composent avec les accidents de l'existence, avec les animaux mieux lotis - car oui Épiméthée a tout donné aux autres, poils, ailes, crocs, vision nocturne et griffes rétractiles, c‘est son pouvoir et son droit ; il en est ainsi et pas autrement - donc, on fait sans accessoire et l'Espoir continue de danser sous son couvercle.

Là-dessus débarque Prométhée, intègre, vexé, irascible. On lui a, proclame-t-il, confié le destin humain, puis dérobé tous les outils - personne n'ignore que son frère est le fautif, inutile de le nommer, en haut on a toujours préféré les crétins...etc. Les deux ne s'entendent pas trop bien, de fait, Prométhée le premier traite Pandora d'idiote, ravissante il est vrai, kalòn kakòn et ainsi de suite ; l'époux piqué le tient pour envieux, persiste à oublier le sort précaire des hommes - ce qu'on peut faire de mieux à son avis - et revient à ses amours. Las, Prométhée s'entête, en fait une histoire d'honneur, on ne lui demande pas son avis, soit et bien on se trompe. Il ira jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice de sa propre personne s'il le faut ; en somme il s'exalte.

Le frère n'a rien vu venir bien sûr, c’est sa femme qui lui dit un beau jour que les hommes n'ont plus l'air heureux du tout. Certes ils se débrouillent avec une habilité accrue, inventent à tour de bras et bricolent comme jamais, mais ils ont perdu l'Espoir et avec lui la légèreté qui rendait l'existence vivable. La faute à Prométhée qui a apporté le feu, prétendu éclairer les esprits enténébrés des homoncules et voilà que ceux-ci commencent sur ses conseils à organiser l'univers : ils mettent tout en cases, en dialectique, en lois ; ils maîtrisent ; et lorsqu'un système échoue, alors ils ne savent plus s'en prendre qu'à eux-mêmes, battent leur coulpe, pleuvent la cendre, agitent en tous sens les équations fautives pour en obtenir de neuves, après quoi ils les brandissent : ça y est, résolues ! Et promulguent d'autres lois définitives grâce auxquelles réduire le malheur à merci. Exit l’Espoir, Prométhée leur a donné des espérances et tandis que ses protégés courent après elles, lui se fait bouffer le foie sans fin, confiant, enorgueilli. Bientôt, bientôt, l'être humain aura raison des maux, bientôt il régira son destin, les bêtes seront alors des choses rampantes et domestiquées, les dieux occis par la logique chuteront de l'Olympe, ce sera partout le feu et la clarté... ainsi il chante et maudit pour tromper son martyr, crachant au visage de Pandora si elle s'aventure à le visiter, veut baigner ses lèvres d’eau fraiche ou lui chanter une berceuse.

En quelque sorte, il a vu juste, le Prométhée, une grande partie de ses prédictions se sont réalisées.

On rapporte ensuite maintes baroques histoires où les deux frères enfantent fils et fille qui s'unissent pour secourir l'humanité, embarquent dans une arche au milieu de pluies diluviennes... balivernes, songes consolateurs ! Il est bien tard et les flammes ont calciné la terre, les animaux péri. Quant aux dieux, ils gisent au plus profond de l'océan, monuments de marbre dont les membres géants ralentissent parfois la dérive d'un continent, œil pétrifié qui contemple les cieux au travers des algues. Les hommes ont tant élagué qu'ils restent seuls, avec leurs règles. Pandora a migré avec Épiméthée vers une lointaine étoile où s'aimer encore un peu de temps. Prométhée appelle depuis les sommets déneigés, mais l'aigle aussi est mort et le foie tout à fait repoussé…

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Il fut minuit et la pièce allait commencer. Concert-party, on appelait ça.

Perpétua gara ses jambes ; un colosse chauve, barbu, en costume d'astronaute rose et moelleux fendait les rangs sans baisser les yeux, autour de sa personne une armée d'attachés de presse murmurants. On le reconnaissait bien sûr : B..., un scénographe en vue, le plus en vue, celui qui refusait tous les contrats. Hong Kong entier voulait voir ce spectacle, et c'est pourquoi on les avait invités, elle, la peintre la plus vindicative et la plus rentable à la fois de ce vingt-quatrième siècle à son zénith, et son compagnon Théodor, le tout aussi célèbre Faiseur-de-maison, car il fallait que chaque membre du public fût aussi notable que les artistes au bout de l'amphithéâtre, que chacun fût heureux d’avoir reconnu et d’avoir été reconnu. Les gens disaient qu'après la représentation, on irait boire et danser sous le globe d'un planétarium. Pour cela, Perpétua avait passé sa robe la plus magnifique, non qu'elle s'imaginât un instant devenir belle, non belle, longtemps qu’elle en avait fait son deuil, un qualificatif trop lisse pour elle, excessif, mais plutôt parce qu'ainsi elle pousserait à l'extrême le baroque provoquant dont il était entendu qu'il la caractérisait.

Sans transition aucune, l’actrice qui s’avançait au bord de l’arène commença à chanter :

« J’invoque le rugissant Dionysos, premier-né, aux deux sexes, trois fois revenu, le roi Bakkhos, farouche, ineffable, caché, aux deux cornes, aux deux formes, couronné de lierre, ayant la face du taureau, guerrier, prophétique, vénérable, qui mange de la chair crue, triennal, qui porte des raisins, ayant un vêtement de feuillage, plein de sagesse, conseiller de Zeus et de Perséphonéiè, Daîmôn immortel né sur d’ineffables lits. Entends ma voix, ô Bienheureux, et sois-nous favorable, et sois bienveillant pour tes belles nourrices. »

C'était une grande femme noire vêtue de rouge, sa voix portait sans effort jusqu'aux rangs les plus éloignés ; elle souriait avec fièvre tout en accomplissant des deux bras de lents moulinets. Perpétua comprit qu'elle invitait la salle à la déraison et sentit comme le public se retranchait aussitôt derrière les vieilles murailles de la culture : tout ça, ce cirque, ces promesses d'une folie bon marché, ils connaissaient, on ne la leur faisait pas, ils en avaient vu des spectacles, des carnavals et des  pyrotechnies, il y avait toujours moyen d'en débattre brillamment, ensuite, entre gens avertis.

La jeune femme espéra qu'elle avait raison d'avoir peur.

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Déboulaient les comédiens des deux sexes, vêtus de longues tuniques extravagantes, pleins d'une irrépressible fureur ils surgissaient de sous un dais argenté disposé au fond de l'amphithéâtre, devant l'entrée des coulisses ; certains arrivaient masqués, tenant des instruments de musique, d'autres des armes ou encore des ustensiles de ménage, et tout ce fatras rejoignait le centre de l'arène jusqu'à former une pyramide où piochaient sans logique apparente les acteurs aux mains vides. Des scènes se nouaient et se défaisaient brutalement, histoires de couple, de guerre, de jeux, de récit de récit, de fratricide, de nourriture cuite et consommée. Elles se déroulaient simultanément, tandis que la lumière en isolait une pour l'abandonner avant son dénouement et se reporter sur une autre interaction, sans trêve, de plus en plus brièvement, comme si mille voix se fussent élevées de l'univers pour tisser un mouvant portrait de l'âme humaine.

Perpétua ressentait une gêne différente de celle qui faisait sourire ses voisins. La majeure part des acteurs était noire ; elle éprouvait le spectacle ainsi qu'un reproche à peine voilé à sa peau blême, à ses cils blancs, à sa chevelure blonde et crépue, à tout son corps de mensonge et à son cœur de lâcheté. À ses côtés Théodor ne grimaçait pas, ne toussait pas ; la satisfaction, ni la contrariété ne se lisaient sur son visage ; comme d’habitude il absorbait le monde ; sa compagne lui trouva l'air d'un étrange poisson mort.

Dans le cerne doré du projecteur se découpaient une femme et un homme en grande dispute, leurs mots sonnaient parfois comme du dialecte, on n'en comprenait pas le détail bien que le sens général fût très clair, les corps discouraient sans pudeur, se cognaient, s'empoignaient, les paumes battaient l'air et manquaient la joue, le crâne qu'elles tentaient d'atteindre, c'étaient de violentes feintes où pointait encore l'amour, un enfant, dissimulé sous la jupe de la femme, tombait soudain à la manière d'un nourrisson accouché par la colère et fuyait à quatre pattes dans le sable, l'homme s'emparait d'une guitare, débutait une sérénade, genou en terre, puis se prenait à courser la femme, tentant de l'assommer à coups d'instrument. Chaque saynète semblait un canevas dont les comédiens se saisissaient pour improviser des escalades de folie. Le public riait bel et bien maintenant, certains aux larmes, mais du gosier de Perpétua rien ne parvenait à sortir. Une manière de chœur s'était formé, en lisière du premier rang, contre ses semelles presque, acteurs, luths, flageolets, tablas qui déroulaient de lunatiques commentaires au gré de l'inspiration, entraînaient les spectateurs voisins dans leurs chants ou se contentaient de converser avec eux sans plus se préoccuper de l'action dramatique. On ramenait l'enfant au centre de la scène, traîné par un bras, qui pleurait et se tordait dans tous les sens. Un groupe d'individus gesticulaient dans sa direction, ils venaient de se maquiller de blanc et de terre, leurs joues et leurs orbites paraissaient creuses, leurs yeux rougis de faim, ils secouaient des assiettes vides, mordaient la poussière, tiraient vers le public la peau de leurs ventres nus. Maintenu allongé sur une table de planches et tréteaux, l'enfant protestait par des cris désespérés, cerné de plus près par le groupe affamé qui psalmodiait « Nous allons mourir, nous allons mourir. » Un homme se dressa soudain et leva au ciel un long couteau ; le silence s'était fait ; Perpétua jeta un œil à son compagnon impassible. Avec un hurlement, l'homme abattit son bras, la lame trancha la gorge de l'enfant. Un tintamarre effroyable envahit aussitôt les gradins, une moitié du public s'était levée dont Perpétua hagarde et proférait des phrases incohérentes. L'acteur jeta la lame derrière lui et l'on vit l'enfant se lever d'un bond tandis que s'effondrait dans le sable maculé un poupon fantoche. Théodor tira son amie par la manche afin de la rasseoir, « On voyait bien que c'était du faux. », déclara-t-il, mais le sang avait quitté son visage. Le gamin effectuait maintenant des saltos en guise de salut, s'engouffrait sous le dais argenté, suivi par les comédiens. Des applaudissements autant que des sifflets accompagnaient leur sortie.

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Une agitation nouvelle souleva le second rang, un homme prétendait passer par-dessus les épaules des spectateurs de la première ligne, ce qu'il faisait d'ailleurs sans se préoccuper des protestations, et haranguait ses voisins afin de les convaincre de gagner l'arène avec lui. D'abord il se tint seul dans la lumière ambrée d'une découpe ; il était grand, bronzé de peau, mais un occidental, brun de cheveux. Deux personnes du public le rejoignaient finalement, un couple amusé et mal à son aise qui adressait aux camarades de rangée des signes de dénégation. On ne savait plus quelles connivences reliaient ces gens. L'homme entama une description complète de ses partenaires improvisés, en commençant par l'énoncé de détails extérieurs pour se lancer ensuite dans l'inventaire des objets qui emplissaient leurs poches ; le couple hongkongais opinait en souriant et extrayait les objets en question pour que les spectateurs puissent vérifier l'exactitude de l'énumération. « Ce n'est pas possible. » murmura Perpétua qui regardait l'homme. Trop ténu pour parler de souvenir, trop douteux pour parler de bonheur… Théodor haussa les épaules, le problème de la possibilité lui paraissait inintéressant. Puis le couple asiatique fut invité à se lancer à son tour dans la description, mais les apparences semblaient fluctuer étrangement : ils disaient « noir » pour la chevelure et une variation de lumière peut-être la faisait proche du châtain, « gris » pour la veste et le jeune homme enlevait celle-ci d'un coup d'épaule, découvrant que le vêtement avait été enfilé sur l'envers et présentait une face véritablement bleue, découragée la femme décrétait en plaisantant que la poche gauche du garçon contenait un œuf prêt à éclore et voilà que leur interlocuteur plongeait la main au fond de celle-ci , en retirait entre deux doigts un petit œuf taché qui se fendillait peu à peu pour livrer passage à un oisillon vacillant ; les gens étaient fous de joie maintenant, Perpétua se demandait s'ils avaient oublié le simulacre de sacrifice ou admettaient simplement qu'il contribuât à leur jouissance de spectateur.

Les uns après les autres, les membres du public descendaient dans l'arène ; d'abord ils s'exerçaient aux descriptions mutuelles, tentaient de deviner les poches de leurs vis-à-vis, exhibaient le contenu de leur sac ou les motifs de leurs bas, les jeux glissaient insensiblement ; certains s'étant fait dérober leurs affaires des rixes démarraient et prenaient fin d'elles-mêmes, on serrait des mains, on s'emparait des instruments de musique pour faire de quoi danser, les plus malins s'étaient glissé sous le dais pour explorer les coulisses, mais elles étaient désormais vides, les comédiens ayant rejoint la salle en habits de ville, quelques uns réclamaient la reprise de la pièce, les gradins se vidaient des spectateurs, devenaient terrain de course d'obstacle pour les enfants, le gamin égorgé jouait avec le bébé oiseau ; Perpétua hésitait à descendre, Théodor préférait observer de là où ils se trouvaient. Une table de festin surgit du sable sans que personne ne l'ait vue dresser. Ce fut la fin, tout le monde se colla autour, les gosses mêmes dégringolaient les travées, faisaient la chaîne avec des gobelets de sirop.

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Tel l’œil plissé d'un objectif, le plafond s'ouvrit lentement au-dessus de la foule ; suspendus entre les projecteurs, des calorifères gigantesques empêchaient de percevoir la fraîcheur nocturne, le ciel - ce beau ciel moderne nettoyé de sa pollution grâce à un demi-siècle de crédits et de campagnes, argent propre, sans odeur désormais - s'étirait dans la béance de la toile ; on pouvait ne voir que cela, un monde d'étoiles et de satellites tout clignotant des informations terriennes. Un monde intelligent et radieux. C'était donc ici qu'on allait faire la fête.

Les femmes ôtèrent châles et vestes, libérant les drapés de tenues mirifiques ; tout au contraire, les hommes enfilaient sur leurs costumes sombres des manteaux moirés, turquoises, lie-de-vin, attachaient à leurs bras ou autour de leurs cous de précieux foulards, allaient quérir sous leurs sièges des chapeaux immenses dont le coût équivalait sans doute à un semestre de paie pour un habitant du continent. « ...mais personne ne sait combien de temps cela va durer», une jeune eurasienne habillée de renard argenté l'expliquait à Perpétua. « Moi, j'ai travaillé pour le secteur des produits financiers, comme tout le monde ici ; on bosse dur, parce que ça vaut le coup : il y a eu de quoi pour chacun, beaucoup de fric, pendant les dernières décennies, avant aussi naturellement, enfin depuis les années 30, vous savez la Bulle... on atteignait des sommets... notez que ces richesses ne profitaient pas qu'à l'île, grâce à nos importations la côte vivait bien aussi, il n'y a pas un grain de riz à bouffer chez nous, c'est vrai : et bien, tant mieux pour ceux qui en ont trop ! L'homme doit faire avec les ressources dont il dispose, des rizières et des champs là où le terrain s'y prête, des banques ou des sièges d'entreprise là où on ne trouve que de la caillasse. Mais à présent... vous avez entendu ? Mercredi dernier : paf ! Ou plouf... la bulle a explosé. Qu'est-ce qu'une bulle pourrait faire d'autre de toutes les façons... c'est pas une affaire de moralité selon moi, juste comme les sécheresses et les tsunamis, certains cycles ne dépendent pas de nous ! D'autres vous diront que c'est la faute au système des Cités, qu'il fallait aller dans le sens du regroupement et pas de l'indépendance, oui si la Chine avait encore constitué un corps solidaire, il est vrai qu'elle pourrait nous venir en aide maintenant ; les vases communicants... la vieille république ! Au lieu de quoi, on se retrouve avec nos grandes sœurs majeures, Shanghai, Pékin, Hangzhou qui ne gèrent plus que leurs zones d'influence, sont débordées par la mise en place d'armées autonomes... vous saviez qu'il fallait faire une demande un an à l'avance pour pénétrer dans la zone de Pékin ? Un an. J'y ai ma famille, je ne les vois presque plus... Malgré tout, les évolutions politiques ont bon dos, la Bourse s'est crashée et c'est ainsi ! Nous allons devoir nous prendre en charge, changer de cap peut-être... Voilà pourquoi ils paraissent dingues, ce soir, hystériques... ils ne veulent pas avouer que l'avenir leur est si soudainement obscur, pas la première minute de la première heure du lendemain... je suis comme eux, je vais profiter de la nuit, me saouler, rencontrer quelqu'un, qui sait, pour d'ici l'aube... et après ?! Il est probable que je ne retournerai pas au boulot, ni demain, ni ensuite, personne ne sait s'il y a encore un demain, un boulot ; puisqu'on nous annonce que la terre entière va se défaire à notre suite, comme un collier de perles rompu. J'attends de voir ça. Et vous de même, un beau spectacle à nouveau, intéressant, vous allez vous trouver aux premières loges … j'espère qu'on vous a déniché une suite au dernier étage du plus haut des gratte-ciels ? Vous pourrez voir les gens tomber, tout autour, établir les statistiques de la semaine... dites-moi : vous n'auriez pas besoin d'une secrétaire ? Une assistante, une garde du corps ? Une tueuse à gages ? Avec votre travail, les expositions ininterrompues, tous ces vols à réserver, ces contrats à négocier... je suis dure, je peux faire cela, je vous assure. Vous avez déjà quelqu'un, oui, je m'en doutais... oh si, j'ai pas mal claqué, mais il me reste de côté un peu, un compte... enfin les comptes, on ne s'y fie plus trop hein... » Perpétua eût voulu parler d'elle-même, se dénouer pour la belle inconnue à dégaine de trop riche adolescente, mais cette nuit la fille n'était pas capable d'écouter ; la radiographie de sa propre défaite la captivait, elle n'entendrait que ses semblables, les dominants en chute libre qui s'émerveillaient en le perdant de ce qu'ils avaient eu entre les mains. Et la complication d'exposer des entrailles d'artiste... il eût fallu convoquer, en pure perte vraisemblablement, toutes les trahisons compliquées dont le peintre-musicien-écrivain-sculpteur peut se sentir coupable. Les fois indénombrables où Perpétua avait consenti à des interviews dont chaque question était fausse, où elle avait vendu à une entreprise qui affichait le cynisme le plus indécent dès lors que l'on quittait les sphères protégées de l'Art, où elle s'était acheté trop facilement une conscience en proclamant son mépris à la face d'animateurs dont elle avait pourtant accepté l'invitation... Certes, les cartes ne se trouvaient souvent pas entre ses mains,  ou si tard, après la décision, son agent, ces personnes compétentes qui aplanissaient la route devant vos pas de peur qu'une pierre ne retardât l'avancée des œuvres, on lui en disait juste de quoi éviter les perplexités éthiques, au solde cela ne fonctionnait pas mal : la chèvre et le chou, le beurre et l'argent, les bénéfices de l'infréquentabilité sans les portes fermées, sans les caisses vides. Perpétua savait ces choses, elle les soupçonnait, les exagéraient possiblement. Elle aspirait à être impardonnable. Puis les autres questions, honteuses, dangereuses, vraiment  compréhensibles à elle seule : faisait-elle tout ce qu'elle pouvait ? Osait-elle pousser l'art, son travail, jusque dans les derniers retranchements ? Se ménageait-elle, paressait-elle ? L'affaire n'était pas quantifiable, non, pas des heures en plus, ni même une qualité de concentration différente... plutôt celle d'une ligne, la ligne aiguë et presque invisible qui vous tranche les pieds si vous la suivez bien, l'effort jamais relâché en vertu duquel un artiste devrait pouvoir prétendre à la sainteté, le renoncement quoi. Le dialogue dépouillé de la putasserie. Et elle, à quoi avait-elle renoncé ? N'essayait-elle pas de jouir de tout à la fois, de l'amour et de la haine ? De la marginalité et des feux médiatiques ? Du fric et de la nudité ? Le beurre tartinait les billets, il valait mieux renoncer à l'une des deux parts à peine d'en avoir les doigts perpétuellement graissés. Théodor refusait d'aborder le sujet, il désirait avoir une confiance absolue en sa compagne.

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Elle remonta lentement vers lui, la foule ondulait entre eux ainsi qu'une danseuse alanguie, il surveillait son avancée en direction des gradins désertés, comment elle tenait à bout de bras des toasts au cou d'oie farci, pour lui bien qu'il n'eût pas faim, le forçait à manger afin de le mettre nez à nez avec son défaut de virilité, sa constitution traquée, l'estomac tout est dans l'estomac, ne dit-on pas avoir du cœur au ventre... mais non, malignité gratuite, Perpétua l'aimait, elle l'avait courtisé, le craignait un peu aussi, sans doute.

Ils se sourirent.  

-   Tu ne veux pas danser ?

-   Non, faisait-il. Toi, vas-y...

-   Oh, il y a le temps, répondit-elle avec une tristesse irraisonnée. Je parlais... avec une fille, celle-là, tu la vois... très jolie... elle m'expliquait le krach... que personne ne s'en sortira, chez eux au moins...

Ses yeux scrutaient la piste bondée et elle s'étonna de se sentir comme ivre, il ne lui souvenait pas d'avoir consommé de l'alcool.

-   Ta robe est très belle...

-   Oh oui. Merci !     

Jamais il ne lui disait qu'elle était belle, et bien que Perpétua n'appréciât pas le mensonge, elle en éprouvait un certain chagrin. À nouveau, l'arène en liesse retint son attention, en gros ; objet vague, ruant et caracolant sous sa carapace de brocard, confusément scandaleux.

-   On ne peut pas les juger, n'est-ce pas...

-  … les juger ? Tu veux dire  nous  !

-   Oui, naturellement..., répondait la femme distraite.

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Vers les quatre heures, les gens furent moins nombreux, les danseurs harassés, et les vins épuisés. On ne pouvait parler de silence néanmoins, toujours un ou deux gratteurs de ballades qui égrainaient assis en tailleur pour ne pas s'endormir et Hong Kong même qui exhalait la musique de sa vie sans sommeil, le chant en arrivait d'en haut, par le sommet ouvert. Les petits véhicules volants passaient parfois au ras de la toile, semblables à des oiseaux nocturnes ou à des poissons mirobolants dont les sauts eussent fait la longueur de l'île. Perpétua tournait sur la piste presque seule, elle se débrouillait vaille que vaille, sans partenaire en tout cas, les autres couples somnolaient enlacés, femme sur homme, homme sur femme, homme sur homme, femme sur femme, ou ne faisaient plus qu'un, Théodor ne tenait décidément pas à danser, à se donner en spectacle, c'étaient ses œuvres qu'il fallait voir, disait-il, en lui il n'y avait rien de notable.

Un homme apparut sous le dais d'argent, retenant un instant dans sa main droite l'un des pans de l'étoffe, il regarda autour de lui, puis s'en fut s'asseoir non loin du musicien, sur le bref parapet qui séparait scène et gradins. La jeune femme le reconnut ; il était sorti du public tout à l'heure pour initier ces drôles de jeux de descriptions et devinettes. Elle hésita moins d'une seconde, cette fois elle avait honorablement bu. Ils ne se dirent presque rien, des mots réduits aux mots. Elle : vous ne voudriez pas danser, par hasard ? Lui : ah si, avec plaisir. Et hop ! C'était aussi simple que cela, ils se retrouvaient à deux au milieu de la piste, entre les couples amoureux et endormis, et se balançaient imperceptiblement, non, en réalité ils ne bougeaient pas, ils se tenaient si fort qu'ils en étaient contraints à l'immobilité, seule la lumière circulant dans les plis bleus et scintillants de la robe - faramineuse vraiment cette robe, monstrueusement longue, abominablement décolletée, d'une couleur aussi changeante que le temps - seuls ces effets théâtraux de sculpture vivante donnaient à croire qu'ils se déplaçaient, sinon il eût été flagrant qu'ils s'imaginaient être les uniques occupants de l'arène, de la salle, de Hong Kong peut-être. Aucune pensée ne traversait plus l'esprit de Perpétua, pas la moindre, elle ne savait plus bien où au juste étaient ses mains, ses pieds, n'éprouvait plus la nécessité de se situer dans l'espace selon ses anciens critères, il semblait qu'ils étaient, ensemble, devenus axe, pivot, centre des lents ajustements de leur environnement. « Tu fais partie de la troupe ? soupira-t-elle au creux de sa clavicule. « Si l’on veut, j’ai rencontré un de leur membre à Nara…je fais un morceau de route avec eux.

-   Pourquoi ai-je l’impression de te connaître…

-   C’est parce que nos corps s’entendent bien.

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Le soleil finit par se lever, Perpétua s'éveilla au milieu des gradins ; des agents de nettoyage ramassaient les cadavres de mousseux, faisaient l'inventaire des portefeuilles perdus, des couvre-chefs écrasés, le danseur avait disparu, Théodor bavardait avec le conducteur d'une petite benne qui venait de répandre dans l'arène un joli sable blanc et neuf. « C'est pour la classe intermédiaire que ça va être dur, commenta-t-il ensuite à l’intention de sa compagne. Celle dont il fait partie, qui dépend de l'argent officiel en quelque sorte ; ils n'ont rien sous le coude et bientôt plus de travail, plus de logement, tout part en fumée. Les plus petits, la situation ne sera pas vraiment différente pour eux, ils se sont arrangé depuis longtemps pour survivre de combines, de débrouille, d'échange, des affaires trop microscopiques pour être pulvérisées ; au bout du compte, ils mangeront peut-être plus à leur faim que ceux qui possédaient badges et uniformes... Quant aux personnes qui se trouvaient avec nous cette nuit, il paraît que le montant de leurs dettes va dépasser la totalité de ce qu'ils ont pu gagner durant leur carrière... étrange, non ?

-   …bah... il y a des faillites si faramineuses… qu'elles ressemblent à des fortunes : devoir énormément, c’est une manière de rester du côté des riches…

La robe gravissait les degrés, un à un, emprisonnait miettes et mégots dans les ressacs de sa traîne, dedans Perpétua dormait encore.

-   À ce sujet, ton agent a appelé, les comptables ont terminé l'évaluation des dégâts... tu as perdu pas mal apparemment.

-   Oh oui... je m'en doutais, ça ne me fait rien... toi aussi, j'imagine, tu perds.

-   Je perds. Je m'en fous, tellement ; ça n'est pas normal de s'en foutre à ce point.

Elle pesait à son bras, il la tenait bien, la robe embarrassait tout de même un peu leur progression. Pour la nuit passée et sa drôle de danse, c’était comme si elle n’avait pas existé.

-   Et l'inauguration de ta Maison, ils vont la maintenir ? Où trouveront-ils les financements ?

-   Ça ! Ils vont poursuivre jusqu'à ce qu'il devienne impossible de faire semblant. Personne ne doit plus savoir qui paye quoi pour l'instant…

Dans la rue, des masses d'hommes et de femmes se croisaient sans se regarder ; ils avançaient à pas précis, leurs pensées ne pouvaient se lire sur leurs visages. Naïvement, Perpétua avait cru que l'effondrement du système modifierait rapidement les dispositions des habitants, que les yeux inquiets rencontreraient d'autres yeux, que l'imminence de l'inconnu délieraient les langues, qu'enfin les corps iraient au contact ; mais non. Le plus rassurant était encore de faire comme avant, de s'inventer s'il le fallait un bureau ou un compte en banque, de devenir fou à condition que ce soit tous ensemble et qu'on en parle pas. De ce pépiement précieux qui lui tenait lieu de voix et le rendait parfois peu audible, Théodor annonça à son amie qu'il effectuait un voyage rapide à Kobe, un devoir d'amitié, il partait demain et revenait au plus tard dans cinq jours, prétendit qu'il l'en avait informée si, c'était elle qui oubliait. La mélancolie le transcendait, il paraissait n'être plus qu'une essence distillée de lui-même et, bientôt volatile, s'apprêter à flotter entre tous ces crânes affolés ; il en était bien conscient, de l'avantage qui résultait des affres mêmes dont il souffrait ; il se sentait éternel, consacré. Et Perpétua ne pouvait se retenir de noter cette jouissance et en était empêchée dans son désir d'entière compassion. Par ailleurs elle songeait qu'il allait sans doute rendre visite à l'une de ces anciennes maîtresses ; Théodor en avait un peu partout dans le monde, là où il avait conçu ses Maisons et en d'autres places aussi ; il était de ces hommes qui n'entretiennent pas véritablement de liaison, le prétendent en tout cas, dans le sens où ils se dépêchent de transformer en amitié leurs relations amoureuses et se retrouvent ainsi baignant dans la chaleur et la tendresse de femmes émues, éparses, exceptionnellement dévouées et qui ne diront jamais que du bien de leur subtil amant. Perpétua imaginait ces femmes à la manière d'agents dormants, placées en des points stratégiques, prêtes dans le secret de leur cœur à être réactivées. Aujourd’hui elle n’en éprouvait pas la moindre jalousie.

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Théodor quita Honk-Kong le matin suivant, tôt ; Perpétua entendit ses derniers pas vers la porte, délibéra si elle avait le courage de se sortir du lit, courir et l'embrasser pour un bonjour et au revoir, jugea qu'il était trop tard, se rendormit.

Ce nouveau jour fut déconcertant. La ville commençait enfin de prendre un air égaré. Les transports étaient encore pleins, mais on voyait maintenant beaucoup de gens assis sur des bancs publics, à ne rien faire, regardant d'un œil glauque les cohortes de travailleurs. Aussi, plusieurs lignes tombèrent en panne, d'autres ne fonctionnaient tout bonnement pas ; on ne donnait aucune information précise, ici on ignorait les grèves ; les opérateurs avaient-ils simplement abandonné leurs consoles, quitté les bureaux... tant de personnes savaient qu'elles allaient perdre leur emploi, la question ne concernait plus que le moment : demain ? Dans trois jours ? Deux semaines ? Alors, pour huit ou seize heures à tirer, et qui ne seraient pas payées... Coincée dans le long véhicule tubulaire, Perpétua se demandait si quelqu'un serait en mesure de les sortir de là au cas où l'engin ne repartirait pas. Les deux rails de caoutchouc s'étiraient au-dessus d'un parc de la taille d’une forêt, à une centaine de mètre de hauteur. Le grand vide autour d'eux. Tous les passagers avaient tourné la tête du côté de leur vitre et l'émotion silencieuse qui les prenait, à contempler les vastes clairières brillantes et les vagues creusées dans les cimes par le vent, transformait leur docilité en une manière d'anxiété poétique ; ils avaient envie d'être en bas, dans l'herbe, regarder le ciel s'ils voulaient ; pour la première fois la jeune femme pensait les comprendre, mais au fond leur situations n'avaient rien en commun. Le gigantisme de cette ville lui rappelait un peu la sienne ; à New-York en revanche, les avenues eussent débordé d'une foule hurlante, de banderoles, de camions à sirènes, de baraques à graillons ; elle eût été libre de descendre là-dedans, de gueuler au même rythme, se gorger de tout ce sang en bon vampire qu'elle était, car son métier c'était cela, hein, elle ne pouvait le nier, aspirer le poison et la vie à la fois et les recracher sur la toile et se faire applaudir avec la bouche encore dégouttant. Ici, elle n'atteignait à rien ; elle ne parvenait pas à travailler. La matière particulière de la douleur comme de la joie lui échappaient, jusqu'à l'excès de mouvement qui lui inspirait de mécaniques pensées, simples répétitions de ce que tout le monde croyait savoir sur le lieu et ses habitants.

Il fit doux tard dans la soirée, cela même ressemblait à un bain insipide où eût trempé la journée. Théodor ne répondait pas aux appels, rien d'étonnant à cela, quand il était absent, il l'était pour de vrai, hostile aux lointains attouchements des voix ou aux visages sans corps et sans support dont les frontières se couvrent par moment d'essaims de mouches virtuelles.

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Perpétua s'essaya à ne pas meubler sa solitude.

Depuis quelques années, elle avait accepté dans sa vie l'encombrement rassurant de mille embarras : rendez-vous, réunions, invitations à lancer, à rendre, négociations, tracasseries matérielles liées aux biens dont son aisance croissante rendait possible l'acquisition, devoirs d'amitiés qui augmentaient avec le nombre d'amis, mais des amis d'un nouveau genre, plus susceptibles et à qui on ne devait pas faire le coup de la sauvage vivant en autiste pour créer à son aise... De la division de son existence en multiples fragments disparates, elle avait pris conscience rapidement, mais ce qu'elle eût haï autrefois, elle craignait aujourd'hui d'en être délivrée. Il fallait être bien sûr de soi pour écouter le silence sans broncher, sans étendre les mains vers tous les gadgets qui claironnaient au monde votre personne, qui amenait le monde dans votre tête, dans votre âme hébétée et lui donnaient enfin une voix, pour accepter de demeure muet, imbécile ; pas une minute, pas deux ou soixante, mais des jours entiers, attendre et laisser passer tandis que l'univers se débrouille si bien, si longtemps, un temps infini sans vous.

Perpétua ne fit donc rien. Elle avait dû d'abord refuser tous les dîners et les vernissages, appeler son agent pour qu'il ne l'appelle plus, prévenir l'accueil qu'on ne la prévienne d'aucune urgence ; après quoi elle avait pu ne rien faire. Se contraignit à ne pas consulter les sites d'informations, à ne lire que des écrits datant de plus d'un siècle - on pouvait espérer que ce laps suffisait à enterrer ce qui n'appartenait pas au nécessaire - ne sortit qu'aux heures où n'étaient pas susceptibles de sortir les personnes s'intéressant à elle, et n'acheta alors que de quoi se ravitailler ; exclues les fioritures, les diversions. Elle attendit donc ; peina ; s'en trouva bien ; une semaine passa, dix jours.

Théodor ne revenait pas.

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Perpétua perplexe repoussait indéfiniment son départ. Elle attendait. Ce fût par les jours qui suivirent, par les nuits plutôt, que son existence se trouva soudain aspirée, démantelée, et peut-être finalement rendue à l'authentique fureur nourricière : elle rêvait, à qui, de quoi elle ne s'en souvint pas, quand un bruit l'éveilla ; cela devait faire plusieurs heures qu'elle était couchée et il régnait dans la chambre une obscurité complète ; le poids de quelqu'un s'allongeant à ses côtés fit fléchir le matelas.

« C’est toi ? », dit-elle ; elle connaissait cette odeur. Au matin, les draps n'enveloppaient que Perpétua, seule. La seconde nuit, l’homme fut là à nouveau ; Perpétua ne lui demanda rien de peur qu’il ne parte. Ils s’entendaient sans paroles. Lorsque pour la troisième nuit le souffle étranger approcha son visage, la jeune femme bondit hors du lit et, profitant de la surprise de l'intrus, commença à l'entraîner vers les fenêtres ; ils s'affrontèrent brièvement ; trop faible pour le faire bouger contre sa volonté Perpétua abandonna l'homme et courut jusqu'à l'autre bout de la suite, tout contre les hautes baies aux travers desquelles la ville continuait de briller, la nuit durant. Les phares jaunes ou bleus des navettes traversaient l'appartement d'une lumière de vitrail, filaient ou titubaient dans la mosaïque du ciel nocturne selon l'état de leur pilote ; bien loin, on subodorait les plages noires de la mer que fendaient de lourds bateaux à peine éclairés ; un des derniers port-francs. Le dos aux vitres, Perpétua scrutait l'espace de pénombre. Ilias avança, nu ; la nuit rendait blanc son corps cuit du soleil de trop de contrées. Il vint jusqu'à la femme et s'accroupit en face d'elle, une épaule appuyée à la vitre invisible ; il étendit une main hésitante vers ses cuisses et elle plia à son tour les genoux pour se retrouver à sa hauteur, proche à le toucher. Maintenant qu'ils se voyaient, ils n'avaient plus envie d’explications ; elles appartenaient à la pesanteur des charges à venir, derniers sacrifices aux codes des retrouvailles ; le son de l'autre voix, ils le percevaient en eux, qui créait le long de l'occiput une vibration infinitésimale, étirement de la mémoire. Ils se prirent par les mains, par les poignets, leurs doigts se heurtaient, pliaient et s'accrochaient ainsi que de petits animaux myopes. Perpétua vit comme son amant avait subitement un grand rire muet, le rire d'une joie qui excède les limites ordinaires des côtes ou de la gorge ; elle se sentit en proie au vertige, le temps chavirait, les années tanguaient sous le pont de leurs bras, ils avaient vingt, dix et trente ans à la fois, ils en avaient cent, la mer les rejetait l'un à l'autre sur des plages indénombrables. « J'ai perdu la bague, dans un de mes déménagement, je crois... », fit-elle pourtant à mi-voix. Il se courba jusqu'à poser le front contre les genoux de sa compagne, puis éleva deux mains écartées au-dessus de sa tête chevelue. « Moi de même, tu vois ! Toutes perdues ! On m'a pris l'une, l'autre, à la fin il n'est rien resté... c'est la rançon des histoires que nous traversons. »

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Les jours suivants, ils ne mirent pas le nez dehors, s’aimèrent et déroulèrent leurs vies l'un pour l'autre en récits alternés, Ilias raconta comment le jeune hurluberlu à la barbe blonde l'avait poussé à gagner Hong-Kong en compagnie de la fantasque troupe ; prétendument afin d’y filer une dernière piste ayant trait à sa séquestration dans les îles – ou bien Denis avait-il tout autre chose en tête ? En tous les cas l'issue s'était révélée fructueuse au-delà du souhaitable, puisque Ilias s'était, en coulisses d'une représentation,  retrouvé nez à nez avec l’un des responsables du camp, à présent ministre de la Culture ; le type venait féliciter la troupe, Ilias se changeait, moitié à poil, le ministre avait regardé les tatouages, Ilias regardé le ministre, ils s'étaient identifiés et dans le foutoir de fin de spectacle le grec avait pris la clé des champs, mais à dater de ce moment il se savait en grand péril d'arrestation, voire de liquidation discrète ; renseignements pris, le ministre n'était pas le seul impliqué au sein du gouvernement, ces hommes prendraient un prétexte au hasard ; rien de plus simple : le maelström provoqué par le krach rendait indiscernable toute espèce de bavure policière. Il lui fallait fuir et pour cela il avait un plan, un itinéraire en fait, le seul viable, des jours qu'il y réfléchissait, puisque Perpétua et lui s’étaient retrouvés, ils allaient mettre les voiles, chacun de son côté, se rejoindraient là-bas, à Helsinki où nombres de réfugiés et lanceurs d’alerte bénéficiaient de la protection du gouvernement. Pourquoi pas ensemble ? Non, trop risqué. Elle pouvait quitter le territoire sans encombre, lui, il était supposé être mort, des années auparavant et sous les décombres d'un programme dont la révélation ruinerait plus d'une carrière. Deux semaines séparés, qu'est-ce que ça pesait ? Elle le savait bien qu'autre chose les liait qui ne se mesurait pas. Perpétua acquiesça. En son fort interne, elle trouva que deux semaines c'était long, particulièrement lorsqu'elles se vivaient au sein de l'actuel chaos.

Rompues les digues du silence, les informations avaient repris leur cours tumultueux ; on en arrivait aux grandes dégringolades. L'anxiété universelle resserrait certains liens, en détériorait d'autres ; des appareils appartenant à l'armée mongole ayant survolé Pékin durant un exercice militaire, le gouvernement encore fragile de la cité s'était affolé, avait publié des communiqués menaçants, il était impératif que la Mongolie fasse une demande spécifique pour toute incursion sur le territoire de Pékin, sachant que les autorisations ne pouvaient être délivrées que pour des motifs exceptionnels !... la Mongolie ne daignant pas répondre, Pékin avait contacté Hong Kong, lequel, trop content d'assurer une survie alimentaire qui avait toujours dépendu fortement des exportations pékinoises et se trouvait remis en cause par le contexte économique, déclara faire corps avec Pékin et tenir des missiles prêts et pointés dans la direction adéquate, c'est à dire vers la Mongolie, leur alliée pourtant jusqu'à ce que le krach ne bouleversât les priorités d’import ; les États-Unis balançaient, la Bourse de New-York approchait à son tour du point d'implosion, soutenir la Mongolie pouvait accélérer la chute de Hong Kong et permettre ainsi d'y récupérer une partie des espaces portuaires, perdus soixante ans plus tôt et  qui demeuraient des zones économiques stratégiques, en outre la Mongolie envisageait de se tourner vers les États-Unis pour les contrats d'armements initialement négociés avec Hong Kong, leur montant total s'élevant à trente milliards de monos...

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Perpétua appréciait modérément de laisser Ilias dans ce vaste bordel. D'autant qu’il faudrait au grec traverser les régions annexées par la générale Krylenko, puis fédérées autour de Žigansk et qui ne semblaient pas d'une grande sûreté ; le jeune homme comptait sur l’hostilité déclarée entre Hong-Kong et la Générale pour se faire accueillir. De là il pourrait enfin prendre un avion et rejoindre un pays neutre en ce qui le concernait. « J’ai eu le temps d’enquêter un peu, ces dernières semaines, sur l’île et son programme… certaines de mes sources ont avancé un nom : Ouloutchiéniié 1. De là j’ai tiré sur le fil, la pelote s’est dévidée… et il apparaît que Evgeniy Krylenko, frère de Ninel Krylenko (alias la Générale)  en était l'instigateur ! …bon, je serai tout de même bien moins en danger là-bas - puisque le Programme y avait vraisemblablement reçu l'aval des autorités - qu'en terre officiellement soumise aux codes éthiques de la Communauté Internationale ; ici, l'affaire susciterait un tollé. Tandis qu’à Žigansk… enfin, je ne connais pas trop le contexte… Le plus souhaitable serait que je ne rencontre pas le bonhomme. C’est presque burlesque tout cela, ma chérie, maintenant que je m’en fous, que nous nous sommes retrouvés. C’est dans ces moments-là, quand on voudrait juste s’en tirer, que les choses se compliquent… ! ».

Ils se quittèrent un matin, sous un ciel plombé. On craignait l'approche d'un typhon et toutes les écoles avaient été fermées ; un dernier ferry regagnait le port Victoria. L'eau et les airs se rassemblaient dans un silence inhabituel, ni avions, ni bateaux, de rares passants que les vagues frappaient parfois au visage ; la mer assaillait les quais, prenait un envol pesant et retombait en gros paquets flasques, elle dévalait quelques rues, se divisait en maigres ruissellements. Un vrai temps pour partir, pour disparaître. La bruine demeurait d'abord en suspension, tendre, caressante ; ils s'embrassèrent, marchèrent quelques mètres encore ; les gouttes s'élargirent, se firent averse, déluge, si vite qu'ils n'avaient pas pu se dire les derniers mots ; Ilias traversa un rideau de pluie ; Perpétua appela ; il n'y avait personne.  

Oyez oyez terriens ! Ce matin de décembre – an de grâce deux-mille-trois-cent-soixante-cinq –  Aurora 3 a quitté le sol poudreux de la Jordanie, puis les miasmes de notre atmosphère. À son bord ni chien, ni singe, ni représentant de notre espèce bipède, mais tout un zoo électromécanique, plastique, métal, carbone. Ces êtres d’une nouvelle espèce, ils savent comment faire, ils ont déjà exploré les confins du système solaire et n’ont plus besoin de nous pour se déployer au-delà, où nous ne parvenons pas à survivre. Exit le vieux rêve de colonisation de l’espace car elle aura lieu sans les hommes et c’est une abdication plus qu’une passation de pouvoir que nous prédit la communauté scientifique, voici l’évocation d’un avenir qui n’a plus rien de fictionnel :

En tout premier, comme on l’avait prévu, la naine rouge sera dépassée. [Proxima Centauri ; constellation : Centaure ; type spectral : M5.5 Ve ; vitesse radiale : -20,3 km/s]. Après elle : AC +79 3888. Et puis bien d’autres encore…

Un voilier partira de la Lune. La pression de lasers le poussera [n=W/Ep = 2,5 1026 photons par seconde], l’orientera. Mille kilomètres carrés de mylar – rapporte-moi un tissu fait de la matière la plus légère, la plus fine, tellement qu'il pourra passer par le chat d'une aiguille - voguant au travers des espaces.

Il y aura un long, très long temps de froid et d'obscurité ; des siècles humains. Ensuite, le grand nuage. Trente mille ans de comètes et d'astéroïdes. Il faut être patient avec l’univers.

Pas de musique, les sphères ne produisent ni chants, ni signes, ni sang, ni contes. Ce sont les hommes qui ont inventé tout cela pour passer les nuits d’hiver.

Plusieurs voiliers auront déjà été déployés dans l'orbe solaire, mais à un point donné de leur route l’accélération prenait fin, ils flottaient inutilement. Méduses d'autres océans. Celui-là sera le vrai et, enhardie, une flotte entière suivra.

Il ne sera pas isolé pourtant, le vaisseau sans passager. Des lentilles émailleront son parcours ; elles focaliseront la puissance des lasers. Les hommes avaient placé le premier jalon, entre Mars et Jupiter. Les suivants se seront développés à partir de la matrice initiale ; plus besoin d'intervention externe. Ainsi avancera le navire, la Pinta. Jusqu'où ? Il ne s’agira pas vraiment d’un aller et il n'y aura pas de retour.

Il croisera au large de la brillante Sirius - l’œuf du monde - de Wolf 359, de Ɛ Eridani, de Teergarden's Star, approchera Kruger 60…

À chaque étoile, le voilier lâchera un assembleur moléculaire. Nano-bestiau qui traverse sans dommage les atmosphères, se démultiplie, enfle en formes infinies, en fonctions jamais imaginées. Il y aura des missions, des observatoires et des usines sur ces sols infoulés.

Pourquoi ne pas imaginer au-delà ? Les machines auront créé de quoi continuer. Se continuer. Plus loin. Dans les gaz qui baignent les galaxies. Supporter la chaleur [100 millions ° K]. Et après encore. Hors la matière. Détecter les étoiles perdues, éjectées par les collisions. Évoluer dans ce délicat réseau de feuilles et de filaments. Interpréter pour personne les déplacements des raies spectrales, tandis que l'Univers s'étire, s'étire...(« Distances of extra-galactic nebulae depend ultimately upon the application of absolute-luminosity criteria to involved stars whose types can be recognized. »)...il va se quitter. La frontière ne connaît plus la frontière ; l'atome ne connaît plus l'atome. Les  Univers-Îles dérivent dans le vide.

r H = v 

Elle est la plus forte.

La grande matière répulsive. L'énergie noire.

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Žigansk, 15 décembre 2365, 11h30 p-m

Rapport du lieutenant Fokine à la générale Krylenko

 

Suite à votre demande d'une investigation poussée concernant l’homme intercepté hier soir au poste frontière de Tommot :

Un signalement correspondant au sien nous a depuis été fourni par notre informateur au sein des services hongkongais. L’homme en question prétend pour l'instant se nommer Alessio Tabarro et ne connaître aucun des prénoms avancés par la police de Hong Kong ; selon ses papiers, qui semblent réguliers, il porterait effectivement ce nom et serait de nationalité italienne. En revanche, le signalement diffusé par les autorités hongkongaises concorde absolument avec l’aspect de l’homme : il est âgé d’une trentaine d’années (trente et un sur sa carte), type méditerranéen, yeux noirs, cheveux brun et bouclés assez longs, mesure 1m86, arbore de nombreux tatouages et porte un anneau à l’oreille droite. En dehors du Globspell dans lequel il s'exprime sans accent, il parle le dialecte italien aussi aisément qu'un natif d'avant la réforme - la chose a été vérifiée par un de nos agents lors d'un premier entretien. Quant à sa profession, il déclare n’en exercer aucune et nie posséder les compétences auxquelles vous faisiez allusion dans votre note précédente. Nous avons fouillé intégralement son bagage sans découvrir d’éléments notables, si ce n’est ce fait étrange : qu’il ne possède aucun appareil de communication et aucun écran de quelque sorte que ce soit. Cela joint à sa pratique d'au moins un dialecte ainsi qu'à l'existence de dossiers hongkongais le concernant suffit à rendre sa personne suspecte. Nous avons invoqué la nécessité d’une enquête détaillée et le retenons actuellement au Centre ; j’ai donné moi-même les ordres afin qu’on l’y traite au mieux et attends à présent vos directives. Il ne m’a pas paru utile d’informer de tout ceci notre informateur de Hong Kong. Les renseignements pourraient circuler dans les deux sens.

 

Avec la Générale et pour le Peuple.

 

Il fallait le reconnaître, les choses n’avaient pas tourné au mieux. Pas au pire non plus, un garde-frontière énervé aurait pu l’abattre d’une rafale de kalachnikov, sans autre forme de cérémonie, mais non, la Générale se targuait d’être la dirigeante rigoureuse de dirigés intègres, pas comme tous ces pourris du Sud, Ilias n’était pour l’heure en butte qu’à d’innombrables tracasseries administratives sans compter les interrogatoires quasi quotidiens auxquels il devait se soumettre. L’officier en charge de ceux-ci avait assez vite obtenu qu’Ilias retrouve une relative liberté, et après deux jours à tourner dans une cellule mal chauffée le grec avait été confié à la surveillance discrète d’un sergent chez lequel il logeait, Douguine, type lent et sincère dont les facultés avaient été amoindries par les tortures subies sous le régime précédent ; son dévouement pour la Générale allait jusqu’à la dévotion, il racontait tous les soirs à son hôte comme les troupes de Ninel l’avait sauvé, lui et ses vieux parents, des geôles de la prétendue démocratie d’alors. La maison n’était pas inconfortable, le sergent partageait généreusement ses repas avec l’étranger et parfois s’y joignait une fillette, celle de Douguine, au sujet de laquelle il s’épanchait ensuite, difficultés à suivre le programme pédagogique – excellent au demeurant - imposé dans les écoles par le nouveau régime, insubordination… la maman était partie des années plus tôt au bras d’un pilote de rallye et le père se trouvait démuni face à la rébellion mutique de la petite. Ilias écoutait, écoutait, réconfortait le père, tenait de fantastiques discours sur ce qu’il nommait la nécessité de l’ombre et savait pertinemment que pas une miette de leurs échanges ne se perdaient : les mouchards planqués dans chaque pièce retransmettaient les plus anodines de leurs conversations qu’une équipe zélée s’appliquerait ensuite à soupeser, décrypter, à moins que le lieutenant ne se chargeât en personne du travail. Tout autre type de communication se trouvait bien sûr contrôlé avec une minutie identique. Quant à Fokine, Ilias l’appréciait autant qu’on peut apprécier une personne qui vous pose inlassablement les mêmes questions, et sous une forme à peine différente.

-   Quel est votre nom ?

-   Alessio Tabarro.

-   Votre origine ?

-   Italienne.

Le type était austère, courtois, aimable parfois. Décontenancé par la cordialité d’Ilias et sa calme curiosité qui faisait que, fréquemment, leurs rôles se renversaient, le suspect – mais de quoi au fait ? – l’interrogeant sur leurs institutions, les fonctions de l’officier au sein du gouvernement, la législation régissant le passage des frontières, ou bien, sujets anodins en apparence, sur l’âge de Ninel, le climat saisonnier…

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-   Pour quelle raison avez-vous quitté Hong-Kong ?

-   Comme je vous l’ai dit, j’ai été mêlé au sabotage d’une usine-automate. J’ai dû fuir.

-   Par quel moyen ?

-   J’ai marché, fait du stop surtout.

-   Du stop ? Vous ne vouliez pas emprunter les transports publics ?

-   Précisément. Mon signalement a été diffusé et transmis à la plupart des frontières, les vôtres y compris, j’imagine. Par ailleurs l’Union Indienne a durci ses lois sur l’immigration suite au contexte économique, quant aux pays limitrophes de l’Ouest il serait suicidaire de les traverser à l’heure actuelle. Vous voyez que je n’ai pas eu le choix de mon itinéraire !

-    Vous étiez seul là-bas ?

-   Non, ma femme, vous savez… elle m’accompagnait. C’est pour cela que je dois me rendre à Helsinki ; nous avons convenu de nous y retrouver. J’aurais besoin de la joindre à présent…

-   Oui, votre demande est examinée.

Il neigeait sans fin. Une mer poudreuse ne cessait de monter. Des chutes record, annonçaient les bulletins météo, on n’avait pas connu cela depuis le Grand Hiver. – 25°, - 30°. L’avenue Lvova bloquée, l’aéroport fermé pour une durée indéterminée, visites de délégations annulées, seuls les glisseurs poursuivaient leurs allers et retours de part et d’autre de la Lena après le déneigement de la rivière sur dix kilomètres.

-   Je me suis entretenu hier avec la Générale ; elle souhaiterait vous rencontrer ? Y voyez-vous un inconvénient ?

-   À rencontrer le chef de votre gouvernement ? Non, bien au contraire. Quel intérêt me trouve-t-elle ?

-   Comment vous appelez-vous ?

-   Alessio Tabarro, toujours.

-   Êtes-vous un espion ?

-   Non.

-   Un quotidien hongkongais vient de publier un dossier traitant des récents attentats contre les usines-automates ; l’un des articles précise l’identité des responsables dont le procès se déroule actuellement. Ils sembleraient qu’ils aient tous été formés au sein d’une officine verte connue de Hong-Kong et qui ne comprend que des membres d’origine asiatique. Comment l’expliquez-vous ?

-   Ça n’a rien d’étonnant.

-   Vous admettez nous avoir menti au sujet de votre participation à l’attentat ?

-   En effet. J’avais rencontré un sympathisant du mouvement à l’occasion d’une manifestation ; il m’a expliqué le fonctionnement du groupe… j’ai trouvé que c’était une bonne explication à vous fournir.

-   ah…j’avoue que votre ingénuité me surprend. Quelle est la nature de vos démêlés avec Hong-Kong dans ce cas ?

-   Rien qui vous intéresse, je vous assure. Une vieille histoire… Avez-vous réfléchi à ma requête ? Il est urgent que je contacte ma femme ; elle doit m’attendre à Helsinki à l’heure qu’il est.

-   La météo perturbe beaucoup le réseau en ce moment… Et la Générale n’a pas encore donné son aval. D’autre part, on ne peut pas dire que vous nous facilitiez la tâche, monsieur Tabarro ; si vous vous montrez aussi peu prêt à collaborer, je crains que votre séjour parmi nous ne se prolonge… Reprenons, si vous le voulez bien. Quelle est votre profession ?

-   Je n’en exerce aucune à vrai dire ; je m’emploie où je trouve à travailler, selon mes déplacements ; j’ai toujours vécu ainsi.

-   N’avez-vous pas un talent particulier ?

-   Un talent ?

-   Un don.

-   …heu…non. Je ne vois pas.

-   Bien. Ninel organise un dîner ce soir, en petit comité. Comme je vous l’ai dit, elle désire faire votre connaissance.

84

Fokine lui prêta un habit. Les flocons tourbillonnaient autour de leurs crânes tandis qu’ils progressaient vers la demeure de la Générale ; le crépuscule rendait le ciel plus opaque encore. Des corbeaux vinrent se percher, un à un, au sommet d’une large clôture barbelée. Ilias songea aux augures des anciens temps, aux signes que traçait dans le présent la trajectoire des rapaces, une discipline inconnue de lui, plus tard peut-être il se renseignerait… « Je me demandais, la semaine passé il me semble…il s’est tenu entre vous et le sergent Douguine une conversation qui m’a intrigué… ». En dehors même de son service, l’officier s’exprimait sur un rythme sec, péremptoire, comme une sclérose qui aurait fini par gagner toute sa parole, intime ou professionnelle, mais sous la rigidité de laquelle Ilias percevait les bruissements d’une immense inquiétude. « …je ne veux pas vous ennuyer naturellement. C’est à titre personnel que le débat m’intéressait… je crois que le sergent se montrait soucieux concernant les résultats de sa fille…

-   Les bulletins du centre éducatif ne sont pas très bons, oui…

Leurs haleines fumaient hors les cols et bonnets de poils roux. Si tu craches et que la salive gèle dans les airs, si tu pisses et que l’urine glace le bout de ta tuyauterie, c’est qu’on a passé les moins 40°, avait dit un gardien à Ilias. « …franchement, je m’attendais à ce que vous critiquiez notre système. La liberté de conscience, la primauté de l’individu sur le groupe…vous voyez…mais vous ne l’avez pas fait.

-   Non. Cela ne me paraissait pas le plus pertinent. Et puis Douguine est bien formé, comme vous tous, il doit être familier de ces arguments.

-   À la place vous avez évoqué une notion assez mystérieuse pour moi : la nécessité de l’ombre ? J’y ai repensé depuis, et supposé que vous vous vouliez parler de la nécessité du mal.

-   Une hypothèse intéressante.

Le boulevard désert infléchissait son tracé vers le nord ; les deux hommes gardaient le front baissé en direction de leurs bottes qui s’enfonçaient à chaque pas jusqu’au revers. À l’ouest passa un long vol de corbeaux, appelant d’une voix brisée on ne savait quelle divinité, le soleil peut-être ou la mort. « L’autre jour, j’en ai trouvé un, sur mon seuil, d’oiseau, tout raide, il ne portait aucune trace de blessure. Le froid l’avait tué… finalement, ce que je me suis dit, c’est que selon vous la connaissance impliquerait la connaissance du mal, qu’elle prendrait en compte la totalité du réel, ombre et lumière, bien et mal, sans les juger…

-   Vous avez beaucoup pensé, lieutenant Fokine », sourit le grec, sourire intérieur car la température n’en permettait pas d’autre.

85

Ils étaient parvenus au siège du gouvernement, un haut bâtiment sans fioritures surmonté d’un cercle noir. En son ventre, des bataillons d’agents, ingénieurs, fonctionnaires, qui s’activaient, se concertaient, s’affolaient, se démenaient depuis quelques semaines, à savoir depuis que s’étaient accrues les tensions avec la Mongolie, ombre familière venue hanter des décennies durant les contes susurrés aux enfants avant le sommeil, puis ennemi mythique dont Écoute !, l’organe de propagande officielle du régime, rapportait quotidiennement les exactions véridiques ou fantasmées. Les diverses équipes officiant au siège venaient de lancer avec succès une opération d’intimidation, poétiquement nommée Smog, grâce à quoi on pouvait escompter quelques semaines de tranquillité : des images prétendument piratées, et en réalité crées de toute pièce par le Département de Communication Extérieure, montrant les troupes de la Générale en exercice de déploiement sur la frontière nord, ainsi que des escadrilles  démultipliés de V30 avaient été publiées sur la Toile où elles s’étaient répandues en quelques heures, assorties de commentaires de plus en plus développés ; la presse internationale venait de reprendre images et texte et de leur adjoindre des dossiers d'experts en stratégie ; les dépêches diffusées par la Mongolie sur sa chaîne officielle faisait état d’une prudence neuve, mais dans l’antique immeuble qu’ensevelissait la neige on demeurait sur le qui-vive. En outre, il y avait la question de ce journaliste américain, un franc-tireur responsable d’articles féroces  sur le régime, et détenu à présent par ce même régime suite à une téméraire incursion sur le territoire ; on délibérait quoi faire du type : le relâcher tout benoîtement en espérant que, plein de gratitude, il se fendrait de quelques papiers bénins, ou démarrer une série de procès qui légitimerait son exécution – un demi kilo de poudre qu’on affirmerait avoir saisi dans ses bagages ou une gamine qui témoignerait avoir été abusée, et la cause serait entendue - ; le peuple s’en trouverait renforcé dans un sain dégoût des mœurs étrangères et l’engeance journalistique y réfléchirait à deux fois avant de se moquer de la Générale.

Ninel n’entra pas la dernière, elle ne présidait pas la table dressée de lourdes vaisselles, on ne remarquait quasi pas sa présence, si ce n’est en tant que femme dans cet univers majoritairement masculin. Douguine arriva, en retard, gêné et incapable de discrétion, sa fille qui l’avait retenu, des répugnances à rester seule après la classe. Des individus aux fonctions incertaines prirent place autour de plats de légumes ou de fèves – la frugalité était de mise chez la Générale ; Evgeniy était là, le grec avait espéré en vain échapper au face à face. Pas de serveurs, pas de domestiques, l’usage voulait que chacun se serve ; si on ne consommait pas de chair, restrictions et solidarité avec le peuple obligent, le vin en revanche coulait à flots, contribuant assez rapidement à libérer les échanges. Ilias observait, plaisantait, ne livrait rien de lui tout en semblant s’abandonner avec la plus parfaite franchise.

86

-   …vous parlez de rationalité, de règne de la clarté » disait son voisin à une jeune militaire exaltée. « Soit, mais est-ce bien ce que nous observons autour de nous ? On a beau faire, le peuple reste attaché aux superstitions les plus délirantes ! Il surgit quotidiennement une quantité phénoménale de révélations (fantaisistes), secrets, complots, phénomènes paranormaux avec images à l’appui... et je ne parle pas que de ces mystifications propagées sur la Toile ; ici, même, on entend de drôles de choses… nous ne sommes pas épargnés… ».

On demandait à l’étranger ce qu’il en pensait, si ses périples l’avaient amené à constater une recrudescence des croyances populaires.

-   Oh moi, vous savez… des manifestations de crédulité, j’en ai été témoin bien souvent…en ce qui me concerne je suis un incorrigible matérialiste…le reste, les nuées, les fantasmagories…cela m’indiffère.

De l’autre bout de la tablée, Ninel le scrutait ; fragilité brune, yeux qui mangeaient pour moitié son visage et tout à fait votre esprit.

-   Vraiment ? fit-elle sans avoir à élever la voix puisque le silence se faisait dès qu’elle parlait. Si cela vous est aussi indifférent comment se fait-il que vous soyez renseigné sur nos rites traditionnels et nos religions, mieux que certains de nos spécialistes ? Les comptes rendus de vos entretiens avec Fokine en font mention.

-   Il se trouve que j’ai lu quelques ouvrages de l’un de vos auteurs…

-   Un déviant.

-   J’ai cru le comprendre ; mais je ne voudrais pas faire de provocation. Il avait simplement relevé certaines coutumes afin de les étudier.

Gigantesque, mélancolique, Evgeniy mangeait et conservait un air absent qui ne troublait personne. Son faciès blême paraissait pris dans une sorte de gelée dont la surface ondulait à l’ingestion de chaque bouchée. Les fromages informes ou les cardes luisantes disposés sur la nappe paraissaient entrer avec sa personne en une grave correspondance, alors que s’agitaient les convives, humains, radicalement autres cependant. Le repas avançait ; l’alcool de patate, incolore, râpeux, avait remplacé les vins. Un brouhaha continu s’élevait de l’assemblée ; bientôt les interventions de la Générale ne suffirent plus à faire taire la dizaine de langues en action. Le hautain Fokine lâchait un peu prise, incliné vers Ninel et discutait dossiers sensibles sans trop de précautions.

-   Avez-vous lu dans la presse étrangère, ces articles sur l’explosion de la centrale Nova ? Et il y a quinze jours, sur les manifestations qui ont suivi la réforme judiciaire ? Comment sont-ils entrés en possession de ces images ?

-   Vous voulez dire que nous avons une taupe ?

-   Je ne voudrais pas tirer de conclusions hâtives, ni céder à la paranoïa mais je ne m’explique pas de pareilles fuites !

-   C’est bien pour cela que nous devons nous montrer intraitables avec ce merdeux de journaliste. Faire un exemple ! Vous ne voyez pas que nous passons pour une nation faible, velléitaire, lieutenant…

-   Des bouffons ! s’exclama brusquement le frère ectoplasmique. Il y eut un suspens ; les dîneurs interdits n’osaient pourtant pas le dévisager. La plupart ignorait de quoi il s’agissait. Ninel le foudroya. Puis considéra l’innocent Douguine qui béait devant Ilias avec une ferveur de nouveau converti, ceci bien que l’étranger parlât rarement et parfois de façon absconse.

-   Sergent, à compter de ce soir, je vous décharge de notre hôte. C’est le lieutenant Fokine qui va l’accueillir sous son toit.

Douguine recula le menton, il ne pouvait rien dire. Ses gros yeux vacillèrent entre leurs paupières.

-   Vous n’y voyez pas d’inconvénient, lieutenant ?

-   Je vais m’organiser.

Puis la femme murmurait à l’oreille du militaire :

-   Ce pauvre crétin est devenu dingue d’Alessio, regardez le ! Je n’ai plus aucune confiance en lui. Il ne manquerait plus qu’on ait à surveiller les surveillants à présent…

Ça, nous le faisons déjà, songea Fokine mais il censura aussitôt cette pensée subversive.

-   Vous êtes …italien, monsieur Tabarro ? lançait ensuite la Générale d’un ton plus tendu qu’en début de soirée.

-   Du sud.

-   C’est amusant. Je ne vous trouve pas le type italien…notez que je ne m’y connais pas. Mais j’ai rencontré des gens de la communauté tzigane, ils vous ressemblaient…

-   L’errance, sans doute, dit Ilias en soutenant son regard.

Et il se demanda ce que savait véritablement cette femme-là, où en étaient les enquêtes, ce qu’elle attendait de lui, pourquoi diable on ne le laissait pas repartir.

Evgeniy s’éclipsa avant les autres invités. « Tu viendras me voir, Ninel… ? » gémit-il à l’adresse de sa sœur.

-   Je ne sais pas, je ne sais pas. La neige bloque les voies, je t’appellerai.

-   Il faut qu’on se parle.

Son vaste corps de baleine quitta sans bruit la salle. On but encore un temps ; les mots s’espaçaient, la commissure de certains yeux s’humidifiait à proportion de l’alcool absorbé. Le lieutenant n’aimait pas cela, les gens ivres, la vulgarité et les élucubrations qui en résultaient ; la politesse le contraignait à attendre, c’était à Ilias, son invité à lui maintenant, de montrer s’il souhaitait prendre congé ; les coudes sur la nappe où s’émiettaient de derniers gâteaux, le grec fit à Fokine un signe, un gentil signe incongru ; de ces gestes familiers que se permet l’amitié. Ça voulait dire : on y va ? tu es prêt ? Le lieutenant entendit presque le tutoiement contenu dans la paume tournée, la mimique des lèvres, et en éprouva un léger choc. Encore heureux que les interrogatoires aient pris fin, remarqua-t-il par devers lui. Ç’aurait été difficile de continuer.

87

Six jours passèrent ensuite, figés, Ilias toujours sans nouvelles de l’extérieur ; la Générale n’avait fait part d’aucune décision le concernant. Les entretiens avec Fokine ou les autres agents avaient effectivement cessé. Ils avaient dû se lasser de l’entendre répéter son nom italien et demander son transfert vers Helsinki. La neige ne tombait plus, elle formait sur la ville une croute immaculée, sinistre de perfection.

Contre toute attente, c’est Evgeniy Krylenko qui manifesta le désir de revoir l’étranger ; il voulait bien faire, invita Ninel – pas Fokine, il avait ses raisons pour cela – mis de petits plats dans d’autres plus grands. Convia pour un déjeuner bizarrement tardif. Ça se passait chez lui, choix du terrain, un appartement dans le centre, modeste sinon minable, mais empli jusqu’à la gueule d’œuvres d’artistes dissidents. La sœur était seule au courant, elle lui passait cette fantaisie qui n’était pas la plus dangereuse. Il avait cuisiné un gigot aillé, faisandé, au parfum si puissant qu’il emportait l’âme et soulevait le cœur à la fois.

Aucun incident ne troubla le début du déjeuner. Ilias évoqua ses souvenirs de Dubaï, les mœurs des riches et celles des pauvres, on pouvait croire qu’il cherchait à s’attirer les bonnes grâces de ses hôtes ; Evgeniy risquait des allusions à l’actualité afin de prouver qu’il restait dans le coup ; sa sœur lâchait quelques informations, histoire d’améliorer leurs étranges relations.

-   Le type du Last Evening est mort hier midi, bazardé. Ça y est.

-   Je sais.

-   Tu étais d’accord, non ? Je pensais que cela te ferait plaisir. Les réactions ne se sont pas fait attendre, la meute hurle, les syndicats parlent d'en appeler à l'Alliance... mais il y a cette histoire de mœurs, avec ce qui se passe chez eux en ce moment, ils ne sont pas à l'aise, et puis la casserole sur laquelle ils viennent de trébucher, ça rend son affaire ici tout à fait plausible...

-   Oui, le détournement de mineure ; j'ai lu, je suis au courant.

Le colosse s’exprimait d’un ton traînant de gosse malade.

-   Tu as l'air ennuyé.

-   Non, pas du tout. Ce sont mes douleurs, depuis une demi-journée elles ne me lâchent pas…

-   Je n'en reviens pas. Cet homme est exécuté à midi, pas une personne qui l'ignore le soir ; on a lancé des actions, déterré une merde dans son passé, certains proposent de réviser la législation pour mieux protéger la profession...

-   Que veux-tu, c'est le monde, Ninel, tout va très vite. Son procès non plus n'a pas traîné. Et pour une fois, nous avons fait de la publicité !

Ilias mâchait et remâchait la viande.

-   Les prévisions météorologiques sont meilleures, il paraît… je pensais que…peut-être, les vols avaient repris depuis l’aéroport…

-   Oui, votre trajet ! On y travaille, je ne vous oublie pas, monsieur Tabarro. J’aurai quelques questions pour vous, les dernières…

-   Ma sœur croit que vous pouvez nous aider, ricana le géant souffreteux.

-   S’il te plaît. Ce n’est pas le bon moment, Evgeniy. Et le pays va mal, très mal.

-   N’aies pas peur…

-   Je n’ai pas peur.

-   C’est vrai, j’oubliais ; ma sœur n’a jamais peur. De rien. C’est moi, le froussard, dans la fratrie, le pleutre.

Le grec finissait enfin de mastiquer, faisait passer avec un gorgée d’eau ; Evgeniy ne supportait pas les boissons alcoolisées.

-   Par contre, elle croit aux prédictions, hein, pas comme vous ? Dites-le lui que des étrangers tatoués, des mongols par exemple, et qui jouent à saute-mouton avec les frontières pour passer leur merde hallucinogène, il y en a pléthore ! Dites-le lui que vous n’êtes pas le seul…

-   Tu parles trop, mon frère.

- À quoi faites-vous allusion, monsieur Krylenko ? Je vous assure que je ne comprends pas.

-   Au fait que vous allez nous portez malheur, monsieur Tabarro.

-   C’est toi qui es superstitieux maintenant !

-   Oh non…je veux dire qu’il te rend fragile, incohérente…pardon, monsieur Tabarro, mais vous nous enfumez, depuis le début… vous nous parlez de Hong-Kong, d’une épouse en vadrouille, peut-être… mais il y a des éléments que vous ne mentionnez pas hein ? …je vous ai reconnu, moi ! …le dîner de l’autre soir, je cherchais, cherchais, sur le chemin du retour… et puis ça m’est revenu d’un coup… ce mouvement que vous avez, c’est un peu un tic, non ? Pour dégager votre front, avec ces cheveux longs il faut dire…

88

On ne l’arrêtait plus, son souffle moribond paraissait subitement devenu aussi inépuisable que celui d’un coureur de fond. En dépit de son irritation, l’intérêt de Ninel s’était éveillé.

-   …tu te souviens de Ouloutchiéniié 1 ? …évidemment tu t’en souviens, question rhétorique…ce programme que nous avions décidé de lancer au sortir de la Révolution ? Tu avais approuvé, ouvert les crédits, mais jamais mis les pieds, ça… trop loin, la mise en place du régime nécessitait que tu lui consacres toutes tes forces… et puis on était en nombre sur place, une trentaine de camarades, des savants, des médecins, des militaires, des sociologues, une vraie arche de Noé que nous avions fait aborder à cette île taïwanaise…

-   …Evgeniy…

-   Bien sûr que l’encadrement requérait la présence d’un certain contingent armé….

-   Tu sais très bien que cela n’a pas fonctionné !

-   Erreur, erreur, Ninel… ça marchait ! Nous avions déjà obtenu des résultats fabuleux. Tu n’as jamais lu que ce que tu voulais dans nos rapports.

-   C’était un rêve, vous avez échoué.

-   Il fallait juste nous laisser un peu plus de temps ! Toi, tu n’accordais de crédit qu’à Fokine, un type intègre, organisé, je ne le nie pas, mais un pusillanime qui s’était montré hostile au projet dès le départ …la tentative de rébellion l’avait traumatisé, un incident vite maîtrisé qui avait pour origine le conditionnement imparfait de certains sujets…

Ilias s’appliquait à respirer plus lentement ; un début de nausée le gagnait.

-   Je ne vois pas où tu veux en venir, Evgeniy. Calme-toi !

-   …tu as raison, oui… c’est du passé, tout cela. J’en ai fait les frais, mais qu’importe ; tu ne peux pas le nier, ta confiance en moi a été atteinte, on ne me laissait plus ensuite que des affaires mineures et…

-   Viens en au fait !

-   Alessio Tabarro, ici présent, faisait partie de nos patients. Ils venaient d’un peu partout, de notre territoire et d’ailleurs, des criminels, des opposants, les éléments convaincus d’espionnage, et puis des étrangers que la Nouvelle-Guinée ou les Philippines avaient repoussés de leurs côtes… pour quelle raison, je n’en ai aucune idée, monsieur…Tabarro ? Si c’est votre nom. Enfin vous étiez là…

-   Tu veux dire que tu as gardé en mémoire ce visage parmi des centaines d’autres ?

Ils s’exprimaient devant Ilias comme s’il n’avait pas été là, entre eux, à se taire soigneusement et s’interroger sur les risques que lui faisait courir cette révélation.

-   Oui. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi s’en est-il tiré ? Comment a-t-il échappé au nettoyage préalable à la fermeture ? Comment a-t-il quitté les locaux, puis l’île ? Beaucoup de questions et lui, il en posait déjà en quantité. Vous nous fixiez derrière la vitre et répondiez à nos questionnaires par d’autres questions ; et puis, ce geste : une angoisse irraisonnée m’a étreint, c’était …la révélation de l’infinie résistance de la nature, de son autonomie irréductible, en dépit de tous nos efforts pour nous approprier son fonctionnement… il y avait une manière…d’insouciance… dans ce réflexe …quel importance que les cheveux vous retombent sur le front quand vous avez oublié votre nom, vos propres traits, l’usage de votre corps, que vous êtes devenu une pure matière vierge au travers de laquelle suivre le flux d’informations… Dites moi, Alessio, monsieur Tabarro, est-ce que vous vous rappelez de moi ? Comme je me rappelle de vous. Vous pouviez me voir n’est-ce pas ?

-   Je ne me souviens plus de votre visage, ni de votre voix.

-   Mais vous vous trouviez parmi les patients du Centre ? demanda fébrilement Ninel.

-   Nous ne l’appelions pas ainsi. J’y étais, oui.

-   Et vous saviez que mon frère avait été lié au projet lorsque vous êtes arrivé chez nous ?

-   Je le savais, mais tout cela n’a été qu’une coïncidence. Je ne veux pas causer d’ennui.

-   Y a-t-il un lien entre cette affaire et votre fuite de Hong-Kong ?

-   Un responsable du camp m’a vu là-bas, il occupe un poste élevé aujourd’hui au Ministère et la révélation de son travail à vos côtés mettrait fin à sa carrière immédiatement.

-   Vous avez tenté de le faire chanter ?

-   En aucun cas ! Je ne suis pas si téméraire… je me suis contenté de prendre la fuite.

La Générale se retourna vers son frère.

-   Vous travailliez avec un hongkongais au Centre ? Je ne saisis pas, comment cela se fait-il ? Ce sont nos ennemis.

-   Ne te fâche pas… qu’est-ce que ça peut bien faire maintenant ? Plusieurs membres de l'équipe étaient hongkongais ; des chercheurs dont j'avais fait la connaissance avant la Révolution, à l'occasion de séminaires internationaux….je tenais à leur collaboration et eux-mêmes trouvaient là une possibilité d'expérimentation que la loi rendait inimaginable sur leur propre sol. J'avoue avoir craint alors ton intransigeance ; tu aurais sans doute refusé que des ressortissants d'un pays qui venait de prendre position contre nous concourent à l'élaboration de notre projet. Tout cela a été organisé dans la plus grande discrétion, s'est terminé de même…

89

L’ovale de la table encadrait ce qui eût pu figurer une scène de crime, sensuelle et désordonnée ;  le frère et la sœur avaient trouvé le moyen tout en parlant d’abondance de dévorer les noires tranches d’agneau, Ilias n’avait que peu ouvert la bouche et ingéré quelques bouchées à peine. Des os, des cartilages trainaient ; l’eau même semblait teintée de sang dans la pénombre qui descendait.

-   Vous avez eu du culot de vous pointer ici, dit finalement la Générale. En sachant que mon frère risquait de vous identifier.

Ilias lui fit entièrement face.

-   Ainsi que je l’ai expliqué au lieutenant Fokine, je n’ai pas choisi ma route… Votre pays se présentait pour moi comme la seule porte de sortie. Et au bout du compte j’ai jugé que vous n’aviez rien à craindre de moi, ni moi de vous.

-   …vous n’avez pas tort. Nos rapports avec les censeurs de la Communauté Internationale se sont tellement dégradés, aucune annonce ne pourrait empirer la situation !

C’était de la complicité, entre eux ; ça en avait l’air, interpréta Evgeniy avec horreur. Il avait espéré mettre fin à la fascination morbide de sa sœur pour cette individu et n’était parvenu qu’à accroître le mépris qu’elle lui manifestait, à lui, son propre frère, la chair identique, la pensée jumelle…

-   Alors vous voulez bien considérer ma demande ? Pour Helsinki. Ma femme m’y attend et…    

Le gracieux visage triangulaire se rembrunissait brusquement.

-   Trop impétueux. Trop impétueux. Je n’ai pas dit que nous en avions fini avec vous, monsieur… Tabarro… vous nous avez menti copieusement, caché des faits capitaux dans votre passé récent… il reste bien des points à examiner. Nous le ferons demain, sans faute. Fokine vous accompagnera ; une réunion, une dernière je veux le croire. Histoire d’en avoir le cœur net.

Elle s’était redressé, arrivait à la porte, se retournait ainsi qu’une héroïne de mauvais feuilleton.

-   …et puis j’ai une requête, moi aussi… donnant, donnant… sifflota-t-elle avant de disparaître.

90

Lundi, 9 janvier, 2366.

Aujourd’hui est notre dernier jour.

Est-ce qu’ils ont vaincu ? Peut-être… Ou simplement il est l’heure pour nous de partir.

Quelle propagande occupera la place laissée par notre voix ?

Qui remportera le marché ?

L’allégresse inépuisable du Capital ?

La docte inefficience des intellectuels ?

La logique taillée à la guillotine des médias écarlates ?

Si l’avenir existe et parle, il le dira.

Et maintenant, adieu ; nous abandonnons la parole à d’autres et appareillons dans le silence pour d’autres cieux…

La salle était grande, lumineuse, vide en dehors de l'écran remonté au plafond et d'une dizaine de chaises disposées en un cercle approximatif ; le lino renvoyait la lumière dure des néons ; par les fenêtres, c'était comme si le jour gris n'arrivait pas.

Présents, une chaise pour chacun, la Générale, Evgeniy Krylenko, le lieutenant Fokine, le sergent Douguine, trois autres militaires - deux hommes et une femme identiquement muets - deux agents de renseignement - un homme, une femme qui échangeaient à mi-voix - Ilias. Certains se tenaient droit, omoplates au dossier, d'autres penchés sur leurs genoux, pliés, on s'observait ou l'on scrutait le sol, cela ressemblait aux prémisses d'une lecture préparatoire et tous ces gens indécis à des acteurs découvrant leurs camarades de jeu.

La Générale prit la parole sans bouger de sa chaise. Ils étaient là pour entendre Alessio leur raconter précisément son histoire, expliqua-t-elle, avant de décider si l'on pouvait le laisser partir sans danger.

-   Il y en a eu comme vous, des personnes que nous recevions en toute candeur et qui, sitôt envolés, pondaient des best-sellers hâtifs sur la vie quotidienne en « dictature » ou les arcanes prétendues de notre administration.

À l’extrême froideur de son timbre, Ilias comprit qu’elle réduisait à néant l’espèce d’intimité frelatée qui avait pu naître entre eux ; il demanda à quelle époque il devait remonter pour ce récit.

-   Haut. Très haut. Votre enfance, par exemple.

Il se fit un petit silence. Les yeux noirs de Ninel et tout son visage de chat brillaient d'un bizarre sourire invisible. Fokine tenait très rigide le long corps émacié qui semblait à lui seul un uniforme ; Douguine suait doucement, il ne pouvait quitter Ilias des yeux. Comme d'ordinaire, personne ne voyait Evgeniy, trop grand, trop gras, trop pâle, il excédait les limites confortables du regard. Ilias seul ne paraissait pas comprendre qu'il eût dû avoir peur, la Générale appréciait qu'on ait peur au juste moment.

91

Il entama le chapitre de l'enfance, dans le sud de l'Italie, la pointe de la botte, se concentrait sans cesser pourtant d'avoir l'air naturel ; les premières minutes se tenaient. La Générale l'interrompit.

-   Je ne crois pas que nous entendrons aujourd'hui la fin de cette histoire-là. J'aurais dû vous le dire tout de suite, mais nos agents ici présents, Vlad et Katrin, étaient chargés d'effectuer quelques recherches à votre sujet. Cela a pris du temps... enfin ce matin, ils m'ont fourni les résultats de leurs investigations... Je pense qu'ils en parleront mieux que moi, mieux que vous peut-être. Katrin, voudrais-tu nous présenter ça, s'il te plaît ?

La femme se leva, dit « écran », et la lourde toile écru descendit jusqu'au milieu du mur. (On ne se souciait pas ici des dernières avancées en matière de technologie). Diagrammes et chiffres en occupèrent d'abord la surface, remplacés par une image, fixe et cependant tremblante de chaleur ; un arrière-plan de collines vertes sur un ciel sans nuages, des maisons de planches ou de torchis, beaucoup de ruines et le scintillement lointain de la Marina. Le chant des cigales emplit la salle, il semblait qu'il dût faire fondre toutes les neiges, dehors. Ilias ferma les paupières un instant ; jamais il n'était retourné chez lui. L'agent Katrin coupa le son, commenta d'une voix posée :

-   Ce que vous voyez sur cette petite vidéo n'est pas l'Italie, mais une région grecque, la Béotie ; plus exactement, il s'agit de Messolonghi et de ses dernières maisons ; le village est quasiment inhabité à l'heure actuelle. Vlad et moi avons eu accès au fonds de la Maison des archives, à Athènes ; le film provient de là, ainsi que les quelques documents que nous montrerons par la suite. Comme la Générale vient de le souligner, la tâche n'a pas été aisée, c'est pourquoi nous ne sommes revenus de Grèce qu'hier, après une série de déplacements visant à vérifier chaque point de notre enquête. Celle-ci a commencé à Hong Kong où notre informateur avait déjà fourni un travail important, de là nous nous sommes rendus au Japon, à Kyôtô, puis Ôsaka où s'était produite la troupe avec laquelle le client a ensuite gagné Hong Kong. Bien que nous n'ayons pu l'interroger directement, nous avons obtenu d'importantes précisions au sujet d'un homme nommé Denis : c'est un grec qui créait les spectacles de la troupe avant de partir pour Nara en compagnie d'un compatriote ; il avait envoyé notre client à sa compagnie avec une recommandation donnant l'homme pour grec et même thébain, ce qui n'est pas très éloigné de la vérité.

Katrin projeta un cache sur l'écran et fit défiler rapidement les pages de son propre carnet.

-   Là, je dois avouer que nous n'avons pu combler une lacune de plusieurs années... le client paraît avoir quitté  le Laos par voie maritime au moment de l'occupation vietnamienne... puis, rien…

Ninel fit un signe sec. Evgeniy continuait de rêver, rien ne le concernait.

-   Nous continuons de suivre sa trajectoire, en quelque sorte à rebours...  retrouvons sa trace : il circule à travers le Laos quatre ou cinq mois, fréquente un peu l'ambassade américaine où il occupe divers emplois... nouvelle période incertaine durant laquelle le client aurait traversé l'Ouest depuis Dubaï, par la terre cette fois... en revanche de nombreux travailleurs du bâtiment affirment l'avoir connu là-bas,  illégaux, gens des baraquements. C'est ce qui pourrait vous intéresser : des allusions très claires sont faites pour la première fois à des activités divinatoires ; durant un voyage en cargo, le client établit un certain nombre de prédictions contre une rémunération symbolique et ses compétences sont même requises pus tard lors de rites funéraires, à l'occasion du décès d'un collègue. Nous remontons donc aux années grecques... et ...voilà :...

Une photo distendue jusqu'à l'énorme, Léna et Yannis, ses parents qui se tiennent par les épaules et plissent les pommettes dans l'excès de lumière.

-   Léna et Yannis Allovaras, les parents d'Ilias, c'est le vrai nom du client. Une image qui a été captée un peu avant leur mort dans le sac de Messolonghi.

L'attention du groupe entier était dirigée vers Ilias maintenant. Qu'allait-il dire, l'étranger, l'italien, le grec, celui qui avait cru vivre hors du grand œil universel. La Générale reprit la parole.

-   Est-ce que vous êtes d'accord avec tout ceci ? Vous voyez, cela m'intéresserait extrêmement d'avoir plus de détails sur votre jeunesse...

L'homme grimaça, sourit, tenta d'imaginer qu'une chose indifférente s'étalait sur l'obscène écran.

-   Vous vous êtes donné beaucoup de mal, fit-il. Vraiment un mal incroyable... Avec la guerre sur votre seuil, la Mongolie en rut, tout ça... je me figurais que vous aviez des affaires plus urgentes à traiter que la rédaction de ma biographie... Vous avez envoyé deux de vos agents aux quatre coins de l'Asie, réellement ?

-   Vous appelez-vous Ilias Allovaras ?

-   Oui.

-   Pas…Alessio…Tabarro alors ?

-   …non.

-   Vous nous avez donc menti également à ce sujet ?

Silence.

-   Mais, je lis, lorsque le lieutenant Fokine vous interroge sur votre profession, vous prétendez n’en exercer aucune en particulier. Est-ce exact ?

-   Oui.

-   Votre père, votre grand-père, votre arrière-grand-père et ainsi de suite, étaient devins ?

-   ...et bien, c'est comme ça qu'on dit chez nous.

La pupille vide, toujours, Evgeniy fit entendre un faible rire asthmatique.

-   La logique voudrait donc que vous le soyez également, devin ?

Ilias examina les participants, interloqué ou en prenant l'air ; les échanges ne tournaient-ils pas au fantaisiste ?

92

-   Écoutez... il y a une tradition, c'est vrai, qui concerne ma famille et s'est transmise jusqu'à ma naissance... mas ce ne sont que des superstitions, des fables... pittoresques aux yeux des étrangers et fastidieuses pour nous... Personnellement, je ne leur accorde aucune foi, je l’ai déjà dit. D’accord, il m'est arrivé de tirer les cartes, de lire quelques bestioles pour satisfaire des camarades, oui, mais je leur ai précisé à chaque fois ce que j'en pensais... Je ne vois pas quoi vous raconter d'autre à ce sujet.

À présent, il levait les paupières, le frère blême et apathique, embrassait Ilias d'un regard hilare.

-   Excellent. Excellent, murmurait-il et ses voisins semblaient ignorer le clapotis des mots incohérents. C'est un vrai sceptique ! Un esprit fort...

La Générale se tenait encore plus droite, les tempes un peu rouges.

-   Et bien figurez-vous que j'y crois, moi. Eh oui… ! Je n'ai pas le temps pour l'étonnement, ni pour l'ironie. J'y crois parce que j'ai pour cela de bonnes raisons. Une personne qui a longtemps vécu près de moi possédait un don de ce genre... on l'avait trouvée dans un village où, paraît-il, elle avait prédit mon arrivée ; la victoire de nos troupes, mon élection, la grande famine de 52, elle a tout annoncé ensuite... ! Avant de mourir, elle m'a parlé de vous. Un devin du Sud au corps recouvert de dessins qui passerait ma frontière et que je devrais interroger pour qu'il me révèle l'avenir de notre pays. ...Qu'en pensez-vous ? J’ai été patiente…j’ai attendu, enquêté, vérifié, tous les éléments concordent…

Le ballet des regards et des gestes parasites qui déploient entre eux un espace de silence. La Générale paraît embrasée, soudain, une mystique sur le point de léviter ; Fokine la considère avec une perplexité soucieuse ; l'agent Katrin effleure son carnet du bout de l'index, elle ne sait pas si son rôle est terminé ; Douguine se tient plus en avant encore, à présent il est bel et bien hypnotisé par Ilias, autant que si celui-ci venait de prendre son corps glorieux, il ignorait avoir abrité un prophète durant tous ces jours ; les trois militaires anonymes font timidement craquer leurs jointures ; Ilias tarde à réagir, il est atterré. Jamais il n'avait envisagé que la partie se jouerait sur ce terrain. Des conflits d’intérêt, des secrets politiques, des nœuds économiques, tout sauf cela…ces contes puérils qui le rattrapent…

-   Notre pays est dans une situation délicate, poursuivait la Générale d'une voix plus douce, mais tremblante. Vous l'avez évoqué tout à l'heure. Tous, nous avons besoin les uns des autres... Vous avez besoin de nous pour rejoindre votre femme.

-   Oui.

-   Croyez-vous que nous vous retenons ici par plaisir ? Que vous vous trouviez à Helsinki, à Bangkok ou au fond de l'Atlantique, cela m'est fondamentalement, foutrement, égal.

-   ...si vous souhaitez être conseillée... je ne sais pas... j'ignore trop de choses du contexte …social...

Il tenait bon, évitait de tourner la tête à droite ou à gauche, vers l'agent Katrin qui venait de se rasseoir, vers le sergent Douguine qui respirait lourdement ; il attendait que quelqu'un le touche, il eût préféré. Pour l'instant, on pouvait croire que des bouteilles d'eau minérale allaient être distribuées aux participants. Le dépit faisait crier la Générale :

-   Je ne vous parle pas de ça !

-   Essaie d'arnaquer ma sœur... gloussait Evgeniy, pour quelque sordide raison rasséréné.

-   L'avis du plus ignare de mes agents me serait plus utile que le vôtre ! Je ne vous demande pas de penser merde je vous demande de...fonctionner.

Elle grasseyait, comme par un effet de relâchement, sa voix torchait des fonds de vulgarité malhabile et remontait aussi sec au ténu, au modéré. Cette violence-là, du cul de l'âme, éhontée, elle ne l'avait pas en elle. Ilias sourit, se ravisa, ne put se retenir de sourire à nouveau, les situations de contrainte ne parvenaient jamais à lui paraître entièrement sérieuses. Une part d'eux qui bouffonnait, plastronnait, la bride relâchée.

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-   J'ai du égarer le livret... excusez-moi ; non, j'ai l'impression de ne pas m'être bien expliqué : je ne crois pas à l'existence d'un don, je ne crois pas être en mesure de prédire quoique ce soit, et si vos agents avaient poussé leur enquête encore un peu plus loin vous sauriez que mon père n'y croyait pas non plus... votre cartomancienne, ou votre astrologue que sais-je, c'était du charlatanisme !

La femme se leva, comme aspirée par la colère, et marcha très vite jusqu'au siège d'Ilias ; elle n'était pas grande, bien qu'elle se dressât de toute sa colonne tendue, si menue, le crâne tiré vers l'arrière par le poids d'une queue de cheval noire, luisante : Ilias n'éprouvait aucune antipathie à son égard, mais il voyait se tordre et se dévorer derrière les pupilles sombres tout un grouillement d'infâmes petits serpents.

-   Croire, croire ! Mais ne comprenez-vous pas que la croyance n'a rien à faire là-dedans ? Est-ce que le saumon croit qu'il peut nager ? Est-ce que l'homme croit qu'il peut parler ? Est-ce que... est-ce que la fusée croit qu'elle peut franchir l’atmosphère terrestre ?

Elle se tenait si proche de lui qu'il devait lever le visage pour lui répondre. Une frêle chose animée d'une telle volonté de puissance. Ilias avait peur maintenant, mais sa peur à lui ressemblait à une insidieuse tristesse qui progressait, par vagues inexorables, et recouvrait peu à peu tout ce qu'il avait obtenu jusque là de la vie, tout ce qu'il en espérait pour les temps futurs.

-   Oui... je saisis l'idée... malheureusement, je ne sens rien. Pas le moindre début d'instinct, pas la moindre intuition... mais si vous le désirez, j'ai appris quelques techniques bien sûr... je ne connais pas trop les animaux d'ici...

Ce sourire incontrôlable qui revenait. Il n'avait aucune envie de rire pourtant.

-   Ne vous foutez pas de moi ! sifflait la Générale. Vous nous prenez pour des ignares ?

Il baissait les yeux, car son regard redoublait l'agitation des petits serpents. Un vide pesant, gluant lui emplissait l'esprit, en pure perte il se triturait le cerveau ; blanc, blanc, pensait-il en notant l'éclat dur des néons ; le Centre, sur l'île, était aussi constitué de blanc, une couleur hypocrite, subrepticement terreuse. Il fallait fournir à cette femme de quoi... Rien, rien.

-   Un voyant..., fit l'homme. Vous pensiez que j'étais un voyant, c'est ça ? ...j'ai souhaité l'être, il y a longtemps. Ça n'existe plus.

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La Générale se rasseyait ; l'interrompait d'une paume levée.

-   Ilias. Est-ce que vous pensez avoir le choix ? Parce que ce n'est pas le cas ; vous n'allez pas avoir le choix.

Pour tous, elle se conduit comme une folle, en ce moment, pour eux tous et cependant ils ne parleront pas, songea l'homme. Il détestait la tristesse et la lourdeur en lui. Elles ne lui étaient pas familières.

-    Vous ne voulez pas que je vous raconte n'importe quoi, non ? Que je mente ?

Lui perdait progressivement la certitude de sa santé intérieure, cet équilibre qui lui avait permis, malgré d'étranges accidents, de demeurer indemne jusqu'à ce jour, tandis que la femme recouvrait une assurance injustifiée.

-   Mentez-nous, dit-elle après un temps. C'est ça, parfait, j'aime bien ; mentez. Allez-y.

Ilias se reprit à rire un peu ; il se sentait les mains glacées. Hormis Fokine dont la consternation était flagrante en dépit de sa bonne tenue de bon militaire, les protagonistes arboraient une physionomie calme et attentive ; Douguine même avait cessé de figurer une turbine en surchauffe.

-   Comme vous voudrez... alors, posez-moi une question ; précise.

-   Lieutenant ? Avez-vous une question précise à formuler ? demandait brusquement la Générale.

Fokine perdait un court moment l'usage de la parole.

-   Je suppose, étant donné vos attributions, qu'il se trouve bien une question à laquelle vous voudriez particulièrement obtenir une réponse ?

-   ...oui... c'est certain... je ne sais pas sous quelle forme... que je réfléchisse... par exemple, voyons... : les États-Unis vont-ils fournir la Mongolie en T18 nouvelle génération ? ...enfin, c'est peut-être trop technique...

-   Mais non. Puisqu'il va nous dire ce qu'il lui plaît. Vous pouvez l'interroger sur les réformes agraires en Patagonie si vous les souhaitez...

Ils attendaient. Ilias aussi attendait. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, le vide le sidérait, envahissait sa mémoire, annihilait toute pensée. La réponse enfantine qu'il devait fournir, oui, non, elle s'échappait, se divisait en innombrables tentacules qui paralysaient sa langue. Les éléments de la réalité se fondaient dans la lumière des néons ; blanc, blanc, encore blanc, tout ce qui se répétait dans son crâne. Il fallait parler ; mais comment ?

-   ...je ne peux tout de même pas répondre n'importe quoi..., murmura-t-il.

-   Si, si. Vous pouvez très bien ; vous n'avez pas fait autre chose depuis votre arrivée chez nous ; n'est-ce pas Lieutenant ? Alors un dernier petit mensonge, ça ne devrait pas vous étouffer.

Impassible. Fragilité d'animal soyeux. Les serpents qui dardaient leurs langues derrière les pupilles, frappaient pour sortir. Les mots pour la décrire lui venaient, seulement eux.

-   Pardon, mais je n'y arrive pas. Je n'ai aucune réponse...

-   Ah, c'est impossible. J'ai d'autres questions pour vous qui seront peut-être plus faciles : l'aéroport rouvrira-t-il avant la fin de la semaine ? Ou bien : serez-vous dans le prochain vol à destination de Helsinki ?  

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Ilias baissa la tête ; c'est lui qui ne supportait plus la vue de la Générale. Il resta muet, prostré. Toute légèreté l'avait quitté. Du noir grésillait maintenant à la surface de l'écran. Douguine ouvrait et fermait la bouche comme s'il espérait remplacer la parole défaillante du grec. La Générale lui fit un signe ; le sergent se contenta de la considérer sans bouger, les lèvres encore disjointes ; le geste fut répété, plus sec ; Douguine en était pantois. Pouvait-on lui demander cela, de frapper son... comment déjà, son hôte, son ami ? un prophète ? ou bien s'égarait-il, jamais il ne s'était agi que de surveillance, d'obéissance, un piège intime qui se refermait sur n'importe qui... Ilias le vit s'approcher avec un début de surprise.

-   Allez... tu devrais leur dire quelque chose..., balbutia le massif sergent.

Puis il écarta les bras de ses côtes, demi tourné vers le cercle des spectateurs ainsi que pour témoigner de son impuissance. Le premier cri émis par Ilias en recevant le poing du sergent dans le plexus mit Douguine si mal à l'aise qu'il s'inclina vers la victime, tombée à bas de la chaise, et lui eût porté secours si Ilias n'avait prévenu son intervention d'un geste prompt et articulé que ça allait, il pouvait y aller, tandis que la Générale demandait si cette comédie était bientôt finie. De peur d'avoir à trop en faire, Douguine en faisait tout de même bien assez ; il prenait soin de ne s'attaquer qu'au ventre, parce qu'étant protégé pour son compte d'une couche d'abdominaux et de graisse non négligeable il imaginait chacun fait sur ce modèle et supposait ainsi contenter la Générale et ménager son ami ; seulement, il ne s'arrêtait plus ; Ilias suffoquait, bavait du sang, tentait sans succès de saisir le pied du malheureux tortionnaire ; une sorte d'hystérie avait saisi le sergent, tétanisé par la contradiction qu'on imposait à tout son être. Il n'entendit pas les premiers ordres ; il fallut que Fokine se lève et le prenne par le bras. Douguine fixait d'un air ahuri la chose haletante et froissée qui se traînait par terre. La Générale jugea d'un regard que cette montagne au bord des larmes risquait de ridiculiser l'autorité ; on fit se rasseoir le sergent. Tant bien que mal, Ilias se mettait sur les coudes, sur les genoux. Ninel gardait les mains jointes, au creux des cuisses, image d'enfant appliquée ; elle paraissait plus jeune que lors de leur première rencontre, plus jeune qu'au début de l'interrogatoire d'ailleurs, une adolescente pâlotte qui joue de ses yeux trop grands.

-   Maintenant, nous vous laissons tranquille, Ilias ; vous devez simplement nous répondre... surtout ne pensez pas, ne cherchez pas, c'est de réfléchir qui vous rend tout si compliqué... j'ai une nouvelle question, la plus importante, la seule vraie question : dites-moi ce que je dois faire pour que notre pays demeure en paix ?

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Des haches souillées s'abattaient sur le cerveau d'Ilias ; il voyait venir leurs coups sans pouvoir s'en protéger, et elles tranchaient, tranchaient, découpaient sa mémoire, sa conscience ; des insensés, un couple d'insensés sanguinaires enfermés dans la prison abjecte de leurs propres terreurs ; le réel n'avait pas de prise sur eux ; qu'on parlât ou qu'on se tût, rien, leur satisfaction ne devrait rien aux mots. Ils voulaient rompre les membres, hacher les esprits, rester seuls au sommet du charnier. S'injurier seuls, s'accoupler seuls, les talons dans la viscère, achevant dans leurs batailles de démantibuler les mâchoires muettes. Douguine s'approchait de nouveau ; c'était lui qui paraissait avoir pris les coups, il évoquait un chien battu jusqu'à la folie. En devinant toute proche l'ombre du sergent, Ilias fut saisi d'un dégoût insurmontable, dégoût de lui-même et de sa chair meurtrie, dégoût de la brutalité mécanique qui saccageait Douguine en le traversant, ainsi qu'une décharge trop forte.

-   Attend, souffla-t-il.

Et le sergent suspendit aussitôt son geste. Fokine n'osait pas se tourner vers la Générale ; il pensa que Ilias eût pu dire « Aide-moi » ou « Donne-moi une cigarette » ou encore « Sors-moi de là », Douguine se fût exécuté derechef.

-   ...je vais trouver... je vais trouver quelque chose, poursuivait l'homme. ...la paix... Est-ce la paix que vous voulez ? ...moi aussi... laissez-moi juste un peu de temps...

Chasser l'image de Perpétua qui a remplacé celle de la hache. Ça n'arrangera pas leurs affaires. Elle se tient près de Théodor, dans les gradins de l’arène, elle l'a vu, mais ne le montre pas. Plus tard. Qu'elle parte ; elle ne peut pas leur porter secours. C'est à l'autre femme qu'il faut penser ; ne pas la pousser à bout ; sa patience finit quand elle commence. L'enfer de cette neige à perpétuité. Tous les avions qui s'envolent sans lui. Et les larves serpentines, impatientes de sortir, recouvrir le visage de leur maîtresse, tout son fragile corps blanc. Se repaître des cœurs arrachés vifs. Se concentrer surtout. S'il mangeait les entrailles au lieu de les examiner, peut-être leur poids de sens lui jaillirait-il enfin, par la bouche... et les animaux, ne les ressusciterait-il pas ainsi ? Ils parleraient aux hommes, par lui.

-   J'y arrive... je le sens...

Il pensa à l'avenir, à s'en briser les tempes ; y-avait-il jamais pensé de cette manière ? La minute qui suit, l'heure, le demain, les portes des choix, les trappes... la paix, si rare, si frangible, une gaze qui se déchire à chaque expire, a-t-elle vraiment existé, en quelle époque ? Mais lui était partout, à tous les chemins, il se butait dessus ; est-ce qu'il a le droit, rien qui le concerne, une loi à laquelle il ne croit pas plus qu'au reste, alors... il distingue des possibilités, des mondes embryonnaires, ou est-ce qu'il les invente, ils galopent en lui à pas sonores, des voix inconnues se nouent en dialogues parcellaires, la guerre et  la mort bouchent les issues, pas ici, ici non plus, encore pas là, trop tard pour l'éternité, on ne court pas plus vite qu'elles vers la lumière, les frontières tombent sur les hommes, ça broie, ça digère sans trêve, ça chante le long lai des décisions irréversibles ... la paix... où l'a-t-on jamais rencontrée... lui avance si rapidement, les autres empruntent des voies confuses, tant pis, il lâche prise, se dépêcher, il se suit, il cavale après ses propres actes, colle à ses propres semelles, saute les parapets, brise les garde-fous, la mémoire lui revient maintenant, une mémoire effarante qu'on ne peut ordonner, la surface d'encre brûle, bouillonne et crève, elle érupte... elle le cracherait le futur, finalement...

L'homme regardait la Générale, médusé. Où était-il ?

-   ...cet enfant, disait-il à voix basse. Il n'y a qu'une seule paix... cet enfant...

-   De quel enfant parlez-vous ?

-   ...il est très beau... tout petit... celui que tu ne crois pas pouvoir mettre au monde... un garçon... tu te trompes, nous l'avons ensemble... si, il te donnera la paix... la paix, ce n'est pas ce que tu penses... la mort vient de l'intérieur...

Elle s'était levée. Fokine également qui s'attendait à voir la colère déchirer ce corps délicat, mais la Générale ressemblait à une morte.

-   C'est ce qu'ils veulent tous, un enfant... et tu l'as voulu aussi... avec moi... ailleurs il n'y a rien... nous sombrons... tu l'as presque en toi, il suffit de...

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Un meuglement de bête à l'agonie acheva de désagréger le cercle. Evgeniy chancelait au centre, tournait sur lui-même, prenait la porte ; son absence le matérialisait enfin entre eux, grande douleur méchante et sourde. L'annonce d'Ilias statufiait plus encore les trois militaires sans noms, ils le dévisageaient, ne comprenaient rien, passé ou futur, qu'y avait-il eu entre la Générale et cet étranger, ils ne soupçonnaient pas que d'avoir assisté à pareille scène les condamnait à une preste exécution. Les deux agents, Katrin et Vlad, le savaient pertinemment, eux, et réfléchissaient déjà à une échappatoire, passer en Mongolie peut-être, négocier des informations, éliminer le collègue pour plus de sûreté ... Ninel glissait en direction d’Ilias ; échappés des pupilles les serpents devenaient translucides et ils se démenaient sur toute sa personne, créant l'illusion d'une molle oscillation alors qu'elle se mouvait. Accroupie face à l'homme, elle étendit une main et, du bout des doigts, lui effleura le visage avant de poser sur ses paupières l'index et l'auriculaire dépliés.

-   Non, tu ne sais rien... décidément, rien du tout... tu vomis... des flots d'ordure, à moi... c'est un désastre... je voulais avoir confiance en toi... mais tu nous méprises... est-ce que tu crois que je ne lis pas, moi, dans ton cœur... tu nous traites d'assassins, d'aliénés... alors que je t'ai dit la vérité... mais je vais t'aider, je vais le faire à présent, pour toi... comment pourrais-tu y voir, les yeux ouverts ? ...là, est-ce que tout ne s'éclaire pas quand tu fermes les paupières... ? … tant de choses qui te distraient... qui obstruent ton esprit...

Ilias chercha à prendre le mince poignet. Il essayait encore de l'aimer, de la convaincre. Il y avait ce chemin monstrueux. La Générale se redressait, tendait à Douguine le long stylet qui servait à écrire sur les écrans holographiques.

-   Tiens. Vas-y, toi. Puisqu'il se trouve sous ta garde.

Le sergent interrogea Fokine du regard, puis Vlad, il ne saisissait pas ce qu'on attendait de lui.

-   Tu es idiot ? Est-ce que tu ne m'as pas entendue ? Crève-lui les yeux... il n'est bon à rien. Je ne veux plus qu'on me parle de ce type.

Les mains le long des hanches, le monumental sergent ne bronchait pas. L'horreur faisait palpiter ses narines couperosées.

-   Non, dit-il.

Un haussement de sourcil, il n'est pas très brave, un haussement de sourcil suffisait à le liquéfier.

-   Non, répète-t-il cependant.

Il est bloqué, perdu, maintenant il ne va plus que dire « non », dans les siècles des siècles. Non. Comme s'il n'existait plus qu'un mot. Encore un homme de foutu. La Générale a fait glisser l'arme de sa ceinture et elle tire à bout portant, entre les deux yeux ronds subitement fermés ; elle s'essuie le visage.

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Ilias poussa une longue plainte de désespoir. Se débattit entre les bras noués des deux militaires.

Crie quand l'un d'eux lui empoigne les cheveux pour maintenir la tête en arrière, crie toujours alors que le troisième soldat, la femme, vient à lui. Est-ce que tout est possible ? Est-ce qu'on peut donc tout faire ? Autant être mort. À lui aussi, les paupières se ferment, en dernière instance, contractées sur les globes oculaires en protections dérisoires.

Ses hurlements ont écarté de lui la bourrelle et les deux ligoteurs, bien qu'on n'ait maintenant plus rien à redouter de sa personne mutilée. On croirait que toute l'épouvante du monde le distend, le déjette, fait vibrer son larynx jusqu'à l'éclatement, dégueulasserie sans fin sans fond qui beugle sur elle-même, mugit d’écœurement, voudrait se trouver des frontières et continue dans son expansion à déborder les corps des hommes. Il essaie de se relever, s'emmêle les chevilles, normal il n'y voit plus rien, répète « Mes yeux, mes yeux ! », balaie de paumes brunies des joues où le sang ne termine pas de couler, comme si c'était cela, seulement cela qui lui bouchait la vue, tend les mains vers quelqu'un qui ne répond pas, s'appuyer à l'autre, à autre chose qu'au froid d'un sol qui n'est même pas la terre, l'assistance est figée, on ne va pas toucher à ça, l'homme sanglote moins fort, enfin il gémit, parce que des larmes il ne risque pas d'en verser, il se prend seul dans les bras, se cherche et se lâche avec effroi, il s'aperçoit qu'il n'est plus lui, juste un être abîmé, gâché, un infirme auquel l'univers ne se livrera pas, ou seulement une part infime abandonnée dans le dégoût. Il crie, encore. C'est fini. Déjà. Les rigoles sèchent, les plaies des orbites prennent peu à peu leur vrai aspect de pays massacré, la peau de la figure tire de partout, la souffrance a cessé de le rendre fou ; il ne va plus y avoir que ça, désormais. Du noir. Le mal dans les hommes. Des stries rouges. Le monde inaccessible. Et à porter, cette incomplétude. 

La Générale marchait près de lui, il ne comprend rien aux bruits des pas, ignore d'où ils viennent, à la voix il sait que c'est elle.

-   Est-ce que tu le sens mieux, l'avenir, maintenant... ? Elle murmure. Dis... est-ce que tu vois toujours des enfants, des petits enfants qui gambadent ?

C'est vrai, elle a dit vrai ; il n'a qu'à se pencher. Là. Tout est là, s'il le veut. Une cuve infinie, sinistre, plus de clapotements, d'éructations, la surface en est absolument plane, ou serait-ce la mort, l'envers de ce lac où Denis a plongé pour retrouver sa mère défunte. L'arborescence des choix a disparu, Ilias doute qu'elle ait jamais existé. Le futur, semblait une glace. On a simplement ôté le tain. Personne n'a envie de regarder au travers ; on en resterait pétrifié. Voilà pourquoi il faut ne plus avoir de vie pour …

Ses cordes vocales sont en feu, il coasse ; une voix parfaite pour un devin.

« ... l'enfant est parti... tu n'as aucun garçon... avant un mois, tu auras perdu. Tes ennemis sont entrés, ils pillent, et la population... beaucoup sont tués, ce sont eux qui ne veulent pas de toi... qui te condamnent... Le gouvernement... disloqué, comme toi... ton frère mort... la mort, sur tout le territoire... Tu finis dans la rue, dans la neige... pas parce que c'est toi... un coup de hasard... transpercée... comme un chien crevé qu'on ne remarque plus, absorbée par le trottoir... Il n'y a ... aucune raison d'espérer. »

Un long temps. Des heures ou un jour passé peut-être. Dehors suinte un commencement de soleil blafard ; un soleil exsangue de début d'avril qu'Ilias ne pourra pas voir. Les soldats le poussent presque hors de la voiture, ils ont peur de la contagion, pour eux il est une sorte de pestiféré. Fokine le tient par le coude, le guide. « Tu es aux bords de la Léna, sur la rive gauche... » Le tutoiement est pour sa voix froide le seul moyen de marquer la pitié. « Tu sens ? Là où je dirige ta main, c'est la rivière... et par ici, la route... tu ne dois pas la suivre ; tu dois quitter le pays, longer le rivage vers le nord, toujours... » Il hésite, se dévêt du manteau militaire, Ilias se laisse faire ; sa face blessée n'exprime plus rien. « Tiens, tu auras au moins une chance de passer le nuit... dans le sac, il y a de l'eau, un peu de nourriture, pas pour longtemps. 

-   Je ne peux pas marcher, fait l'homme.

Son timbre est devenu monocorde, mat, il ne renvoie plus aucune lumière.

-   Comment ?

-   Je ne pourrai pas marcher, sans aide... je vais perdre l'équilibre à chaque pas, je ne saurai même pas si je tombe dans la Léna.

-   Elle est toujours gelée.

Fokine marche jusqu'aux premiers fourrés, il brise une branche assez grosse, en secoue la neige. Ilias la prend en silence. Le lieutenant lance un regard aux soldats qui fument en l'attendant, près du véhicule. Pour la première fois de sa vie, il voudrait n'être pas d'ici, appartenir à une autre terre. Ses entrailles le brûlent, il demande malgré tout :

-   Est-ce que tu pourrais me dire, pour ma famille... ? Que va-t-il lui arriver ? Tu as parlé de la guerre...

Ilias se tait ; son front pèse un peu en avant à présent qu'il ne perçoit plus le ciel.

-   Tu ne sais pas ?

-   Si. Je peux te le dire. Ta femme et tes enfants vont mourir une nuit prochaine, dans un bombardement ; et toi un peu plus tard, au combat... eux ne souffriront presque pas.

Précision donnée par honnêteté ; la langue de la compassion lui paraît désormais un dialecte étranger.

Il fait ses premiers pas ; d'infirme, de mutilé, de handicapé, d'animal diminué que la nature condamne. On l'entend à ce silence menaçant ; elle non plus ne le voit pas, pourquoi le laisserait-elle vivre...

Le bruit du moteur s'amenuise ; un pied après l'autre, la neige passe quelquefois le bord des bottes, il faut lever les genoux, cela en soi fait du chahut, la Léna est muette comme l’a dit le lieutenant, il ne distingue pas son grondement ; dans une dizaine de kilomètre commenceront les grandes forêts.

Combien de temps met-on à parcourir dix kilomètres lorsqu'on est aveugle ?   

99

      …notre devoir est et restera en premier chef de protéger les jeunes intelligences dont nous avons la charge ainsi que de les armer contre le monde : c'est à dire leur donner la possibilité de déjouer les manœuvres pernicieuses de l'Ennemi, de voir juste assez loin en lui pour ne pas se laisser prendre aux séductions superficielles de sa dialectique perverse. Mais prenons garde ! Nos enfants ne sont encore que des pâtes malléables, prêtes à prendre la forme la plus vile pour peu qu'on la leur présente comme la plus désirable, voire la plus confortable, souvenons-nous qu'ils n'ont pas eu comme nous à combattre de toute leur chair, de toute leur volonté ; la lutte peut leur paraître une simple idée, lointaine, désuète peut-être ! Notre rôle est donc de la réactualiser sans relâche ; d'approfondir les raisons qui, irrésistiblement, nous ont conduits à une opposition aussi fondamentale, sans pour autant tomber dans le piège de la remise en cause de nos motifs : on s'en souvient, certains d'entre nous – et qui ne paraissaient pas les moins bons, loin s'en faut ! - ont cédé à la tentation subtile ; défaire pour comprendre, creuser encore et encore, jusqu'à l'absurde, tester, provoquer ; certes, ils se croyaient animés d'un juste élan, ils prétendaient ne vouloir que notre bien et celui des consciences dont on leur avait confié la responsabilité. Rappelons-nous. Ils sont devenus fous. Nous n'avons eu d'autre choix que de les isoler, évider que leur exemple néfaste ne contamine l'esprit de leurs contmporains, ne fasse des émules parmi les plus jeunes. Ou donc se situait leur plus grande erreur, celle qui fut à l'origine de leurs égarements ?! La réponse l voici, gardons-la présente à notre cœur chaque matin de réveil, chaque coucher ; ils ont manqué de confiance. Ce qu'une pensée de justice et de courag nous avait donné ne leur a plu suffi, ils ont voulu cherché encore ; ils se sont perdus. Tension terrible et exaltante : endurcir notre corps afin de le préserver de la falicité ; adoucir notre esprit afin de le faire docile et saimple, réceptif au seul souci du Bien commun, empli d'une noble haine lorsque chercheront à le corrompre les suggestions de l'Ennemi !

      Quel cadre alors pour no enfant ? Quells paroles, et quels modèles ?

En ce qui concerne les premiers âjes, il es conseillé d'utiliser un langage efficace et direct, adapté aux sdades primaires du développement enfantin. De brèves historiettes seront le vecteur d'une sane édification et le matériau initial qui constituera une base solive à l'éducation future. Attention cepandant à ne pas régirgiter le vieux fond populaire de récits et de myt qui encombre depuis trop lontan l'imaginaire dékadan de l'anciun monde. On ne trouve la queue des sujets gliçants des conclusions baisées ou dan lè meillieurs dè ka dinutile é confuz digreçion. Le procèsdé le plu sindiqué résiste dan l’invantion de compte comptenpaurin un excellent exercice de gymnastique cérébrale pour le pédagogue et conjointement une occasion d'ancrer l'apprentissage au sein de notre actualité. Atançion encor ! Ke leprofeçeur neivit pa lutilizaçion de cène d violans cès anploillei aboneçian inbon moillin d formé el jujeman d lanfan acondiçion ke sset violans è montrei kom un pratik peirverss d l'Ennemi ou kel ce retroune kontreluimeimsi dè just sukomb danla défanss d lor cause ondoitoujourmontré la viktouarfinal d lavertu. Peuapeu lanfan doi aitrauçi antrainei fizikman mè dan l respai d con kamarad la forss d lakomunothé prime toujour sur selle delindividuizolei kom la pui çanss  d mœurs pures dépass selle d lacérébralité danlèmatièranceignié alé alecenciel pa d litératur pa d filozofi pa dotr dialekt ke lenotr on doi kanmeimaprandrlglobesepel pourkomunike avek l areme d lEnnemi mè lè çians d lanatur son le pluzimportan lanatur ètoujourinmodeilcinlmeillerdèmètr tanke la Grande Mutation napaulieunoudevonresté vigilan Nous devons resté vigilan NOUS DEVONS RESTER VIGILANTS VIGILANTS VIGILANTS VIGILANTS LE POISON EST PARTOUT LECOMBATESTPARTOUT

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Partie 3 :

 

...car chacun des dieux exige des sacrifices.

 

Il se souvient d'un bruit. Comme un chant insupportable... le bruit de sabots, leur cavalcade. Le bruit du centaure.

« C'est moins qu'un homme... moins qu'un aveugle. Il était mort. Ça parlait d'un serpent qui s'agite à l'intérieur de son ventre. On se demande : s’il n'a pas été fécondé par la sirène... cela arrive, il paraît. Mais c'est des contes pour enfants. On ne doit pas croire aux contes ; il s'agit d'histoires qu'on raconte, comme celle du Président-cuisinier... il dépèce son cabinet ministériel et le sert à sa famille avec une sauce aux sardines... Tu as vomi. Il a vomi des flots d'une eau salée, horriblement salée ! Les petits poissons qui frétillent et retournent au lac en se contorsionnant... » De cette manière parle le bonhomme ; il peut parler ou se taire des heures durant. Le froid : une façon d'être au monde maintenant.

Il disait ce qui lui promenait dans la tête, mais également ce qui habitait celle de l'autre, l'hôte couché. Les idées passaient de cerveau en cerveau, ou les paroles du sommeil, du délire inséminaient la parole dérivante du bonhomme. Et comment savoir lequel était qui ? Où logeait la folie ? Quand tout cela avait commencé ?

La mémoire ne faisait plus qu'un océan. L'homme-flottant appelait : « Cela va-t-il finir ? Je ne veux plus continuer... est-ce que je vais devoir compter les jours et les années, errer jusqu'à la mort ? Chaque instant me pèse ; pourquoi ne me laisses-tu pas dans la neige, pourquoi perds-tu de la nourriture et ton eau potable ? Il faut couper court. » Se remémorait la chaleur d'un cuir animal sous son ventre, un corps qui lui paraissait encore plus réel que le sien propre. Et le galop. Tacatac tacatac tacatac tacatac. On ne s'arrêtait jamais, ou bien il dormait.

« Tu les entends ? Ils discutent au-dessus de nous. Ils ont faim... Tu n'as pas faim ? J'ai faim, moi ? … de la carne ; une année, on a mangé que ça, de la viande de loup ; presque pas de chair, dure... ils avaient aussi peu à bouffer que moi. Mes petits amis... ils ne te laisseront pas seul si tu sors, non. Écoute. Les enculés... ils gueulent que nous sommes deux, juste deux ; mais il y a les murs et le toit. L'année de mes quatre ans ils ont mangé le père... ça berce, hein ? Une éternité à chanter avec eux. » Il se rappelait des loups aussi.

Cours, cours. Tu cours, ils courent, nous courons. La tiédeur des haleines qu'il se représente toutes proches de son crâne pendant. La course silencieuse des loups se fond dans la danse des sabots. Il n'y a pas eu que l'hiver ; le long hiver de l'Anadyr. Ils ont traversé un été, à moins qu'il n'ait fui seul alors ? Un été où il ne gèle pas, des terres sèches sous le pied, quelques odeurs qui reviennent, de quoi ne pas mourir ; rien à voir avec l'été.

« On mange. On ouvre la bouche, on avale. Qu'est-ce qu'il croit – que la vie c'est autre chose... Je mange et je chie ; pas besoin d'yeux pour ça. On est en bon état de marche, des braves bêtes. Je rêve que je suis fou, mais je ne le suis pas ; des idées qu'on se fabrique pour avoir l'air d'être humain. Si la nourriture disparaît complètement, si tu le peux, tu me tueras et tu me boufferas. Ce serait plus facile pour moi... dans ton sommeil, mais on ne sait jamais quand ça dort ; est-ce vrai qu'il entend des choses que nous n'entendons pas ? »

Ilias. Dors-tu ? Quelle mère inconnue t'a tenu dans ses bras durant ces mois qui n'ont pas de fin ? Il se trouve des heures par lesquelles on revient au néant si l'on n'est pas capable de s'imaginer une mère qui serre ses bras autour de nous.

Le naufragé apprit à marcher entre les quatre murs de la cabane ; à saisir les bûches et à les entasser pour que prît le feu.

Petit à petit.Tout petit, tout petit petit. Petit ? Petit... petit, petit...

Le bonhomme t'appelle. Peut-être appelle-t-il ses loups. Ha. Haaaa. Tu pourrais crier toujours, ici, personne ne le saura. Se taire et tenter d'écouter la neige, quel son elle produit lorsqu'elle rejoint la neige. 

« Tu vas repartir. Pourquoi nous vivons seuls, au fond d'un terrier, non : du trou de cul glacé du monde... pas pour la compagnie. Pour les insectes qui tourbillonnent derrière nos paupières. Pour les papillons de nuit. »

Pour les souvenirs qui battent de l'aile et clignent de l’œil. Pour les frémissements de la terre qui se renverse lentement et tous les hommes basculent dans la nuit. Perpétua. Basilie. Ninel. Les femmes crient avec les loups, par dessus nos têtes.

Comment oublier ce froid-là ? D'abord, il donne l'envie de pleurer, puis de mourir, puis on ne sait plus.

« Vas dehors. Va chercher le bois et rapporte le. Peut-être que tu reviens... »

Ils décidèrent de se rendre ensemble jusqu'à Markovo. Si je veux survivre, pensa Ilias ; si je le décide je dois avancer, me mouvoir, changer de place ; nous n'avons plus le choix. Le bonhomme ne s'intéressait pas à l'avenir ; exactement, l'avenir était la chose au monde qui l'intéressait le moins. Il avait vécu de telle sorte que l'avenir ne pouvait l'intéresser. Ilias ne lui paierait pas d'écot. 

...glisse, lisse, sous le temps, baisse la tête, les lames coupent, le sel conserve, on va mettre les hommes en bocaux, rouvrir après le grain, le grand sauve-qui-peut...

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« Nous avons de l'argent. Pour nourrir les porcs. Ils passaient autrefois ; sur la route du détroit, s'arrêtaient et il fallait leur donner de quoi. Les temps des mines : ils se rendaient sur les côtes contrôler l'extraction. Ils ont sucé la roche jusqu'au cœur. Fini. L'argent se transforme en... »

Le bonhomme ne l'avait pas soigné, il ne soignait personne. L'autre, l'homme-galop l'avait soigné ; avait pansé les plaies des yeux, l'avait transporté, des forêts de glace jusqu'à la cabane et continué sa route ; il ne s'arrêtait pas. Chiron. 

Des nuages bas vont vers l'est. Le ciel est en blanc.

Dans Markovo, le bonhomme fit ses affaires, il vendait des peaux de bêtes, de jeunes rennes surtout, pour confectionner des pelisses. Cela ne marcha pas trop bien : la foire n'aurait pas lieu cette année ; les gens achetèrent peu. S'ils se rassemblaient là, c'était pour mieux repartir. Ils allaient à l'est, avec le ciel, vers le détroit. Tout le monde à présent allait vers le détroit. On s'amassait, se rencontrait, pour faire front, fendre le vent d'un corps plus dense ; des convois s'organisaient, les magasins du centre furent vidés, puis les monstrueux hangars des périphéries ; les vivres manquaient. L'effervescence des fins de cycle ; des hommes hagards et sûrs enfin de vouloir vivre.

« C'est la glace qui arrive !... comme en vingt-huit, comme en deux-mille-cent... ça s'approche, à Iakoutsk ils sont déjà dedans... bloqués. On  ne peut plus circuler... bientôt chez nous... les dernières, elles avaient duré six ans, ensuite quinze... partir, partir, foutre le camp... passer Béring, gagner l'Amérique... les experts, ils assurent que la glaciation n'ira pas au-delà du 58e parallèle... la température a descendu de dix degrés depuis un mois, à l'ouest ils sont en-dessous des – 50°... comment pourrions-nous survivre ? On dit que la peau craque dès qu'on met le nez dehors, que des lésions apparaissent en une seconde ! Tout ce temps, chaque jour et pendant des années, c'est impossible... est-ce qu'ils vont envoyer des secours si nous nous retrouvons coincés... nous ne sommes personne... il n'y a plus aucune fortune à faire par ici... »

On prit Ilias dans la remorque d'un camion où s'entassaient trente individus sans bagages, tout ce qui constituait un encombrement non humain était désormais refusé par les chauffeurs ; le bonhomme ne donna pas d'argent, il dit que Ilias était chamane. Quelque chose sur la physionomie de l'aveugle rendait vraisemblable une telle assertion. On ne le traitait ni ne le considérait d'une façon particulière ; les circonstances outrepassaient les spectacles individuels.

En s'écrasant, on se tient chaud. Rouler rassure, aussi ; souvenir du fond de la conscience où s'embrassent réminiscences d'antiques migrations et gémellités des histoires familiales. Ceux qui voyageaient faisaient partie des chanceux, des favorisés, ils le savaient ; la gratitude les retenaient de se plaindre de la faim ou du confinement, presque de les sentir. Les vieux se calaient dans les angles, les gosses grimpaient sur les têtes. Le temps s'écoulait bizarrement. On s'arrêtait, pour pisser, pour courir, pour respirer ; parfois les pauses étaient supprimées douze heures de suite ; ça gueulait, tapait du poing contre le fond ou les battants verrouillés ; il fut question d'investir la cabine du conducteur, lui imposer des conditions, mais lui seul connaissait les chemins et les chausse-trappes ; les femmes craignaient l'anarchie, les hommes ne tenaient pas vraiment aux embarras d'un putsch. Le pays surgissait par à-coups, pour trois minutes si compressées par toutes les nécessités, à commencer par celle de se défaire de l'agglutinement d’abattoir où l'on vivait, que presque rien des montagnes, des lacs gelés, des ravins longés peut-être, des steppes grises et rases, ne parvenait aux yeux des voyageurs ; un souffle du vent sibérien leur arrivait en pleine face, interrompait un tressaillement d’œil, une inspiration hébétée et c'était tout ; ou bien encore, l'on stoppait à la nuit, dressait de fausses tentes en amas de loques, essayait des feux d'un bois trop humide, et l'on remballait bien avant l'apparition du soleil, dans les premiers reculs de l'obscurité, alors que la terre et les arbres d'invisibles devenaient noirs, puis anthracites, puis gorge-de-pigeon, on les quittait avant qu'ils ne se colorent de rose. Mais tout cela n'intéressait ni le routier, ni ses passagers ; des préoccupations autrement impérieuses les avaient conduits à traverser ce désert. Quant à Ilias, il ne pouvait pas observer le lever du jour.

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On parvint à Ouelen, corne nordique de la presque-île, main tendue en direction de l'Alaska dont les côtes se découpaient sur un horizon bleu. Par temps dégagé, il semblait qu'on pût les atteindre d'une flèche tirée avec assez de conviction. Le port avait l'air d'un camp gigantesque ; tout le monde voulait en sortir, mais la mer constituait la meilleure des clôtures. Des bateaux faisaient la navette, plus lentement qu'il n'eût fallu ; certains avaient coulé, moteurs usés à mort ou masse trop importante des passagers. Les billets n'avaient plus de prix. Cent kilomètres qui paraissaient soudain aussi longs à parcourir que l'Océan Pacifique. On avait bâclé une piste à quelques encablures de la ville et un ou deux coucous en décollaient chaque jour, dans n'importe quelles conditions, chargés d'impatients qui savaient risquer leur vie en s'élevant dans les airs à l'intérieur de pareils tas de ferraille. Des milices débordées patrouillaient le long des côtes afin d'éviter les tentatives suicidaires de traverser le détroit à la nage ; il y avait eu, de fait, quelques grands sportifs pour relever le défi : ils faisaient halte aux îles Diomède, à mi-parcours, et des bornes flottantes équipées en vivres leur permettaient de reprendre des forces, une seconde peau ardoise leur donnait l'allure de phoques mal nourris, exploit des laboratoires-sponsors qui les isolait de l'extrême froidure des eaux, des prodiges d'entraînement et de volonté avaient permis à une poignée d'entre eux, russes ou américains selon les années, de remporter le Trophée de Béring, les autres étaient remontés par les hélicoptères qui supervisaient la compétition ; des conditions qui rendaient l'exploit tout juste possible alors. Aujourd'hui, c'était folie pure et cependant, toutes les nuits, malgré la surveillance des garde-côtes, plusieurs nageurs morts étaient retrouvés et on pêchait leurs cadavres au matin, vêtus de combinaisons qui ne les avaient pas sauvés de la mer glaciale.

On parlait également d'un tunnel. Celui qui n'avait jamais été construit. Officiellement, du moins. De grandes entreprises avaient soumis leurs projets dont la réalisation avait été sans cesse ajournée ; il fallait aligner du rail à n'en plus finir pour permettre le simple acheminement des matériaux jusqu'à Ouelen, ou de l'autre côté, jusqu'à Wales ; rien ne justifiait de desservir des régions qui existaient à peine ; les profits parurent trop lointains, personne ne pouvait garantir les bénéfices d'un trafic direct ; le tunnel fut déclaré non-rentable et les dossiers oubliés. À ce point de l'histoire, on quittait le domaine de l'avéré pour rejoindre celui des légendes urbaines. Des aventuriers du forage travaillant de nuit, depuis un site isolé, une petite centaine de personnes pour la main-d’œuvre et qui quittait le chantier à l'aube, allait dormir loin de là, dans les camionnettes et les excavatrices ; ils avaient eu dans l'idée d'ouvrir le tunnel seuls et de l'exploiter ensuite pour leur compte, d'établir un péage et pourquoi pas des taxes ; il fallait une solide mise de fonds pour les travaux, après quoi les milliards pleuvraient... En ville, à Ouelen, on avait flairé quelque chose ; des approvisionnements inhabituels, l'écho assourdi des tractopelles qui semblait le mugissement de quelque bête préhistorique ; le bruit courut brièvement que la richesse se trouvait à portée de main. On attendit. L'affaire avait dû capoter une seconde fois, car rien ne fut jamais inauguré, le pays demeura coupé du restant du monde, les entreprises ne s'implantèrent pas là,  tout au contraire : les pêcheries continuaient de fermer, les jeunes partaient chercher du travail en Chine ou en Corée, ceux qui avaient eu l'imprudence d'ouvrir un hôtel ou un café à destination des foules à venir firent faillite avant même d'ouvrir. C'est un demi-siècle plus tard que des bandes d'adolescent désœuvrés prétendirent avoir découvert le tunnel, encombré de végétation et de bêtes, l'ouverture presque obturée par des stalactites de glace, mais tout-à-fait praticable encore ; on envoya des équipes, sans succès, les gosses étaient incapables de se souvenir d'un trajet effectué sans but, au hasard d'une voiture volée, ils disaient avoir roulé des kilomètres, sous la mer, oui forcément, et avoir fait demi-tour, leurs écrans ne fonctionnant plus à cette profondeur, inquiets de se trouver perdus en de telles ténèbres. De ce jour, un doute subsista dans l'esprit des habitants. Maintenant que la traversée se faisait vitale, on recommençait d'envoyer des groupes de volontaires au nord de la ville, dans la direction hypothétique de l'hypothétique chantier ; des queues interminables se créaient devant un guichet délabré, chichement ouvert, où l'on notait chaque jour dans l'ordre d'arrivée les noms des candidats à l'utilisation de la voie sous-marine.

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 Au milieu de ce désordre immobile, la situation d'Ilias avait connu d'étranges mutations. Arrivé sans un mono, affamé et presque inutilisable, l'homme avait cependant été pris pour faire la plonge dans les cuisines d'un établissement du port, par pitié possiblement ou parce qu'il ne demandait en échange de dix heures de travail quotidien qu'un placard où dormir et un sandwich matin et soir. Comme il ne se trouvait que deux autres lieux où se nourrir, à Ouelen, les produits d'import ne parvenant plus jusqu'à la presqu'île depuis plusieurs semaines, et que celui-ci pratiquait les prix les plus bas, une file ininterrompue partait de la porte de la baraque et descendait la rue principale, ne s'arrêtant certains jours qu'aux premières tentes. Le patron recevait chaque matin une centaine de kilos de bêtes marines, tout ce qui se pêchait sur la côte ou plus loin, vers les îles Aléoutiennes ; il gardait pour lui et sa famille les rares saumons et envoyait le reste, colins, crevettes, dans le hangar qui jouxtait les cuisines. Lorsqu'il ne frottait pas les assiettes, Ilias cuisinait de curieux plats, des ragoûts aux consistances gélatineuses, des bouillons où flottaient des yeux de phoques, de la tête de poisson fermentée, de la soupe de sang de renne si un chasseur avait vendu une bête au restaurateur - mais ces animaux mêmes qui pullulaient un siècle plus tôt menaçaient de disparaître. Le collègue de fourneaux lui avait donné des indications culinaires très rudimentaires, il n'en savait guère plus que l'étranger en la matière, lui aussi était content du placard et des sandwichs mal décongelés. Très vite – tout allait vite, il n'y avait pas le choix – Ilias avait organisé l'espace de telle sorte qu'il n'avait pas besoin d'y voir ; la vaisselle sale arrivait sur la gauche de l'évier, repartait encore trempée depuis la droite, les réserves de paille de fer et de détergent se trouvaient en-dessous, à même le revêtement spongieux qui se déchiquetait de jour en jour sur le sol bétonné ; l'étroit passage qui traçait un sinueux couloir entre les anciennes machines défoncées et menait au hangar à poisson comportait quelques embûches : la bonbonne de gaz tout de suite à gauche, l'angle saillant d'une planche à découper plus haut et plus loin, à droite, l'amas de filets abandonnés où on se prenait les chevilles avant de passer la porte ; puis il fallait connaître l'emplacement des feux, quelques boutons, le plus délicat restait de ne pas se trancher un doigt en préparant les aliments, quant aux arêtes, on laissait tout, les clients étaient suffisamment heureux d'avoir pu entrer manger. Rien d'insurmontable, finalement ; Ilias ne reprenait son bâton qu'au sortir des cuisines.

Son épuisement fut d'abord si profond qu'il ne pouvait que s'abattre entre les planches qui lui servaient de lit et dormir, dormir, d'un sommeil sinistre qui ne laissait place qu'à de nouvelles heures de vapeurs poisseuses et de vacarme. Un soir, il sortit et marcha au-delà du port, jusqu'aux plages pâles que ne recouvrait en ce moment ni glace, ni neige. Agenouillé au bord des dernières vagues, il sentit l'odeur particulière de la mer, que le froid affaiblissait sans l'anéantir tout-à-fait. C'était quasiment la voir. Le fracas des rouleaux plus éloignés couvrait les rumeurs du campement voisin ; l'eau venait à la rencontre du visage et des mains, en irrégulières explosions d'embruns. Cette mer rappelait à Ilias toutes les autres ; à nouveau, il eût envie de vivre.

104

Son collègue l'attendait sur le seuil du restaurant – si l'on pouvait donner ce nom à la cantine miteuse où ils travaillaient. L'homme était dans un soir de soûlerie ; lorsque la fatigue le rendait inapte à la moindre pensée, au moindre désir, il allait tirer dans le hangar une des bouteilles d'atroce vodka conservée par leur employeur pour des occasions fantasmées, et il buvait tout, presque cul sec, histoire de ne pas oublier ce que ça faisait de se sentir un être humain ; pas plus d'une fois la semaine, c'était sa règle, l'unique. Il avait acquis une belle endurance, aussi l'alcool ne l'assommait-il pas : il lui rendait simplement l'usage de son imagination et d'une parole un peu hystérique. Ce jour-là, il déclara ne plus supporter d'entendre le patron et sa femme, ou peut-être une employée, copuler derrière la cloison branlante de son placard à lui ; il préférait attendre dehors, ne pas dormir de la nuit s'il le fallait. Trouver quelqu'un, dans leur situation, ne serait-ce que pour un couple d'heures, c'était compliqué, continua-t-il... enfin pour Ilias, il était aveugle, donc c'était même sans doute fichu. En parlant, il lissait les rides brunes de son visage vers l'arrière, ainsi que pour remodeler un masque, et tirait encore plus vers les tempes ses yeux bridés ; régulièrement, il portait à ses narines le goulot de la bouteille vide et inspirait longuement. Ilias lui demanda s'il avait l'intention de passer le détroit ; l'homme dit que non, il était d'ici, à son avis on avait déjà connu pire que ce qui arrivait vers eux. Et toi ? Est-ce que tu es venu pour passer ? Ilias réfléchit ; jamais jusqu'à présent, il ne s'était posé la question ; pendant ces derniers mois, sa propre survie lui avait semblé indésirable.

-   Oui. Je voudrais bien passer, mais je ne sais pas comment. Je n'ai pas d'argent ; d'ailleurs il ne reste de place nulle part avant des semaines. Ce sera trop tard.

-   Et tu ne sais rien faire, hein ? Certains bateaux cherchent des mécaniciens ou des électriciens, il y en a qui payent comme ça la traversée... mais avec tes yeux...

Gagner l'Alaska, repartir, avancer fut subitement le souhait le plus ardent de Ilias, son unique souhait en vérité. Il parla à son compagnon du don qu'il pensait posséder ; cela pouvait-il servir ? L'homme béait, ne voulait pas croire. « Quoi ? Tu es chamane, alors ? » Chamane. Non. Il ne connaissait aucune magie ; devin, pouvait-on dire à la rigueur ; enfin l'avenir lui était clair. À l'évidence, l'autre le prenait pour un dérangé, ou un raconteur d'histoires, posait pourtant les questions naturelles : si Ilias voyait le futur, pourquoi ne regardait-il pas le sien, et comment se faisait-il qu'il ne possède pas un rond alors que tant d'hommes étaient prêts à payer des fortunes pour savoir quelque chose de leur lendemain ? Ilias lui parla des vieilles règles ; on ne recevait que de quoi vivre pour le jour présent, rien de surcroît, quant à son propre avenir, il était interdit d'aller le chercher – Ilias avait pourtant essayé de passer outre, ça ne lui avait pas porté chance, on pouvait le dire !

-   Tu sais quoi ? fit l'homme. Prédis-moi... n'importe... un truc qui va se produire d'ici demain... là, je te croirai !

Un court écœurement secoua le devin ; la requête lui rappelait ces atroces instants où on lui avait ôté la vue. Depuis les derniers mots adressés à Fokine, il n'avait plus cherché à lire. Peut-être que tout s'était refermé, d'ailleurs, qu'il s'agissait d'un éclair unique ou encore d'une hallucination...Mais sans seulement commencer de l'approcher, il la sentait proche, bouillant et ronflant, cette matière noire au sein de laquelle temps et espace semblaient si malléables, liquides prêts à se fondre à tous les moules des rêves humains, déjà durcis cependant en une forme définitive lorsque lui s'en saisirait et les présenterait aux quémandeurs. Une seule fois, l'avenir lui était apparu comme un vaste carrefour où choisir sa route. « À quel sujet ? ...ce que tu veux... c'est égal.

-   L'expédition qui est partie cet après-midi : dis-moi s'ils ont découvert le tunnel ? Ce qu'ils vont y trouver ?

105

Ilias pensa au tunnel, ce fameux tunnel pour songes de migrants, et ce fût comme s'il s'y trouvait. Plutôt, comme s'il venait de participer à l'expédition et émergeait au jour, dans l'aurore, se préparant à regagner les camions avec ses camarades. Les hommes s'ébrouaient dans la lumière, excités et déçus, orgueilleux de savoir une chose que tant d'autres ignoraient au même moment. Toutes leurs paroles étaient audibles pour Ilias, celles de la nuit, celles du matin, et tous leurs actes étaient présents à son esprit. L'appel impatient lancé vers celui qui était resté en arrière, pour déféquer en paix, dans l'obscurité ; le mouvement sec, arrondi, par lequel un jeune type lançait le reste de café brûlant sur son pare-brise pour le dégivrer plus vite.

-   Il y a bien un tunnel ; l'entrée se situe à trente kilomètres au nord de Ouelen et à vingt-cinq de la côte, mais il s'arrête avant d'arriver sous la mer ; les hommes ont d'abord cru qu'il s'était effondré et ont tenté de déblayer ; en réalité, les équipes n'avaient pas creusé plus loin. L'expédition a pris le chemin du retour vers huit heures ; ils rapportent un ours blanc qui vivait là-dedans ; ils l'ont abattu et comptent nourrir avec leurs familles et celles des amis.

-   ...tu veux dire... qu'ils vont l'abattre ? ...ils n'ont pas encore trouvé le tunnel... ou ?

Ilias tressaillit. Le ton abasourdi de son compagnon le rendit à la singularité de leur situation. « Naturellement, murmura-t-il. Tout ça, ils vont le faire... rien n'a encore eu lieu, mais il me semblait que si. » Cette nuit-là, le cuisinier ne dormit pas ; l'impatience le dévorait. Il fut bien au travail à sept heures, puisqu'Ilias avait précisé que l'équipe ne prendrait que plus tard le chemin du retour, mais il s'interrompait chaque minute pour consulter le cadran accroché dans la grande salle et quand l'aiguille fut sur la demie de huit il quitta tout simplement son poste pour aller aux nouvelles. Passant par le hangar pour échapper à la surveillance de leur patron, il trébucha dans sa hâte contre la bonbonne de gaz, la planche à découper et dut défaire ses pieds des mailles d'un filet. Ilias sourit ; il se pouvait que ce fût son premier sourire d'aveugle et que ce sourire eût à voir avec l'odeur de la mer ou avec la douceur râpeuse du sable qui forme entre les paumes des boulettes humides et friables.

Un peu avant midi déboulait le cuisinier, ivre maintenant de gaieté parce que l'étranger, son étranger, avait dit vrai. Les coudes pliés du petit homme s'agitaient de part et d'autre de ses côtes comme des ailerons rognés et tout en dansant, il pérorait d'une voix suraiguë ; Ilias fut contraint de le suivre hors de l'établissement, pour où ? on ne comprenait pas trop ; il apparaissait que la moitié de Ouelen avait été mise au courant et des adolescents que la conjoncture dispensait de classes depuis des semaines les suivaient en scandant šaman, šaman, - parce qu'ils ne connaissaient plus que le vieux terme evenki – sur un ton pas trop élevé, mi provocant, mi craintif. L'aveugle butait à chaque accident du terrain, il n'avait ni bâton, ni pelisse, le froid lui entrait jusqu'au fond du ventre ; ils pénétrèrent à l'intérieur d'une tente surchauffée qui sentait le caoutchouc brûlé, la viande et le vêtement mouillé. Il y avait déjà pas mal de monde serré là-dedans. Des gens de l'expédition surtout, et leurs proches. On avait dépecé l'ours, allumé au centre du lieu un grand feu dont les fumées partaient par un trou aménagé au haut de la toile, et déposé la tête de la bête sur un plateau de métal suspendu aux plus hauts piquets, de telle manière que les flammes ne l'atteignent pas. L'assemblée émit un son ample qui rassemblait de multiples salutations ; certains ici connaissaient déjà l'homme qui venait d'entrer, mais en cette minute ils croyaient tous ne jamais l'avoir vu. Ilias s'assit entre eux. Quelqu'un déclara que, puisqu'il se trouvait à Ouelen un chamane étranger et que celui-ci avait prédit la découverte du tunnel et la prise de l'ours, ils désiraient lui faire honneur tout comme à l'animal tué. Une centenaire qu'on avait déniché pour l'occasion et qui y voyait à peu près autant que le devin entonna les chants rituels dont elle se souvenait, peut-être pas les bons, peut-être des chants au feu ou celui des remerciements aux orques, mais personne n'était en mesure de le dire, car la langue antique avait perdu tout sens pour les oreilles modernes. Le son vibrait curieusement en elle, à hauteur de la luette, ou tout au fond de la gorge, des animaux haletaient par son larynx, ou bien plus bas au centre de la cage thoracique et du sacrum, une voix masculine cherchait à s'échapper de l'arrière de son dos ; pendant que l'on découpait l'ours et que l'on en tendait le premier morceau à Ilias, elle entonna une nouvelle mélopée au sein de laquelle deux timbres simultanés résonnaient : l'un semblable à une ligne de flûte tremblée et l'autre plus proche d'un bourdon rocailleux ; quelques uns identifièrent un chant diphonique, avec étonnement car on n'en pratiquait pas dans la région ; quant à la vieille femme, elle avait oublié que sa grand-mère était une inuit ; l'étrange mémoire sourdait naturellement, rendant au monde famille et histoire en coups de glotte et en expectorations. Le devin répétait les gestes de ses voisins, guidé par le cuisinier accroupi contre lui ; il tendait la viande au bout d'une pique et la faisait tourner lentement dans le feu, il tenait le morceau entre ses mains et en arrachait la chair, lambeau à lambeau, c'était coriace, une bête musculeuse, mais le sang de l'animal lui paraissait passer dans le sien à mesure qu'il mangeait et lui rendre son ancien corps, éveillé. Un grand homme lourd se mit debout, au fond de la tente ; il posait un pied après l'autre entre les festoyeurs assis jusqu'à parvenir à la gauche d'Ilias. Écrasant quasi le cuisinier, il prit sa place. La pestilence âcre de son haleine et de ses vêtements accroissait le sentiment de puissance produit par sa personne. C'était un énorme fumeur. « Le chamane, c'est bien toi ? » Il criait pour passer au-dessus du tumulte des voix mêlées. Ilias se détourna légèrement, secoua la tête. Encore une fois, il n'était rien de tel. Le géant – géant au regard des gens de son pays, petits et secs – considéra l'homme aux cheveux bouclés aussi longs que ceux d'une femme et aux traits étrangers, beau pour ce qu'il pouvait en juger, sauf les paupières enflées et jointes dans une cicatrisation anarchique, sauf le bout d’œil blanc qui affleurait, à peine discernable, sous l'une d'elles ; l'abrupt de la réponse l'avait décontenancé. « Alors si tu n'es pas chamane, pourquoi acceptes-tu leur viande ? Et pourquoi écoutes-tu les chants qu'ils chantent pour l'ours ? » L'homme était issu d'une très ancienne famille de tchouktches maritimes ; des rites, il ne se rappelait pas beaucoup plus que le restant de l'assemblée, mais tout ce qui ressemblait à un vestige de sa culture, il s'en sentait responsable devant le monde. Chez lui, il avait rassemblé une collection de harpons ainsi que les quelques instruments de musique traditionnels qui n'avaient pas été détruits aux temps soviétiques, d'aucun d'entre eux il ne connaissait le nom, ni l'usage bien sûr. Ilias rétorquait : « Tu sais parfaitement que je ne peux rien y comprendre. Je ne suis même pas de Sibérie, ou de Mongolie... je viens de Grèce, du Bassin méditerranéen. » Les images de Messolonghi calciné. « Mais ils disent que tu as vu le tunnel et que tu as annoncé la mort de l'ours !

-   Oui, je l'ai fait. C'est vrai.

 La fierté bizarre, rageuse, qu'il ressentait en disant ces mots, et qu'il ne pouvait s'empêcher  de juger stupide, et qu'il ne pouvait s'empêcher d'éprouver.

106

L'homme était le capitaine d'un chalutier industriel, un grand machin de trente-cinq mètres, le Dersou Ouzala. Depuis que la vague de froid avait rabattu vers le Détroit des hordes de réfugiés, il avait cessé toute activité de pêche pour se consacrer exclusivement au transport de passagers, à Wales ; difficile de trancher si le sens du devoir ou l'amour du lucre avait déterminé son choix. Il n'aurait su le dire lui-même. En tous les cas, le coût d'une carte d'embarquement vers l'Alaska était devenu si élevé qu'une traversée rapportait plus qu'une salle de tri pleine à déborder. 

-   J'ai besoin que tu lises pour moi. On annonce une tempête, très bientôt, mais pour quand exactement, deux jours, trois jours, on ne sait pas... Je ne veux pas prendre de risques.

Odeurs d'ours, de tabac, fumées toujours plus denses malgré la bouche ouverte sur le ciel cotonneux. La tête tournait au grec ; ils sortirent. Le capitaine disait que le prix d'Ilias serait le sien. Il avait de l'argent.

-   Je veux aller à Wales. Dès que tu repars.

-   Ah. Bien sûr, tu veux passer. Ce n'est pas difficile. Et c'est tout ?

-   De quoi me nourrir, aussi, le jour de la traversée. Je ne sais pas comment ce sera de l'autre côté.

La tempête arriverait bien par le nord-ouest, d'ici quarante-huit heures ; ensuite elle s'installerait pour un jour entier ; une tempête très violente. « Tu vas partir demain matin et demeurer ensuite à Wales le temps que la mer se calme, un retour immédiat serait trop périlleux. » Le capitaine déclara qu'il ferait précisément cela ; Ilias savait déjà qu'il le ferait. Cette nuit-là, il cherchait à réentendre en lui les chants de la vieille et, s'endormant, il rêva qu'il se transformait en un squelette blanc gigantesque dont s'échappaient des flammes si grandes qu'elles remplissaient le vide de l'univers.

En surface des écrans hoqueteux, les météorologues du monde entier se consultaient, se coupaient des paroles toutes semblables ; ils voulaient aider et ils voulaient avoir raison. À quelle vitesse il progressait, ce froid plus que polaire ? Où volait-il, qui risquait d'y mourir ? D'y perdre un doigt ou ses enfants ? On leur enjoignait de partir, ceux qui le pouvaient, de partir vite. Tenter de suivre le soleil. Les hommes et les femmes levaient le nez de leurs plateaux ; ils avaient fait tant de route pour cela, fuir l'avancée blanche qui recouvrait peu à peu les graphiques, remplaçait les visages des spécialistes, mais les chiffres, les heures qui restaient ou les années qui enseveliraient leurs forêts et leurs villes, personne ne savait, on n'y comprenait rien, d'ailleurs la salle produisait son propre ronflement de bête affamée qui obscurcissait les voix savantes, ne laissait que les images vacillant sous de brusques averses neigeuses. « Est-ce que tu crois que ça va vraiment arriver jusqu'ici ? Que je devrais embarquer, moi aussi ? - Tu viens avec nous, tu sais, si tu le veux. » Ilias avait passé un bras autour des épaules pointues du petit cuisinier ; allait-on le prendre pour un dispensateur de conseils, à présent....  ce qu'il voyait de glace et de mort dans les jours qui venaient, il en fit part à son compagnon. « Mais ce n'est pas absolument certain, après tout ? Tu peux te tromper. » hochait de la tête celui-ci, passé le premier instant d'abattement. La considération frappa le grec. C'est juste, je peux évidemment me tromper et rien n'est certain ; l'expérience et les probabilités ne créaient aucun absolu.

107

Devant l'entrée de la passerelle, les milices cherchaient à établir un périmètre d'ordre dans le règne général du désordre. Vérifiaient des listes, des papiers ; les bagages illégaux, animaux ou bébés clandestins que certains prétendaient introduire à bord. Rapidement on clôturait l'accès. Ilias sentait sans le voir l'espace vide sur le pont, et à quai la presse des aspirants déboutés. « Que se passe-t-il ? Pourquoi ne laisses-tu pas ces gens monter à bord ? Il y a encore toute la place de libre !

-   Ils n'ont pas de quoi payer, dit le capitaine.

Se renseignant sur le prix du billet, le grec apprit qu'il s'élevait à cinquante monos.

-   Qui veux-tu qui ait une somme pareille ? Ils ne possèdent pas de quoi se nourrir...

-   ...alors ils ne peuvent pas traverser. C'est le prix actuel. Et je ne suis même pas le plus cher.

-   Si je passe, ils passent aussi ; je te le demande.

-   Ce n'était pas le marché.

-   Ce n'était pas le marché non plus, quand on leur a réclamé cinquante monos pour un transport qui se négociait à cinq au moment où ils se mettaient en route. Et maintenant, ils n'ont plus de choix.

Le ciel se faisait très bas, très brillant ; la lumière venait par en dessous frapper le ventre noir des nuages. Le capitaine voyait cela et s'interrogeait avec un peu d'embarras sur le pouvoir de l'étranger ; la contrariété ne le pousserait-elle pas à avancer les premiers coups de tonnerre ? Dans le doute, il céda. Et si ça craquait, que le chalutier venait s'emboutir contre une banquise, il y aurait deux cents personnes à la mer au lieu de trente, deux cent cadavres bleuis en tribut aux divinités du détroit.

-   Ils vont te haïr, ceux qui ont payé le prix, en voyant tout le monde entrer pour rien, à leur suite !

-   C'est toi qui décide, ici.

-   Apparemment que non, grogna l'homme.

108

La traversée se déroula sans encombre. Le ciel menaçant ne s'ouvrit pas, il resta accroché au-dessus de leurs têtes, le ventre énorme de vents contenus. Puis Wales approcha d'eux ; un souffle puissant courut au ras de la mer ; une ville qui n'en était pas une, moins que Ouelen encore ! Une poignée de baraques égrainées le long de la plage, comme de petits cailloux. Pas de port vraiment ; des barques, oui ! quelques barques en bois remontées haut sur la grève en prévision de la tempête. Et à flots, en arc de cercle distendu, les vrais bateaux modernes pour lesquels l'anse n'avait jamais été aménagée, que les nouvelles nécessités de transport avaient posé là, à attendre aussi que passent les fureurs du ciel et que reprenne le trafic d'hommes aux abois. Un second souffle, si violent qu'il arracha radar et feu de mât, tira du portique un long grincement ; ceux qui se tenaient sur la passerelle de pêche ou de manœuvre descendirent aussitôt. Les rares arbres de la côte avaient ployé jusqu'à la parallèle. Autour de la pauvre ligne d'habitations, les migrants s'étaient installés ; ils s'étaient débrouillés, depuis toutes ces semaines, assemblaient la planche ou le rondin lorsqu'ils en avaient la possibilité, se contentaient de tôle et de peaux le plus souvent, transformaient leurs bagnoles en appartement pour les chanceux qui avaient obtenu de traverser avec leurs véhicules. À perte de vue, un grouillement de toiles, de tuyaux et de piquets, semblable à un champ de détritus, et entre les faux seuils des fausses maisons des couloirs qui rappelaient déjà des rues, des panneaux de  cartons qui pointaient vers chez le médecin, chez le garagiste, noms pompeux où le besoin était désigné plus que les compétences ; chacun essayait de se donner, de se retrouver une fonction, à l'aide de pièces glanées ici et là, de produits marchandés-amassés en prévision de pires temps ; personne qui s'estimât dupé à ce jeu, il en allait de la santé de la ville nouveau-né. Et qui interdisait de se dire médecin dès lors qu'on décidait de soigner ?

Crépite, pleut, tombe, verse, déverse, dévaste. On débarqua canot après canot, sous une pluie torrentielle ; le chalutier avait jeté l'ancre assez loin, par précaution ; le capitaine espérait qu'il tiendrait bon, n'irait pas s'échouer le nez dans les sables, qu'il ne partirait pas non plus avec les vents, au large. « Rats, rats... allez envahir d'autres côtes... », murmurait le tchouktche d'un ton amer en surveillant la descente d'un canot. Les hommes des Monts Tcherski, déjà, il les méprisait, alors ceux de Sibérie... partis des mois plus tôt, sur la foi des prévisions expertes, quand il y avait des routes encore, et des voitures en mesure de rouler, dont le gel ne saisissait pas la mécanique entière et elle craquait, s'enrayait, en moins d'une minute, vous laissait à l'intérieur d'un habitacle mort et bientôt glacé, loin de tout. Dans l'esprit du capitaine, les tchouktches maritimes constituaient la seule humanité absolument valable ; les tchouktches des forêts eux-mêmes lui inspiraient un début de méfiance, plus loin c'était l’imbécillité, la barbarie, la débauche. Voilà ce qu'il pensait au profond de lui et n'avait longtemps pas osé formuler à haute voix, impressionné par des décennies d'éducation au respect et à la coopération. Il ne voulait pas être du côté des conspués, ceux qu'on mentionne du bout des lèvres et le regard tranchant ; s'il existait une fraternité radieuse, il fallait en faire partie. Cependant, il ne pouvait empêcher son sang  de devenir bouillant, ses aisselles de suer doucement lorsque lui venaient aux oreilles certaines harangues des indépendantistes ou les pamphlets extravagants des prophètes de la Vraie-Culture – il croyait entendre le son de son âme et répétait alors leurs propos autour de lui, d'un air faussement étonné, jouissant de trouver piteuses les remontrances qu'on opposait alors aux claironnements de ces hérauts. Maintenant, bien sûr, dans la grande débâcle, il pouvait se délester de son fardeau ; la simple survie était devenue si difficile pour chacun que la parole, l'opinion à plus forte raison, se réduisaient pour la majeure part des oreilles à un bruit négligeable. Les seuls mots qui retenaient l'attention étaient ceux par lesquels on t'adjugeait le repas du jour, le billet pour l'embarquement, et qui écoutait si le pourvoyeur t'appelait de noms injurieux que tu ne pouvais comprendre parce qu'il utilisait son dialecte, ou s'il étirait au-dessus de ta tête de longues sentences mortifiantes qui se désagrégeaient dans le vent ? Ilias entendait le capitaine avec un grand étonnement. Il lui semblait que deux esprits se tenaient dans le tchouktche ; l'un faible, confus comme un petit enfant et qui aspirait à la paix ainsi qu'à la commisération ; l'autre empli d'assurance, niant toute inquiétude, et prêt à trancher la gorge du premier pour supprimer définitivement la dualité.

109

Douze heures durant, le vent chassa la pluie ; le chant des bourrasques dans les conduits  fit de cette nuit une nuit sans sommeil. Au matin, la tempête commençait pour de bon. Une journée de boue et d'épuisements ; de toits rassemblés, disséminés, brisés, de chuintements et de hululements, de terres effondrées, de vans glissants jusque dans la mer, de lattes et poutrelles voltigeant puis plantées si loin dans le sol qu'on les laisserait là, les temps à venir, de tôles fracassant dans leurs envols tempes et poitrines, un plein jour d’encre, interminable, à chercher dans l’obscurité sifflante le corps de la compagne, celui des gosses, à attendre la lueur d'un soleil qu'on ne verra peut-être plus, le ciel noir, à être terrifié et à s'habituer, alors que des trombes d'eaux dévalent la dune, qu'on ne comprend plus où est le sol ferme, ce que c'est que le silence et d'être au sec. Ilias était le moins perdu ; au plus violent de cette apocalypse diurne, il éprouvait un allègement voisin du bonheur ; les ténèbres, les hurlements, la souffrance comme unique mode d’être, il connaissait ; un vétéran parmi ces pauvres hères  en panique ; un professionnel du tâtonnement. Son ouïe exercée à discriminer l’origine du moindre son le guidait au milieu du grand égarement. C’est lui qui conduisit vers la tente de ses parents un enfant si tétanisé qu’il ne pouvait plus poser seul un pas devant l’autre ; lui qu’on appela afin de consolider l’abri bâti pour le générateur électrique, leur bien le plus précieux, et qui avec quelques autres lia les planches, réajusta les parpaings, à l’aveugle ! s’arcbouta contre une idée de cloison, alors que fusaient autour de leurs crânes d’invraisemblables projectiles.

La nuit tomba sur un camp en miettes ; il faudrait tout reconstruire. Les réfugiés aidés de quelques autochtones circulaient entre les débris, à pas ralentis, on alignait les morts, comptait les blessés ; un petit chalutier parti pêcher en mer de Béring s’était échoué au bout de la tempête, ses hommes perplexes prenaient la mesure des avaries, ne savaient encore s’ils devaient chercher à seconder les sinistrés du camp ou à rafistoler leur rafiot. Le croissant d’une lune voilée éclairait avec peine le champ de bataille. On avait perdu la lumière. Pour une poignée d’heures encore, Ilias fut celui qui y voyait le mieux.

Le capitaine du Dersou repartit le lendemain dans son bateau indemne, voir où on en était à Ouelen et sans doute continuer à faire le passeur. Ilias cherchait déjà à quitter Wales. Il nourrissait de très vagues, très incertains projets de recherches ayant trait à Perpétua. Plus afin d'apprendre si elle se trouvait en sécurité - et peut-être : où - que dans l'idée d'entrer en contact avec elle. Il n'était plus l'homme qu'elle avait connu, comme on dit... À Wales, toute communication avait été rompue, pas moyen de joindre le « continent », ainsi que le nommaient les gens de la presqu'île ; pas d'écrans en état de fonctionner, pas d'accès à la Toile, aucun réseau d'aucune sorte. On devait aller plus loin, toujours plus loin. Laisser au bord de l'eau ces hommes et ces femmes qui espéraient trop rentrer chez eux, un jour, pour vouloir s'éloigner et acceptaient le misérable provisoire de leur existence comme une étrange épreuve grâce à quoi mieux mériter le retour en terre natale. Quelques uns néanmoins, des solitaires, continuaient leur chemin vers l'intérieur. Le grec s'accorda avec eux ; ils prirent la route à cinq hommes dans une antique Land Rover qui se passait bien encore de pistes goudronnées. Dans le coffre, conserves, sacs de couchages, et des fusils de chasse.

110

Ils roulèrent plein est jusqu'à Tanana, traversèrent le Yukon, le quittèrent, le retrouvèrent à Dawson City, c'est là qu'on se séparait. Dix jours leur furent nécessaires pour accomplir ce trajet, à plusieurs reprises le véhicule s'était embourbé, ou bien la route disparaissait ; Ilias servait de boussole – ce qu'il était supposé dire ou savoir, les hommes s'en foutaient, il était là pour se rendre utile puisqu'il ne possédait rien de monnayable. Le grec fournissait les informations, comme il pouvait, reconstituant des ponts et des embranchements d'après ce bizarre futur figé qu'il savait établi selon un panel d'éléments où figurait sa propre présence ; ce que lui dirait, ce qu'ils feraient, formait une pièce d'un seul tenant. Il ignorait tout des pistes praticables ou des stations à carburant ; il constatait simplement que le groupe arrivait à bon port et quelles directions la Land Rover avait empruntées pour cela.

À l'époque où ils y parvinrent, Dawson City présentait un visage surprenant. Une cité repoussée de rien dans la neige bleue. Des mille habitants qu'elle comptait à peine au vingt-et-unième siècle, la ville était passée à cent, puis à cinquante au cours des années deux-mille-trois-cent. Une cité fantôme, traversée sans un arrêt par les confréries de motards en excursion vers les Rocheuses. Et puis un matin, le troisième jour d’un exubérant mois de mai, un homme avait redescendu la montagne en racontant qu'il avait trouvé un filon ; c'était un américain farfelu, venu à Dawson six semaines auparavant, l'esprit obnubilé par d'archaïques récits, des histoires de pépites ; les habitants rigolaient ; lui était parti pour la montagne avec une tente, un réchaud et de quoi attaquer la roche, prétendait qu'il restait des places vierges, des trésors sans propriétaires. Il dédaignait les eaux à filtrer, les poussières de richesse, ce qu'il visait, c'était rien moins que le bonanza ! Son retour fut une sidération. Dans un sac – il en dévoilait le contenu à qui voulait, mais flingue en main, prudence qu'on doit à la chance – une motte, un très gros caillou mal toiletté, de l'or, du vrai, non-synthétique, à la vieille et éternelle façon et qui pesait bien ses huit cent grammes. L'homme disparut le lendemain au volant de son 4X4, le bagage remarquable à ses côtés, à la place du mort. La nouvelle se répandait aussi sec au travers de la Toile entière ; des images délirantes du caillou se trouvaient diffusées par des excités ou des plaisantins, des fantasmes de fortune enfiévrèrent les cervelles. On revenait cinq siècles en arrière. Une population neuve afflua.

Elle resta. S'implanta, en quelque sorte. Certains avaient bien trouvé de l'or, pas de jour sans que quelqu'un n'en extraie, « l'ardent métal », jamais rien d'aussi monstrueux que ce qu'avait rapporté l'américain ce fameux matin de mai, mais de quoi entretenir les espoirs et donner naissance à quelques roitelets locaux, lesquels continuaient à creuser des galeries pour leur compte tout en construisant sur les berges du Yukon, grâce à leurs gains précédents, motels et centres commerciaux prêts à accueillir de nouveaux chercheurs. Quant la Land Rover parvint à Dawson City, on y recensait cinquante-cinq-mille-trois-cent-quarante-deux habitants. Cinq lycées, seize chirurgiens dentistes, une timide université. Anciennement déserte, la rive qui faisait face à la cité d'origine avait été investie par les citoyens les plus aisés, des chalets encastrés dans le flanc de la colline, la montagne disaient les propriétaires, et, aucun pont existant qui permît de traverser, des voitures circulaient dans les deux sens sur le Yukon gelé et enneigé ; à la débâcle, aux alentours de la fin avril, le ferry reprenait du service. L'effervescence qui régnait dans la ville-phœnix frappait par son caractère névrotique, on avait posé ses bagages là, certes, et pour longtemps, et cependant chacun était en quête d'un objet exogène à la ville elle-même, à ses qualités particulières, chacun respirait comme sur le qui-vive, presque sur le départ, jusqu'aux bébés qu'on y faisait qui montraient le regard vif et inquiet des aventuriers disparus.

111

Parmi les compagnons d'Ilias, deux étaient précisément venus à Dawson pour tenter leur chance, un autre se rendait bien plus loin, dans l'Ontario, quant au dernier, il se trouvait originaire de la région et après une moitié de vie passée à étudier les coutumes d'une tribu du Kamtchatka, il revenait au pays, « pour des raisons de nature politique », précisait-il lorsqu'il consentait à desserrer les dents. Une cousine à lui résidait en ville, c'était chez elle qu'il se rendait, il proposait à Ilias de demander ; si elle voulait héberger l'étranger le temps qu'il effectue ses recherches. Le grec accepta, la cousine aussi.   

Elle vivait dans une de ces baraques en bois datant de la Ruée - la première - et régulièrement retapées, reconstruites même, on ne savait plus, pour les touristes d'abord, maintenant pour les citoyens sérieux. Les planches n'étaient pas ripolinées, de rouge, de vert pomme ou jaune poussin ; le sapin brut tranchait sur la double guirlande de la rue ; les angles nets de la façade rectangulaire dépassait curieusement le chapeau formé par la toiture, on eut dit qu'une pièce rapportée avait été plaquée sur la structure traditionnelle et en était réduite à s'achever dans le vide, les deux fenêtres du troisième étage semblant ainsi des parements placés trop écartés, à cheval entre le ciel et les pièces qu'elles devaient éclairer, en réalité percées juste aux limites des volumes habités, mais de cela on ne s'apercevait qu'une fois à l'intérieur. On disait qu'il s'agissait de la plus vieille maison de Dawson. La propriétaire lui ressemblait, sauf quant à l'âge – elle n'avait guère plus de quarante ans. C'était elle qui avait tenu contre le quartier quand on avait tenté de lui imposer une peinture couleur azur qui humanisât la face arrogante de sa baraque. Détail. Des affaires plus graves l'occupaient. De corps, elle paraissait sèche, grande, bien qu'elle ne fût ni l'un, ni l'autre ; musculeuse à l'extrême plutôt, et se tenant très étirée, le sommet du crâne comme suspendu au plafond par un câble qu'on imaginait d'acier. Un visage austère, marqué par l'air et le soleil, beau d'un regard très bleu et très perspicace ; le cheveux noir et quasi ras, soyeux autant que le poil soigné d'un danois. Quelque chose de nordique dans les pommettes et l'angle fripé des paupières. Tout cela, Ilias ne pouvait le voir avec les yeux, mais l'éprouva un peu dans l'étreinte du poignet par laquelle la femme l'accueillit. Le cousin ne logeait pas là, il venait pour parler avec Virginie, l'après-midi entier ils restèrent à discuter derrière la porte close du bureau, au second étage ; on avait attribué à Ilias une chambre au-dessus, sous le toit, et dans le semi-sommeil où il tâchait de reposer son corps rompu il percevait le murmure de leurs voix basses. Puis, le cousin repartit pour une maison hors la ville, perchée au début des montagnes, et où apparemment il rejoignait un groupe. Vers le soir, alors que la ville rendait un son plus tranquille, un son de fumeurs devant les bars et de mobylettes qui marquent une pause le temps de saluer un ami, Ilias sortit de la chambre, il descendit un premier escalier. Devait y avoir une seconde chambre là, une salle de bain trop vaste, inchauffable, où les pas claquaient ainsi qu'entre les murs d'un appartement vide, puis le bureau à droite. Plus personne ici. Le second escalier ; la rampe branlait, une pression trop forte de la main l'arracherait sans doute avec une partie des colonnes grossièrement torsadées ; et les marches rendent l'âme à chaque pas. Des odeurs de légumes et de friture montaient du rez-de-chaussée silencieux. Ilias contourna la cage obscure de l'escalier et poussa la porte de gauche. C'était le salon : une grande pièce désuète habillée d'un papier peint lacéré et d'huiles rudimentaires représentant des grizzlis ou des trappeurs ; durant des siècles, la dégradation progressive du mobilier et des parois avait été dans cette place le seul facteur d'évolution. Ilias hésita s'il se trouvait quelqu'un ici ; le sens de la vue avait constitué jusqu'à si récemment son premier outil d'appréhension de l'espace... les multiples signaux émanant de la présence humaine ou animale ne lui étaient encore perceptibles qu'en faible part. De fait, une jeune femme se tenait rassemblée au creux d'un fauteuil bas, les genoux sous le menton et les bras croisés sur les tibias, être diaphane et roux ; elle observait les embardées des flammes derrière la grille d'un haut poêle en fonte. « Vous avez faim ? ». Ilias vint s'asseoir au sol, plus près de la chaleur ; il avait extrêmement faim.

-   Je crois que cela fait des mois que je n'ai pas mangé réellement, constata-t-il. Peut-être un an ? Oui, c'est possible un an... Quel mois sommes-nous ?

-   Février... encore un trimestre d'hiver...

      Un moment, ils restèrent sans rien se dire, le visage tourné vers le poêle.

-   Virginie n'est pas là ?

-   Oh non, elle est en réunion... Nous ne l'attendrons pas pour manger. Je pourrai vous montrer où faire vos recherches, enfin vous aidez... vous m'expliquerez, mais demain matin plutôt, parce qu'il faut remettre le matériel en fonction, ça va être un peu long ; je ne veux pas le faire ce soir...

112

Le grec opina. La femme parlait d'une voix douce, un peu flûtée, et il se sentait bien, autant qu'on peut l'être dans un abri temporaire. Il demanda ce qu'elle faisait cuire, griller rectifia-t-elle négligemment ; elle s'appelait Sylvia. Ce soir-là, ils parlèrent peu d'eux-mêmes. La jeune femme dit qu'on pouvait pêcher en certains endroits du Yukon par des trous forés à cet effet dans l'épaisse couche de glace ; elle avait pris aujourd'hui le corégone dont ils dînaient. On ne souffrait d'aucune pénurie alimentaire dans la région. L'afflux des migrants  sur le continent américain ? ...oui, elle en avait entendu parler, elle ne saisissait pas très bien d'ailleurs : si ces gens étaient capables de vivre une grande partie de l'an par -25°, ne le pouvaient-ils pas autant par -40 ou -50 ? non ? mais ils n'arrivaient pas jusqu'à Dawson pour l'instant ; alors on se les représentait presque comme des créatures venues d'une planète différente et leur réalité se réduisait à des émissions spéciales, à des extrapolations soucieuses postées sur la Toile par les moins informés. Sylvia travaillait les après-midi dans les locaux de l'administration locale ; son poste s'intitulait « Chargée des relations avec l'utilisateur », les bureaux des Études coopéraient avec le sien, lui fournissaient des statistiques sur la consommation et le contentement des citoyens en zones urbaines ou rurales ; oui, elle connaissait bien Dawson City.

Ilias rêva qu'il parvenait à situer la position de Perpétua à l'aide d'une immense mappemonde qu'on était obligé de manœuvrer à la manivelle ; il déchiffrait ensuite des horaires de vol pour la rejoindre. Le soulagement lui rendait tout facile. Jamais il n'était aveugle, dans ses rêves...

« Qui cherches-tu alors ? », demanda la jeune femme le lendemain. Elle descendait les escaliers devant lui et se retournait de temps à autre comme on fait avec les personnes âgées ou très fragiles. Ils se rendirent dans la pièce de droite, au rez-de-chaussée. Un endroit baroque, éclairé par une grande et unique fenêtre sur la rue ; un débarras presque dont les angles biscornus avaient été déterminés par les contours de la grange. Des piles de vieux écrans, de câbles et de boîtiers s'élevaient par endroit jusqu'au plafond ; on marchait entre les capteurs sensoriels et les projecteurs-laser. « Virginie dirigeait une entreprise de sécurité informatique autrefois... ensuite elle s'est aussi un peu occupée de jeux virtuels... » Après avoir débarrassé un fauteuil pivotant, la jeune femme donna finalement à Ilias une chaise en bois. Durant un temps interminable, elle déplaça des instruments, en brancha certains, partit en quête de recharges, testa sans succès divers écrans, passa en revue l'éventail de connectique épars à leurs pieds ; lorsqu'elle eut obtenu d'un des appareils qu'il se mît en marche, il sembla encore nécessaire de reconfigurer tout le matériel, entrer des mots de passe pour en choisir de nouveaux, envoyer et recevoir des codes, greffer au flanc d'un des boîtier de minuscules puces clignotantes qui générèrent immédiatement des flots d'informations, projetées en faisceaux dans la pièce, inutilisables de cette manière. Enfin Sylvia marqua une pause, pour le grec un retour à une durée normale où les pensées naissaient sans effort. « Je crois que nous voilà connectés au monde. » murmura-t-elle en posant une main sur le bras de son compagnon. La lumière arrivait dans ses cheveux roux toute chargée de la poussière déplacée. L'homme sentait le parfum de sa peau, chèvrefeuille chimique du gel de douche d'abord, senteur univoque qui occupait le premier plan, puis une autre odeur, discrète, persistante, qui était la vraie, celle de l'épiderme, florale aussi, mais proche plutôt du pissenlit qu'on hume et qu'on mâche à plat ventre dans un jardin de printemps. Il en fut un peu ému. « Perpétua... Ce n'est pas un prénom courant. Est-ce que c'est son nom d'artiste ? ...non ; ses parents devaient être des gens très chics ; alors... oui, naturellement, je trouve des choses... qui la concernent de manière certaine. Elle est si connue ? ... naît dans l'état de New York, tu sais bien sûr... études, premières expositions, hun, hun... C'est une notice biographique, mais elle s'arrête net ; je vais me diriger vers les sites en liaison. Celui-ci recense les manifestations artistiques auxquelles elle participe, à Toronto et à Sydney, elle se trouvait présente, mais c'était il y a deux ans, puis... Hong Kong ? Effectivement, ça semble la dernière exposition où elle se soit rendue. En ce moment se déroule une grande rétrospective de son œuvre à New York... Tu dis qu'elle avait une page… ? Ah, c'est bien ça.... je vois... encore quelques heures sur... l’agenda des évènements, mais il n’est plus à jour… de billets d’humeur, anciens… des animations bizarres… 1er février… et après... rien, si, il y a une toile, mais pas de date... il n'y a plus de texte... ce que ça représente... j'aurais du mal à dire exactement, cela me paraît plutôt terrible... est-ce que ce qu'elle peignait mettait toujours aussi mal à l'aise ? ...je crois que c'est un œil, et du sang partout... aucune explication... je regarde les articles externes ; séjour à Hong Kong, krach de la Bourse, oui, je me souviens... c'était avant le premier conflit mongolo-hongkongais. Elle se serait séparée à cette époque de son compagnon, Théodor... oh ! ...mon dieu. » Sylvia continuait plus lentement à dessiner du bout des doigts dans l'espace vide qui leur faisait face un paysage de mots et d'images. Elle se taisait.

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      « Qu'es-ce-que tu vois ? Dis-moi... » Ilias eût voulu qu'elle ne dise plus rien ; revenir au silence, traverser le monde sans pensées. « Je crois... attends, je dois vérifier... elle avait été internée là-bas fin février pour une dépression, dans une grande clinique de Ganzhou... on l'aurait laissé sortir début juin durant la phase la plus violente des combats... après un vol intérieur vers Hong Kong, elle avait été enregistrée à l'aéroport de Lantau, elle se trouvait à bord d'un Hong Kong-New York... je suis désolée, désolée... c'était le 3 juin.

-   Le 3 juin... Je ne comprends pas... que s'est-il passé, le 3 juin ?

-   Le 3 juin dernier ? Vraiment, est-ce que tu ne sais pas ? Où étais-tu pour ne pas avoir appris ça ?

-   ...en juin... où j'étais ...je n'en suis même pas sûr... quelque part dans les montagnes iakoutes, probablement, sur le point de crever de froid ou de faim...

-   Et bien, au moment où tu mourrais en Iakoutie, la Mongolie décidait de lancer Minuteman IX sur Hong Kong. Malgré le veto des organisations internationales... Tout a été détruit en quelques instants. Hong Kong bien sûr, Macao, et jusqu'à Canton... une région rasée de la surface du globe...

-   Et...elle, elle n'a pas pu... partir avant ? balbutia Ilias.

-   Non.... c'est marqué là, un dossier mis en ligne par un de ses admirateurs, apparemment ; il a rassemblé toutes les pièces la concernant... elle était enregistrée sur le vol de 8H50 et son arrivée à bord a été notée à 8h24, vingt minutes avant le lancement du missile, tous les passagers étaient présents : l'appareil s'apprêtait à décoller... il n'y a pas eu un survivant sur un rayon de trois cents kilomètres...

      Des données. Des masses de données qui font la vie et la mort. Qui surgissent hors temps, hors réel. Elles nous empêchent de disparaître tout-à-fait.

-   Veux-tu... que je te laisse seul ?

-   S'il te plaît.

La mort de Perpétua lui paraissait un phénomène inimaginable, d'une certaine façon non croyable ; rien en lui n'entrait en résonance avec cette annonce si ce n'est que le froid revenait plus intense, celui qui l'avait envahi après la perte de ses yeux, un froid qui ressemblait à une indifférence infinie. Les événements qui avaient pu préluder à la disparition de sa compagne ne l'occupaient pas ; l'échec de leurs plans, l'internement... la seule chose qui s'imposait à son esprit avec une clarté absolue était ce double fait : il n'avait pas été présent pour elle/elle ne serait plus jamais là pour lui. Et cependant, il devait savoir également qu'il ne s'était pas attendu à la revoir, ni même à retrouver sa trace ; essayer constituait une manière de devoir, de rite d'adieu. Maintenant, il était libre, d'une liberté sans espoir reçue des mains de la mort. Il n'avait pas la possibilité d'éprouver du chagrin, car celui-ci eût été bien trop lourd à porter. Il ne s'accorda même pas de penser à la défunte.

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Sylvia ne posa aucune question. Ils dînèrent le soir, seuls encore, d'un des lapins élevés dans la grange et d'une bouteille de vin de glace.

D'instinct, ou saisie peut-être d'un besoin de confidences indépendant de la conjoncture, elle parla au grec de sa vie, celle d'avant et puis sa vie présente. Elle n'était pas d'ici du tout ; elle venait des Territoires du Nord-Ouest ; c'est là qu'elle était née et là qu'elle avait passé sa jeunesse, à Yellowknife, une ville en bord du Grand Lac des Esclaves. Comme elle fréquentait un garçon qui voulait se mettre avec elle dès très jeune, elle n'avait pas fait d'études ; il reprenait la scierie de son père sur une autre rive du lac, du côté de Fort-Providence ; elle l'avait suivi. Avait commencé une grossesse, mais l'homme n'avait pas voulu garder l'enfant ; quelques temps plus tard elle l'avait quitté pour un type de la région, possiblement à cause de cette histoire d'enfant, mais ce nouveau ne valait pas mieux ; il buvait pas mal et elle pensait qu'il voyait quelqu'un, une femme, ou plusieurs, en dehors d'elle. Malgré tout, elle était demeurée avec lui ; on ne pouvait pas changer tout le temps et les hommes qu'elle croisait par là ne lui faisaient pas plus envie. Puis son compagnon était mort au cours d'une rixe idiote ; un coup de fusil qui n'aurait pas dû partir. Il lui avait fallu prendre un boulot ; comme elle n'avait aucune expérience, elle avait accepté un travail de ménage dans les locaux de la police municipale ; arrivée à cinq heures du matin, elle repartait à sept, lorsque les employés venaient prendre leur service. C'est là qu'elle avait rencontré Virginie. « C'est la première personne qui m'ait vue. De toute ma vie, la première et sans doute la seule.» Celle-ci venait pour effectuer les contrôles annuels du système de sécurité. Elle se trouvait déjà installée dans l'un des bureaux quand la jeune femme entra derrière ses seaux et ses interminables balais, un peu effrayée de cette présence nocturne. Plus tard elle sut que Virginie aimait à travailler de nuit. Elles bavardèrent ; l'informaticienne lui dit qu'elle la croyait capable de faire autre chose que de passer l'aspirateur, qu'elle lui trouvait un esprit très rapide, du jugement ; sûrement, elle apprendrait vite, elle devrait essayer. Ces propos avaient tant impressionné la jeune femme qu'elle n'en avait pas dormi de la nuit ; elle s'était finalement inscrite à une formation à mi-temps et deux ans plus tard terminait un diplôme en communication. Alors elle avait obtenu par l'entreprise informatique les coordonnées de Virginie et l'avait contactée pour la remercier simplement, lui dire combien sa vie avait changé. Elles s'étaient retrouvées le mois suivant dans un diner sur la route de Wrigley, avaient parlé encore, d'abord, tout l'après-midi, après quoi Sylvia avait décidé de partir vivre à Dawson, avec Virginie. Cela faisait quatre ans.

Aux environs de  minuit Virginie rentra. Son amie vint lui dire quelques mots dans les courants d'air de l'entrée, puis elles rejoignirent toutes deux Ilias qui occupait ce soir le fauteuil au poêle ; son hôtesse avait tiré vers le centre de la pièce un canapé dont le crin s'échappait avec quelques ressorts ; elle y prit place, Sylvia à ses côtés qui ne tarda pas à s'étendre, recroquevillée telle une gamine luttant pour veiller avec les adultes, la tête sur les genoux de sa compagne, les yeux sur l'étranger quand ils ne se fermaient pas dans de courts assoupissements. « Et maintenant que votre femme est morte, qu'allez-vous faire ? » dit Virginie. Ilias s'aperçut qu'il n'en avait pas la moindre idée ; à chaque mouvement, si infime fût-il, qui l'éloignait du poêle le froid le reprenait, plus mordant que jamais. « Il n'a qu'à rester un peu, ça ne fait pas de difficulté. » murmurait Sylvia. « Non, mais ça n'est certainement pas non plus une solution. » Une seule lampe à pied, posée sur une table basse, diffusait une lumière cuivrée au travers de l'abat-jour ; les flammes du poêle torturaient leurs ombres sur les murs. « Il pourrait t'aider peut-être », reprenait Sylvia dans un souffle. Il semblait souvent qu'elle parlait à peine, qu'on la surprenait plus probablement en train d'échafauder d'étranges rêveries. « Ton cousin a dit qu'il était devin... - Tchhh ! Je ne crois pas à ces conneries... Et m'aider pour quoi ? Nous n'avons pas besoin d'aide.  - Qu'est-ce que tu en sais ? répliqua Sylvia vivement, d'une voix qui ne lui était pas habituelle. - On ne peut pas parler de ça maintenant... je t'en prie. » La dernière phrase de Virginie avait été prononcée comme un ordre et une supplique à la fois. Ilias eut le sentiment de se réveiller juste – les gens continuent à vivre, songea-t-il soudain. « Je vais reprendre la route, j'imagine... aller vers le sud... » Son unique désir, partant son unique certitude était : se diriger vers le soleil, vers les jours chauds. Un silence tendu suivit ces mots. « Est-ce que vous descendez en direction du Rift ? » fit Virginie avec une hostilité perceptible. « Le rift ? Quel rift ?  - Tu ne vas pas remettre ça..., soupirait son amie. - Le Grand Rift. Vous parliez de sud... » Ilias attendit, interloqué. L’Afrique. Oui. Jamais il n'avait été en Afrique. Là ou ailleurs... « Il y a des illuminés, des communautés, sur la Toile... », expliqua la femme. « Ils préconisent un déplacement jusqu'à la vallée du Rift, au-delà de la vallée précisément. Des écolos allumés... des gens en mal de repères que rassurent des anticipations à l'emporte-pièce... ! - Ce n'est pas exact, protesta Sylvia. - Bien sûr, mon cœur, que c'est exact. » Le vrombissement des chasse-neiges nocturnes fit dans la dispute un long espace blanc. « Virginie s'imagine que je veux partir là-bas. » chuchota la jeune femme. « Dis-moi  que tu n'y penses pas... », répéta plusieurs fois sa compagne sans hausser le ton. « C'est injuste ! » Sylvia se redressait d'un mouvement, mettait les mains derrière le dos. « Ce n'est pas moi qui t'abandonne ! Tu le sais très bien ! » Ilias percevait clairement les déplacements de leurs émotions, leurs trois souffrances différentes à l'intérieur du temps muet qui suivait leur échange, mais ils lui apparaissaient lointains, ainsi que les mouvements de planètes observés au moyen d'un télescope. « On ne peut pas tout avoir. », dit enfin Virginie, et sa voix était si enrouée qu'on pouvait se représenter des larmes coulant de ses yeux ardents. « Qu'est-ce qui vous est arrivé, à vous ? » ajouta-t-elle brusquement. De sous son assise, le grec déplaça le fauteuil plus près encore de la grille brûlante, jusqu'à la frôler des genoux. Penché vers l'avant, il tenait ses paumes ouvertes face aux flammes prisonnières. « Je suppose que je voulais tout avoir... » Sylvia se tenait à nouveau blottie contre son amie ; on allait leur raconter une histoire. Comme l'homme retombait dans le silence, elle insistait : « Tout. Cela signifiait quoi pour toi, exactement ? » En souriant, Virginie s'inclina vers le crâne roux et y appuya les lèvres. « Tout. Je voulais tout... le monde entier me semblait désirable. Je souhaitais... me l'approprier, à ma manière... ma plus grande crainte était d'en laisser se perdre. L'immense éventail des parfums, des musiques, des sentiments... renouvelé d'un continent à l'autre, d'un océan à l'autre... je voulais... effacer les frontières de mon esprit et de mon corps... Mais pour tout appréhender, j'avais aussi compris qu'il me fallait garder comme une distance, la possibilité de m'échapper, dès que j'en éprouvais le besoin... Tout, c'était également, forcément, la... la liberté... ? J'ai changé de paysage, de dialecte, quelquefois chaque semaine et des mois durant... Et puis je m'apercevais que les hommes ne vous donnent pas la même chose lorsqu'ils sentent en vous la réserve dont je parle, celle que je mettais en œuvre... ils choisissent de vous confier une part plus cachée d'eux-mêmes, parfois la meilleure, parfois non... mais toujours ils vous estiment plus. Il n'y a pas de raison valable à ça, c'est une affaire un peu obscure... ils se figurent... que vous avez déjà fini le jeu, que vous souhaitez regarder, pour le plaisir divin ou démoniaque de connaître les règles. Ce qui n'est pas vrai. Je voulais jouer, en sus. Alors... j'ai exercé toutes les professions, j'ai tenté de le faire du moins... j'ai pris de nombreux noms, traversé beaucoup de pays ; dans certains je demeurais longtemps.

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Je saisissais de mieux en mieux ce qui fait la spécificité de l'être humain... comment la couleur du ciel ou de la mer, l'odeur d'une forêt ou celle de la ville peuvent modifier son tempérament, donner naissance à des éléments particuliers, mais également de quelle manière il reste travaillé par un élan unique, identique en tous les points de la planète... C'étaient des temps d'exaltation indescriptible. Chaque jour, chaque nuit me paraissaient plus précieux que les précédents... absorber les visages et les voix, les cieux tous différents, la richesse et la misère, les villes tellement splendides... comment le rendre ? Cela constituait un travail merveilleux, harassant, du moindre instant de conscience ! ...certaines fois, je croyais que je me noyais dans le monde. La diversité de la vie était infinie. Cependant, pouvais-je véritablement tout voir en étant si heureux, si profondément exultant ? Qu'en était-il du mal, de la souffrance, de la destruction qui habitent la terre ? Je l'ignore... je possédais des explications pour ça, bien sûr... pas des explications théoriques, raisonnées... plutôt un sentiment si fort qu'il me portait au travers des situations les plus chaotiques : celui d'une nécessité inhérente à chaque fragment de la réalité... l'épidémie, la main de l'assassin, le brin d'herbe et le souffle qui le ploie, les estropiés et les filles trop belles, les bactéries, les aurores boréales, la haine, le dévouement, les dieux sur leurs autels... la nécessité les unissait, les rendaient beaux, si je puis dire, ou satisfaisants... Sans doute s'agissait-il là d'une ruse de mon âme pour me permettre de jouir plus parfaitement. Je regardais, j'inspirais, j'aimais, j'écoutais, souvent je ne me voyais pas, j'imaginais vivre par les autres et non par moi-même ; cela aussi, c'était un tour de passe-passe. Un magnifique numéro qui a duré des années, sans que mon intérêt ou mon plaisir ne décroissent. Naturellement, la question de ma propre utilité, de mon droit à être juste là, à changer de peau et de lieu comme je l'entendais, cette question qui était peut-être celle de mon droit à la liberté, à la gratuité en quelque sorte, je me la posais... et j'y répondais, je crois que j'y répondais à ma façon... Il me paraissait qu'en tentant d'exister aussi entièrement, en consacrant ma vie à embrasser le monde dans sa totalité, je rendais justice à l'humanité. Je vivais ce qu'on doit vivre, plus que beaucoup, oui, mais je vivais ainsi pour ceux qui ne le pouvaient pas. Jamais je n'ai cru que nous n'étions chacun qu'un corps et un esprit singuliers, délimités uniquement par des atomes ; il se trouve en nous des pensées que nous n'avons pas mises, des images et des idées très anciennes qui ont appartenu à nos aïeuls ou encore à des peuples dont nous avons perdu le souvenir... ils continuent de construire et de réfléchir l'univers en nous... pourquoi donc mon expérience n'aurait-elle pas été, au-delà d'une recherche individuelle, une possibilité d'accomplissement pour mes contemporains, y compris ceux que je ne connaissais pas... ? Je nourrissais l'intime conviction que nous nous étions tous redevables les uns les autres du moindre instant de notre vie. Pas seulement des regards, des mots et des contacts officiellement perceptibles, mais bien des pensées, des rêves et des choix les plus secrets qui nous constituent... Et pourquoi... pourquoi maintenant ai-je l'air de vouloir me justifier... pour qui ? La joie se justifie-t-elle ? Combien plus, aujourd'hui, devrais-je avoir de questions, de récriminations... pourtant rien de tel ne me vient... En vérité, tout est si... volatile, beaucoup plus difficile à saisir, à atteindre... C'est à présent que je ne comprends plus à quoi je sers. Le monde se dérobe... et quand je pense avoir ...remis la main sur quelque chose, un fragment, une ombre de désir... il se dérobe à nouveau... je suis à tel point... perdu... mais je ne me plains pas, parce que... je sais, je sais que je vais finir par trouver... l'endroit où m'accrocher, c'est ça, la façon de tenir bon... probablement que j'avais assez vu, que mes yeux étaient arrivés au bout... peut-être qu'il existe quelqu'un d'autre qui a retrouvé l'usage de ses yeux au moment où je le perdais... moi... je voudrais simplement ...découvrir... »

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Il gardait les lèvres entr'ouvertes, sur les mots inaudibles ou sur la brûlure du feu trop voisin qui envoyait au travers de la grille des escarbilles écarlates dont il semblait qu'elles dussent se précipiter en l'homme par sa bouche et l'incendier de l'intérieur jusqu'à ramener la lumière entre ses paupières éteintes. Sylvia quitta le giron de sa compagne pour se tenir assise, grave. « Je crois que je comprends pourquoi tu es là ; j'entends : comme tu es... » Sa face muette brusquement tournée vers la jeune femme, l'homme attendait. Ces blessures sont réellement effroyables, songeait Virginie, la forme de leurs contours ne témoignent pas du désordre naturel de l'accident, mais bien de la violence méthodique conçue par l'esprit humain ; est-ce que, par elles, il n'est pas un peu transformé en monstre, malgré lui ? Est-ce que nous sommes prêts à l'accueillir sans arrière-pensées comme l'un des nôtres ? Sylvia. Elle oserait prendre la parole dans n'importe quelle situation ; c'est aussi cela, entre cent choses, qui me fait l'aimer autant. Je t'aime. Et je ne peux pas lui demander de rester. « Tout à l'heure, tu as dis avoir eu le sentiment de rendre justice à l'humanité, en essayant de vivre toutes les possibilités... c'est à peu près cela ?

-   Oui.

-   Mais tu as dis aussi que tu n'étais pas en mesure... enfin, que tu n'étais pas certain d'être en mesure... d'englober la souffrance ou l'injustice dans cette expérience...

-   Oui.

-   Et donc, je me demandais... ce n'est pas facile à formuler... il me semblait que ta situation actuelle avait à voir avec la souffrance que tu évoquais... avec la destruction... Que peut-être... excuse-moi, je ne suis pas très à l'aise avec les mots... tu es là pour donner un corps aussi entier à ce mal... comme tu le formulais : pour rendre justice... au tragique de l'existence.

Une grande pause suivit cette déclaration. Ilias ne bougeait pas ; il demeurait tendu vers son interlocutrice, le saisissement ainsi que les jeûnes successifs donnaient aux traits de son visage un caractère acéré qui, joint au pouvoir de fascination qu'exercent les objets intimement meurtris, lui conférait une beauté nouvelle, intouchable, témoignage simultané du bien et du mal. « Ce n'est pas très réconfortant ce que tu suggères, Sylvia... » murmura enfin son amie, gênée comme par une obscénité latente. « Réconfortant ? Qui ou quoi pourrait le réconforter à présent ! Il ne voit plus, est défiguré, n'a pas de famille et vient d'apprendre que sa compagne était morte !  Non ? ...Dans de telles circonstances, ce n'est plus le réconfort qu'on cherche ! » Ilias hocha doucement la tête ; l'idée de réconfort lui répugnait, cela était certain. Mais la supposition émise par la jeune femme le révoltait, elle l'humiliait et dans le même temps le remplissait de fureur, il ne pouvait l'accepter. « Pourquoi souhaitez-vous partir ? », demanda-t-il en direction de Sylvia. Elle déclara sur un ton acide qu'elle ne souhaitait pas partir. Ils ne parlèrent pas plus longtemps cette nuit-là.

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Ce fut deux jours après, un matin que la plus jeune des femmes lui taillait les cheveux dans la grande salle-de-bain qu'il obtint la réponse à sa question. « Pourquoi voulez-vous partir ? » : avait-il persisté. Alors elle lui exposa (vous avez confiance en moi à ce point ? - Oh oui, totalement !) quelles étaient les activités de Virginie et où elle se rendait jusque si tard, quotidiennement. Comment avait disparu, inéluctablement, l'avenir ensemble imaginé par elles deux autrefois. Le soir même, Sylvia disait à son amie tout ce qu'elle avait confié à l'étranger ; elle avait trop connu les mensonges des hommes et voulait ne rien cacher. Ilias entendit les éclats de voix monter du rez-de-chaussée, les portes balancées et les pas enfantins de la rousse remontant l'escalier. Au milieu de la nuit sa chambre s'ouvrit ; le poids de l'intrus assis en bord du lit le tira du sommeil. Virginie lui posa une main sur la bouche parce que, bizarrement, elle supposait ce geste suffisant à la faire reconnaître par son hôte aveugle. Elle pensa allumer, se ravisa. « Qu'est-ce que vous connaissez de mon pays ? chuchota-t-elle après un temps.

-   ...du Yukon ?

-   ...rien, n'est ce pas. Personne n'en connaît quoique ce soit de précis, d'ailleurs ; passé le Mackenzie... ce que Sylvia a pu vous dire... ce qu'elle a su vous dire... je ne suis pas sûre que vous puissiez le comprendre... Sur le territoire nous sommes quinze Premières Nations à présent... Beaucoup qui sont montés jusqu'ici lorsque la Colombie Britannique s'est trouvée trop abîmée... quand j'étais petite fille, j'entendais toutes les histoires existantes sur nos origines ; ma famille attachait une importance énorme à cette transmission... bien qu'ils n'aient jamais eu l'idée de s'investir plus avant... de comprendre cette histoire comme une cause... En avez-vous jamais eu, une cause ? Cette chose terrible qui détermine votre existence ...il y a un musée, à Whitehorse, qui rassemble les objets liés à nos cultures. Un musée ! ...Sylvia a tenu à le visiter, par solidarité d'amour je suppose, un jour que nous traversions la ville ; je ne suis pas entrée. Qui voudrait se voir enterré vivant ?! ...Aujourd'hui nous sommes vingt mille à appartenir aux Premières Nations... pour un territoire qui compte un peu plus de cent mille habitants... nous ne sommes pas majoritaires, c'est vrai, mais si vous soustrayez à l'ensemble de la population les quelques cinquante mille individus débarqués ici avec armes et bagages pour acheter leur bout de montagne et y prospecter dans la plus complète indifférence des lieux où ils s'implantaient... ! Alors, nous ne nous en trouvons plus si loin de la majorité... je parle ainsi pour vous, parce qu'ordinairement les gens raisonnent de cette manière, mais ces questions de majorité je m'en fous... nous ne construisons pas notre combat là-dessus, cela nous est égal... je n'ai jamais cru que la légitimité était une affaire proportionnelle au nombre. Nous serions cent, nous agirions de la même façon.

-   ...vous agissez ? Tous ? Que faites-vous ?

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-   Non. Tous... pas tous évidemment. Encore une fois, je ne sais pas comment Sylvia vous a parlé de ça... elle s'imagine que chacun peut entendre chacun, suppléer à l'ignorance par l'empathie ! ...nous sommes de petits groupes, beaucoup de petits groupes. Des factions, dans chaque ville notable, et un peu partout en dehors... reliés les uns aux autres, et bien organisés maintenant ; il y a dix ans notre travail était informatif... c'est fini, ça. Ceux qui le veulent sont déjà informés ; nous ne serons plus utiles ainsi ! quant à nos exigences, nous les avons exposées, détaillées, reformulées, des milliers de fois... autant pisser dans un violon. Il me semble que nous n'avons plus le choix... peut-être que vous nous jugez ; j'ignore si vous êtes un homme qui juge et cela m'est égal... Notre plus grand désastre, cela a été lorsqu'ils ont découverts ces gisements de gaz naturel, il y a une soixantaine d'années. Auparavant, il y avait le cuivre, l'argent, le gaz un peu déjà... mais là ! On multipliait la production par cent... à l'heure où les algues et le plancton sont en train de se raréfier à l'extrême, hein, de pareilles poches sont comme le symbole d'un monde disparu, ou presque... Des milliers de kilomètres de toundra ont été recouverts de puits d'extraction, gazoducs et plate-formes de forage, des milliers... des fermes et des agglomérations entières évaporées, des familles expropriées... et des pans du Yukon loués aux États-Unis trop contents de ne plus mendier leur gaz au Bloc Russe... loués ! Comme l'entrejambe d'une pute... Qu’est-ce qu’on ne tolère pas ? Il se trouve au nord du Yukon des paysages que je ne reverrai jamais, jamais : parce qu'ils n'existent plus... C'est cela le vrai effroi, la véritable violence ! Et nous ne sommes pas les seuls à souffrir... dans combien d'états les Premières Nations sont-elles méprisées, bafouées ? Ah, bien sûr, on nous dédie des revues pour vieilles dames, des expositions érudites à Montréal ou Toronto... Admirez, hommes civilisés : leurs totems, leurs religions d'enfants ! ils donnent à ces cultures l'aspect de hochets un peu dégoûtants... ils se félicitent de garder pour les générations futures un bout de tradition momifiée, mais le souhait profond du gouvernement, c'est que bientôt, aussi rapidement que possible, nous n'existions pas autrement que ces paysages dévastés ! ...nous voir réduits à l'état d'êtres mutilés et honteux... que nous nous taisions, surtout ! Que nous laissions la terre partir et prenions l'argent, comme tout le monde ! Est-ce qu'on peut vraiment contraindre l'homme à être ce qu'il n'est pas ? Peut-on le réduire à ce point ? Retrancher de lui ce qui lui donnait vie autant que le cœur ou les poumons : chants, langue, ligne d'horizon, et ces récits mythiques dont les mots étaient pour moi, petite, l'unique explication au monde... Dites-moi ! Peut-on faire tout cela impunément ?...je ne veux pas le croire... il y a un prix... vous l'avez dit hier, nous payons tous les uns pour les autres...

-   Je n'ai pas utilisé ce terme...

-   ...mais c'est ce que vos paroles signifiaient. Comprenez-moi bien. L'approbation ne m'intéresse pas. Si nous attendions l'approbation de qui que ce soit, nous n'agirions jamais, ou sur un mode scandaleusement inefficace.

-   Vous avez l'intention de tuer des gens ?

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-   Oh, ça... Il y aura des blessés, des morts, sûrement… des victimes quoi ; à commencer par nous. Et d'autres qui n'auront en apparence rien à voir avec cette guerre... Mais nos compatriotes doivent commencer à réfléchir, ils n'ont pas le droit de continuer à vivre comme des bêtes, pas même des animaux sauvages, mais comme des volailles en batteries, un peuple entier qui ne connaît plus la lumière naturelle, oublie qu'il possède des membres pour se mouvoir, qui ne réfléchit ni quand il vote, ni quand il baise, ni quand il remplit son caddy dans les centres commerciaux !

-   ...et vous pensez que la peur les aidera à réfléchir ?

-   Je pense qu'elle nous aidera à obtenir ce que nous voulons.

-   Pourquoi me racontez-vous tout cela si l'opinion d'un tiers ne doit rien changer à vos plans ?

Lui redressé sur un coude, elle inclinée de tout son dos noueux vers la ruelle du lit plus que vers son interlocuteur, ils se tenaient proches et ne se rencontraient pourtant pas.

-   À cause de Sylvia... j'aurais souhaité... les dieux savent comme j'aurais désiré qu'elle demeure avec moi ; mais ce n'est pas possible, vous le voyez... Peut-être dans un mois ne serai-je plus là. C'est aussi bien si elle part tout de suite...

-   ...et ?

-   Et j'avais pensé que, si vous partiez ensemble, en même temps je veux dire, vous pourriez veiller sur elle.

-   Moi ? Veiller sur quelqu'un ? C’est une plaisanterie ?

-   S'il vous plaît. Je vous ai reçu ; chez moi. Sylvia voudrait descendre jusqu'en Arizona, à Phoenix... elle vous expliquera... Elle a ses lubies comme j'ai les miennes. 

La femme rit tristement. Un son surprenant, maternel.

-   ...peu importe. Si c'est ce que vous voulez, je l'accompagnerai.

-   Ce que je veux... C'est très bien, alors. Je le lui dirai... Je vous laisse dormir. Il faut encore que je fasse ma paix avec elle.

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Ils prirent un car qui quittait la ville tous les samedis et faisait la route jusqu'à Whitehorse, puis Lower Post. On pouvait naturellement se rendre à Phoenix par voie aérienne, en quelques vols successifs. De quoi, Sylvia l’avait ; elle avait mis un peu de côté avant de quitter son poste. Mais voilà, elle ne souhaitait pas prendre l'avion, arguait d'un désir de voir les Rocheuses, une occasion qu'elle ne pensait pas retrouver. Ilias comprenait sa réticence à s'éloigner trop vite de Dawson ; même les mille kilomètres à l'heure des vieilles lignes intérieures eussent été une rupture monstrueuse de soudaineté ; une manière presque de nier Virginie et les années écoulées près d'elle. Les cahots de l'autocar, les montagnes et les lacs courant derrière lui, cela faisait l'effet d'une silhouette rapetissant sereinement en amont de la route. Tous les soirs, elles se parlèrent et se regardèrent par écrans interposés jusqu'au jour où Sylvia n'appela pas, puisqu'elle savait son amie injoignable cette fois-là. Ensuite, Ilias ne vit plus la jeune femme s'éloigner des motels où ils accostaient, ni manipuler dans la solitude des poids lourds vrombissants le bidule perfectionné qui leur servait de liaison. De cela, il ne fut pas question entre le grec et sa compagne de voyage ; ils discutaient des paysages que Sylvia aimait décrire à l'homme parce que, disait-elle, ils lui apparaissaient plus clairement quand elle s'était efforcée de leur accoler des mots, et aussi de l'été qui semblait venir à eux au fil des kilomètres et des semaines, tergiversant ou se pressant selon que variait l'altitude, que se découvrait le ciel, ou que s'ajoutaient les jours restés à attendre un car approprié à Fort Nelson, Prince George, Golden, Calgary, Helena et d'autres bleds, tant et si bien qu'il fallut un mois entier pour accomplir l'ensemble du trajet. Ils passèrent et repassèrent dix bras de dix rivières, firent d'étranges sauts zigzagants qui les menaient de part et d'autre des Rocheuses, à l'ouest, à l'est, encore à l'ouest, de nouveau à l'est et ainsi de suite jusqu'au Colorado, ils s'arrêtèrent parfois, courbaturés et endormis, dans de grands cafés déserts à l'heure où le soleil se levait de derrière la montagne, ils quittèrent à deux reprises et au milieu de la nuit des bungalow douteux dont des inconnus tentaient de défoncer les cloisons à forts coups de talons et imprécations, ils se lièrent à nombre de passagers qui les invitèrent à boire une bière et à passer les voir s'il y avait un jour un voyage de retour, ils rencontrèrent les mystérieuses migrations des papillons monarques regagnant l'est des Rocheuses en bandes moirées et nuageuses après leur séjour hivernal dans les montagnes de Mexico.

Sans qu'il l'interroge vraiment, à des allusions un peu développées qui succédaient aux longues périodes d'abattement ou de pleurs silencieux, Ilias se fit une idée de ce qui attirait Sylvia à Phoenix. Elle se cherchait une famille de substitution, d'élection peut-être ; têtue, en dépit d'une apparence de faiblesse, bavarde par à-coups seulement, sensible aux échanges invisibles qui circulent entre les êtres plus qu'aux échafaudages dialectiques, elle était de ces personnes qui se précisent et s'affermissent au sein d'un groupe, dont le caractère ne prend pleinement son essor qu'au contact de la contradiction et de l'affection mêlées, trop inquiète pour se construire hors du regard d'autrui, trop fière pour accepter des oppositions que la tendresse ne tempérerait pas. Elle pensait avoir trouvé la communauté idéale où commencer sa troisième vie, celle d'après Virginie. Elle avait connu la vie de l'animal, puis celle de l'amour, la suivante pourrait bien être la vie de l'esprit.

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Il s'agissait d'un groupement d'individus vivant  non loin de Phoenix, un peu au nord, dans une ville bâtie par eux à partir de presque rien, baptisée Oblitch City en hommage à Piotr Oblitch, un penseur des années vingt dont les travaux avaient fortement influencé les membres premiers de la communauté. Aucune charte, aucune loi ne les réunissaient. Un état d'esprit seulement, des dispositions, et surtout le rejet absolu, pour des motifs qui pouvaient eux différer nettement d'un membre à un autre, du monde tel qu'il apparaissait en l'an deux-mille-trois-cent-soixante-six ou un peu avant et selon toute probabilité encore après. La ville était organisée intégralement selon des principes d'autogestion et au regard du visiteur semblait bien sûr dépourvue de dirigeant : en réalité, on percevait rapidement un fonctionnement plus complexe, entre autres le rayonnement d'une autorité particulière, pourtant non reconnue comme telle. Cependant le curieux d'un jour ne pouvait pas distinguer les lignes dynamiques véritables qui structuraient ce microcosme utopique ; et il quittait Oblitch City en emportant l'image d'une cité plus entièrement démocratique que n'aurait osé la rêver un philosophe héroïque. De nombreux candidats à  l'existence parfaite se présentaient, chaque mois ; on les laissait poser leur bagage, construire parfois, expérimenter, on leur filait les coups de main nécessaires ; la majeure partie ne restait pas. Trente aux premières pierres, les citoyens s'élevaient après une décennie au nombre de cinq cent ; un chiffre modéré, de village quasi, où chacun était encore en capacité de saluer le passant par son prénom. Pour pénétrer dans la « zone », il fallait d'abord abandonner à son orée tout véhicule à quatre roues ; pas de parking à cet effet, juste un plateau de caillasse ceint de quelques cactus géants ; à tout prendre, mieux valait emprunter le car qui marquait un arrêt dans la cambrousse, à cent mètres du panneau pâli de soleil ; au-delà, tel un mirage : un oasis dans le désert ; une route sablonneuse, étroite, serpentait le long d'un des canaux d'irrigation, entre les cultures et les jardins potagers, d'autres sentiers plus modestes encore partaient de ce chemin principal et permettaient l'accès aux parcelles qu'aucunes clôtures ne délimitaient ; ainsi, on se rapprochait de la ville. De premières habitations apparaissaient, en pleine verdure, celles dont les habitants pratiquaient les activités les plus directement liées à la terre ; les maisons se resserraient ensuite jusqu'à former le noyau de Oblitch City, un ensemble de rues irrégulières, aux façades basses de pierre ou de bois, aux chaussées revêtues de cailloux damés ; dans ce cœur grignoté de placettes et de squares se trouvaient les principaux commerces de la minuscule localité ainsi qu'un succédané de mairie où se déclaraient essentiellement les naissances et les décès. De grandes toiles délavées étaient tendues au travers la ville, d'un arbre à l'autre ou entre deux balcons ; elles protégeaient des chaleurs, intenses dès le mois de mai. Au-delà encore il y avait un bois de jeunes arbres, tous plantés par les premiers habitants de la « zone », des troncs et des ramures âgés de dix ans, vaillants malgré la difficile irrigation des sols, symboles organiques de l'étonnante communauté qui persistait à se développer au sein d'une région désertique. Les insectes et de nombreux oiseaux que l'on croyait disparus avaient trouvé refuge dans ces quelques kilomètres carré. On était heureux, ici.

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Quand débarquèrent Sylvia et Ilias, la mi-mars arrivait et le thermomètre indiquait vingt-cinq degrés. Une dame d'une cinquantaine d'année, nommée Isabel, reçut les voyageurs dans sa maison. Depuis un an, une correspondance régulière s'était établie entre les deux femmes. Ce que des billets postés sur la Toile ou des prises de vue en trois dimensions rustiquement cadrées peuvent révéler d'une personne, elles le savaient déjà l'une de l'autre. Sylvia l'avait avertie qu'elle arriverait accompagnée d'un ami, une connaissance en transit au travers du continent américain et qu'elle secondait durant leur temps commun de parcours à cause de son handicap. Il était aveugle.

Isabel, replète, laide d'une laideur burlesque, accusait à peine quarante ans ; sa peau brune et ses iris très noirs dont l'un divergeait un chouilla vers l'extérieur rappelaient des origines hispaniques fréquemment évoquées par la femme elle-même ; sa parole, affolante, ininterrompue, joviale jusqu'au cocasse, souvent virtuose en dépit de scories dyslexiques, recouvrait sa personne physique, semblait la charrier comme un petit tonneau emporté par les flots de la Rivière Salée, et anéantissait bientôt toute parole autre, voir toute pensée chez ses interlocuteurs. Cahin-caha, la faute à un fort œdème qui la rendait pour ainsi dire boiteuse des deux jambes, elle guida ses invités du salon à la cuisine, de la cuisine aux chambres, tout miraculeusement blanc et parfumé, un unique étage d'encaustique et de coton bouilli, étiré le long d'une véranda à balancelle. « Je n'ai rien confié à un autre... ! rien..., fredonnait-elle d'un ton pointu en traînant ses deux pattes enflées ; j'étais ...dans les premières, il y a dix ans, en pleine forme alors ! Les fondations, la charpente... j'ai fait, j'ai fait !... la plomberie, les peintures... que l'électricité pour quoi j'ai eu besoin du voisin... d'ailleurs certains n'en veulent pas de l'ec...lectricité, ils utilisent juste des...panneaux solaires ! Non mais quoi ? Faut pas exagérer ...j'ai besoin de recharger mes appareils, moi... ils me disent que les panneaux suffisent, enfin ils me prennent pour une demeurée : je vois bien qu'ils vivent comme aux temps pré... préstoriques ! Vous, vous aurez tout ce dont on a besoin... les connexions, le ménage... sinon ...demandez. Demandez-moi... En plus, ma maison est de plain-pied... c'est un hasard, un bon hasard... bien plus commode de cette manière, non ? Vous n'aurez pas d'escalier à monter...» À peine posées les affaires, Isabel insista pour leur faire découvrir la ville ; le grec s'appuyait à l'épaule de Sylvia ; son dos et sa tête n'étaient plus courbés sous le froid maintenant, il se redressait, se sentait réparé, nourri par la chaleur et la lumière qu'il devinait sans la voir ; son corps même se reconstituait dans ce climat sec qui n'était pas sans ressembler à celui de sa terre natale, et les chairs fondues au cours de l'année écoulée revinrent l'habiller au fil de ces nouveaux mois de soleil. Les quelques rues enlacées leur passèrent sous les semelles, on les présenta à chaque commerçant ; les deux étrangers saisissaient qu'ils bénéficiaient d'un traitement de faveur, que tous les arrivants n'étaient pas ainsi ingérés par la ville ; cela, ils le devaient à leur hôtesse : elle les sentait bien et n'imaginait pas que le restant de Oblitch City pût penser autrement qu'à sa façon. Sylvia levait la tête, la tournait en tous sens, elle détaillait les magasins et surtout, une question revenait inlassablement sur ses lèvres. Elle voulait savoir « comment cela fonctionne » ; Ilias l'éprouvait craintive, anxieuse de se créer par cette méfiance ostensible une existence au sein de la communauté : il fallait que chacun comprenne qu'on ne la lui faisait pas ! Cependant, elle ne demandait qu'à y croire, sans restriction, payer de son temps, de sa personne, distribuer des tracts dans les rues de Salt Lake ou de Phoenix si on le lui demandait, pourvu qu'elle soit reconnue à sa valeur, adoptée, estimée... Ce tempérament déroutait Isabel ; n'était pas une grande psychologue, l'action brute la portait en toute chose. « Mais vous allez voir, vous verrez bien... ! On ne peut pas tout expliquer comme ça ! », et Sylvia continuait sans non plus percevoir la surdité de leur guide : qu'en était-il de la propriété privée? Et de l'administration ? Devait-on se déclarer à l'état de l'Arizona ou l'endroit était-il régi par ses propres lois ? Tous les produits venaient-ils de la localité, pratiquait-on l'import ? Oblitch City était-elle tout à fait laïque, ou bien des cultes individuels nécessitaient-ils des autorisations et de qui ? « Vous discuterez de ça avec Tom », faisait régulièrement Isabel. « Tom vous dira tout quand vous le verrez... » Apparemment, Tom maîtrisait son sujet ; en ce qui touchait à la ville, il répondait aux questions de sociologie, de juridiction, d'agronomie et bien d'autres choses encore. On en devenait impatient de rencontrer Tom.

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Le premier jour déclina ; ils s'assirent à l'intérieur d'un café. En angle des poutres basses,  gargouilles et nains avaient été sculptés sans finesse ; de petites lanternes orange luisaient ça et là en surface des tables. Du mauvais goût de l'ensemble se dégageait une chaleur indubitable. Faisant la bise au serveur, Isabel commentait les choix esthétiques du patron qu'elle qualifiait de : gothiques. Il avait dessiné les figures fantastiques peuplant sa charpente et les avait lui-même inscrites dans le bois. « Alors, il y a bien des patrons et des employés ! » remarqua Sylvia. Leur hôtesse dit que oui, si on voulait ; le grec entendit son début d'agacement et aussi que l'exclamation de la jeune femme lui restait mystérieuse. Le garçon posa devant eux des bols d'un breuvage chocolaté où il versa quelques rasades de liqueur. « Là dedans... tout vient de chez nous ! » insistait Isabel de sa voix stridente et hachée comme si ce fait suffirait à satisfaire sa correspondante. « Les cacaoyers... on a réussi à les a...cclimater, un tour de force... on a construit des serres où il ...soit possible de réguler l'hy-gro-mé-trie, planté des arbres plus hauts pour les protéger,  et... l'alcool, c'est Tom qui le distille... justement ! » D'une humeur qui ne cessait de s'élever dans l'excellence, elle leur raconta les diverses expériences faites par elle durant son existence qui était étrange. Orpheline jeune, elle était élevée à Phoenix par son parrain, avait d'abord étudié la biologie avant de se tourner vers l'aviation, son grand amour – mon père a conçu les moteurs des premiers Swimmingbird, un avion semblable au huard, capable de voler haut et de piquer vers l'eau, plonger sous sa surface et nager de longues distances invisibles avant de réapparaître en des places inattendues - elle avait obtenu son brevet de pilote de ligne à vingt-et-un ans. La guerre du Honduras débutait alors ; elle partait là-bas rejoindre un camarade de l’École, s'engageait dans les troupes rebelles, apprenait le maniement des armes – narration saupoudrée de : « c'était amusant, amusant... j'aimais bien... ! » - après quoi, leur chef ayant remporté la victoire et établit un régime qui le propulsait à la tête du pays, elle devenait le pilote de son avion privé et rencontrait à moins de trente ans tous les chefs d'états d'Amérique Latine. Le mal du pays l'avait saisie, finalement ; elle rentrait avec pas mal d'argent, se réinstallait à Phoenix où elle faisait l'acquisition d'une énorme baraque flanquée de deux tourelles et d'une piscine aux eaux de saphir, se lançait dans la politique suite au dynamitage du plus ancien quartier de la ville, devenait maire de Phoenix, puis député-maire, se mariait, divorçait, se remariait, avait un fils, se séparait, « ...mais j'étais bête ! ...pourquoi se marier ? ...ça n'est pas agréable, les hommes... j'en ai eu assez, assez, pour toute la vie ! », Sylvia secouait la tête et murmurait : « J'ai l'impression que tout cela n'est pas réel. » ; la politique amusait toujours Isabel, mais moins ; elle ne se représentait pas, louait ses tourelles, la droite à un type appelé Thomas – s'esclaffait, c'était Tom ! - qui la trouvait beaucoup trop vaste pour lui et n'en occupait que deux pièces, celles avec vue sur le parc, le locataire parlait, parlait, lui amenait des gens fantasques et pauvres qui possédaient des vues très clairvoyantes sur le pouvoir sans en avoir aucun, peu à peu, des conversations et du jardinage tardif dans le dernier soleil émergeait Oblitch City, un projet conçu par de grands rêveurs et qui, plus que des finances, nécessitait de l'entregent ; Isabel connaissait tout le monde ; elle croyait dans Thomas... et puis elle recommençait enfin à s'amuser. Ils étaient peu, ceux qui les avaient suivi alors, bien plus pourtant que la radicalité prônée dans cette nouvelle ville ne l'eût laissé supposer. Et aujourd'hui, voilà. À quel point modeste et magnifique on était parvenu. Qu'est-ce donc qu'ils en pensaient ? Elle en avait connu des choses, non ? Tandis qu'Isabel sortait fumer avec le serveur – oui, ils auraient pu rester à l'intérieur, c'était une affaire de respect, pas d'interdit, anticipa leur hôtesse – la jeune femme s'inclinait vers son voisin et disait à mi-voix : « C'est une personne curieuse, tu ne trouves pas ?

-   Oui, très curieuse. On dirait qu'elle ne possède aucun secret. Je me demande comment elle fait pour vivre ainsi...

-   Mais on peut lui faire confiance, je crois ?

-   Oh, oui. Certainement.

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Ils ne furent présentés à Thomas que le lendemain. L'homme avait pourtant l'air de disposer d'une large part de son temps, comme chacun ici, et ne demandait pas mieux que de rencontrer les nouveaux venus, mais Isabel jugeait indispensable que ceux-ci se fussent reposés d'abord, car, disait-elle, Tom parlait beaucoup. Ses compagnons sourirent.

Avant d'être face à lui, ils entendirent et comprirent encore de nombreuses choses à son sujet. Les gens avaient une façon bien spéciale de parler de lui, un ton façonné par des sentiments et des supposés divers, toujours alourdi du poids que l'on confère aux objets de valeur quelque soit leur pesanteur effective. À la mention de ce nom leur attention se faisait plus intense, parfois scrutatrice, leurs yeux s'étiraient ou se rétrécissaient, ils penchaient souvent du haut du corps vers leur interlocuteur comme s'ils avaient voulu créer entre eux une intimité propice aux confidences. Pour tous, qu'ils admettent ou récusent ce fait, Thomas était important. Certains étaient venus avec lui, d'autres pour lui, et d'autres sans avoir jamais entendu mentionner quelqu'un de particulier au sein de la communauté. Il n'avait aucun rôle officiel, pas de fonction autre que la création de ce liant à laquelle chacun contribuait en permanence.

Lui aussi – presque tout le monde à Oblitch – avait bâti sa maison de ses mains ; plus significatif peut-être, il l'avait conçue. À y pénétrer on se sentait saisi d'un doute : il se pouvait que la construction de ce logement, sa fabrication à partir d'une pure idée, d'une philosophie quasi qu'un songe d'enfant eût imprégnée, ait été le but inconscient de sa vie et que le surgissement de la ville avec ses habitants n'eût été qu'un phénomène périphérique nécessaire.

L'habitation était ronde, conique plutôt ; les murs de briques apparentes assemblées au mortier. Un seul étage la constituait ; une seule pièce à vrai dire, très vaste et ronde forcément ; de simples ouvertures sans vitres ni menuiserie laissaient entrer la lumière à hauteur d'homme ; une tringle circulaire où courait un long rideau de laine indigo était fixée un peu au-dessus : la nuit venue, on faisait glisser le rideau d'un bout à l'autre, masquant ainsi la porte et les fenêtres ; à la pointe du cône, inaccessibles, des lucarnons demeuraient, eux, toujours découverts face au ciel. Un beau plancher clair recouvrait le sol ; les lattes étaient disposées de telle sorte qu'elles convergeaient toutes vers le centre de l'habitat, grand soleil couleur de miel dont un âtre faisait le cœur. Cet âtre, en briques aussi, hexagonal et planté d'un haut tuyau pour conduire les fumées jusqu'au toit, ne servait pas au chauffage. Rarement les hivers descendaient sous les dix-sept degrés. On y cuisait, grillait, fumait les aliments ; l'eau y bouillait. Prétextes. Contingences. Surtout, il y avait un âtre, un foyer, une cheminée, parce qu'il le fallait ! Même éteint, il battait, donnait le pouls de la maison ; autour de lui, les gens s'asseyaient, débattaient, buvaient ; ils pouvaient regarder les flammes ou les braises, pourquoi pas les cendres quand leurs pensées devaient se concentrer hors le visage de l'interlocuteur ; et il ne se produisait alors aucune impolitesse, cela faisait bien plus comme un lien d'une essence supérieure entre les membres de l'assemblée. Thomas n'avait jamais imaginé son habitation, la tour il disait, sans cette cheminée rose sombre. Le soir, lorsqu'il se trouvait du monde à recevoir, on déroulait des couchettes en rayons ; n'importe où était bien par ailleurs, le sol n'était encombré d'aucun meuble ; tout le long du mur : des étagères ; divisées en six quartiers : les livres, les couchettes roulées, les aliments et boissons, la vaisselle avec d'autres  objets d'usage quotidien – bougies, lampes à pétrole, oui ! marteaux, haches, scies et tournevis, puis le linge ; enfin des instruments plus élaborés – un microscope, une canne à pêche, un Brownie de 1910, un télescope... Si l'on entrait de nuit, ou à l'inverse par un jour trop ensoleillé, on distinguait d'abord difficilement l'aboutissement des murs ; souvent la vue s'arrêtait aux chevrons et pannes nues qui précédaient de quatre bons mètres le sommet conique ; le conduit de l'âtre semblait alors se perdre dans l'ombre, on le rêvait interminable, fusant jusqu'aux premières étoiles pour en aspirer toute la force d'étrangeté et la diffuser ensuite entre les parois rondes de la pièce ; ce qu'on ne voyait pas non plus à première visite, c'était la trappe voisine de la porte sans battant ; elle ne rompait pas les directions des lattes et seule une poignée de bois plus foncé permettait de la deviner ; au-dessous, on découvrait une échelle, et l'échelle menait au fond d'un trou frais, noir, pas bien profond qui servait à entreposer les denrées sensibles aux fortes chaleurs estivales ainsi que les bouteilles du vin à la divine couleur de jonquille récolté chaque automne à Oblitch City. Quand à la distillerie de Tom il ne la faisait pas volontiers visiter ; elle se situait loin de la tour, dans un petit cabanon d'où s'échappait en toutes saisons la part d'ivresse qu'on abandonne aux anges.